Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4559

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 308-309).

4559. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
Mai.

Fi, les vilains hommes qui boivent de ça ! Donnez-m’en encore pour trois sous, disait une brave Allemande.

Vous en voulez donc encore, mes divins anges ? En voici, et grand bien vous fasse ! Toute la cargaison est pour le petit troupeau des honnêtes gens ; les libraires n’en doivent point tâter, et le pain des forts ne doit pas être jeté aux chiens[1].

Laissez là vos procès ; donnez-nous des tragédies. Cela est bientôt dit. Voici, mes divins anges, le commentaire de votre texte : Vous faites des dépenses considérables pour rebâtir une église ; des prêtres vous font un procès criminel pour des os de morts dérangés dans un cimetière, et ils veulent que vous soyez puni de vos bienfaits ; vous êtes uni avec vos vassaux et avec votre curé ; vous avez une procuration d’eux tous pour appeler comme d’abus au parlement ; les entrepreneurs restent les bras croisés, et demandent des dommages : abandonnez les entrepreneurs, votre curé, vos vassaux ; laissez là les intérêts du corps de la noblesse, qu’elle vous a fait l’honneur de vous confier ; voyez périr une malheureuse petite province que vous commenciez à tirer de la plus horrible misère ; laissez là les défrichements, les dessèchements des marais ; le tout pour nous faire vite une mauvaise tragédie qui ne pourra certainement être que détestable au milieu de tous ces tracas.

Ô anges ! que me demandez-vous ? Pour Dieu, laissez-moi achever mes affaires. Je me suis fait une patrie et des devoirs ; qui m’exhortera mieux que vous à les remplir ? Il faut avoir l’esprit net pour faire une tragédie ; laissez-moi nettoyer ma tête.

À propos de scandale du texte, en avez-vous jamais vu un qui approche de celui d’Oolla et d’Ooliba, dans la Lettre[2] de ce cher M. Eratou à ce cher M. Clocpitre ?

On dit qu’il y a trois jeunes gens qui s’élèvent : un Eratou, un Clocpitre, et un Dardelle, et qu’ils promettent beaucoup.

Quoi, Térèe honni ! Philomène sifflée au printemps ! Cela n’est pas juste.

Faire payer le magasin de Vesel à M. de Prusse, voilà ce qui me paraît juste, ou du moins très-bien fait.

Mais ce pauvre Lekain ! Ah ! quand il serait beau comme le jour, il n’aurait rien eu[3].

Et l’ami Pompignan qui fait la Vie du feu duc de Bourgogne, et qui à prononcé un beau discours sur l’amour de Dieu !

Dieu conserve longtemps le roi !

  1. Dans la strophe 21 de la prose de la fête du Saint-Sacrement (Lauda, Sion, Salvatorem), on lit :

    Ecce panis angelorum
    ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
    ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
    Non mittendus canibus.

  2. Voyez cette Lettre en tête du Précis du Cantique des cantiques, tome IX.
  3. On lui refusait la part entière. (K.) — Lekain avait part entière de sociétaire de la Comédie française depuis 1758. Il faut donc ou que l’explication donnée par les éditeurs de Kehl soit fausse, ou que cette phrase soit bien antérieure à 1761.