Correspondance de Voltaire/1763/Lettre 5209

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Correspondance : année 1763
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 42p. 406-407).

5209. — À M. L’ABBÉ DE VOISENON.
À Ferney, 28 février[1],

Mon très-cher et très-aimable confrère, en même temps que c’est à ce que vous avez déjà fait connaître de vos talents que, etc ; voilà une belle phrase[2] ; mais il me paraît que mon cher évêque a tout un autre style. Je ne sais pas si votre teint était couleur jaune ce jour-là, mais le coloris de votre discours était fort brillant.

En vous remerciant de la félicité et de la fleurette dont vous m’honorez[3]. Voulez-vous que je vous parle net[4] ? ni Crébillon ni moi ne méritons tant de bontés. Entre nous, je ne connais pas une bonne pièce depuis Racine, et aucune avant lui où il n’y ait d’horribles défauts. Si vous avez jamais pu vous résoudre à lire tout Corneille (ce qui est une très-rude pénitence), vous aurez vu que c’est lui qui a toujours cherché à être tendre ; il n’y a pas une de ses pièces (j’en excepte Chimène et Pauline) où il n’y ait un amour postiche et ridicule, très-ridiculement exprimé.

C’est Racine qui est véritablement grand, et d’autant plus grand qu’il ne paraît jamais chercher à l’être ; c’est l’auteur d’Athalie qui est l’homme parfait. Je vous confie qu’en commentant Corneille je deviens idolâtre de Racine. Je ne peux plus souffrir le boursouflé et une grandeur hors de nature.

Vous savez bien, fripon que vous êtes, que les tragédies de Crébillon ne valent rien ; et je vous avoue en conscience que les miennes ne valent pas mieux ; je les brûlerais toutes si je pouvais, et cependant j’ai encore la sottise d’en faire, comme le président Lubert jouait du violon à soixante-dix ans, quoiqu’il en jouât fort mal, et qu’il fut cependant le meilleur violon du parlement.

Savez-vous la musique ? Tenez, voilà ce qu’on m’envoie : je vous le confie ; mais ne me trahissez pas[5].

Vous embrassez Mme Denis : eh bien ! elle vous embrasse aussi ; mais elle est bien malade. Je lui lirai votre discours dès qu’elle se portera mieux. J’ai envie de vous faire une niche, de copier tout ce que vous me dites de Mme la duchesse de Grammont, et de le lui envoyer. Je n’ai l’honneur de la connaître que par ses lettres, où il n’y a jamais rien de trop ni de trop peu, et dont chaque mot marque une âme noble et bienfaisante. Je lui ai beaucoup d’obligation : elle a été la première et la plus généreuse protectrice de Mlle Corneille. Il s’est trouvé heureusement que Mlle Corneille en était digne ; c’est la naïveté, l’enfance, la vérité, la vertu même. Je rends grâce à Fontenelle de n’avoir pas voulu connaître cette enfant-là.

Mon cher confrère, je ne souhaite plus qu’une chose : c’est que vous soyez bien malade, que vous ayez besoin de Tronchin, et que vous veniez nous voir. Je vous embrasse de tout mon cœur, et en vérité je vous aime de même. Je vise à être un peu aveugle. Dieu me punit d’avoir été quelquefois malin ; mais vous me donnerez l’absolution.

  1. Cette lettre a été jusqu’à présent datée du 23 ; mais Voltaire y parle du discours de réception que dans sa lettre à Bernis, du 25, il dit ne pas encore avoir reçu. J’ai pensé qu’il fallait, au lieu du 3, mettre un 8. (B.)
  2. Elle est dans le troisième alinéa de la réponse du duc de Saint-Aisnan au Discours de réception de Voisenon.
  3. Un alinéa de quelques lignes est, dans le Discours de Voisenon, à la louange de Voltaire.
  4. Misanthrope, acte II, scène i.
  5. La musique de l’hymne sur Pompignan ; voyez tome X, page 569.