Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4375

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 98-100).

4375. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
16 décembre.

Je vous excède encore ; Rodogune[1] est à Lyon, chez Tronchin, entre quatre garçons. On la présentera probablement à Mme de Grolée[2], qui ne manquera pas de lui manier les tétons, selon sa louable coutume : c’est un honneur qu’elle fait à toutes les filles et femmes qu’on lui présente. Est-il vrai que l’abbé de Latour-du-Pin[3] avait grande envie de rompre ce voyage ? Il m’est très-important de savoir ce qui en est. Dites-moi, je vous prie, madame, tout ce que vous savez de cette aventure de roman.

Je reviens au roman de Tancrède. Je vous conjure, mes anges, encore une fois, de bien recommander à Prault de suivre exactement la leçon que je lui envoie, et de n’y pas changer une virgule. C’est le placet de Caritidès ; on n’en peut rien retrancher[4]. Nous venons de jouer, ma nièce et moi, la scène du père et de la fille, au second acte :

                  Qu’entends-je ? vous, mon père !
— Moi, ton père ! … est-ce à toi de prononcer ce nom ?

(Scène ii.)

Vous pouvez être convaincus que cela jette dans l’acte un attendrissement, un intérêt qui manquait. Cet acte, qui paraissait froid, doit être brûlant, s’il est bien joué.

À propos de froid, c’est un secret sûr, pour faire de la glace, que de placer des détails historiques au milieu de la passion, à moins que ces détails ne soient réchauffés par quelques interjections, par des retours sur soi-même, par des figures qui raniment la langueur historique.


Mais, craignant de lui nuire en cherchant à le voir,
Il crut que m’avertir était son seul devoir[5].


Ces deux vers ralentissent. Je raisonne poésie avec mes anges, je disserte ; ils me le pardonnent.

Non-seulement ces détails sont froids, mais le spectateur est en droit de dire : En quoi donc cet esclave craignait-il de nuire à Tancrède ? pourquoi, étant dans son camp, n’a-t-il pas cherché à le voir ? il devait, sans doute, tout faire pour approcher de Tancrède. Il serait difficile de répondre à cette critique.

Ne vaut-il pas mieux supposer, en général, que mille obstacles ont empêché l’esclave d’aller jusqu’à Tancrède ? Aménaïde, en se plaignant de ces obstacles et de la destinée qui lui a toujours été contraire, en faisant parler ses douleurs, en se livrant à l’espérance, intéresse bien davantage ; tout devient plus naturel et plus animé. Enfin je resupplie, je reconjure à genoux M. et Mme d’Argental de s’en tenir à mon dernier mot. J’ose espérer que la reprise sera favorable ; mais que mes anges se mettent à la tête du parti raisonnable, qui n’est ni pour les tragédies à marionnettes ni pour les tragédies à conversations ; qu’ils soutiennent rigoureusement le grand et véritable genre, celui du cinquième acte de Rodogune, d’Athalie, et peut-être du quatrième acte de Mahomet, du troisième de Tancrède, de Sémiramis, etc.

Vous devez avoir un chant de la Pucelle ; il n’est pas correct malheureusement ; le meilleur y manque. Vous avez Acanthe[6]. Oh, pardieu ! que manque-t-il à Acanthe ? nous sommes fous d’Acanthe ; que vous êtes à plaindre, si Acanthe ne vous plaît pas !

Pardon ; voici une réponse pour Lekain ; vous m’enverrez promener.

  1. Mlle Corneille.
  2. Tante de d’Argental.
  3. Il sollicitait une lettre de cachet pour faire enlever Mlle Corneille de Ferney ; voyez une note sur la lettre 4320.
  4. Molière, les Fâcheux, acte III, scène ii.
  5. Voyez tome V, page 564.
  6. C’est le nom d’un personnage du Droit du Seigneur.