Correspondance de Voltaire/1767/Lettre 6861

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Correspondance : année 1767GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 45 (p. 238-240).
6861. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
27 avril.

Je reçois la lettre du 21 d’avril, toute de la main de mon ange. Il doit être bien sûr que je pèse toutes ses raisons ; mais je conjure tous les anges du monde, en comptant M. de Thibouville, d’examiner les miennes. J’ai toujours voulu faire d’Obéide une femme qui croit dompter sa passion secrète pour Athamare, qui sacrifie tout à son père, et je n’ai point voulu déshonorer ce sacrifice par la moindre contrainte. Elle s’impose elle-même un joug qu’elle ne puisse jamais secouer ; elle se punit elle-même, en épousant Indatire, des sentiments secrets qu’elle éprouve encore pour Athamare, et qu’elle veut étouffer. Athamare est marié ; Obéide ne doit pas concevoir la moindre espérance qu’elle puisse être un jour sa femme. Elle doit dérober à tout le monde et à elle-même le penchant criminel et honteux qu’elle sent pour un prince qui n’a persécuté son père que parce qu’il n’a pu déshonorer la fille. Voilà sa situation, voilà son caractère.

Une froide scène entre son père et elle, au premier acte, pour l’engager à se marier avec Indatire, ne serait qu’une malheureuse répétition de la scène d’Argire et d’Aménaïde dans Tancrède, au premier acte. Il est bien plus beau, bien plus théâtral, qu’Obéide prenne d’elle-même sa résolution, puisqu’elle a déjà pris d’elle-même la résolution de fuir Athamare, et de suivre son père dans des déserts. Ce serait avilir ce caractère si neuf et si noble que de la forcer, de quelque manière que ce fût, à épouser Indatire ; ce serait faire une petite fille d’une héroïne respectable. Un monologue serait pire encore ; cela est bon pour Alzire. Mais lorsque, dans son indignation contre Athamare, dans la certitude de ne pouvoir jamais être à lui, dans le plaisir consolant de se livrer à toutes les volontés de son père, dans l’impossibilité où elle croit être de jamais sortir de la Scythie, dans l’opiniâtreté de courage avec laquelle elle s’est fait une nouvelle patrie, elle a conclu ce mariage, qui semble devoir la rendre moins malheureuse, tout à coup elle revoit Athamare, elle, le revoit souverain, maître de sa main, et mettant sa couronne à ses pieds : alors son âme est déchirée ; et si tout cela n’est pas théâtral, neuf et touchant, j’avoue que je n’ai aucune connaissance du théâtre, ni du cœur humain.

Je vous répète que, si quelques-unes de vos belles dames de Paris ont trouvé qu’Obéide épousait trop légèrement Indatire, c’est qu’elles ont elles-mêmes jugé trop légèrement ; c’est qu’elles ont trop écouté les règles ordinaires du roman, qui veulent qu’une héroïne ne fasse jamais d’infidélité à ce qu’elle aime. Elles n’ont pas démêlé, dans le tapage des premières représentations, qu’Obéide devait détester Athamare, et ne jamais espérer d’être à lui puisqu’il était marié. Elles ont apparemment imaginé qu’Obéide devait savoir qu’Athamare était veuf : ce qu’elle ne peut certainement avoir deviné. Il faut laisser à ces très-mauvaises critiques le temps de s’évanouir, comme aux critiques de Mèrope, de Zaïre, de Tancrède, et de toutes les autres pièces qui sont restées au théâtre.

Je vois trop évidemment, et je sens avec trop de force, combien je gâterais tout mon ouvrage, pour que je puisse travailler sur un plan si contraire au mien. Je ne conçois pas, encore une fois, comment ce qui intéresse à la lecture pourrait ne point intéresser au théâtre. Je ne dis pas assurément qu’Obéide doive toujours pleurer ; au contraire, j’ai dit qu’elle devait avoir presque toujours une douleur concentrée ; douleur qui vaut bien les larmes, mais qui demande une actrice consommée. J’ai marqué les endroits où elle doit pleurer, et où Mme de La Harpe pleure. C’est à ces vers :

D’une pitié bien juste elle sera frappée,
En voyant de mes pleurs une lettre trempée, etc.

(Acte II, scène i.)

Laisse dans ces déserts ta fidèle Obéide.
Ah !… c’est pour mon malheur.

(Acte III, scèn : ii.)

Quel démon t‘a conduiAh ! fatal Athamare !
Quel démon t’a conduit dans ce séjour barbare ?
Que t’a fait Obéide ? etc.

(Acte IV, scène iv.)

À l’égard des détails, vous les trouverez tout comme vous les désirez.

On veut qu’Athamare soit moins criminel, et moi, je voudrais qu’il fût cent fois plus coupable.

Venons maintenant à ce qui m’est essentiel pour de très-fortes raisons : c’est de donner incessamment deux représentations avec tous les changements, qui sont très-considérables ; de n’annoncer que ces deux représentations, qui probablement vaudront deux bonnes chambrées aux comédiens. Je vous demande en grâce de me procurer cette satisfaction ; c’est d’ailleurs le seul moyen de savoir à quoi m’en tenir. Je vous envoie un nouvel exemplaire où tout est corrigé, jusqu’aux virgules. Il servira aisément aux comédiens ; je leur demande une répétition et deux représentations : ce n’est pas trop, et ils me doivent cette complaisance.

J’ajoute encore que, quand cette pièce sera bien jouée (si elle peut l’être), elle doit faire beaucoup plus d’effet à Paris qu’à Fontainebleau. C’est auprès du parterre qu’Indatire doit réussir à la longue, et jamais à la cour.

Je sais bien qu’Athamare n’est point dans le caractère de Lekain ; il lui faut du funeste, du pathétique, du terrible. Athamare est un jeune cheval échappé, amoureux comme un fou ; mais pourvu qu’il mette dans son rôle plus d’empressement qu’il n’y en a mis, tout ira bien ; le quatrième et le cinquième acte doivent faire un très-grand effet.

Enfin le plus grand plaisir que vous me puissiez faire, dans les circonstances où je me trouve, c’est de me procurer ces deux représentations. Je vous en conjure, mes chers anges ; quand cela ne servirait qu’à faire crever Fréron, ce serait une très-bonne affaire.

J’aurai à M. de Thibouville une obligation que je ne puis exprimer, s’il engage les comédiens à me rendre la justice que je demande. Le rôle d’Indatire[1] ne peut tuer Molé ; et il me tue s’il ne le joue pas.

  1. Dans les Scythes.