Correspondance de Voltaire/1766/Lettre 6415

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Correspondance : année 1766
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 44p. 348-350).

6415. — À M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU.
Aux eaux de Rolle, 18 Juillet.

Je ne sais où vous êtes, monseigneur ; mais quelque part que vous soyez, vous êtes compatissant et généreux : vous serez touché de cette relation qu’on m’a envoyée[1]. Je suis persuadé que si on avait été informé de l’origine de cette horrible aventure, on aurait fait quelque grâce. Cet élu d’Abbeville vous paraîtra un grand réprouvé. Il est seul la cause du désespoir de cinq familles, et il est lui-même au nombre de ceux qu’il a accablés par sa méchanceté. La peine de mort n’est point ordonnée par la loi, et le degré du châtiment est entièrement abandonné à la prudence des juges.

Il y a plusieurs années qu’une profanation beaucoup plus sacrilège fut commise dans la ville de Dijon ; les coupables furent condamnés à six mois de prison, et à quatre mille livres envers les pauvres, payables solidairement. Les meilleurs jurisconsultes prétendent que, dans les délits qui ne traînent pas après eux des suites dangereuses, et dont la punition est arbitraire, il faut toujours pencher vers la clémence plutôt que vers la cruauté.

Il est triste de voir des exemples d’inhumanité dans une nation qui recherche la réputation d’être douce et polie. Je sais bien qu’il n’y a point de remède aux choses faites ; mais j’ai cru que vous ne seriez pas fâché d’être instruit de ce qui a produit cette catastrophe épouvantable.

Il est triste que l’amour en soit la cause : il n’est pas accoutumé, dans notre siècle, à produire de telles horreurs ; il me semble que vous l’aviez rendu plus humain.

Continuez-moi vos bontés, et pardonnez-moi de ne vous pas écrire de ma main. Ma misérable santé est dans un tel état que je ne suis capable que de vous aimer, et de vous respecter jusqu’au dernier moment de ma vie.

  1. Extrait d’une lettre d’Abeville, du 7 juillet.

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    Un habitant d’Abbeville, lieutenant de l’élection, riche, avare, et nommé Belleval, vivait dans la plus grande intimité avec l’abbesse de Vignancourt, fille de M. de Brou, lorsque deux jeunes gentilshommes, parents de l’abbesse, nommés de La Barre, arrivèrent à Abbeville. L’abbesse les reçut chez elle, les logea dans l’intérieur du couvent, plaça, peu de temps après, l’aîné des deux frères dans les mousquetaires. Le plus jeune, âgé de seize à dix-sept ans, toujours logé chez sa cousine, toujours mangeant avec elle, fit connaissance avec la jeunesse de la ville, l’introduisit chez l’abbesse ; on y soupait, on y passait une partie de la nuit.

    Le sieur Belleval, congédié de la maison, résolut de se venger. Il savait que le chevalier de La Barre avait commis de grandes indécences, quatre mois auparavant, avec quelques jeunes gens de son âge mal élevés. L’un d’eux avait donné, en passant, un coup de baguette sur un poteau auquel était attaché un crucifix de bois ; et quoique le coup n’eût été donné que par derrière, et sur le simple poteau, la baguette, en tournant, avait frappé malheureusement le crucifix. Il sut que ces jeunes gens avaient chanté des chansons impies, qui avaient scandalisé quelques bourgeois. On reprochait surtout au chevalier de La Barre d’avoir passé à trente pas d’une procession qui portait le saint sacrement, et de n’avoir pas ôté son chapeau.

    Belleval courut de maison en maison exagérer l’indécence très-répréhensible du chevalier et de ses amis. Il écrivit aux villes voisines ; le bruit fut si grand que l’évêque d’Amiens se crut obligé de se transporter à Abbeville pour réparer le scandale par sa piété.

    Alors on fit des informations, on jeta des monitoires, on assigna des témoins ; mais personne ne voulait accuser juridiquement de jeunees indiscrets dont on avait pitié. On voulait cacher leurs fautes, qu’on imputait à l’ivresse et à la folie de leur âge.


    Belleval alla chez tous les témoins ; il les menaça, il les fit trembler ; il se servit de toutes les armes de la religion ; enfin il força le juge d’Abbeville à le faire assigner lui-même en témoignage. Il ne se contenta pas de grossir les objets dans son interrogatoire, il indiqua les noms de tous ceux qui pouvaient témoigner ; il requit même le juge de les entendre. Mais ce délateur fut bien surpris lorsque le juge, ayant été forcé d’agir et de rechercher les imprudents complices du chevalier de La Barre, il trouva le fils du délateur Belleval à la tête.

    Belleval, désespéré, fit évader son fils avec le sieur d’Étallonde, fils du président de Bancour, et le jeune d’Ouville, fils du maire de la ville. Mais, poussant jusqu’au bout sa jalousie et sa vengeance contre le chevalier de La Barre, il le fit suivre par un espion. Le chevalier fut arrêté avec le sieur Moinel son ami. La tête leur tourna, comme vous le pouvez bien penser, dans leur interrogatoire. Cependant, Moinel répondit plus sagement que La Barre. Celui-ci se perdit lui-même ; vous savez le reste.

    Je me trouvai samedi à Abbeville, où une petite affaire m’avait conduit, lorsque de La Barre et Moinel, escortés de quatre archers, y arrivèrent de Paris, par une route détournée. Je ne saurais vous donner une juste idée de la consternation de cette ville, de l’horreur qu’on y ressent contre Belleval, et de l’effroi qui règne dans toutes les familles. Le peuple même trouve l’arrêt trop cruel ; il déchirerait Belleval ; il est sorti d’Abbeville, et on ne sait où il est.

    Nota bene. Les accusés ont été condamnés par le parlement de Paris, en confirmation de la sentence d’Abbeville, à avoir la langue et le poing coupés, la tête tranchée, et à être jetés dans les flammes, après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire. Le chevalier de La Barre a été seul exécuté ; on continue le procès du sieur Moinel. Plusieurs avocats ont signé une consultation par laquelle ils prouvent l’illégalité de l’arrêt. Il y avait vingt-cinq juges ; quinze opinèrent à la mort, et dix à une correction légère.

    L’Extrait de la lettre d’Abbeville étant joint à la lettre de Voltaire à Richelieu, a été mis en note par tous les éditeurs. J’ai conservé cette disposition.

    Dans une copie qui m’a été communiquée, le Nota bene offre deux variantes que voici :

    Nota bene. Le chevalier de La Barre a été condamné par le parlement de Paris en confirmation, etc… Le chevalier de La Barre a été exécuté. On a brûlé avec lui ses livres, qui consistaient dans les Pensées philosophiques de Diderot, le Sopha de Crébillon, des Lettres sur les miracles, le Dictionnaire philosophique, deux petits volumes de Bayle, un Discours de l’empereur Julien, grec et français, un Abrégé de l’Histoire de l’Église de Fleury, et l’Anatomie de la messe. On continue le procès du sieur Moinel. Les autres sont condamnés à être brûlés vifs. Plusieurs avocats ont signé, etc. »

    Cette version me paraît toute vraisemblable. Les deux petits volumes de Bayle sont l’Extrait fait par le roi de Prusse (voyez lettre 6252). Le Discours de l’empereur Julien est celui que Voltaire fit réimprimer en 1769 (voyez tome XXVIII, page 1) ; l’Abrégé de l’Histoire de l’Église est celui dont l’Avant-propos est de Frédéric (voyez la lettre 6252) ; l’Anatomie de la messe est un livre du xvie siècle. (B.)