Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4064

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 40p. 322-323).

4064. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
Aux Délices, 7 mars.

Mon divin ange, le malingre des Délices est au bout des facultés de son corps, de son âme, et de sa bourse. C’était un bon temps pour les gredins que celui de Chapelain, à qui la maison de Longueville donnait douze mille livres tournois annuellement pour sa Pucelle ; ce qui faisait, ne vous déplaise, environ le double des honoraires d’un envoyé de Parme. La maison de Conti n’en use pas comme la maison de Longueville avec les auteurs de la Pucelle ; apparemment que M. le comte de La Marche ne me regarde pas comme un gredin. J’ai pris la liberté de lui écrire[1] directement, et de lui expliquer mes droits très-nettement ; et il m’a répondu très-honnêtement qu’il s’en tenait à la proposition de M. l’abbé d’Espagnac. Si M. Bertin n’obtient pas une meilleure composition, je ne vois pas avec quoi on pourra mettre Luc à la raison. Je crois avoir tout le droit de mon côté, ainsi que le pensent tous les chicaneurs.

Mais, après avoir chicané un an, j’aime encore mieux payer à monseigneur Paramont[2] neuf cent vingt livres que je ne lui dois pas, que de les dépenser en frais de procureurs et de juges ; je suis bien las de tous ces frais. Le parlement de Dijon s’est avisé de faire pendre, ou à peu près, un pauvre diable de Suisse, pour me faire payer la procédure, en qualité de haut-justicier. Je suis tout ébahi d’être haut-justicier, et de faire pendre les Suisses en mon nom.

Le tripot est plus plaisant ; mais on a les sifflets et les Fréron à combattre. De quelque côté qu’on se tourne, ce monde est plein d’anicroches.

J’ai écrit à Delaleu[3] de faire porter chez vous neuf cent vingt livres, pour achever le compte abominable de M. l’abbé d’Espagnac ; mais, en même temps, je meurs de honte de vous donner toutes ces peines. Comment ferez-vous ? ce conseiller-clerc demeure à une lieue de chez vous ; aurez-vous la bonté de lui écrire un petit mot d’avis par un polisson ? voudrez-vous qu’il envoie le trésorier de Son Altesse sérénissime avec une belle quittance bien catégorique ? ou bien opinerez-vous que cette quittance se fasse chez mon notaire ? Tout ce que je sais, c’est que vous êtes mon ange gardien de toutes façons, et que je suis un pauvre diable. Je me suis ruiné en bâtiments à la Palladio, en terrasses, en pièces d’eau ; et les pièces de théâtre ne réparent rien[4]. J’attends toujours, mon divin ange, que vous me disiez votre avis sur Spartacus.

Je suis actuellement avec Platon et Cicéron ; il ne me manque plus que l’abbé d’Olivet pour m’achever. Il y a loin de là au tripot ; mais je suis toujours à vos ordres, et à ceux de Mme Scaliger, à qui je présente mes respects. Votre créature, V.

  1. Cette lettre manque. (Cl.)
  2. Le comte de La Marche. Les éditeurs de Kehl et Beuchot avaient lu « monseigneur par amour et dominant », ce qui n’avait aucun sens. Nous avons déjà vu le comte de La Marche ainsi désigné, page 9.
  3. Notaire de Voltaire.
  4. Voltaire ne retirait aucun profit de la plupart de ses chefs-d’œuvre dramatiques. (Cl.)