Correspondance de Voltaire/1764/Lettre 5742

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Correspondance : année 1764GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 43 (p. 299-301).

5742. — À MADAME LA COMTESSE D’ARGENTAL.
13 auguste.

Votre ami M. Tiepolo[1], madame, est arrivé très-malade. J’ai envoyé tous les jours chez lui. Je lui ai mandé que j’étais à ses ordres. Je n’ai pu aller le voir ; et voici mes raisons. J’ai prêté les Délices à MM. les ducs de Bandan et de Lorges. M. le prince Camille arrive ; Mme la présidente de Gourgues et Mme la marquise de Jaucourt sont à Genève : c’est une procession qui ne finit point. Je suis à deux lieues de cette ville. Si je faisais une visite, il faudrait que j’en fisse cent ; ma santé ne me le permet pas. Je passerais ma vie à courir, je perdrais tout mon temps, et je ne veux pas en perdre un instant. Les tristes assujettissements auxquels mes maladies continuelles me condamnent me forcent à la vie sédentaire. Tout ce que je puis faire, c’est de bien recevoir ceux qui me font l’honneur de venir dans mon ermitage. J’ai acheté assez cher la liberté tranquille dans laquelle je finis mes jours, pour n’en pas faire le sacrifice. Monsieur l’ambassadeur de Venise m’a promis qu’il viendrait à Ferney ; nous aurons grand soin de l’amuser et de lui plaire ; nous le promènerons ; il verra un pays plus beau que sa Brenta ; et nous lui jouerons la comédie : c’est tout ce que je ferais pour un doge.

Je crois que vous recevrez à la fois M. d’Argental et ma lettre ; ainsi, madame, je vais parler à tous deux de mon petit ex-jésuite. Il m’est venu trouver avec une lettre de M. de Chauvelin l’ambassadeur, qui persiste toujours dans son goût pour les roués. Je lui ai dit que votre avis était qu’ils fussent imprimés, mais qu’il fallait en retrancher des longueurs, et même des scènes qui font languir l’action ; qu’il fallait surtout y semer des beautés frappantes, et faire passer l’atrocité du sujet à la faveur de quelques morceaux saillants, fortifier le dialogue, retrancher, ajouter, corriger. Il n’en a pas dormi ; il a réformé des actes entiers ; un peu de dépit peut-être lui a valu du génie. Il a voulu que ses anges en vinssent à leur honneur, et que ce qu’ils ont cru passable devînt digne d’eux. Je suis très-content des sentiments de ce pauvre diable, qui paraît vous être infiniment attaché ; cela est tout jeune, et plein de bonne volonté.

Ayez donc la bonté, mes anges, de faire retirer l’exemplaire de Lekain aussi bien que les rôles. Je conseillerais à Lekain de faire imprimer l’ouvrage lui-même, et de le débiter à son profit ; peut-être y gagnerait-il plus qu’avec un libraire. Il y a tant de gens qui font des recueils de toutes les pièces bonnes ou mauvaises, qu’on ne risque presque rien. D’ailleurs le petit prêtre serait très-fâché qu’il y eut un privilége ; ces privilèges entraînent toujours des procès. C’est assez que notre grand acteur fasse un profit honnête de cette édition.

L’auteur compte vous envoyer l’ouvrage dès qu’il sera au net. Il ne faudra à Lekain qu’une permission tacite[2]. On mettra une petite préface au devant de l’ouvrage, le tout sous l’approbation des anges, à qui l’ex-jésuite a voué un culte d’hyperdulie pour le moins.

Je n’ai pas la moindre facétie italienne pour fournir à la Gazette. De plus, comment pourrais-je y parvenir, à présent que j’ai les roués sur les bras ? Un petit jésuite à conduire n’est pas une besogne aisée. Toutefois, divins anges, daignez dire dans l’occasion un mot des dîmes. Je crains la Saint-Martin[3] autant que les buveurs l’aiment. Je suis à vos pieds et au bout de vos ailes.

  1. Voyez page 294.
  2. Nous avons dit, tome XXIV, page 159, ce qu’était une permission tacite.
  3. La Saint-Martin (11 novembre) était l’époque de la rentrée des tribunaux, et aussi celle de repas où l’on mangeait une oie : le vin n’y était pas épargné. (B.)