Correspondance de Voltaire/1766/Lettre 6417

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Correspondance : année 1766
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 44p. 351-352).

6417. — À M. DAMILAVILLE.
19 juillet.

Ce petit billet ouvert que je vous envoie, mon cher frère, pour Protagoras[1], est pour vous comme pour lui ; il est écrit dans l’amertume de mon cœur. Je crains que Protagoras ne soit trop gai au milieu des horreurs qui nous environnent. Le rôle de Démocrite est fort bon quand il ne s’agit que des folies humaines ; mais les barbaries font des Héraclites. Je ne crois pas que je puisse rire de longtemps. Je vous répète toujours la même chose, je vous fais toujours la même prière. La consultation en faveur de ces malheureux jeunes gens, et le Mémoire des Sirven, ce sont là mes deux pôles. On m’assure que celui qui est mort n’avait pas dix-sept ans ; cela redouble encore l’horreur.

C’est aujourd’hui le jour où j’attends une de vos lettres. Si je n’en ai point, mon affliction sera bien cruelle ; mais si j’ai la consultation des avocats, je recevrai au moins quelque consolation. Je sais que c’est après la mort le médecin ; mais cela peut du moins sauver la vie à d’autres. L’assassinat juridique des Calas a rendu le parlement de Toulouse plus circonspect ; les cris ne sont pas inutiles, ils effrayent les animaux carnassiers, au moins pour quelque temps.

Adieu, mon cher frère ; je vous embrasse toujours avec autant de douleur que de tendresse.

  1. D’Alembert.