Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4564

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 312-313).

4564. — À M. JEAN SCHOUVALOW.
À Ferney, 8 juin.

Monsieur, votre très-aimable M. Soltikof vient de me régaler d’un gros paquet dont Votre Excellence m’honore. Il contient les estampes d’un grand homme, quelques lettres de lui, et une de vous, monsieur, qui m’est aussi précieuse, pour le moins, que tout le reste. Mon premier devoir est de vous faire mes remerciements, et de vous assurer que je me conformerai à toutes vos intentions. Je bâtis pour vous la maison dont vous m’avez fourni les matériaux ; il est juste que vous soyez logé à votre aise.

Je crois avoir déjà rempli une partie de vos vues, en déclarant que je ne prétendais pas faire l’histoire secrète de Pierre le Grand, et en trompant ainsi la malignité de ceux qui haïssent sa gloire et celle de votre empire. Je sais bien que, dans les commencements, je ne pouvais pas faire taire l’envie ; mais si l’ouvrage est écrit de manière à intéresser les lecteurs, le livre reste, et les critiques s’évanouissent. C’est ce qui est arrivé à l’Histoire de Charles XII, longtemps combattue, et enfin reconnue pour véritable. Le certificat du roi Stanislas[1] ne porte que sur les faits militaires et politiques ; ce certificat est déjà une grande présomption en faveur de la vérité avec laquelle j’écris l’histoire de votre législateur ; et des preuves plus fortes se tireront des mémoires que Votre Excellence daignera me communiquer. Je n’ai pris, dans les mémoires de M. de Bassevitz, et dans ceux que je me suis procurés, que ce qui peut contribuer à la gloire de votre patrie et à celle de Pierre Ier ; j’abandonne le reste à la malignité de vos ennemis et des miens. M. le duc de Choiseul et tous nos meilleurs juges ont trouvé que j’ai fait voir assez heureusement, dans ma préface, qu’il ne faut écrire que ce qui est digne de la postérité, et qu’il faut laisser les petits détails aux petits faiseurs d’anecdotes. Ce sera à vous, monsieur, à me prescrire l’usage que je devrai faire des particularités que les mémoires manuscrits de M. de Bassevitz m’ont fournies. Encore une fois, je ne suis que votre secrétaire. Il est bien vrai que vous avez choisi un secrétaire trop vieux et trop malade ; mais il vous consacre avec joie le peu de temps qui lui reste à vivre. J’admirais Pierre Ier en bien des choses, et vous me l’avez fait aimer. Le bien que vous faites aux lettres dans votre patrie me la rend chère. Quelqu’un a fait le Russe à Paris[2] ; je me regarde comme un Français en Russie. Disposez d’un homme qui sera, tant qu’il respirera, avec l’attachement le plus vrai, et les sentiments les plus remplis de respect et d’estime, etc.

  1. Voyez tome XVI, pages 142-143.
  2. Voyez cette satire, tome X.