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Correspondance de Voltaire/1771/Lettre 8389

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Correspondance de Voltaire/1771
Correspondance : année 1771GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 47 (p. 529-530).
8389. — À FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
À Ferney, le 18 octobre.

Sire, vous êtes donc comme l’océan, dont les flots semblent arrêtés sur le rivage par des grains de sable ; et le vainqueur de Rosbach, de Lissa, etc., etc., ne peut parler en maître à des prêtres suisses. Jugez, après cela, si les pauvres princes catholiques doivent avoir beau jeu contre le pape.

Je ne sais si Votre Majesté a jamais vu une petite brochure intitulée les Droits des hommes et les Usurpations des papes[1] ; ces usurpations sont celles du saint-père : elles sont évidemment constatées. Si vous voulez, j’aurai l’honneur de vous les envoyer par la poste.

J’ai pris la liberté d’adresser à Votre Majesté les sixième et septième volumes des Questions sur l’Encyclopédie ; mais je crains fort de n’avoir pas la liberté de poursuivre cet ouvrage. C’est bien là le cas où l’on peut appeler la liberté puissance. Qui n’a pas le pouvoir de faire n’a pas sans doute la liberté de faire ; il n’a que la liberté de dire : Je suis esclave de la nature. J’avais fait autrefois tout ce que je pouvais pour croire que nous étions libres ; mais j’ai bien peur d’être détrompé ; vouloir ce qu’on veut, parce qu’on le veut, me paraît une prérogative royale à laquelle les chétifs mortels ne doivent pas prétendre. Soyez libre tant qu’il vous plaira, sire, vous êtes bien le maître ; mais à moi tant d’honneur n’appartient. Tout ce que je sais bien certainement, c’est que je n’ai point la liberté de ne vous pas regarder comme le premier homme du siècle, ainsi que je regarde Catherine II comme la première femme, et Moustapha comme un pauvre homme, du moins jusqu’à présent. Il me semble qu’il n’a su faire ni la guerre ni la paix. Je connais des rois qui ont fait à propos l’une et l’autre[2] ; mais je me garderai bien de vous dire qui sont ces rois-là.

L’impératrice de Russie dit que ses affaires vont fort bien par delà le Danube ; qu’elle est maîtresse de toute la Valachie, à une ou deux bicoques près ; qu’elle est reconnue de toute la Crimée. Il faudra qu’elle fasse jouer incessamment, sur le théâtre de Batchi-Saraï, Iphigénie en Tauride[3]. Puisse-t-elle faire bientôt une paix glorieuse, et puissent ces vilains Turcs ne plus molester les chrétiens grecs et latins !

  1. Cet écrit est de 1768 ; voyez tome XXVII, page 193.
  2. Frédéric lui-même.
  3. Tragédie de Guymond de La Touche.