Correspondance de Voltaire/1766/Lettre 6419

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Correspondance : année 1766
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 44p. 352-353).

6419. — À MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA[1].
À Ferney, 22 juillet, 1766.

Madame, c’en est trop, votre générosité est trop grande ; mais il faut avouer que Votre Altesse sérénissime ne pouvait mieux placer ses bienfaits que sur cette famille infortunée. Il n’en a presque rien coûté pour l’opprimer, pour lui ravir les aliments et pour faire expirer la vertueuse mère presque dans mes bras : et il en coûte de très-fortes sommes avant qu’on se soit mis seulement en état de lui faire obtenir une ombre de justice. On fait même mille chicanes au généreux de Beaumont pour l’empêcher de publier l’excellent mémoire qu’il a composé en faveur de l’innocence.

On persécute à la fois par le fer, par la corde et par les flammes, la religion et la philosophie. Cinq jeunes gens ont été condamnés au bûcher pour n’avoir pas ôté leur chapeau en voyant passer une procession à trente pas. Est-il possible, madame, qu’une nation qui passe pour si gaie et si polie soit en effet si barbare ? L’Allemagne n’a jamais vu de pareilles horreurs ; elle sait conserver sa liberté et respecter l’humanité. Notre religion est prêchée en France par des bourreaux. Que ne puis-je venir achever à vos pieds le peu de jours qui me restent à vivre, loin d’une si indigne patrie !

C’est moi qui suis le trésorier de ces pauvres Sirven ; on peut tout m’envoyer pour eux. Que votre âme est belle, madame ! qu’elle me console de toutes les abominations dont je suis témoin : Mon cœur est pénétré de la bonté du vôtre. Daignez agréer mon admiration, mon attachement, mon respect pour Vos Altesses sérénissimes. Je n’oublierai jamais la grande maîtresse des cœurs.

  1. Éditeurs, Bavoux et François. — Ces éditeurs ont placé à tort cette lettre à l’année 1760.