Correspondance de Voltaire/1751/Lettre 2198

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Correspondance : année 1751
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 250-251).
2198. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
Des neiges de Berlin, le 22 février.

Ô destinée ! destinée ! ô neiges ! ô maladies ! ô absence ! Comment vous portez-vous, mes anges ? Sans la santé tout est amertume. Le roi de Prusse m’a donné la jouissance d’une maison charmante[1] ; mais, tout Salomon qu’il est, il ne me guérira pas. Tous les rois de la terre ne peuvent rendre un malingre heureux. Il faut que je vous parle d’une autre anicroche, André, cet échappé du Système, s’avise, au bout de trente ans, un jour avant la prescription, de faire revivre un billet que je lui fis en jeune homme, pour des billets de banque qu’il me donna dans la décadence du Système, et que je voulus faire en vain passer pour un visa, en faveur de Mme de Winterfeld[2], qui était alors dans le besoin. Ces billets de banque d’André étaient des feuilles de chêne. Il m’avait dit depuis qu’il avait brûlé mon billet avec toutes les paperasses de ce temps-là ; aujourd’hui il le retrouve pendant mon absence, il le vend à un procureur, et fait saisir tout mon bien. Ne trouvez-vous pas l’action honnête ? J’ai trouvé ici une espèce d’André qui m’a voulu voler une somme un peu plus considérable ; mais il n’y a pas réussi, et j’ai eu bonne justice. Mais, pour l’André de Paris, je crois que je serai obligé de le payer et de le déshonorer, attendu que mon billet est pur et simple, et qu’il n’y a pas moyen de plaider contre sa signature et contre un procureur.

J’ai appris avec délices que M. de La Bourdonnais avait gagné son procès[3] ; mais qui lui rendra ses dents, qu’il a perdues à la Bastille ? Mon cher ange, je perds ici les miennes. Une afection scorbutique m’a attaqué. Qui croirait qu’on eût les mêmes maux dans le palais du roi de Prusse et à la Bastille ? Ma santé est bien déplorable, sans cela il me semble que j’aurais fait bien des choses qui vous auraient plu, et vous auriez avoué que je n’ai pas perdu mon temps à Berlin, et que, dans les glaces de mon âge, il s’était glissé quelque étincelle du feu dont le Salomon du Nord est animé.

Mon cher ami, la maladie avance ma caducité. Allons, courage. La nature est une souveraine despotique contre laquelle il ne faut pas murmurer. Portez-vous bien, encore une fois, tous tant que vous êtes, et aimez mon ombre, qui vous aime de tout son cœur.

  1. Le Marquisat.
  2. Olympe Dunoyer ; voyez tome XV, page 127 ; et XXXIII, 9 et suiv.
  3. Voyez tome XV, page 331.