Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4254

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 40p. 534-536).

4254. — TO LORD LYTTELTON[1].
At my castle of Tornex, in Burgundy.

I have read the ingenious Dialogues of the Dead. I find that I am an exile, and guilty of some excesses in writing. I am obliged (and perhaps for the honour of my country) to say I am not an exile, because I have not committed the excesses the author of the Dialogues imputes to me.

Nobody raised his voice higher than mine in favour of the rights of human kind, yet I have not exceeded even in that virtue.

I am not settled in Switzerland, as he believes. I live on my own lands in France ; retreat is becoming to old age, and more becoming in one’s own possessions. If I enjoy a little countryhouse near Geneva, my manors and my castles are in Burgundy ; and if my king as been pleased to confirm the privilèges of my lands, wich are free from all tributes, I am the more indebted to my king.

If I were an exile, I should not have obtained, from my court, many a passport fort English noblemen. The service I rendered to them entitles me to the justice I expect from the noble author.

As for religion, I think, and I hope he thinks with me, that God is neither a presbyterian, nor a lutheran, nor of the low church, nor of the high church, but God is the father of the noble author and mine.

I am, with respect, his most humble servant.

Voltaire,
gentleman of the King’s Chamber.

  1. George Lyttelton, né à Hagley dans le comté de Worcester, le 17 janvier 1709, mort le 22 auguste 1773, avait publié, en 1759, des Dialogues des morts. C’est dans le xive dialogue (entre Boileau et Pope) que Lyttelton parlait de l’exil de Voltaire. Une traduction française, par Jean Deschamps, parut à Londres, 1760, in-12. Une autre traduction, par de Joncourt, fut publiée la même année à la Haye, in-8°. Lyttelton, dans une quatrième édition de son livre, fit beaucoup de corrections, et changea le passage dont se plaint Voltaire ; il existe de cette quatrième édition une traduction française, Amsterdam, 1767, in-8°, dont l’auteur est inconnu.

    Robinet, qui publia, en 1766, les Lettres de M. de Voltaire à ses amis du Parnasse (voyez tome XXV, page 579), y donna non le texte même de la lettre, ni une traduction fidèle, mais une version grossière, qui, malheureusement admise légèrement par les éditeurs de Kehl, a été, jusqu’à ce jour, conservée dans les Œuvres de Voltaire. Voici la traduction française de la lettre à Lyttelton:

    « De mon château de Tournay en Bourgogne.

    « Milord, j’ai lu les ingénieux Dialogues des morts ; j’y trouve que je suis exilé, et coupable de quelques excès dans mes écrits. Je suis obligé (peut-être pour l’honneur de ma nation) de dire que je ne suis point exilé, parce que je n’ai pas commis les fautes que l’auteur des Dialogues m’impute.

    « Personne n’a plus élevé sa voix que moi en faveur des droits de l’humanité ; et cependant je n’ai pas même excédé les bornes de cette vertu.

    « Je ne suis point établi en Suisse, comme cet auteur se l’imagine. Je vis dans mes terres en France. La retraite convient à la vieillesse ; elle convient encore plus quand on est dans ses possessions. Si j’ai une petite maison de campagne auprès de Genève, mes terres seigneuriales et mes châteaux sont en Bourgogne ; et si mon roi a eu la bonté de confirmer les privilèges de mes terres, qui sont exemptes de tout impôt, j’en suis plus attaché à mon roi.

    « Si j’étais exilé, je n’aurais pas obtenu de ma cour des passe-ports pour des seigneurs anglais. Le service que je leur ai rendu me donne droit à la justice que j’attends de l’illustre auteur.

    « Quant à la religion, je pense, et j’espère qu’il pense comme moi, que Dieu n’est ni presbytérien, ni luthérien, ni de la basse Église, ni de la haute : mais que Dieu est le père de tous les hommes, le père de l’illustre auteur, et le mien.

    « Je suis avec respect son très-humble serviteur.

    « Voltaire.
    « gentilhomme de la chambre du roi. »

    Lyttelton corrigea ses expressions. On trouvera, sous le n° 4318, la réponse qu’il fit à Voltaire.