Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4570

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 320-322).
4570. — À M. ARNOULT,
à dijon.
À Ferney, le 15 juin.

J’eus l’honneur, monsieur, de vous mander, il y a quelques jours[1], que j’avais fait ce que vous m’aviez prescrit pour arrêter le cours des procédures odieuses et téméraires qu’on faisait au sujet de l’église que je fais bâtir à Dieu. J’ai découvert depuis qu’il y a une ordonnance du roi, de 1627, qui défend, à l’article XIV, à tout curé d’être promoteur ou official.

Or, monsieur, l’official et le promoteur qui ont fait les procédures ridicules dont je me plains sont tous deux curés dans le pays. Je crois être en droit d’exiger qu’ils soient condamnés solidairement à me rembourser tous les dommages, etc., qu’ils m’ont causés en effarouchant et dispersant tous mes ouvriers par leur descente illégale, etc.

La justice séculière a discontinué ses procédures absurdes ; mais la prétendue justice cléricale a continué les siennes.


Non missura cutem, nisi plena cruoris, hirudo.

(Hor., de Art poet., v. 476.)

Elle a encore interrogé mes vassaux séculiers et mes ouvriers, malgré la signification que j’ai faite suivant votre délibéré. Ces démarches, illégales et insolentes autant qu’insolites, rebutent ceux qui travaillent pour moi.

Votre nouveau client vous importunera souvent, monsieur. Le sieur Decroze est aussi le vôtre dans son affaire contre le curé Ancian[2], au sujet de l’assassinat de son fils. Il est certain que ce malheureux a été amoureux de la dame Burdet, bourgeoise de Magny, et de très-bonne famille, qu’il n’a jamais appelée que la prostituée. Il est prouvé d’ailleurs que cet abominable prêtre a passé sa vie à donner et à recevoir des coups de bâton. Vous avez les pièces entre les mains : je vous demande en grâce de presser cette affaire ; j’aurai très-soin que vous ne perdiez, pas vos peines. Vous me paraissez l’ennemi des usurpations et des violences ecclésiastiques ; vous signalerez également votre équité, votre savoir, et votre éloquence.

Je vous soumets cette pancarte : vous y verrez, monsieur, que l’on me poursuit avec l’ingratitude la plus furieuse, tandis que je me ruine à faire du bien. Il me paraît que c’est là le cas d’un appel comme d’abus. La loi qui défend aux curés d’exercer le ministère d’official et de promoteur doit exister : car il n’est pas naturel que le juge des curés soit curé lui-même ; cette loi ne serait pas rapportée dans un livre qui sert de code aux prêtres, si elle n’avait pas été portée, et si elle n’était pas en vigueur. Elle est fondée sur les mêmes raisons qui ne souffrent pas qu’un official et un promoteur soient pénitenciers.

De tout mon cœur, monsieur, et sans compliment, votre, etc.

  1. Le 9 juin ; voyez lettre 4565.
  2. Voyez tome XXIV, page 461.