Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4387

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 110-122).

4387. — À M. LE MARQUIS ALBERGATI CAPACELLI.
Au château de Ferney, en Bourgogne, 23 décembre.

Monsieur, nous sommes unis par les mêmes goûts, nous cultivons les mêmes arts, et ces beaux arts ont produit l’amitié dont vous m’honorez. Ce sont eux qui lient les âmes bien nées, quand tout divise le reste des hommes.

J’ai su dès longtemps que les principaux seigneurs de vos belles villes d’Italie se rassemblent souvent pour représenter, sur des théâtres élevés avec goût, tantôt des ouvrages dramatiques italiens, tantôt même les nôtres. C’est aussi ce qu’ont fait quelquefois les princes des maisons les plus augustes et les plus puissantes ; c’est ce que l’esprit humain a jamais inventé de plus noble et de plus utile pour former les mœurs et pour les polir ; c’est là le chef-d’œuvre de la société : car, monsieur, pendant que le commun des hommes est obligé de travailler aux arts mécaniques, et que leur temps est heureusement occupé, les grands et les riches ont le malheur d’être abandonnés à eux-mêmes, à l’ennui inséparable de l’oisiveté, au jeu, plus funeste que l’ennui, aux petites factions, plus dangereuses que le jeu et que l’oisiveté.

Vous êtes, monsieur, un de ceux qui ont rendu le plus de services à l’esprit humain dans votre ville de Bologne, cette mère des sciences. Vous avez représenté à la campagne, sur le théâtre de votre palais, plus d’une de nos pièces françaises, élégamment traduites en vers italiens ; vous daignez traduire actuellement la tragédie de Tancrède[1] ; et moi, qui vous imite de loin, j’aurai bientôt le plaisir de voir représenter chez moi la traduction d’une pièce de votre célèbre Goldoni, que j’ai nommé et que je nommerai toujours le peintre de la nature. Digne réformateur de la comédie italienne, il en a banni les farces insipides, les sottises grossières, lorsque nous les avions adoptées sur quelques théâtres de Paris. Une chose m’a frappé surtout dans les pièces de ce génie fécond : c’est qu’elles finissent toutes par une moralité qui rappelle le sujet et l’intrigue de la pièce, et qui prouve que ce sujet et cette intrigue sont faits pour rendre les hommes plus sages et plus gens de bien.

Qu’est-ce en effet que la vraie comédie ? C’est l’art d’enseigner la vertu et les bienséances en action et en dialogues. Que l’éloquence du monologue est froide en comparaison ! A-t-on jamais retenu une seule phrase de trente ou quarante mille discours moraux ? et ne sait-on pas par cœur ces sentences admirables, placées avec art dans les dialogues intéressants :


Homo sum : humani nihil a me alienum puto[2].

Apprime in vita esse utile, ut me quid nimis[3].
Natura tu illi pater es, consiliis ego, etc[4].


C’est ce qui fait un des grands mérites de Térence ; c’est celui de nos bonnes tragédies, de nos bonnes comédies. Elles n’ont pas produit une admiration stérile ; elles ont souvent corrigé les hommes. J’ai vu un prince pardonner une injure après une représentation de la Clémence d’Auguste[5]. Une princesse, qui avait méprisé sa mère, alla se jeter à ses pieds en sortant de la scène où Rodope demande pardon à sa mère. Un homme connu se raccommoda avec sa femme, en voyant le Préjugé à la mode. J’ai vu l’homme du monde le plus fier devenir modeste après la comédie du Glorieux ; et je pourrais citer plus de six fils de famille que la comédie de l’Enfant prodigue a corrigés. Si les financiers ne sont plus grossiers, si les gens de cour ne sont plus de vains petits-maîtres, si les médecins ont abjuré la robe, le bonnet, et les consultations en latin ; si quelques pédants sont devenus hommes, à qui en a-t-on l’obligation ? Au théâtre, au seul théâtre.

Quelle pitié ne doit-on donc pas avoir de ceux qui s’élèvent contre ce premier art de la littérature, qui s’imaginent qu’on doit juger du théâtre d’aujourd’hui par les tréteaux de nos siècles d’ignorance, et qui confondent les Sophocle et les Ménandre, les Varius et les Térence, avec les Tabarin et les Polichinelle !

Mais que ceux-là sont encore plus à plaindre, qui admettent les Polichinelle et les Tabarin, et qui rejettent les Polyeucte, les Athalie, les Zaïre, et les Alzire ! Ce sont là de ces contradictions où l’esprit humain tombe tous les jours.

Pardonnons aux sourds qui parlent contre la musique, aux aveugles qui haïssent la beauté : ce sont moins des ennemis de la société, conjurés pour en détruire la consolation et le charme, que des malheureux à qui la nature a refusé des organes.


Nos vero dulces teneant ante omnia Musæ.

(Virg., Georg., lib. II, v. 470.)

J’ai eu le plaisir de voir chez moi, à la campagne, représenter Alzire, cette tragédie où le christianisme et les droits de l’humanité triomphent également. J’ai vu, dans Mérope, l’amour maternel faire répandre des larmes, sans le secours de l’amour galant. Ces sujets remuent l’âme la plus grossière comme la plus délicate ; et si le peuple assistait à des spectacles honnêtes, il y aurait bien moins d’âmes grossières et dures. C’est ce qui fit des Athéniens une nation si supérieure. Les ouvriers n’allaient point porter à des farces indécentes l’argent qui devait nourrir leurs familles ; mais les magistrats appelaient, dans des fêtes célèbres, la nation entière à des représentations qui enseignaient la vertu et l’amour de la patrie. Les spectacles que nous donnons chez nous sont une bien faible imitation de cette magnificence ; mais enfin ils en retracent quelque idée. C’est la plus belle éducation qu’on puisse donner à la jeunesse, le plus noble délassement du travail, la meilleure instruction pour tous les ordres des citoyens ; c’est presque la seule manière d’assembler les hommes pour les rendre sociables.


Emollit mores, nec sinit esse feros.

(Ovid., II, ex Ponto, ep. ix, v. 48.)

Aussi je ne me lasserai point de répéter que, parmi vous, le pape Léon X, l’archevêque Trissino[6], le cardinal Bibiena, et, parmi nous, les cardinaux Richelieu et Mazarin, ressuscitèrent la scène. Ils savaient qu’il vaut mieux voir l’Œdipe de Sophocle que de perdre au jeu la nourriture de ses enfants, son temps dans un café, sa raison dans un cabaret, sa santé dans des réduits de débauche, et toute la douceur de sa vie dans le besoin et dans la privation des plaisirs de l’esprit.

Il serait à souhaiter, monsieur, que les spectacles fussent, dans les grandes villes, ce qu’ils sont dans vos terres et dans les miennes, et dans celles de tant d’amateurs ; qu’ils ne fussent point mercenaires ; que ceux qui sont à la tête des gouvernements fissent ce que nous faisons, et ce qu’on fait dans tant de villes. C’est aux édiles à donner les jeux publics ; s’ils deviennent une marchandise, ils risquent d’être avilis. Les hommes ne s’accoutument que trop à mépriser les services qu’ils payent. Alors l’intérêt, plus fort encore que la jalousie, enfante les cabales. Les Claveret cherchent à perdre les Corneille, les Pradon veulent écraser les Racine.

C’est une guerre toujours renaissante, dans laquelle la méchanceté, le ridicule, et la bassesse, sont sans cesse sous les armes.

Un entrepreneur des spectacles de la Foire tâche, à Paris, de miner les Comédiens qu’on nomme italiens ; ceux-ci veulent anéantir les Comédiens français par des parodies ; les Comédiens français se défendent comme ils peuvent ; l’Opéra est jaloux d’eux tous ; chaque compositeur a pour ennemis tous les autres compositeurs, et leurs protecteurs, et les maîtresses des protecteurs.

Souvent, pour empêcher une pièce nouvelle de paraître, pour la faire tomber au théâtre, et, si elle réussit, pour la décrier à la lecture, et pour abîmer l’auteur, on emploie plus d’intrigues que les whigs n’en ont tramé contre les torys, les guelfes contre les gibelins, les molinistes contre les jansénistes, les coccéiens contre les voétiens, etc., etc., etc., etc.

Je sais de science certaine qu’on accusa Phèdre d’être janséniste. Comment, disaient les ennemis de l’auteur, sera-t-il permis de débiter à une nation chrétienne ces maximes diaboliques :


Vous aimez. On ne peut vaincre sa destinée ;
Par un charme fatal vous fûtes entraînée.

(Racine, Phédre, acte IV, scène vi.)

N’est-ce pas là évidemment un juste à qui la grâce a manqué ? J’ai entendu tenir ces propos dans mon enfance, non pas une fois, mais trente. On a vu une cabale de canailles[7], et un abbé Desfontaines à la tête de cette cabale, au sortir de Bicêtre, forcer le gouvernement à suspendre les représentations de Mahomet, joué par ordre du gouvernement. Ils avaient pris pour prétexte que, dans cette tragédie de Mahomet, il y avait plusieurs traits contre ce faux prophète qui pouvaient rejaillir sur les convulsionnaires ; ainsi ils eurent l’insolence d’empêcher, pour quelque temps, les représentations d’un ouvrage dédié à un pape, approuvé par un pape.

Si M.. de l’Empyrée[8], auteur de province, est jaloux de quelques autres auteurs, il ne manque pas d’assurer, dans un long Discours public, que messieurs ses rivaux sont tous des ennemis de l’État et de l’Église gallicane. Bientôt Arlequin accusera Polichinelle d’être janséniste, moliniste, calviniste, athée, déiste, collectivement.

Je ne sais quels écrivains subalternes se sont avisés, dit-on, de faire un Journal chrétien, comme si les autres journaux de l’Europe étaient idolâtres. M. de Saint-Foix, gentilhomme breton, célèbre par la charmante comédie de l’Oracle, avait fait un livre[9] très-utile et très-agréable sur plusieurs points curieux de notre histoire de France. La plupart de ces petits dictionnaires ne sont que des extraits des savants ouvrages du siècle passé : celui-ci est d’un homme d’esprit qui a vu et pensé. Mais qu’est-il arrivé ? Sa comédie de l’Oracle et ses recherches sur l’histoire étaient si bonnes que messieurs[10] du Journal chrétien l’ont accusé de n’être pas chrétien. Il est vrai qu’ils ont essuyé un procès criminel, et qu’ils ont été obligés de demander pardon ; mais rien ne rebute ces honnêtes gens.

La France fournissait à l’Europe un Dictionnaire encyclopédique dont l’utilité était reconnue. Une foule d’articles excellents rachetaient bien quelques endroits qui n’étaient pas de main de maître. On le traduisait dans votre langue ; c’était un des plus grands monuments des progrès de l’esprit humain. Un convulsionnaire[11] s’avise d’écrire contre ce vaste dépôt des sciences. Vous ignorez peut-être, monsieur, ce que c’est qu’un convulsionnaire : c’est un de ces énergumènes de la lie du peuple, qui, pour prouver qu’une certaine bulle d’un pape est erronée, vont faire des miracles de grenier en grenier, rôtissant des petites filles sans leur faire de mal, leur donnant des coups de bûche[12] et de fouet pour l’amour de Dieu, et criant contre le pape. Ce monsieur convulsionnaire se croit prédestiné par la grâce de Dieu à détruire l’Encyclopédie ; il accuse, selon l’usage, les auteurs de n’être pas chrétiens ; il fait un inlisible libelle[13] en forme de dénonciation ; il attaque à tort et à travers tout ce qu’il est incapable d’entendre. Ce pauvre homme, s’imaginant que l’article Ame de ce dictionnaire n’a pu être composé que par un homme d’esprit, et n’écoutant que sa juste aversion pour les gens d’esprit, se persuade que cet article doit absolument prouver le matérialisme de son âme ; il dénonce donc cet article comme impie, comme épicurien, enfin comme l’ouvrage d’un philosophe.

Il se trouve que l’article, loin d’être d’un philosophe, est d’un docteur en théologies[14] qui établit l’immatérialité, la spiritualité, l’immortalité de l’âme, de toutes ses forces. Il est vrai que ce docteur encyclopédiste ajoutait aux bonnes preuves que les philosophes en ont apportées de très-mauvaises qui sont de lui ; mais enfin la cause est si bonne qu’il ne pouvait l’affaiblir. Il combat le matérialisme tant qu’il peut ; il attaque même le système de Locke ; supposant que ce système peut favoriser le matérialisme, il n’entend pas un mot des opinions de Locke ; cet article enfin est l’ouvrage d’un écolier orthodoxe, dont on peut plaindre l’ignorance, mais dont on doit estimer le zèle et approuver la saine doctrine. Notre convulsionnaire défère donc cet article de l’âme, et probablement sans l’avoir lu. Un magistrat[15], accablé d’aflaires sérieuses, et trompé par ce malheureux, le croit sur sa parole ; on demande la suppression du livre, on l’obtient : c’est-à-dire on trompe mille souscripteurs qui ont avancé leur argent, on ruine cinq ou six libraires considérables qui travaillaient sur la foi d’un privilège du roi, on détruit un objet de commerce de trois cent mille écus. Et d’où est venu tout ce grand bruit et cette persécution ? de ce qu’il s’est trouvé un homme ignorant, orgueilleux, et passionné.

Voilà, monsieur, ce qui s’est passé, je ne dis pas aux yeux de l’univers, mais au moins aux yeux de tout Paris. Plusieurs aventures pareilles, que nous voyons assez souvent, nous rendraient les plus méprisables de tous les peuples policés, si d’ailleurs nous n’étions pas assez aimables. Et, dans ces belles querelles, les partis se cantonnent, les factions se heurtent, chaque parti a pour lui un folliculaire[16]. Maître Aliboron, par exemple, est le folliculaire de M. de l’Empyrèe ; ce maître Aliboron ne manque pas de décrier tous ses camarades folliculaires, pour mieux débiter ses feuilles. L’un gagne à ce métier cent écus par an, l’autre mille, l’autre deux mille ; ainsi l’on combat pro focis. « Il faut bien que je vive, » disait l’abbé Desfontaines à un ministre[17] d’État ; le ministre eut beau lui dire qu’il n’en voyait pas la nécessité, Desfontaines vécut ; et tant qu’il y aura une pistole à gagner dans ce métier, il y aura des Frérons qui décrieront les beaux-arts et les bons artistes.

L’envie veut mordre, l’intérêt veut gagner : c’est là ce qui excita tant d’orages contre le Tasse, contre le Guarini, en Italie ; contre Dryden et contre Pope, en Angleterre ; contre Corneille, Racine, Molière, Quinault, en France. Que n’a point essuyé, de nos jours, votre célèbre Goldoni ! Et, si vous remontez aux Romains et aux Grecs, voyez les Prologues de Térence, dans lesquels il apprend à la postérité que les hommes de son temps étaient faits comme ceux du nôtre ; tutto’l mondo è fatto come la nostra famiglia. Mais remarquez, monsieur, pour la consolation des grands artistes, que les persécuteurs sont assurés du mépris et de l’horreur du genre humain, et que les bons ouvrages demeurent. Où sont les écrits des ennemis de Térence, et les feuilles des Bavius qui insultèrent Virgile ? Où sont les impertinences des rivaux du Tasse et des rivaux de Corneille et de Molière ?

Qu’on est heureux, monsieur, de ne point voir toutes ces misères, toutes ces indignités, et de cultiver en paix les arts d’Apollon, loin des Marsyas et des Midas ! Qu’il est doux de lire Virgile et Homère en foulant à ses pieds les Bavius et les Zoïle, et de se nourrir d’ambroisie, quand l’envie mange des couleuvres !

Despréaux disait autrefois, en parlant de la rage des cabales :


Qui méprise Colin n’estime point son roi,
Et n’a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.

(Sat. ix, v. 305.)

Le grand Corneille, c’est-à-dire le premier homme par qui la France littéraire commença à être estimée en Europe, fut obligé de répondre ainsi à ses ennemis littéraires (car les auteurs n’en ont point d’autres) : « Je déclare que je soumets tous mes écrits au jugement de l’Église ; je doute fort qu’ils en fassent autant[18]. »

Je prends la liberté de dire ici la même chose que le grand Corneille, et il m’est agréable de le dire à un sénateur de la seconde ville de l’État du saint-père ; il est doux encore de le dire dans des terres aussi voisines des hérétiques que les miennes. Plus je suis rempli de charité pour leurs personnes et d’indulgence pour leurs erreurs, plus je suis ferme dans ma foi. Mes ouvrages sont la Henriade, qui peut-être ne déplairait pas au roi qui en est le héros, s’il revenait dans le monde, et qui ne déplaît pas au digne héritier[19] de ce bon roi. J’ai donné quelques tragédies, médiocres à la vérité, mais qui toutes sont morales, et dont quelques-unes sont chrétiennes. J’ai écrit l’Histoire de Louis XIV, dans laquelle j’ai célébré ma nation sans la flatter ; j’ai fait un Essai sur l’histoire générale, dans lequel je n’ai eu d’autre intention que de rendre une exacte justice à toutes les vertus et à tous les vices ; une Histoire de Charles XII, une de Pierre le Grand, fondées toutes les deux sur les monuments les plus authentiques ; ajoutez-y une légère explication des découvertes de Newton, dans un temps[20] où elles étaient très-peu connues en France. Ce sont là, s’il m’en souvient, à peu près tous mes véritables ouvrages, dont le seul mérite consiste dans l’amour de la vérité et de l’humanité.

Presque tout le reste est un recueil de bagatelles que les libraires ont souvent imprimées sans ma participation. On donne tous les jours sous mon nom des choses que je ne connais pas. Je ne réponds de rien. Si Chapelain a composé, dans le siècle passé, le beau poëme de la Pucelle ; si, dans celui-ci, une société de jeunes gens s’amusa, il y a trente ans, à faire une autre Pucelle ; si je fus admis dans cette société ; si j’eus peut-être la complaisance de me prêter à ce badinage, en y insérant les choses honnêtes et pudiques qu’on trouve par-ci par-là dans ce rare ouvrage, dont il ne me souvient plus du tout, je ne réponds en aucune façon d’aucune Pucelle ; je nie d’avance à tout délateur que j’aie jamais vu une Pucelle. On en a imprimé une qui a été faite apparemment à la place Maubert ou aux Halles ; ce sont les aventures et le langage de ce pays-là. Ceux qui ont été assez idiots pour s’imaginer qu’ils pouvaient me nuire, en publiant sous mon nom cette rapsodie, devraient savoir que quand on veut imiter la manière d’un peintre de l’école du Titien et du Corrége il ne faut pas lui attribuer une enseigne de cabaret de village[21].

On sait assez quel est le malheureux qui a voulu gagner quelque argent en imprimant, sous le titre de la Pucelle d’Orléans, un ouvrage abominable ; on le reconnaît assez aux noms de Luther et de Calvin, dont il parle sans cesse, et qui certainement ne devaient pas être placés sous le règne de Charles VII. On sait que c’est un calviniste[22] du Languedoc, qui a falsifié les Lettres de Mme de Maintenon ; qui l’outrage indignement dans sa rapsodie de la Pucelle ; qui a inséré dans cette infamie des vers contre les personnes les plus respectables, et contre le roi même ; qui a été deux fois en prison à Paris pour de pareilles horreurs, et qui est aujourd’hui exilé. Les hommes qui se distinguent dans les arts n’ont presque jamais que de tels ennemis.

Quant à quelques messieurs qui, sans être chrétiens, inondent le public, depuis quelques années, de satires chrétiennes ; qui nuiraient, s’il était possible, à notre religion, par les ridicules appuis qu’ils osent prêter à cet édifice inébranlable ; enfin, qui la déshonorent par leurs impostures ; si on faisait jamais quelque attention aux libelles de ces nouveaux Garasses, on pourrait leur faire voir qu’on est aussi ignorant qu’eux, mais beaucoup meilleur chrétien qu’eux.

C’est une plaisante idée qui a passé par la tête de quelques barbouilleurs de notre siècle, de crier sans cesse que tous ceux qui ont quelque esprit[23] ne sont pas chrétiens ! pensent-ils rendre en cela un grand service à notre religion ? Quoi ! la saine doctrine, c’est-à-dire la doctrine apostolique et romaine, ne serait-elle, selon eux, que le partage des sots ? Sans penser être quelque chose[24], je ne pense pas être un sot ; mais il me semble que si je me trouvais jamais avec l’abbé Guyon[25] dans la rue (car je ne peux le rencontrer que là), je lui dirais : Mon ami, de quel droit prétends-tu être meilleur chrétien que moi ? est-ce parce que tu affirmes, dans un livre aussi plat que calomnieux, que je t’ai fait bonne chère[26], quoique tu n’aies jamais dîné chez moi ? est-ce parce que tu as révélé au public, c’est-à-dire à quinze ou seize lecteurs oisifs, tout ce que je t’ai dit du roi de Prusse, quoique je ne t’aie jamais parlé et que je ne t’aie jamais vu ? Ne sais-tu pas que ceux qui mentent sans esprit, ainsi que ceux qui mentent avec esprit, n’entreront jamais dans le royaume des cieux ?

Je te prie d’exprimer l’unité de l’Église et l’invocation des saints mieux que moi :


L’Église toujours une, et partout étendue,
Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu,
Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu.

(La Henriade, ch. X, v. 486.)

Tu me feras encore plaisir de donner une idée plus juste de la transsuhstantiation que celle que j’en ai donnée :


Le Christ, de nos péchés victime renaissante,
De ses élus chéris nourriture vivante,
Descend sur les autels à ses yeux éperdus,
Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n’est plus.

(La Henriade, ch. X, v. 489.)

Crois-tu définir plus clairement la Trinité qu’elle ne l’est dans ces vers :


La puissance, l’amour, avec l’intelligence,
Unis et divisés, composent son essence.

(La Henriade, ch. X, v. 425.)

Je t’exhorte, toi et tes semblables, non-seulement à croire les dogmes que j’ai chantés en vers, mais à remplir tous les devoirs que j’ai enseignés en prose, à ne te jamais écarter du centre de l’unité, sans quoi il n’y a plus que trouble, confusion, anarchie. Mais ce n’est pas assez de croire, il faut faire ; il faut être soumis dans le spirituel à son évêque, entendre la messe de son curé, communier à sa paroisse, procurer du pain aux pauvres. Sans vanité, je m’acquitte mieux que toi de ces devoirs, et je conseille à tous les polissons qui crient d’être chrétiens et de ne point crier. Ce n’est pas encore assez ; je suis en droit de te citer Corneille :


Servez bien votre Dieu, servez notre monarque.

(Polyeucte, acte V, scène vi.)

Il faut, pour être bon chrétien, être surtout bon sujet, bon citoyen : or, pour être tel, il faut n’être ni janséniste, ni moliniste, ni d’aucune faction ; il faut respecter, aimer, servir son prince ; il faut, quand notre patrie est en guerre, ou aller se battre pour elle, ou payer ceux qui se battent pour nous : il n’y a pas de milieu. Je ne peux pas plus m’aller battre, à l’âge de soixante et sept ans, qu’un conseiller de grand’chambre : il faut donc que je paye, sans la moindre difficulté, ceux qui vont se faire estropier pour le service de mon roi, et pour ma sûreté particulière.

J’oubliais vraiment l’article du pardon des injures. Les injures les plus sensibles, dit-on, sont les railleries. Je pardonne de tout mon cœur à tous ceux dont je me suis moqué.

Voilà, monsieur, à peu près ce que je dirais à tous ces petits prophètes du coin, qui écrivent contre le roi, contre le pape, et qui daignent quelquefois écrire contre moi et contre des personnes qui valent mieux que moi. J’ai le malheur de ne point regarder du tout comme des Pères de l’Église ceux qui prétendent qu’on ne peut croire en Dieu sans croire aux convulsions, et qu’on ne peut gagner le ciel qu’en avalant des cendres du cimetière de Saint-Médard, en se faisant donner des coups de bûche dans le ventre, et des claques sur les fesses[27]. Pour moi, je crois que si on gagne le ciel, c’est en obéissant aux puissances établies de Dieu, et en faisant du bien à son prochain.

Un journaliste a remarqué que je n’étais pas adroit, puisque je n’épousais aucune faction, et que je me déclarais également contre tous ceux qui veulent former des partis. Je fais gloire de cette maladresse ; ne soyons ni à Apollo ni à Paul[28], mais à Dieu seul, et au roi que Dieu nous a donné. Il y a des gens qui entrent dans un parti pour être quelque chose ; il y en a d’autres qui existent sans avoir besoin d’aucun parti.

Adieu, monsieur ; je pensais ne vous envoyer qu’une tragédie, et je vous ai envoyé ma profession de foi. Je vous quitte pour aller à la messe de minuit avec ma famille et la petite-fille du grand Corneille. Je suis fâché d’avoir chez moi quelques Suisses qui n’y vont pas ; je travaille à les ramener au giron ; et si Dieu veut que je vive encore deux ans, j’espère aller baiser les pieds du saint-père avec les huguenots que j’aurai convertis, et gagner les indulgences.

In tanto la prego di gradire gli auguri di félicita ch’ io le reco, nella congiuntura delle prossime santé feste natalizie.

  1. Cette tragédie fut traduite en italien pur l’un des amis d’Albergati, le comte Paradisi.
  2. Térence, Heautontimoroumenos.
  3. Térence, Andrienne.
  4. Id., les Adelphes.
  5. Cinna. — Le prince dont il s’agit ici était probablement Frédéric II ; mais quand celui-ci accorda une espèce de grâce au pauvre Franc-Comtois cité par Voltaire dans ses Mémoires, ce fut après une représentation de la Clemenza di Tito, opéra de Métastase. (Cl.)
  6. Voyez la note, tome IV, page 488.
  7. Voyez tome IV, page 98.
  8. Lefranc de Pompignan ; voyez tome XXIV. page 462.
  9. Voyez tome XX, page 323 ; et XXVI, 128.
  10. Les abbés Dinouart, Joannet, et Trublet.
  11. Abraham-Joseph de Chaumeix, d’abord marchand de vinaigre.
  12. Louis-Adrien Le Paige, mort en 1802 à Paris, sa ville natale, où il exerçait, la profession d’avocat, donna un bon nombre de coups de bûche à sa femme en 1760, deux ou trois jours avant qu’elle accouchât. Le Père Cottu dit que cela ne fit aucun mal à la dame, et qu’elle accoucha heureusement ; mais il est vrai aussi qu’elle en mourut huit jours après. (Cl.)

    — Voyez la Correspondance littéraire de Grimm, 15 avril 1761. — Ce Père Cottu, fils d’un fripier des Halles, est nommé Coutu dans la Relation de la maladie, etc., du jésuite Berthier ; voyez tome XXIV, page 100.

  13. Préjugés légitimes contre l’Encyclopédie ; 1758-1759, quatre volumes in-12.
  14. L’abbé Yvon ; voyez tome XXVI, page 128.
  15. Omer Joly de Fleury.
  16. Faiseur de feuilles. (Note de Voltaire.)
  17. Le comte d’Argenson.
  18. « Je me contenterai de dire que je soumets tout ce que j’ai fait et ferai à l’avenir à la censure des puissances tant ecclésiastiques que séculières, etc… Je ne sais s’ils (les ennemis du théâtre) en voudraient faire autant. » (Avis au lecteur, en tête d’Attila).
  19. Voltaire, en parlant ainsi, avait généreusement oublié ou feignait d’oublier que Louis XV, plus que majeur (la majorité des rois était fixée à quatorze ans), avait refusé la dédicace de la Henriade.
  20. En 1728 et 1738 ; voyez, tome XXII, les xive, xve et xvie des Lettres philosophiques ; et les Éléments de la Philosophie de Newton.
  21. Voici des vers de ce prétendu poëme intitulé la Pucelle :

    Chandos, suant et soufflant comme un bœuf,
    Cherche du doigt si l’autre est une fille :

    Au diable soit, dit-il, la sotte aiguille !
    Bientôt le diable emporte l’étui neuf.
    .
    En ce moment, on un seul haut-le-corps,
    Il met à bas la belle créature ;
    Il la subjugue, et, d’un rein vigoureux,
    Il fait jouer le bélier monstrueux.

    Il y mille autre vers plus infâmes, et plus encore dans le style de la plus vile canaille, et que l’honnêteté ne permet pas de rapporter. C’est là ce qu’un misérable ose imputer à l’auteur de la Henriade, de Mérope et d’Alzire. (Note de Voltaire.)

  22. La Beaumelle. (K.)
  23. Jean-George Lefranc de Pompignan avait publié, en 1754, la Dévotion réconciliée avec l’esprit ; mais d’Alembert et Voltaire, convaincus de l’extrême différence qu’il y a entre la dévotion et la religion, disaient que c’était la Réconciliation normande, en faisant allusion au titre d’une comédie de Dufrény. (Cl.)
  24. Voyez page 87.
  25. Auteur d’un libelle intitulé l’Oracle des nouveaux philosophes. Voyez tome XXVI, page 157.
  26. Voyez la lettre 4143. cinquième alinéa.
  27. Ce sont les mystères des jansénistes convulsionnaires. (K.)
  28. Voyez la première Épître de saint Paul aux Corinthiens, chap. i, v. 12.