Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4565

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 313-314).

4565. — À M. ARNOULT,
à dijon.
Le 9 juin.

J’ai fait usage sur-le-champ, monsieur, de vos bons avis et de votre modèle de sommation auprès du pauvre promoteur savoyard, et du malin procureur du roi de la caverne de Gex. Je n’ai pu parler de ma nef, qui, n’étant point encore abattue quand je vous envoyai mes paperasses, rendait mon église très-idoine à dire et entendre messe ; car, selon Ducasse[1] et selon le droit ecclésiastique, on peut dire messe quand la majeure partie de l’église n’est point entamée ; mais ayant depuis fait jeter la nef par terre avec partie du chœur, et ayant rebâti à mesure, il n’y avait plus moyen de se plaindre qu’on allât célébrer ailleurs. Je ne prétends point toucher à l’encensoir ; mais quand j’aurai achevé mon église, ce sera à l’évêque d’Annecy à voir s’il la veut rebénir ou non, et m’excommunier comme je le mérite, pour m’être ruiné à faire des pilastres d’une pierre aussi chère et aussi belle que le marbre. Je suis le martyr de mon zèle et de ma piété : une bonne âme trouve ses consolations dans sa conscience.

En qualité de possesseur de terres et de bâtisseur d’églises, j’ai des procès sacrés et profanes ; les prêtres et les huguenots sont conjurés contre moi. Un Mallet vous a consulté, monsieur, pour avoir un chemin à travers mes jardins ; je vous supplie de ne point aider ce mécréant contre moi, et d’être l’avocat des fidèles. Je me fais votre client, et je crois que je vais finir ma vie comme M. Chicaneau, à cela près que je voudrais me loger auprès de mon avocat[2], comme il se logeait près de son juge ; et que je n’en peux venir à bout, étant obligé de faire ici mon métier de maçon et de laboureur, qui va devant celui de plaideur.

J’ai l’honneur d’être, etc.

  1. Voyez lettre 4563.
  2. C’était près de son juge que Chicaneau s’était venu loger ; voyez les Plaideurs, acte I, scène v.