Correspondance de Voltaire/1765/Lettre 6163

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Correspondance : année 1765
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 44p. 118-119).

6163. — DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
Sans-Souci, 25 novembre[1].

Cet Extrait du Dictionnaire de Bayle[2], dont vous me parlez, est de moi. Je m’y étais occupé dans un temps où j’avais beaucoup d’affaires : l’édition s’en est ressentie. On en prépare à présent une nouvelle, où les articles des courtisanes seront remplacés par ceux d’Ovide et de Lucrèce, et dans laquelle on restituera le bon article de David.

Je vous envoie, comme vous le souhaitez, cet extrait informe, et qui ne répond point à mon dessein. Il sera suivi de la nouvelle édition, dès qu’elle sera achevée. Mais ce ne sont que de légères chiquenaudes que j’applique[3] sur le nez de l’inf… ; il n’est donné qu’à vous de l’écraser.

Cette inf… a eu le sort des catins. Elle a été honorée tant qu’elle était jeune : à présent, dans la décrépitude, chacun l’insulte. Le marquis d’Argens l’a assez maltraitée dans son Julien[4]. Cet ouvrage est moins incorrect que les autres[5], cependant je n’ai pas été content de la sortie qu’il a faite à propos de rien contre Maupertuis. Il ne faut point troubler la cendre des morts. Quelle gloire y a-t-il de combattre un homme que la mort a désarmé ? Maupertuis sans doute a fait un mauvais ouvrage ; c’est une plaisanterie gravement écrite. Il aurait dû l’égayer, pour que personne ne put s’y tromper. Vous prîtes la chose au tragique ; vous attaquâtes sérieusement[6] un badinage, et avec votre redoutable massue d’Hercule vous écrasâtes un moucheron.

Pour moi, qui voulais conserver la paix dans la maison, je fis tout ce que je pus pour vous empêcher d’éclater. Malgré tout ce que je vous disais, vous en devîntes le perturbateur ; vous composâtes un libelle presque sous mes yeux, vous vous servîtes d’une permission que je vous avais donnée pour un autre ouvrage pour imprimer ce libelle. Enfin vous avez eu tous les torts du monde vis-à-vis de moi ; j’ai souffert tout ce qui pouvait se souffrir, et je supprime tout ce que votre conduite me donna d’ailleurs de justes sujets de plainte, parce que je me sens capable de pardonner.

Vous n’avez rien perdu en quittant ce pays. Vous voilà à Ferney entre votre nièce et des occupations que vous aimez, respecté comme le dieu des beaux-arts, comme le patriarche des écraseurs, couvert de gloire, et jouissant, de votre vivant, de toute votre réputation ; d’autant plus qu’éloigné au delà de cent lieues de Paris, on vous considère comme mort, et l’on vous rend justice.

Mais de quoi vous avisez-vous de me demander des vers ? Plutus a-t-il jamais requis Vulcain de lui fournir de l’or ? Téthys a-t-elle jamais sollicité le Rubicon de lui donner son filet d’eau ? Puisque, dans un temps où les rois et les empereurs étaient acharnés à me dépouiller, un misérable, s’alliant avec eux, me pilla mon livre ; puisqu’il a paru, je vous en envoie un exemplaire en gros caractère. Si votre nièce se coiffe à la grecque ou à l’éclipse, elle pourra s’en servir pour des papillotes.

J’ai fait des poésies médiocres ; en fait de vers, les médiocres et les mauvais sont égaux. Il faut écrire comme vous, ou se taire.

Il n’y a pas longtemps qu’un Anglais qui vous a vu a passé ici ; il m’a dit que vous étiez un peu voûté, mais que ce feu que Prométhée déroba ne vous manque point. C’est l’huile de la lampe : ce feu vous soutiendra. Vous irez à l’âge de Fontenelle, en vous moquant de ceux qui vous payent des rentes viagères, et en faisant une épigramme quand vous aurez achevé le siècle. Enfin, comblé d’ans, rassasié de gloire et vainqueur de l’inf…, je vous vois monter l’Olympe, soutenu par les génies de Lucrèce, de Sophocle, de Virgile et de Locke, placé entre Newton et Épicure, sur un nuage brillant de clarté.

Pensez à moi quand vous entrerez dans votre gloire, et dites comme celui que vous savez : Ce soir, tu seras assis à ma table.

Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.


Fédéric.

  1. Cette lettre, classée jusqu’ici à l’année 1766, est du 25 novembre 1765 ; elle est la réponse à une lettre de Voltaire, du 16 octobre de la même année, qui est perdue.
  2. Voyez la note 1, page 202.
  3. « Sur le nez du fanatisme ; il n’est, donné qu’à vous de l’écraser. Il a eu le sort des catins. » (Édit. de Berlin)
  4. C’est-à-dire dans la Défense du paganisme, 1764, in-12 ; voyez l’Avertissement tome XXVIII, pape 1.
  5. « Que ses autres production. » (Édit. de Berlin.)
  6. Voltaire n’attaqua Maupertuis que par des plaisanteries ; mais il les poussa loin ; voyez l’Histoire du docteur Akakia, tome XXIII, pages 559-583.