Couleur du temps (LeNormand)/Qui me donnera

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Édition du Devoir (p. 95-97).

Qui me donnera.


Qui veut me donner une carcasse d’auto ? Mon frère m’a promis qu’il m’en ferait un runabout… Nous cacherions les rapiècetages sous une belle couche de peinture. J’apprendrais à le mener partout à ma guise, et jamais jamais, entendez-vous ? jamais plus je ne monterais en petits chars !

J’en ai assez. Ce soir, je me suis une fois encore fait tasser, rouler et retourner en tous sens par la foule bigarrée, odorante et compacte. Mon Dieu, ce n’est pas leur faute aux machinistes si leurs manches sont huileuses, mais s’ils se frôlent sur votre costume pâle, ils risquent fort de vous le défraîchir !

J’en ai assez ; et pourtant à sans cesse marcher on se fatigue. Je veux un runabout ! Qui va me donner une carcasse d’auto ?

Je me vois au volant. Pour commencer, j’irai tranquillement, je serai prudente. C’est assez difficile de conduire. Il faut savoir aller droit. L’été dernier, j’ai essayé un petit bout de chemin. Je visais les poteaux. Personne ne se sentant en sûreté, j’ai lâché ça !

Je vais reprendre. Donnez-moi donc une carcasse d’auto ! Quand elle sera transformée et que je serai bonne chauffeuse, je vous inviterai. S’il fait chaud, nous serons bien. Le vent fouettera nos joues. Mes cheveux seront fous. Moi aussi j’irai vite, autant que le permettent les poteaux indicateurs, et très vite lorsqu’il n’y aura plus aucun sergent de ville. Je ne parlerai pas. Je rirai un peu. Je n’aurai point le temps de détailler les paysages. C’est l’air qui fera tout mon bonheur.

L’air !… c’est-à-dire l’élan, la course, la fuite des champs, la fuite des clôtures, les nuances des lacs, les vagues aperçues incomplètement, comme si on les voyait dans l’ivresse d’un vol à tire-d’ailes, les parallèles des fils télégraphiques qui s’allongent au dessus de nous, les arbres qui se succèdent, les arbres qui sous le vent se penchent, ont l’air de nous dire bonjour, les maisons, les maisons modestes ou luxueuses, les hangars, les fermes, les poules qui piaillent, se sauvent, les enfants qui, bouche bée, nous regardent filer, ceux qui courent effrayés par la voix apeurante de la corne, les petits ponts, les tournants de route qui ménagent des surprises, les grands chemins droits, ceux qui sont courbes, ceux qui suivent des rivières étroites et sinueuses, ah ! toute, toute la campagne colorée, fraîche, parfumée, toute la campagne vue de même qu’en rêve, paysage différent remplaçant hâtivement un autre paysage entassement dans la mémoire de teintes multiples et riches, bain de soleil !

Ou bain d’étoiles ! La vitesse sous le ciel allumé mais immobile ; l’ombre que les lumières de l’auto irradient ; les reflets ; l’élan ; la course ; l’odeur des lilas, des pommiers, du trèfle ou du foin ; la fuite de toutes les choses et les choses nouvelles qui cependant toujours s’étendent devant vous !

Ah ! qui me donnera une carcasse d’auto ! Voyez, je suis loin, j’ai des ailes, je suis hallucinée et contente. Donnez-moi une carcasse d’auto !

Mais je me casserai peut-être le cou !