Correspondance de Voltaire/1765/Lettre 6037

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Correspondance : année 1765
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 43p. 573-574).

6037. — À M. DAMILAVILLE.
À Genève, 30 mai.

Le malade réformé à la suite de Tronchin envoie aux malades de Paris les réponses de l’oracle d’Épidaure. Mais je vous répéterai toujours[1], mon cher ami, qu’une sœur du pot fait plus de bien à un malade qu’elle soigne, qu’Esculape n’en peut faire en dictant ses ordonnances de cent lieues. D’ailleurs M. Tronchin n’a pas un moment dont il puisse disposer, et ne peut donner au nombre prodigieux de consultations dont on l’accable toute l’attention qu’il voudrait. Je vous exhorte, mon cher ami, à ne pas négliger de faire voir votre mal de gorge à quelqu’un à qui vous aurez confiance.

Nos amis, qui ont fait ce charmant ouvrage de la justification de la Gazette littéraire[2], doivent être très-affligés qu’il ne paraisse pas. Mais tout doit céder aux désirs de M. le duc de Praslin ; cette Gazelle littéraire est dans son département ; c’est lui qui la protège, c’est à lui à décider de ce qui doit être publié et de ce qui doit être supprimé. Gabriel Cramer, à qui on avait envoyé le manuscrit, veut bien sacrifier son édition. Il lui en coûtera son argent ; un libraire de Hollande ne serait pas si honnête. J’ignore si l’ouvrage était connu de M. le duc de Praslin. Il se peut que vos amis ne l’aient pas consulté, et qu’ils se soient reposés sur l’envie de lui plaire : en ce cas, il n’est tenu à rien, et ne doit aucun dédommagement. D’ailleurs la quantité de livres écrits librement est si grande dans l’oisiveté de la paix que je conçois bien que tout ce qui vient de l’étranger est suspect. Les Lettres de d’Éon[3], de Vergy[4] ; l’Espion chinois[5], la Vie de Mme de Pompadour[6], les Récriminations de la Société de Jésus, inondent l’Europe. Toutes les fois qu’il paraît un nouveau livre, je tremble. Il a beau être détestable, je crains toujours qu’on ne me l’impute. Je voudrais n’avoir jamais rien écrit. C’est une barbarie de m’avoir attribué ce Dictionnaire philosophique, dont plus de quatre auteurs sont assez connus. Il n’y a point d’homme de lettres et de goût qui ne sente la différence des styles.

Pour le fatras chaldéen et syriaque de l’abbé Bazin, je m’y perds ; il n’y a que des calomniateurs bien maladroits qui puissent dire au roi que j’ai fait un tel ouvrage. Je ne crois pas qu’il y ait un bénédictin en France qui soit capable d’en être l’auteur. Je suis bien las d’être en butte aux discours des hommes. Dans quelle solitude faut-il donc s’ensevelir ? Adieu, mon cher ami ; plaignez et aimez votre ami


Voltaire.

  1. Voyez la lettre 6032.
  2. Voyez la note, page 522.
  3. Éon de Beaumont ; voyez la note 2, page 303.
  4. Voyez la note 2, page 458.
  5. L’Espion chinois, 1765, six volumes in-12, réimprimé en 1768 et 1774, est de Goudar. On l’avait attribué à Éon de Beaumont.
  6. Une Vie de la marquise de Pompadour avait paru en deux volumes in-16, dont la seconde édition est de 1759. Voltaire veut plutôt parler des Mémoires de Mme de Pompadour, 1765, deux volumes in-12, ouvrage apocryphe.