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Cours d’agriculture (Rozier)/ABEILLES

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 9-175).


ABEILLES.
Tableau du Traité sur les abeilles.

Par M. D. L. L. D. L. D. M.

PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER. Des différentes espèces d’abeilles,
pag. 11
Sect. I. Combien de sortes d’abeilles domestiques,
ibid.
Sect. II. Quelles sont les meilleures abeilles,
ibid.
Sect. III. De combien de genres sont les abeilles qui composent une ruche,
13
CHAP. II. De la reine,
14
Sect. I. Sentimens des anciens philosophes sur le chef de la république des abeilles,
ibid.
Sect. II. Description de la reine abeille,
ibid.
Sect. III. La reine est la seule de son espèce dans la ruche ; les abeilles n’en souffrent jamais plusieurs,
17
Sect. IV. Quelles sont les occupations & les fonctions de la reine,
ibid.
Sect. V. De la fécondité de la reine,
18
CHAP. III. Des faux-bourdons,
19
Sect. I. Description des faux-bourdons,
ibid.
Sect. II. Du sexe des faux-bourdons,
20
Sect. III. De l’emploi des faux-bourdons,
21
Sect. IV. Les faux-bourdons sont-ils en grand nombre dans une ruche ?
22
Sect. V. Dans quel tems les faux-bourdons commencent-ils à paraître dans une ruche ; & quand est-ce qu’ils en sont chassés ?
ibid.
CHAP. IV. Des abeilles ouvrières,
ibid.
Sect. I. Description des abeilles ouvrières,
ib.
Sect. II. De quel sexe sont les abeilles ouvrières,
29
Sect. III. De l’emploi des abeilles ouvrières,
ibid.
Sect. IV. Quel est à-peu-près le nombre des abeilles qui composent une ruche,
30
CHAP. V. Des voies que suit la nature dans la reproduction des abeilles,
31
Sect. I. Opinions des anciens philosophes sur la génération des abeilles,
ibid.
Sect. II. Opinions des philosophes modernes sur la génération des abeilles,
32
Sect. III. Quel jugement peut-on porter sur ces différentes opinions qu’on vient d’exposer ?
40
CHAP. VI. De la ponte de la reine,
41
Sect. I. Dans quel tems commence la ponte de la reine, & quand finit-elle,
ibid.
Sect. II. De l’ordre que suit la reine dans sa ponte, & comment elle la fait,
ibid.
Sect. III. De la manière dont les œufs sont placés dans les alvéoles, de leur figure, & du tems qu’il leur faut pour éclore,
43
Sect. IV. De la forme du ver, de sa situation dans l’alvéole, de sa nourriture, du tems qu’il demeure dans cet état, & comment il en sort,
ibid.
Sect. V. De la nymphe, du tems qu’elle passe dans sa captivité, & comment elle sort de sa prison,
45
Sect. VI. À quelles marques distingue-t-on les jeunes abeilles des vieilles, & quand est-ce qu’elles commencent à travailler,
46
Sect. VII. Durée de la vie des abeilles,
47
CHAP. VII. Du gouvernement des abeilles,
ibid.
Sect. I. Quelle est la forme du gouvernement d’une république d’abeilles,
ibid.
Sect. II. De l’ordre qui règne dans une république d’abeilles,
48
Sect. III. De la police & de l’industrie des abeilles,
ibid.
Sect. IV. Prévoyance des abeilles,
50
Sect. V. Du travail des abeilles dans l’intérieur & l’extérieur,
51
Sect. VI. Des soins que les abeilles prennent du couvain,
ibid.
Sect. VII. De l’amour des abeilles pour leur reine, & de leur attachement entr’elles,
52
Sect. VIII. Combats des abeilles avec leurs ennemis, & entr’elles,
53
Sect. IX. Massacre des faux-bourdons,
54
CHAP. VIII. Des espèces d’abeilles connues sous le nom d’abeilles sauvages,
55
Sect. I. Des abeilles-bourdons,
ibid.
Sect. II. Abeilles perce-bois,
57
Sect. III. Abeilles maçonnes,
58
Sect. IV. Abeilles coupeuses de feuilles,
59
Sect. V. Abeilles-tapissières,
ibid.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER. Du rucher,
60
Sect. I. Qu’est-ce qu’un rucher, & des avantages d’en avoir un pour y loger les abeilles,
ibid.
Sect. II. Construction d’un rucher à peu de frais,
62
CHAP. II. De l’exposition & de la position du rucher,
64
Sect. I. Exposition à éviter dans la construction d’un rucher,
ibid.
Sect. II. Exposition qu’il convient de donner à un rucher,
65
Sect. III. De la position qu’il faut choisir pour la construction d’un rucher,
ibid.
Sect. IV. Des positions qu’il faut éviter dans l’emplacement d’un rucher,
67
Sect. V. Des différentes positions relatives au profit qu’on peut y tirer des abeilles, & du nombre de ruches qu’on peut y placer,
68
CHAP. III. De l’emplacement des ruches,
69
Sect. I. Manière de disposer les ruches dans le rucher,
ibid.
Sect. II. Manière de placer les ruches en plein air,
70
CHAP. IV. Des différentes espèces de ruches,
71
Sect. I. Forme des ruches anciennes, & de celles qui sont encore en usage dans la plupart des campagnes,
ibid.
Sect. II. Description des ruches de M. Palteau,
72
Sect. III. Ruches de M. de Massac,
75
Sect. IV. Ruches de M. de Boisjugan,
77
Sect. V. Ruches de M. de Cuinghien,
ibid.
Sect. VI. Ruches de M. du Carne de Blangy,
79
Sect. VII. Ruches de M. Schirach,
81
Sect. VIII. Ruches de Wildman,
82
Sect. IX. Ruches de Mahogany,
ibid.
Sect. X. Ruches du sieur Ravenel,
83
Sect. XI. Ruches de M. de Gélieu,
85
Sect. XII. De l’invention des ruches vitrées, & de la forme qu’on peut leur donner pour observer les abeilles,
87
Sect. XIII. Résumé des avantages & des inconvéniens de ces différentes sortes de ruches, & du choix qu’on peut faire,
88
TROISIÈME PARTIE.
CHAPITRE I. De la connoissance des ruches, & de leur transport,
93
Sect. I. À quels signes connoît-on une bonne ruche ?
ibid.
Sect. II. Du tems propre à l’achat & au transport des ruches,
95
Sect. III. Des soins qu’il faut prendre pour transporter les ruches, & la meilleure manière de faire ce transport,
96
Sect. IV. Des attentions qu’il faut avoir en plaçant les ruches après leur arrivée,
ibid.
CHAP. II. Du tems qu’on interdit aux abeilles la sortie de leur domicile. Comment il faut les disposer à passer l’hiver, & des soins qu’elles exigent pendant cette saison,
97
Sect. I. Dans quel tems faut-il fermer les abeilles dans la ruche,
ibid.
Sect. II. Des précautions qu’on doit prendre quand on interdit aux abeilles la sortie de leur ruche,
98
Sect. III. Des différens moyens qu’on peut employer pour préserver les ruches du froid, quand on n’a point de rucher,
99
Sect. IV. Manière de disposer les ruches dans les ruchers pour passer l’hiver,
101
Sect. V. Des soins qu’on doit aux abeilles pendant l’hiver,
102
CHAP. III. De la sortie des abeilles après l’hiver, & des soins qu’elles exigent alors,
103
Sect. I. Dans quel tems faut-il rendre la liberté aux abeilles ?
ibid.
Sect. II. Des soins qu’on doit prendre des abeilles, avant & après leur première sortie,
104
Sect. III. Soins qu’on doit aux abeilles après leur avoir entièrement rendu la liberté,
105
CHAP. IV. Des maladies auxquelles les abeilles sont sujettes, & des remèdes qu’on peut employer avec succès,
ibid.
Sect. I. Des causes de la dyssenterie, & du remède qu’on doit employer,
ibid.
Sect. II. De la maladie des antennes, & du remède propre à la guérir,
106
Sect. III. Du faux couvain, & comment il faut y remédier,
107
Sect. IV. Erreurs sur de prétendues maladies des abeilles,
ibid.
CHAP. V. Du pillage & des ennemis des abeilles,
108
Sect. I. Dans quelle saison le pillage est-il à craindre, & quelles sont les causes qui y donnent lieu ?
ibid.
Sect. II. À quels signes connoît-on qu’une ruche est exposée au pillage ?
109
Sect. III. Comment préserver les abeilles du pillage,
110
Sect. IV. Quels sont les ennemis les plus à craindre pour les abeilles, & comment les en délivrer,
113
CHAP. VI. Des circonstances où il faut pourvoir les abeilles de provisions ; quelle espèce de nourriture il faut leur donner, & de quelle manière,
117
Sect. I. Quel est le tems où les ruches peuvent manquer de provisions, & comment peut-on connoître leur indigence,
ibid.
Sect. II. Quelle sorte & quelle quantité de nourriture faut-il donner aux abeilles dépourvues de provisions,
118
Sect. III. Des précautions qu’il faut prendre en donnant de la nourriture aux abeilles,
120
Sect. IV. Des différentes manières de donner de la nourriture aux abeilles,
ibid.
CHAP. VII. Du transvasement des ruches,
122
Sect. I. Dans quelles circonstances faut-il transvaser les ruches,
ibid.
Sect. II. Quelle est la saison convenable au transvasement des ruches,
ibid.
Sect. III. Quelle est la manière de transvaser les ruches,
123
Sect. IV. Des différens moyens qu’on peut employer pour obliger les abeilles à passer dans la ruche dans laquelle on les transvase,
126
CHAP. VIII. De la manière de tailler ou dégraisser les différentes espèces de ruches,
129
Sect. I. Nécessité de tailler les ruches,
ibid.
Sect. II. De la modération qu’il faut avoir dans le partage qu’on fait avec les abeilles, de leurs provisions,
ibid.
Sect. III. Dans quelle saison doit-on tailler les ruches,
130
Sect. IV. Est-il à propos de tailler plusieurs fois les ruches dans la même année,
133
Sect. V. Des connoissances nécessaires pour tailler des ruches,
134
Sect. VI. De la manière qu’il faut tailler les ruches de l’ancien systême, ou qui ne sont pas composées de hausses,
135
Sect. VII. Manière de tailler les ruches composées de plusieurs hausses,
137
Sect. VIII. Dans quelles circonstances est-il à propos de tailler les essaims de la même année,
139
Sect. IX. Manière de tailler les essaims de la même année,
ibid.
CHAP. IX. Des moyens d’entretenir les abeilles dans l’activité pour le travail,
141
Sect. I. Comment obliger les abeilles à travailler dans l’intérieur de la ruche,
ibid.
Sect. II. Des circonstances où il faut hausser les ruches pour obliger les abeilles à travailler,
142
CHAP. X. Des essaims,
143
Sect. I. Des causes qui font essaimer les ruches,
ibid.
Sect. II. Dans quelle saison, & à quelle heure de la journée les essaims partent-ils de la mère-ruche,
144
Sect. III. À quels signes connoît-on qu’une ruche donnera bientôt un essaim,
145
Sect. IV, De quelle espèce & de quel nombre d’abeilles un essaim est-il composé,
148
Sect. V. Comment arrêter un essaim dans sa course,
149
Sect. VI. De quelle manière se placent les essaims, & comment il faut les ramasser,
150
Sect. VII. Que faut-il faire quand un essaim est divisé en plusieurs troupes, ou qu’il en part plusieurs en même tems ?
152
Sect. VIII. De l’ardeur des nouveaux essaims pour le travail, & comment il faut les gouverner dans leur établissement,
154
Sect. IX. Des moyens d’obliger une ruche de donner son essaim,
156
Sect. X. Des moyens d’empêcher une ruche foible d’essaimer,
157
Sect. XI. De la manière de rendre à la mère-ruche l’essaim qui en est parti, ou d’en réunir plusieurs,
158
Sect. XII. Nécessité de marier ou de réunir les essaims tardifs & les ruches foibles,
159
CHAP. XI. Des essaims artificiels,
160
Sect. I. De la manière de former les essaims artificiels selon la pratique de M. Schirach,
ibid.
Sect. II. De la manière de former des essaims selon les procédés de MM. du Houx & Périllat,
164
Sect. III. De la manière de former des essaims selon la pratique de M. du Carne de Blangy,
165
Sect. IV. Nouvelle méthode pour former des essaims artificiels par le partage des ruches, inventée par M. de Gésieu, Passeur à Lignières,
167
CHAP. XII, Méthode abrégée de gouverner les abeilles pendant tous les mois de l’année,
179


Rozier - Cours d’agriculture, tome 1, pl. 1.png


PREMIÈRE PARTIE.


CHAPITRE PREMIER.

Des différentes espèces d’Abeilles.


Toutes les abeilles, soit sauvages ou domestiques, vivent en société ; elles forment entr’elles une espèce de république, dont le chef paroît diriger tous les individus qui la composent, vers le même but, qui est le bien commun de l’état, auquel tous les membres concourent par leur travail & leurs différentes occupations, selon leurs talens particuliers & selon leurs forces. L’ordre & l’harmonie qui régnent, & qu’on admire avec surprise dans ces sortes de républiques, semblent naître de l’observance exacte & rigoureuse des loix qui y sont établies, & de la soumission à la volonté du chef qui gouverne.


Section première.

Combien de sortes d’Abeilles domestiques.


On distingue quatre espèces d’abeilles domestiques, qu’il est essentiel de bien connoître, parce qu’elles diffèrent beaucoup en bonté. Celles de la première espèce sont grosses, longues & très-brunes ; celles de la seconde sont moins grosses, leur couleur est presque noire ; celles de la troisième sont grises & de moyenne grosseur ; celles de la quatrième, beaucoup plus petites que les deux premières, sont d’un jaune aurore luisant & poli. On les nomme communément les petites hollandoises ou les petites flamandes, parce qu’elles nous viennent de la Hollande & de la Flandre.


Section II.

Quelles sont les meilleures Abeilles.


La vivacité, l’ardeur, l’activité au travail, l’humeur douce & la facilité d’apprivoiser les abeilles de la quatrième espèce, ou petites flamandes, les rendent préférables à toutes les autres : elles sont très-laborieuses, & ménagent leurs provisions avec la plus grande économie. On peut les soigner aisément sans beaucoup redouter leur aiguillon : à la douceur de leur caractère, on diroit qu’elles connoissent ceux qui les visitent souvent. La seconde espèce n’a point d’inclinations ni de vices qui soient dangereux à la société de leurs voisines ; avec des soins on réussit à les apprivoiser, & on les accoutume peu-à-peu, en les visitant souvent, à se laisser gouverner : si elles se livrent au pillage, c’est la nécessité & non point la paresse qui les y porte.

Celles au contraire de la première & troisième espèce sont presque toujours farouches, sauvages, & d’un abord difficile : leur caractère méfiant les tient sans cesse en garde contre ceux qui les approchent, ce qui est cause qu’on ne peut point les soigner comme on le desireroit ; elles craignent qu’on veuille enlever leurs provisions, lors même qu’on cherche les moyens de pourvoir à leurs besoins. Malgré tous les soins qu’on a pris pour les civiliser, elles n’ont point encore perdu l’humeur dure & le caractère méchant qu’elles avoient dans les bois d’où on les a tirées ; on parvient difficilement à les fixer dans leur habitation, surtout les petites grises, qui sont de vrais pirates. Leur voisinage est très-dangereux pour les deux autres espèces qui sont actives & laborieuses : paresseuses & presque toujours oisives, elles s’amusent & passent leur tems à voltiger autour de leurs ruches sans beaucoup s’écarter, tandis que les autres, qui sont infatigables, parcourent d’un vol rapide les plaines, les côteaux, les montagnes, pour en moissonner les richesses. La campagne leur offre en vain une abondance capable de satisfaire leur avidité ; elles préfèrent d’aller piller leurs voisines diligentes ; elles les attendent quelquefois à leur retour des champs, les égorgent sans pitié pour se rassasier du miel qu’elles apportent ; d’autres fois elles s’attroupent, vont les attaquer dans leur habitation pour enlever les fruits de leurs peines & de leurs travaux. Malgré la résistance qu’oppose le courage le plus intrépide, cette troupe de brigands, active quand il s’agit de nuire, force l’entrée, brise les portes, renverse les édifices, enfonce les magasins, & enlève les provisions : celles qui sont attaquées ont beau se défendre, elles meurent des blessures qu’elles reçoivent, victimes de leur résistance, & de leur amour courageux à vouloir sauver la famille qu’elles élèvent.

Qu’on n’espère point les corriger de l’inclination qu’elles ont pour le pillage : on a beau les éloigner des autres, quelque part qu’on les mette, elles n’oublient point le chemin de leur habitation. Lorsqu’on a des abeilles de cette espèce, le meilleur expédient est de s’en défaire : on attend pour cela qu’elles aient amassé quelques provisions, & alors on les étouffe pour en profiter : on creuse pour cet effet un trou dans la terre, égal à la circonférence de la bouche, ou grande ouverture de la ruche, dans lequel on met du soufre allumé ; on pose la ruche par-dessus, en rejoignant la terre contre l’ouverture, afin que la fumée aille toute dans l’intérieur.


Section III.

De combien de genres sont les Abeilles qui composent une ruche.


Dans chaque espèce d’abeilles on distingue des individus de trois genres : la reine, qui est la seule femelle de toute l’espèce ; les faux-bourdons, qui sont les mâles, & les ouvrières, qui n’ont aucun sexe, qu’on nomme pour cette raison les neutres. En tout tems on ne trouve pas des abeilles de ces trois genres dans une ruche : les faux-bourdons, vers la fin de l’été, sont exilés de la république, ou massacrés par les abeilles ouvrières ; il n’en paroît plus qu’au printems suivant, après la première ponte de la reine. Quoiqu’il y ait plusieurs jeunes femelles dans la ruche, après la première ponte, il est toujours vrai que la reine, qui est le chef unique de l’état, en est aussi la seule femelle, parce que les jeunes ne pondent point dans le domicile de leur naissance : elles attendent le départ des essaims pour se mettre à leur tête, & aller fonder quelque établissement hors des états de la reine-mère : celles qui ont le malheur de n’être point choisies pour conduire la colonie, sont chassées après son départ, & massacrées si elles s’obstinent à vouloir rester, parce que les abeilles ne veulent qu’un chef pour les gouverner.


CHAPITRE II.

De la Reine.


Section première.

Sentimens des anciens Philosophes sur le Chef de la République des Abeilles.


Les anciens philosophes n’ont point connu le sexe du chef de la république des abeilles, auquel ils donnoient le titre de roi. Aristote, Virgile, Pline, Columelle & quantité d’autres après eux, ont pensé que le chef étoit mâle, quoiqu’ils fussent persuadés qu’il ne contribuoit point à la reproduction de l’espèce. Ils en distinguoient de deux sortes ; l’un, qui étoit le roi légitime, étoit d’une belle couleur dorée, ayant la tête ceinte d’un diadème très-remarquable : sa démarche, fière & assurée, ne permettoit pas de le méconnoître pour le légitime possesseur d’un trône où le choix des abeilles, autant que les droits de sa naissance, l’avoient appellé. Son origine étoit des plus illustres ; Pline assure qu’il ne passoit point par tous les degrés de l’enfance auxquels les autres abeilles étoient assujetties. L’autre roi, au contraire, d’une couleur noire & d’une forme hideuse, ne montroit qu’un vil usurpateur, indigne du trône qu’il vouloit envahir. Aristote est le seul qui ait admis plusieurs rois dans la république des abeilles ; il pensoit que leurs fonctions étoient de féconder les femelles. Pline prétendoit qu’on en élevoit plusieurs, & qu’ensuite les abeilles, après avoir choisi celui qui leur convenoit, chassoient les autres comme des rois inutiles qui auroient semé la discorde dans l’état. Aristote avoit accordé un aiguillon au roi des abeilles, dont il vouloit cependant qu’il ne fît point usage, parce qu’il jugeoit indigne de la majesté d’un souverain de combattre lui-même ses ennemis, ou de punir des sujets rebelles : ces soins étoient confiés aux officiers commis pour la garde de sa personne, & à ses licteurs. Sénèque, Pline, Columelle, &c. ne vouloient point absolument qu’un monarque, qui devoit à ses sujets l’exemple de la douceur & de la paix, portât une arme qui, dans un mouvement de colère, pouvoit l’engager à sortir des bornes d’une modération pacifique.

Aldrovande, Edwards, après de longues dissertations à ce sujet, s’abstiennent de prononcer, jusqu’à ce que de nouvelles observations aient découvert la vérité. Il leur étoit cependant très-facile de se convaincre si le roi des abeilles avoit un aiguillon ; ils n’avoient qu’à s’en saisir, l’irriter ; l’épreuve qu’ils auroient faite de son arme meurtrière les auroit, je pense, suffisamment convaincus qu’il en avoit une, & qu’il savoit s’en servir dans l’occasion.


Section II.

Description de la Reine-Abeille.


Il est très-aisé de distinguer la reine, ou mère-abeille, des ouvrières & des faux-bourdons. (Fig. l, Pl. 1) La longueur de son corps, la petitesse de ses ailes la rendent très-remarquable : moins grosse & plus longue que les faux-bourdons, elle surpasse en longueur & en grosseur les abeilles ouvrières. Ses ailes, aussi grandes que les leurs, paroissent plus petites, parce qu’elles n’accompagnent pas son corps dans toute sa longueur : leur bout se termine ordinairement au troisième anneau : avec des ailes si courtes, & si peu proportionnées à la masse de son corps, elle doit voler avec peine ; rarement elle en fait usage, elle se tient constamment dans ses états au milieu de la cour que forme autour d’elle une partie toujours assez considérable de ses sujettes. La grosseur de son corps n’est point aussi uniforme & constante que celle des ouvrières & des faux-bourdons ; elle est relative à la plus grande ou plus petite quantité d’œufs dont son ovaire est fourni, & à leur volume, qui varie selon les circonstances : dans le tems de la ponte, par exemple, elle doit être bien plus considérable que dans toute autre saison.

Son corps, dont le diamètre diminue insensiblement, depuis le premier anneau jusqu’au dernier, est plus détaché du corcelet que celui des ouvrières ; ses deux yeux à réseaux, & les trois yeux lisses, sont placés à sa tête, comme les leurs ; les dents, qui ont chacune deux dentelures, sont bien moins grandes. Sa trompe courte & déliée ne paroît point propre à recueillir le miel au fond du calice des fleurs, & elle n’a point sur ses jambes ni brosses ni palettes triangulaires ; la nature ne l’en a point pourvue, parce qu’elle n’étoit point destinée par son état à en faire usage : à l’endroit où devroit être la brosse, à peine y voit-on, avec une forte loupe, quelques poils clairs & courts. Les ouvrières, par leurs attentions & leurs soins, la dédommagent de cette privation : continuellement elles l’entourent, soit pour lui offrir du miel, en étendant leur trompe devant elle, soit pour la brosser, afin de la nettoyer de toutes les ordures qu’elle peut avoir ramassées. Sa couleur, qui varie beaucoup, selon les différens individus, n’est jamais semblable à celle des ouvrières & des faux-bourdons ; elle est d’un brun clair sur le dessus de son corps, & en-dessous, d’un beau jaune.

Son aiguillon très-fort, & beaucoup plus long que celui des ouvrières, est un peu recourbé vers le dessous du ventre ; rarement elle fait usage de ce dard empoisonné, à moins qu’elle ne soit fortement irritée, ou qu’elle livre le combat à des concurrentes pour les éloigner de ses états : peut-être que les dangers auxquels elle s’exposeroit en faisant usage de cette arme meurtrière, la rendent plus circonspecte ; en ménageant sa propre vie, elle assure le salut de toute sa république, qui périroit misérablement si son chef lui étoit enlevé.

Le sexe de la mère-abeille n’est plus un problême, depuis que Swammerdam a découvert, par les dissections anatomiques qu’il en a faites, que cette abeille, si remarquable par sa grosseur & sa figure allongée, étoit une mère très-féconde. Ce savant naturaliste ayant ouvert une mère-abeille, a trouvé la plus grande partie de son ovaire placée dans la partie supérieure du ventre, & près de la division qui se sépare du corcelet ; de sorte que l’estomac, les intestins & les autres viscères sont situés plus bas & plus en arrière. Cet ovaire est double ; une partie est à droite, l’autre est à gauche ; elles sont adhérentes & contiguës : les vaisseaux de chaque ovaire sont liés par les trachées qui les traversent, & leurs membranes très-minces laissent voir à travers, les œufs qu’ils contiennent. Chaque ovaire est divisé en plusieurs conduits ou oviductus, qui fournissent aux œufs qui sont dans leur intérieur, leur enveloppe & leur substance. Ces oviductus sont si déliés, leur nombre est si considérable, qu’on ne parvient qu’avec beaucoup de peine à en compter quelques-uns ; Swammerdam en a compté jusqu’à trois cents ; bien d’autres lui ont échappé, & dans chacun il a distingué seize à dix-sept œufs. Une mère-abeille a par conséquent au moins cinq mille cent œufs visibles, & de différentes grosseurs, comme il est évident si on multiplie le nombre des oviductus par celui des œufs qu’un seul contient.

Les extrémités des oviductus paroissent de petits fils très-déliés & courbés par le bout, garnis dans toute leur longueur de petits œufs d’une figure oblongue. Dans la partie la plus basse du ventre, l’ovaire se termine par deux conduits très-visibles, qu’on peut comparer aux deux cornes de la matrice qu’on observe dans les quadrupèdes : c’est dans ces deux conduits qu’aboutissent tous les oviductus, & qu’ils se déchargent des œufs qu’ils contenoient ; ils se dilatent peu-à-peu pour former un renflement globuleux, qui peut être regardé comme la matrice, où les œufs qui y sont déposés reçoivent quelque changement avant de sortir du corps de l’abeille. On trouve encore à l’extrémité du ventre une partie sphérique qui contient une liqueur visqueuse qui est conduite dans la matrice par deux petites cornes qui viennent y aboutir. Cette liqueur, dont les œufs sont enduits à leur passage dans la matrice, les fixe au fond de l’alvéole, où ils doivent être suspendus par un de leurs bouts.

Quoique M. de Réaumur ne doutât point du sexe de la reine-abeille, après les dissections anatomiques que Swammerdam en avoit faites, il fut cependant curieux de les répéter : tout ce que ses observations lui apprirent, se trouva parfaitement conforme à ce que l’observateur hollandois avoit remarqué. Il ne se contenta point de disséquer plusieurs femelles d’abeilles dans différentes saisons de l’année ; pour s’assurer de la vérité de leur sexe, il eut recours à un autre moyen, que n’avoit point tenté Swammerdam ; ce fut de mettre une reine sous un poudrier de verre avec un ou deux faux-bourdons ; l’empressement, l’ardeur indécente de cette femelle à les rechercher, la manière dont elle se comporta avec eux, le persuada qu’elle n’avoit jamais mérité les éloges que lui avoient prodigués les anciens naturalistes sur sa prétendue continence.


Section III.

La Reine est seule de son espèce dans la ruche ; les ouvrières n’en souffrent jamais plusieurs.


Les abeilles ne souffrent jamais qu’un chef à la tête de leur république : toutes les fois qu’on a introduit une reine parmi des abeilles qui en avoient une, ces républicaines l’ont chassée ou l’ont fait mourir. La prodigieuse fécondité de ces femelles, qui les exposeroit à des travaux excessifs, est sans doute la cause qu’elles n’en veulent qu’une. Lorsqu’un essaim est sorti de la mère-ruche, à la suite du chef qu’il a choisi, les abeilles qui sont demeurées, chassent toutes ces reines surnuméraires, qui ruineroient l’état ; n’ayant point de colonie à conduire, elles sont peu disposées à quitter leur patrie, & à s’éloigner d’une habitation où les provisions sont en abondance : elles s’obstinent donc à demeurer, & la mort est toujours la peine & le châtiment de leur obstination.

M. de Réaumur a fait l’expérience la plus décisive, pour s’assurer qu’il n’y avoit jamais qu’une reine dans chaque république d’abeilles : il plongea une ruche dans un baquet rempli d’eau, pour en noyer toutes les abeilles ; après les avoir retirées, il les tria une à une, & il ne trouva parmi elles qu’une seule reine. D’autres fois il en a introduit dans des ruches, après leur avoir mis sur le corcelet une couleur à huile avec un pinceau, afin de les reconnoître ; elles furent assez bien accueillies de celles qui se trouvoient de garde aux portes ; celles de l’intérieur s’empressèrent aussi d’aller à elles ; mais le lendemain il les trouva mortes au bas de la ruche.

S’il y avoit deux reines dans une ruche, quand même elles vivroient en bonne intelligence, & que les ouvrières les souffriroient, le bien commun de la société n’en iroit pas mieux, & l’état seroit bientôt près de sa ruine. En supposant qu’elles fussent bien fécondes, le nombre des cellules ne suffiroit pas pour recevoir tous les œufs qu’elles pondroient ; elles seroient donc forcées d’en mettre plusieurs dans la même. Hé, comment ces petits vers, qui, dans leur état de nymphe, doivent en remplir toute la capacité, pourroient-ils y être logés ! ils s’étoufferoient mutuellement. Que deviendroit donc l’espérance des ouvrières, qui ne travaillent, avec tant d’ardeur, que pour la famille qu’elles attendent, qui doit partager leurs peines, & remplacer leurs compagnes, que la vieillesse ou les accidens leur enlèvent tous les jours ? Quoique cruel, c’est donc un sage parti de tuer toutes ces reines surnuméraires : la vie d’un être privé ne doit-elle pas être sacrifiée à l’avantage du bien public qui résulte de sa mort ?


Section IV.

Quelles sont les occupations & les fonctions de la Reine.


Les occupations de la reine la retiennent absolument dans l’intérieur de son palais ; elles consistent à visiter toutes les cellules, à entrer dans toutes, pour examiner si elles sont en état de recevoir le dépôt qu’elle veut y placer. À la tête des ouvrières, elle les excite au travail, sa présence les entretient dans l’activité, sa complaisance à recevoir leurs caresses, leur tient lieu de récompense, en même-tems qu’elle est un nouveau motif d’émulation. À peine les édifices sont construits, qu’elle y dépose le germe des nouveaux sujets qui doivent un jour augmenter la population de son empire. De tems en tems elle entre dans son sérail, où elle va prodiguer à son tour ses caresses aux faux-bourdons indolens, pour les engager à répondre à ses empressemens & à ses desirs ; elle dissipe dans les jeux amoureux, les inquiétudes inséparables du gouvernement, & les soucis que donnent les soins qu’on prend d’une nombreuse famille.

Toute sa vie se passe dans une douce captivité ; jamais elle ne quitte son domicile, à moins qu’il ne soit pas de son goût, ou qu’elle n’y trouve point les avantages qu’elle desire pour l’éducation de sa famille. Si elle sort de son palais, c’est pour prendre l’air, & jouir d’un beau soleil qui l’invite à profiter de sa douce chaleur, sans cependant s’écarter des portes de son habitation, qu’elle ne perd jamais de vue. Elle ne va point recueillir le miel, ni la cire ; ces travaux pénibles ne conviendroient pas à la dignité de son caractère, & seroient d’ailleurs incompatibles avec ses occupations journalières, qui exigent qu’elle soit continuellement au milieu de ses sujettes. La nature l’a privée des instrumens qui sont nécessaires pour ces différentes récoltes ; sa trompe n’est point assez longue pour laper le suc des fleurs ; ses jambes ne sont point conformées pour recevoir la boulette de cire qu’elle ramasseroit ; elle ne construit point d’alvéoles, pas même ceux où doit naître la famille royale ; ses dents, trop courtes, ne sont pas un instrument dont elle peut se servir avec avantage.


Section V.

De la fécondité de la Reine.


La description du double ovaire de la reine-abeille, dans lequel Swammerdam a compté cinq mille cent œufs, est une preuve évidente de sa grande fécondité, qui est peu commune dans le genre des insectes les plus connus. Quelque considérable que paroisse le nombre des œufs que ce savant naturaliste a découverts dans ce double ovaire, il avoua encore que quantité d’oviductus lui ont échappé à cause de leur extrême finesse ; & que dans ceux qu’il a pu remarquer, il n’a point apperçu tous les œufs qu’ils contenoient, quoique sa vue fût aidée des meilleurs microscopes. On peut donc supposer, sans craindre d’exagérer, que les œufs visibles qu’il a comptés, n’étoient que la moitié de ceux que contenoit le double ovaire. Une reine-abeille peut donc pondre dix mille deux cents œufs : quelque considérable que soit ce nombre, à peine est-il la cinquième partie des individus abeilles que produit une femelle dans l’espace de six à sept mois. Dans la saison des essaims, qui ne dure que deux mois au plus, il y a des ruches qui en donnent trois, qui n’ont tous que la même mère ; & elle peut les donner, si elle est bonne, sans affoiblir sa population. Je veux que ces trois essaims ne soient composés que de quinze mille abeilles ; il y en a certainement de bien plus nombreux ; ce seroit toujours quarante-cinq mille abeilles, qui auroient toutes une mère commune. Toutes ces jeunes abeilles ne partent pas avec les essaims ; il en reste toujours pour remplacer celles qui meurent ou de vieillesse, ou par accident : celles qui naissent dans le courant de l’année, lorsque la saison de la sortie des essaims est passée, ne quittent point l’habitation ; elles réparent les pertes journalières que fait la république par la mort de ses citoyennes ; celles qui demeurent peuvent former un nombre aussi grand que celui d’un essaim ; une mère-abeille donne par conséquent naissance, au moins, à soixante mille abeilles.

C’est un calcul très-facile à faire que celui de trouver le nombre des abeilles qui composent un essaim. M. de Réaumur, dont on peut être assuré de l’exactitude, a pesé des abeilles, & il a trouvé que 336 donnoient le poids d’une once ; par conséquent 5376 celui d’une livre de seize onces. Pour connoître le poids d’un essaim, il faut peser la ruche avant de l’y recevoir : quand il y est, il faut encore la peser ; l’excédent qu’on trouvera la seconde fois sur son premier poids, sera celui de l’essaim. Une bonne ruche, comme il a été dit, peut donner trois essaims : s’ils sont forts, ils doivent peser cinq à six livres ; il y en a qui en pèsent huit ; ils sont rares, il est vrai. Selon le calcul que nous venons d’indiquer, un essaim de six livres sera composé de 32256 abeilles ; une ruche qui en donne trois, fournit par conséquent une population de 96768 abeilles qui sont toutes provenues de la même mère. Il est vrai que, lorsque M. de Réaumur a calculé combien il falloit d’abeilles pour le poids d’une livre, il en a pris qui étoient mortes, qui pesoient sans doute moins que si elles avoient été vivantes ; mais quand il y auroit un tiers à diminuer, le nombre seroit toujours très-considérable.


CHAPITRE III.

Des Faux-Bourdons.


Section première.

Description des Faux-Bourdons.


Les anciens naturalistes ont très-peu observé les faux-bourdons ; ils pensoient sans doute qu’un être oisif & fainéant, qui consommoit le fruit des travaux des abeilles, ne méritoit pas qu’un philosophe s’occupât de lui : la plupart les ont traités avec tant de mépris, qu’ils ne les appelloient que des êtres imparfaits : s’ils avoient connu leur organisation particulière, ils auroient eu plus de considération pour eux, & ne les auroient pas regardés comme de vils esclaves que les ouvrières, au rapport de Pline, chargeoient des travaux les plus pénibles, & les punissoient de mort quand ils ne s’en acquittoient pas.

On distingue aisément les faux-bourdons, de la reine & des autres abeilles : leur corps est moins long que celui de la reine, & plus gros que celui des ouvrières, (Fig. 2, Planche 1) leur tête est arrondie, & leurs yeux à réseaux, beaucoup plus grands que ceux des ouvrières, se touchent au-dessus de la tête où ils sont arrondis, & deviennent aigus en s’approchant des mâchoires où ils se terminent ; leurs trois yeux lisses sont placés sur le devant de la tête ; leurs antennes, semblables à celles des ouvrières, ont une articulation de plus à la partie antérieure. Leurs dents qui ne sont point aiguës, sont si petites, qu’elles sont presque couvertes par les poils des environs ; leur trompe est fort courte, & ne peut que difficilement laper le miel épanché dans le calice des fleurs : leurs ailes sont grandes, elles accompagnent le corps dans toute sa longueur. Au lieu de palette triangulaire, on ne remarque qu’une brosse à la troisième paire de jambes, qui n’est point propre à retenir les grains de la poussière des étamines des fleurs : ils se servent de cette brosse pour nettoyer le dessus de leur corcelet qui est très-fourni de poils. Ils ne sont point armés de cet aiguillon terrible qui rend les abeilles si redoutables.

Il y a une autre espèce de faux-bourdons, beaucoup plus petite que celle dont on vient de parler. M. de Réaumur & Jean de Braw, observateur anglois, l’ont très-bien connue, & l’ont distinguée des abeilles ouvrières avec lesquelles il est aisé de confondre les faux-bourdons de cette petite espèce, à cause de leur petitesse : leur conformation extérieure & leur organisation sont les mêmes que celles des autres de la grosse espèce. La petitesse de leur taille les a fait confondre par bien des naturalistes, avec les abeilles ouvrières ; ce qui a donné lieu à des erreurs considérables, touchant la génération de ces insectes.


Section II.

Du sexe des Faux-Bourdons.


Quelques philosophes naturalistes ont accordé aux faux-bourdons le sexe masculin, d’autres le féminin, & d’autres enfin, tels que Pline, qui les nomme des abeilles imparfaites, les ont privé des deux sexes. Swammerdam, plus équitable, après s’être assuré de la vérité de leur sexe par des observations exactes, leur a rendu, dans la république des abeilles, l’état que leur avoit ravi l’injustice la plus grossière. Il a trouvé dans le corps des faux-bourdons, tous les organes de la génération qui caractérisent & constituent le sexe des mâles : il est aisé de les appercevoir, quand on ouvre leur corps avec adresse ; ils sont très-considérables, & occupent presque toute la capacité du ventre. Les deux testicules sont placés dans la partie la plus élevée du ventre à la région lombaire ; les vaisseaux déférens, très-fins & très-déliés, tiennent aux testicules par un de leurs bouts ; la liqueur séminale qui paroît à travers, leur donne une couleur blanchâtre : ces vaisseaux déférens aboutissent aux vésicules séminales, à l’endroit où est la racine du pénis ; un peu au-dessus de leur origine, ils se dilatent si considérablement, qu’on les prendroit pour les testicules, si on ignoroit où est leur vraie position. Les vésicules séminales sont d’une capacité très-grande, eu égard à la petitesse de l’animal ; elles sont très-blanches & fort pleines de liqueur séminale ; leurs fibres musculeuses sont capables de se contracter pour l’éjaculation de la semence. On apperçoit à la racine du pénis, deux nerfs très-apparens ; qui s’unissent aux vésicules séminales par plusieurs ramifications, qui servent au mouvement de ces parties, & à l’émission de la liqueur séminale. Tout auprès de ces nerfs, sont deux ligamens, dont l’usage est de retenir en situation l’organe de la génération : le pénis lui-même est composé de plusieurs parties : lorsque ces organes sortent en dehors, ils se retournent comme un gant qu’on tire de la main, en ramenant l’ouverture sur les doigts, de sorte que les parties intérieures deviennent extérieures. Le pénis, ou cette partie qui est introduite dans la vulve de la femelle, est recourbée en forme d’arc sur le dos de l’animal dans le moment de l’accouplement.


Section III.

De l’emploi des Faux-Bourdons.


Les faux-bourdons n’ont pas d’autre occupation dans la ruche, que de répondre aux empressemens d’une reine qui les recherche avec ardeur, pour leur faire partager ses plaisirs. Quoiqu’ils soient amplement pourvus des organes qui caractérisent le sexe des mâles, l’approche de la femelle les excite difficilement ; ce n’est qu’à force de caresses, de sollicitations, qu’elle parvient à les faire consentir à ses desirs amoureux ; leur humeur indolente ne se rend qu’après bien des attaques ; leur bonheur ne dure qu’un instant ; la mort, qui lui succède, est le terme & la suite de leur jouissance. Ils passent leur vie dans une parfaite oisiveté ; ils ne sortent de leur habitation que vers les dix à onze heures du matin, pour faire quelques courses, qui ne sont que des promenades de plaisir, où ils prennent de l’appétit, pour aller dévorer ensuite à leur aise le miel que les ouvrières déposent dans les alvéoles, & ils rentrent toujours de bonne heure. Ils ne rapportent jamais aucune espèce de provisions, ils ne sont employés à aucune sorte d’ouvrages : comment s’en acquitteroient-ils, puisque la nature leur a refusé les organes propres aux travaux des ouvrières ? Leurs dents, trop courtes pour briser les capsules du sommet des étamines des fleurs, ne sont pas assez saillantes pour construire les alvéoles ; leur trompe ramasse difficilement le miel épanché dans le calice des fleurs ; & leurs jambes, dépourvues de palettes triangulaires, ne pourroient point recevoir la boulette de cire qu’apportent les ouvrières.

Quoiqu’ils ne s’occupent point aux travaux des abeilles, on ne doit pas les considérer dans leur société comme des individus dont l’unique emploi est de consommer les provisions qu’elles amassent avec tant de fatigues ; elles sont trop économes pour les souffrir parmi elles, s’ils n’avoient que ce talent destructeur : ils se prêtent aux plaisirs d’une reine à laquelle elles sont fortement attachées, & qui donne continuellement de nouveaux sujets à leur état ; ils sont pour elle un sujet de délassement, & contribuent en même-tems à la population de son empire ; ils rendent par conséquent d’importans services à la république : pourquoi donc les traiter comme des êtres destructeurs, ou tout au moins inutiles ?


Section IV.

Les Faux-Bourdons sont-ils en grand nombre dans une ruche ?


Le commencement du printems est la saison où les faux-bourdons sont en plus grand nombre dans une république d’abeilles, parce que c’est alors celle des essaims avec lesquels ils partent. Leur nombre est ordinairement relatif à la population des ouvrières ; plus une ruche en est fournie, plus aussi elle contient de faux-bourdons : dans les fortes ruches, il y en a jusqu’à deux mille ; les essaims nouvellement établis en ont toujours très-peu, relativement à ceux qui demeurent dans la mère-ruche d’où ils sont sortis ; leur nombre est assez communément de deux ou trois cents, au lieu que dans les mères-ruches, il y en a six à sept cents au moins.


Section V.

Dans quel tems les Faux-Bourdons commencent-ils à paroître dans une ruche ; & quand est-ce qu’ils en sont chassés ?


Les faux-bourdons ne paroissent parmi les abeilles qu’après l’hiver, lorsque la reine a fait sa première ponte, qui fournit dans son empire des individus des trois genres ; pendant tout l’hiver il n’y en a aucuns. M. de Réaumur, qui a examiné quantité de ruches dans cette saison, n’en a jamais trouvé un seul. Pendant la belle saison, les abeilles les laissent paisiblement habiter avec elles, à cause du genre d’utilité dont ils sont pour la république. À la fin de l’été, leurs services sont inutiles, & nos ouvrières ne sont pas d’humeur à voir consommer leurs provisions par des membres de leur société, qui n’ont point contribué par leur travail, à les augmenter : elles prennent le parti de les chasser ; mais où iroient-ils pour trouver l’abondance qu’ils ont dans l’habitation d’où on les exile ? ils s’obstinent à vouloir demeurer, en refusant de se soumettre à l’exil auquel on les condamne : les abeilles, alors, qui sont en plus grand nombre, armées d’un bon aiguillon, s’en servent avec avantage, & font un carnage affreux de tous les faux-bourdons qui sont parmi elles, & de ceux qui, chassés aussi des autres ruches, ont la hardiesse de se réfugier dans leur domicile.


CHAPITRE II.

Des Abeilles Ouvrières.


Section première.

Description des Abeilles Ouvrières.


La tête, le corselet, le ventre sont les principales parties dont le corps & l’abeille, qui est dans la classe des mouches à quatre ailes, est composé. (Fig. 3, Pl. 1) La partie supérieure de sa tête est applatie & arrondie, & l’inférieure aiguë ; en sorte qu’elle est presque triangulaire. Les deux yeux, d’une figure convexe & ovale, qui sont à réseaux ou à facettes, sont placés sur les côtés de la tête, en forme de croissant ; le bout de l’ovale qui descend à l’origine des mâchoires, est aigu, & celui qui est à la partie supérieure de la tête, est arrondi. Rien n’est aussi beau, aussi brillant, que toutes les facettes dont ils sont composés, chacune est un œil dont le cristallin a son nerf optique qui lui est particulier. Les dissections anatomiques qu’en a fait Leeuwenhoeck, le prouvent jusqu’à la démonstration ; le nombre de ces facettes est de plusieurs mille. La nature, qui a voulu que ces yeux fussent fixes & immobiles sur la tête des abeilles, les a dédommagées par le nombre & la position, de l’avantage qu’ont les yeux qui peuvent se mouvoir pour appercevoir les objets. Malgré ces milliers d’yeux dont ces deux orbites sont composés, elles ont encore trois yeux lisses, placés triangulairement sur la partie de la tête la plus élevée & la plus en arrière ; ce sont ceux-là qui apperçoivent les objets perpendiculairement élevés, qui échapperoient à ceux qui sont de côté.

Les expériences de Hooke ne permettent pas de douter que ces yeux ne soient véritablement les organes de la vue ; puisqu’après avoir coupé à ces mouches leurs yeux à facettes, elle se sont conduites en aveugles après cette opération. M. de Réaumur a fait pour le même objet des expériences moins cruelles que celles de Hooke, & aussi démonstratives : il a enduit d’un vernis opaque les yeux à réseaux de plusieurs abeilles ; lorsqu’il les sortit du poudrier où elles étoient avec d’autres dont les yeux n’étoient point enduits, les unes voloient de tous côtés, & les autres ne voloient point du tout : celles, au contraire, qui n’avoient point de couches de vernis sur les yeux, allèrent droit à la ruche d’où on les avoit sorties ; il jeta en l’air quelques-unes de celles qui avoient un enduit sur les yeux à facettes ; elles s’élevèrent à perte de vue & disparurent. Celles qui n’avoient qu’une couche de vernis sur les yeux lisses, voloient sur les plantes sans trop s’éloigner, & ne s’élevoient point verticalement.

Il reste entre les deux orbites ovales, ou les deux yeux à réseaux, un espace assez considérable, au milieu duquel s’élève une petite éminence, qui laisse entr’elle & chaque œil, une petite cavité d’où sortent les deux antennes, qui ont chacune douze articulations ; elles peuvent se plier à-peu-près vers le milieu, & former un angle plus ou moins ouvert. La partie inférieure de la tête qui vient en avant, est terminée par deux dents placées l’une à droite, & l’autre à gauche ; quand elles sont dans l’inaction, elles se touchent & ressemblent parfaitement à une pince ; elles excèdent les bords d’une lèvre crustacée, garnie de poils, qui termine le devant de la tête. L’abeille emploie ses dents à divers usages, selon ses besoins ; elle s’en sert pour déchirer les anthères ou capsules des étamines des fleurs, pour broyer les matières qu’elle veut avaler ; dans la construction des alvéoles, elles font l’office de ratissoir ou de rabot pour polir les édifices.

La bouche, qui est une cavité recouverte par la partie supérieure de la trompe lorsqu’elle est repliée, est au-dessous des dents : pour la découvrir & connoître sa vraie position, il faut tirer la trompe en avant autant qu’elle peut l’être, la ramener en bas, sans trop la forcer, & l’assujettir avec le doigt contre le corselet : si on regarde alors de face la partie supérieure de la trompe qui est au-dessous des dents, on voit une ouverture plus considérable qu’on n’espéroit la trouver, au fond de laquelle on apperçoit le trou de l’œsophage, qui ne permet pas de douter que cette ouverture ne soit une vraie bouche. Son contour intérieur plus brun & plus luisant que les chairs des environs, paroît être cartilagineux : dans bien des circonstances elle est recouverte par une langue charnue très-flexible, dont l’extrémité est diversement figurée, selon l’usage auquel elle est employée. Dans des momens elle est pointue comme celle d’un serpent ; dans d’autres elle est également large, & n’a qu’une pointe au milieu, qui devient ensuite mousse, & d’autres fois elle forme trois pointes mousses, disposées en fleur de lis. Cette langue facilite le passage des alimens que les dents ont broyés dans la bouche & dans l’œsophage ; elle aide, par ses diverses inflexions, à la sortie du miel & de la cire, quand ces matières sont parvenues de l’estomac à la bouche ; dans la construction des alvéoles, c’est une truelle qui porte, applique, étend la cire dans les endroits où elle est nécessaire.

Swammerdam, qui avoit disséqué quantité d’abeilles, n’avoit pas soupçonné l’existence de cette bouche ; & sans cette connoissance, il n’est pas possible de rendre raison de tous les phénomènes que l’histoire naturelle des abeilles présente à notre admiration. Cette découverte est le résultat des observations de M. de Réaumur ; il y a été conduit, comme il le dit lui-même, par nécessité, en cherchant à rendre raison d’une quantité de faits merveilleux qui devenoient inexplicables sans elle. Elle n’eût point échappé à Swammerdam, s’il eût moins tenu à l’opinion qu’il avoit, que la trompe étoit le seul conduit des alimens, & s’il ne se fût pas contenté de ne la considérer qu’en dessous, comme il paroît par les dessins qu’il en a donnés. Une expérience bien simple pouvoit le conduire à cette découverte ; il suffisoit de presser la tête de l’abeille entre deux doigts, la goutte de miel qui auroit paru tout de suite au bout de la pince que forment les dents, lui auroit fait soupçonner une autre ouverture que celle qu’il croyoit être au bout de la trompe.

Lorsque la trompe de l’abeille est dans l’inaction, elle demeure pliée en deux ; attachée auprès du col, elle remonte en ligne droite jusqu’au bout de la pince que font les deux dents rapprochées l’une de l’autre ; là, elle se replie sur elle-même, & sa pointe revient joindre sa base. Quand elle est ainsi pliée, ou même redressée sans être alongée, les étuis la recouvrent entièrement ; par conséquent ce n’est que son enveloppe qu’on voit alors. Si on la tire en avant autant qu’elle peut l’être, de façon qu’elle ne fasse plus de coude au bout des dents, & qu’on la presse à son origine, on voit deux pièces à droite, & deux à gauche, se séparer d’une cinquième qui demeure au milieu, & qui est la trompe elle-même. Les deux premiers étuis qui sont recouverts par les deux autres, lorsque la trompe est dans le repos, ont leur origine au coude qu’elle fait étant pliée. Chacun de ces deux demi-étuis est composé de deux lames écailleuses, disposées en forme de canal angulaire, dont la cavité est du côté de la trompe dont ils recouvrent les bords, avec cette différence que ceux de la face supérieure sont moins couverts que ceux de l’inférieure. Le bout de ces deux demi-étuis a trois articulations très-distinctes, qui n’ont jamais la même direction qu’eux, quelle que soit la position de la trompe ; avec elle, ces bouts articulés ont une direction qui approche plus ou moins de sa perpendiculaire : le bord de ces demi-étuis est garni dans toute sa longueur de poils assez longs, de même que l’extrémité des articulations ; ils ne sont point aussi longs que la trompe, quand même leur bout articulé auroit une direction égale à la leur.

Les deux autres demi-étuis sont plus grands ; ils devoient l’être, puisqu’ils servent d’enveloppe aux deux premiers & à la partie antérieure de la trompe : leur base est en dehors & au-delà de celle de la trompe ; aussi, lorsqu’elle est en action, ils demeurent en arrière, tandis que les deux autres, dont la base est au pli qu’elle fait, l’accompagnent toujours. Quand elle est repliée, les deux demi-étuis couvrent entiérement sa face supérieure, c’est-à-dire depuis le pli qu’elle fait au bout des dents jusqu’à son extrémité ; le dessous n’est recouvert que le long de ses bords ; le milieu étant appliqué contre le corcelet n’a pas besoin de défense. Le dessus de la partie antérieure de la trompe est donc défendu par deux lames écailleuses capables de résistance, quoique très-minces. Ces demi-étuis sont portés par une tige assez massive ; & à l’endroit où elle finit, il y a une articulation qui en facilite le jeu, & leur permet de rester appliqués sur la trompe pliée en deux.

La trompe dont nous venons de considérer les enveloppes, est composée de deux parties : l’une, antérieure, & pour laquelle les demi-étuis sont faits, commence au pli qui est au bout des dents, & finit à son extrémité ; l’autre, qui est la postérieure, commence à son origine, qui est près du col, & se termine au pli. Quand cette trompe est étendue & qu’elle ne lape point le suc des fleurs, elle paroît un filet applati, ou une lame étroite dont les bords sont arrondis ; si on la considère bien dépliée & portée en avant, on voit que le dessus de sa partie antérieure est couvert de poils jaunes plus longs sur les côtés qu’au milieu : dans cette position vue au microscope, elle paroît une queue de renard applatie, plus large qu’épaisse, & dont l’épaisseur & la largeur diminuent insensiblement depuis son origine jusqu’à son extrémité. Elle est terminée par un petit mammelon cylindrique qui a un bouton à son bout, dont la circonférence est garnie de poils qui en partent en forme de rayons. Le centre de ce bouton n’est point percé, quoiqu’il le paroisse ; c’est cette apparence de trou qui a induit Swammerdam en erreur, & l’a porté à croire qu’à cet endroit étoit l’ouverture de la trompe. Tout le dessus de cette partie antérieure paroît cartilagineux ; le dessous ne paroît l’être que dans le milieu de sa largeur.

La partie antérieure de la trompe est attachée à la postérieure par une substance charnue très-flexible, qui est une espèce de charnière qui lui sert à s’étendre & à se plier. La face inférieure de la partie postérieure est écailleuse, luisante & arrondie ; on diroit qu’elle est composée de deux pièces dans sa longueur, dont la première s’arrondit pour se placer sur l’autre qui lui sert de base : au-dessus de la face supérieure de cette même partie, on remarque un cordon très-blanc dirigé vers le col, & qui dans de certaines circonstances a la figure d’une vessie oblongue : c’est sous son enveloppe que sont cachés les vaisseaux qui reçoivent le suc fourni par la trompe. Tout ce qui a un contour circulaire, & qui est écailleux sur la face inférieure, est applati & charnu sur la face supérieure. La bouche paroît à l’endroit où finissent les chairs.

La trompe est l’instrument dont l’abeille se sert pour recueillir le miel qui est au fond du calice des fleurs, ou épanché sur leurs feuilles ; elle n’agit point comme une pompe dont le jeu élève la liqueur par aspiration : c’est une vraie langue qui lape ou qui lèche la liqueur où elle puise. On peut regarder sa partie antérieure comme une langue extérieure dont l’abeille applique la surface supérieure sur le miel afin de l’en charger, pour le conduire dans la bouche par ses différens mouvemens : après avoir passé sur le dessus de cette langue extérieure, la liqueur arrive dans une espèce de canal qui est entre le dessus de la trompe & les étuis dont elle est recouverte. Ces étuis ne servent donc pas seulement à l’envelopper, ils forment encore & couvrent le conduit où passe la liqueur pour arriver à la bouche. Qu’on observe une abeille au moment qu’elle enlève une goutte de miel, on remarquera qu’elle applique dessus la face supérieure de la partie antérieure de sa trompe, de façon que son bout est toujours au-dessous de la liqueur qu’elle lape ou du miel qu’elle enlève. Au contraire, si elle prenoit la liqueur par succion, comme le pensoient tous les naturalistes avant la découverte de la bouche, le bout de la trompe plongeroit dedans, ce qui n’arrive jamais.

Le corcelet qui tient à la tête par un col charnu très-flexible, est d’une substance écailleuse recouverte de poils penniformes ; sa partie supérieure est convexe, & forme un petit enfoncement en arrière qui est terminé par un rebord saillant ; les quatre ailes, qui sont une gaze membraneuse, sont attachées à sa partie antérieure un peu sur les côtés : les quatre principaux stigmates de figure ovale, entourés d’un rebord écailleux, sont placés sous les ailes ; ce sont les ouvertures des trachées de la respiration qui distribuent l’air dans l’intérieur : le battement précipité des ailes, l’air qui entre & sort par l’ouverture des stigmates, produisent ce son qu’on appelle bourdonnement. Les six jambes attachées au-dessous du corcelet, sont composées de cinq parties principales, faites d’une écaille brune & luisante ; celles de la troisième paire sont beaucoup plus longues que celles des deux premières, qui diffèrent peu entr’elles. La troisième pièce des jambes de la troisième paire est applatie, forme une petite cavité triangulaire qu’on nomme la palette ; son côté extérieur est uni, luisant, & ses rebords sont garnis de poils très-pressés les uns contre les autres ; c’est une espèce de corbeille destinée à recevoir la matière à cire que l’abeille ramasse. La quatrième pièce des jambes de la seconde & troisième paire, qu’on nomme la brosse, est applatie & également large ; le côté extérieur est uni, & l’intérieur est couvert de poils disposés parallèlement les uns aux autres, comme ceux des vergettes dont on se sert pour ôter la poussière des habits : cette quatrième partie, dans les jambes de la première paire, est arrondie & un peu fournie de poils ; c’est avec ces brosses que l’abeille passe sur tout son corps, qu’elle ramasse la poussière des étamines qui est arrêtée dans les poils dont il est couvert.

Le corps ou le ventre de l’abeille qui tient au corcelet par un étranglement très-court, est composé de six anneaux, & chaque anneau de deux pièces écailleuses qui sont en recouvrement l’une sur l’autre. La disposition de ces anneaux procure au corps de l’abeille toute la souplesse qui lui est nécessaire, & met toutes les parties charnues à couvert des traits de l’aiguillon. Les poils qu’on apperçoit sur tout le corps de l’abeille sont en petit nombre, relativement à ceux qu’on découvre lorsque la vue est aidée d’une forte loupe ; on en voit alors sur les yeux à réseaux, sur les ailes, principalement sur leurs membranes, où certainement on n’en auroit pas soupçonné. L’intérieur du corps ou ventre de l’abeille renferme les deux estomacs destinés à recevoir, l’un le miel & l’autre la cire : le premier, qui est celui où le miel est contenu, est placé au bout du corcelet, où vient aboutir l’œsophage, après l’avoir traversé dans toute sa longueur ; de sorte que ce premier estomac paroît une continuation de l’œsophage, qui augmenteroit de capacité au bout du corcelet ; il n’est renflé que quand il est plein de miel ; s’il est vuide, son diamètre est égal dans toute sa longueur, & il ne paroît alors qu’un fil blanc très-délié qu’on prendroit pour l’œsophage. Lorsqu’il est bien rempli de miel, il a la figure d’une vessie oblongue, dont les parois, minces & transparentes, laissent distinguer la couleur de la liqueur qu’il contient. M. Maraldi semble n’avoir pris cet estomac que pour une simple vessie ouverte par un bout : Swammerdam & M. de Réaumur l’ont désigné comme un véritable estomac dans lequel le miel est préparé.

Le second estomac n’est séparé du premier que par un étranglement très-court ; sa forme est celle d’un tuyau cylindrique contourné : dans toute sa longueur, il est entouré de cordons charnus, qui sont des muscles circulaires à-peu-près disposés comme les cerceaux qui couvrent un tonneau d’un bout à l’autre, & il est séparé des intestins par un étranglement. Le premier estomac ne contient jamais que du miel ; la cire est dans le second : Swammerdam a confondu ce second estomac avec un intestin qui ressemble au colon ; la matière qu’il en a vu sortir après l’avoir percé, étoit la cire brute qu’il contenoit ; il la désigne lui-même, de manière à ne pas s’y méprendre, & cependant il ne l’a pas reconnue pour de la cire brute, peut-être un peu digérée. Ces deux estomacs sont capables de contraction comme ceux des animaux qui ruminent ; ils renvoient à la bouche par ce mouvement de contraction la matière dont ils sont remplis.

L’aiguillon est placé dans le ventre de l’abeille sous les derniers anneaux ; son mouvement est en tout sens de dedans en dehors, & de dehors en dedans par l’action des muscles auxquels il est attaché. Cette arme très-dangereuse, dont le méchanisme est si merveilleux, est composée de deux branches logées dans un étui comme deux épées dans le même fourreau. L’étui est de deux pièces écailleuses, assemblées par le moyen d’une languette qui est reçue dans une coulisse ou rainure. À mesure que l’aiguillon est dardé, les deux pièces qui lui servent de fourreau s’en écartent ; & lorsqu’il est entièrement sorti, l’une est à droite, l’autre à gauche, & hors de sa direction : l’aiguillon est aussi composé de deux branches adossées l’une à l’autre ; leur base, qui est courbe, est placée hors de l’étui : les côtés extérieurs de ces branches, depuis leurs pointes jusqu’à une certaine hauteur, sont garnis de dix dents dont la pointe est dirigée vers la base de ces branches ; quand elles sont réunies & hors de leur fourreau, elles ressemblent parfaitement à une flèche qui auroit plusieurs dentelures de chaque côté : c’est par le secours de ces dents, qui lui servent de point d’appui, que l’aiguillon pénètre dans les chairs, & y demeure ; dès qu’une de ces branches est enfoncée, elle se fixe & devient un point d’appui pour celle qui reste en arrière, qui s’enfonce à son tour & plus avant que l’autre ; c’est un office qu’elles se rendent réciproquement : ces dentelures retiennent l’aiguillon dans les chairs, d’où il ne peut sortir sans éprouver beaucoup de frottemens qui retardent sa sortie.

Si la piquûre est douloureuse pour celui qui la ressent, elle est toujours mortelle pour l’abeille qui laisse son aiguillon dans la plaie qu’elle a faite : cela arrive toutes les fois qu’on la force de se retirer promptement après avoir piqué ; alors on ne lui donne pas le temps de retirer peu-à-peu son aiguillon qui est retenu dans les chairs par les dents dont il est bordé : en s’échappant avec trop de précipitation, elle laisse dans la blessure qu’elle vient de faire, l’aiguillon, l’intestin rectum & toutes ses dépendances ; plusieurs parties écailleuses & ligamenteuses, qui étoient attachées aux derniers anneaux du ventre ; & la vésicule du fiel.

Quoique l’aiguillon soit séparé du corps de l’abeille, il peut encore par l’action de ses fibres qui lui restent attachées, se mouvoir & pénétrer plus avant dans la plaie ; il est donc prudent de le retirer tout de suite, afin qu’il n’insinue pas le venin plus avant, & qu’il rende par ce moyen la douleur plus vive. La piquûre qu’il fait n’est douloureuse & suivie d’inflammation, que par le venin que l’abeille exprime de la vésicule qui le contient au moment qu’elle enfonce son dard empoisonné. Ce venin est une liqueur limpide qui paroît au bout de l’aiguillon, qui en est tout mouillé en forme de petite goutte ; & sans lui, la piquûre d’une abeille ne causeroit pas plus de douleur que celle d’une aiguille très-fine. Lorsqu’on a fait piquer une peau de chamois quatre ou cinq fois par une abeille, sa vésicule, qui contient ce venin, s’est vuidée ; si on éprouve ensuite de se faire piquer, la douleur que cause l’aiguillon en pénétrant dans les chairs est peu sensible, & elle n’est point suivie d’inflammation.


Section II.

De quel sexe sont les Abeilles ouvrières.


Les abeilles ouvrières ne contribuent point à la propagation de leur espèce ; elles ne sont que les nourrices de la famille qu’elles élèvent, & non pas les propres mères. M. Riem, il est vrai, prétend qu’elles pondent dans le besoin, parce qu’il assure avoir trouvé des œufs dans des morceaux de gâteau qu’il avoit placés dans des boîtes, après s’être assuré qu’il n’y avoit aucune espèce de couvain, mais seulement quelques ouvrières. On ne doit point se décider à leur accorder le sexe féminin sur une simple observation contre laquelle on peut former bien des objections, surtout quand les dissections anatomiques qu’on en a faites, n’offrent aucune découverte qui puisse rendre cette opinion vraisemblable. Swammerdam en a beaucoup disséqué dans les différentes saisons de l’année ; il a considéré leur intérieur avec toute l’exactitude dont ce grand physicien étoit capable, & jamais il n’a découvert aucuns des organes de la génération qui sont propres ou aux mâles ou aux femelles. M. de Réaumur en a disséqué beaucoup dans le tems de la ponte, & il n’a trouvé dans aucunes rien qui fût analogue aux ovaires des femelles, ni aux parties sexuèles des mâles, ni le moindre petit conduit qui contînt des grains qu’on pût soupçonner être des œufs.

Il est donc certain, suivant les observations de ces savans naturalistes, que les abeilles ouvrières n’ont aucun sexe ; c’est improprement qu’on les appelle des mulets ; l’épithète de neutre est celle qui leur convient, parce que le mulet a un sexe apparent, & elles n’en ont point. Elles sont par conséquent de chastes vestales, sur lesquelles les attraits des plaisirs de l’hymen n’ont point de pouvoir, puisque cet état qui leur a valu tant d’éloges, est une suite nécessaire de leur organisation particulière : la nature qui les destinoit à des occupations qui exigent de l’assiduité & des soins, incompatibles avec la dissipation qu’occasionne le desir de reproduire son espèce, devoit leur donner une conformation particulière qui les mît hors du danger de toute tentation à cet égard.


Section III.

De l’emploi des Abeilles ouvrières.


La prospérité de la république des abeilles dépend des soins que prennent les ouvrières de la rendre fleurissante ; elles emploient tout leur tems & leurs peines à procurer tout ce qui tend au bien commun de la société ; c’est-là le but de leurs travaux, de leur industrie, de leur prévoyance & de leurs voyages. La reine, les faux-bourdons sont les grands de l’état, leur vie s’écoule dans la mollesse des plaisirs, tandis que les ouvrières, toujours infatigables, prennent à peine quelques momens de repos ; elles ne craignent point de se livrer aux emplois les plus bas de la société, afin de maintenir leur habitation dans une grande propreté ; elles nettoient les édifices dès que les abeilles qui y ont été élevées en sont sorties, & emportent la dépouille qu’elles y ont laissée ; elles enlèvent toutes les ordures, les cadavres des citoyennes qu’elles ont perdues & qui pourroient causer une infection dangereuse à celles qui leur survivent ; elles vont chercher fort loin les matériaux pour la construction de leurs édifices, les préparent pour les employer, & bâtissent ensuite ce nombre prodigieux de cellules dans lesquelles sont élevés les sujets dont la reine peuple son empire. À mesure que les unes sont employées à construire les magasins, les autres voyagent dans les campagnes, pour amasser les provisions nécessaires pour la subsistance de tous les sujets de l’état, & viennent les déposer dans ces magasins publics. À peine la reine a-t-elle placé le germe de sa nouvelle famille dans les cellules, que les ouvrières viennent les visiter ; elles se présentent comme les nourrices auxquelles l’éducation du peuple qui va naître est confiée ; elles prennent soin de son enfance, pourvoient à ses besoins, & lui donnent la nourriture qu’il est dans l’impossibilité de se procurer : cette nourriture varie selon l’âge de leurs élèves, & chacun reçoit la qualité & la quantité d’alimens qui lui convient. Elles veillent jour & nuit à la sûreté publique, en faisant une garde exacte aux portes, pour prévenir les attaques de surprise, que pourroient tenter leurs ennemis. Si l’état est menacé d’une guerre, elles se présentent avec courage pour soutenir les assauts & livrer le combat à la troupe téméraire qui ose les attaquer dans ces momens de trouble & de confusion, la reine demeure paisiblement au milieu d’un nombre assez considérable de ses sujets, chargés de la garder & de la mettre à couvert des insultes de ses ennemis, qui viennent ravager ses états, tandis que les autres les défendent.


Section IV.

Quel est à-peu-près le nombre des abeilles qui composent une ruche.


Le nombre des abeilles qui sont dans une ruche, est relatif à sa qualité ; si elle est forte, on peut être assuré que sa population est d’environ trente-cinq à quarante mille au moins ; si elle est foible, le nombre de ses habitans sera peu considérable, peut-être de quinze ou vingt mille, & souvent beaucoup moins. Ce ne sont-là que des à-peu-près ; il n’est pas possible de savoir au juste le nombre des abeilles d’une ruche, à moins qu’on ne prenne la peine de les compter ; ce qui paroît d’abord très-difficile ; on peut cependant y parvenir, soit en les fumant fortement avec une espèce de champignon, qu’on nomme communément vesse de loup ; elles sont étourdies & immobiles pendant une bonne demi-heure ; on peut alors les compter, & les enfumer de nouveau, si elles se réveillent, afin de finir l’opération.

Un autre moyen de les compter seroit de les noyer. M. de Réaumur en a fait souvent usage sans aucun danger pour les abeilles, soit pour savoir leur nombre, soit pour différentes autres observations : on plonge pour cet effet la ruche dans un baquet rempli d’eau ; on l’y laisse dix à douze minutes ; ensuite on la retire, on ramasse avec une cuiller percée toutes les abeilles qui sont restées sur l’eau, pour les mettre sur un linge propre, afin de les compter. Quand on ne veut pas les mettre à ces sortes d’épreuves, & qu’on ne veut savoir leur nombre qu’à-peu-près, on se contente de les peser. (Voyez la cinquième Section de la fécondité de la reine, où il est dit comment on procède à cette opération, pag. 18.)


CHAPITRE V.

Des voies que suit la Nature dans la reproduction des Abeilles.


Section première.

Opinions des anciens Philosophes sur la génération des Abeilles.


Aristote, après avoir assuré que l’espèce des abeilles ne produit ni œufs ni vers, dit cependant que plusieurs rois sont utiles dans une république d’abeilles, pour qu’elles multiplient. Quoiqu’on ait lieu de présumer qu’il a regardé le roi comme le mâle de l’espèce, & que son concours avec les femelles produisoit des individus abeilles, ce sentiment ne l’a point empêché de croire qu’elles étoient produites par d’autres voies merveilleuses. Virgile a pensé qu’elles étoient de chastes vestales qui ne connoissoient point les plaisirs de l’hymen, ni les douleurs de l’enfantement. Il qualifie leur race d’immortelle, parce que chaque printems lui offre dans le sein des fleurs, de nouveaux sujets pour repeupler son empire. Le privilége de posséder le germe d’où naissoient les abeilles, n’appartenoit point à toutes sortes de fleurs : il étoit réservé à celles du cérinthé, selon quelques-uns ; d’autres l’accordoient à celles de l’olivier ; d’autres enfin vouloient que le roseau possédât exclusivement ce germe fécond. Dans la fable du berger Aristée, Virgile raconte en vers très-beaux & très-élégans, comment on peut faire naître des abeilles de la chair corrompue d’un jeune taureau qu’on étouffe dans un endroit fermé au commencement du printems. Il est assez inutile de rapporter les détails & les précautions qu’exige une telle opération, parce qu’il n’est pas à présumer qu’on soit curieux de faire cette épreuve & de sacrifier un jeune taureau, malgré toute la confiance que Virgile s’efforce d’inspirer par le témoignage des égyptiens, qui avoient recours à ce moyen pour se procurer des abeilles.

C’étoit une opinion généralement adoptée des anciens, que l’imagination des poëtes avoit contribué à accréditer, que les abeilles naissoient des chairs corrompues. Le taureau produisoit les meilleures ; celles qui naissoient du lion partageoient le courage de ce fier animal ; la vache en produisoit qui étoient douces & traitables, & celles qui provenoient du veau étoient toujours foibles. Le roi prenoit naissance dans la tête, comme la partie la plus noble de l’animal ; ses officiers sortoient de la moëlle épinière ; & tout le peuple, des flancs & des autres chairs.

Pline, qui a embrassé tous les préjugés ridicules, assure qu’on n’a jamais vu les abeilles s’accoupler, parce qu’il ne les a jamais observées que dans des ruches où une corne transparente ne permettoit guère d’examiner ce qui se passait dans l’intérieur. Mais pourquoi nier l’existence des faits, que des circonstances n’ont pas permis d’observer ! Il étoit persuadé que cette matière qu’elles apportent à leurs jambes, étoit un germe fécond, qu’elles avoient ramassé dans les fleurs, & qui n’avoit besoin que d’entrer en fermentation pour donner naissance à des abeilles. Il accordoit au roi une origine très-distinguée de celle de ses sujets ; les parties les plus choisies qui avoient été ramassées dans les fleurs, contenoient le germe de cet illustre personnage. Les faux-bourdons, qu’il n’appelloit que de vils esclaves, ou des êtres imparfaits, n’étoient engendrés que par la corruption de cette matière. La cire brute étoit donc le germe fécond que les abeilles couvoient, comme les oiseaux, pour en faire naître les individus de leur espèce.

Rucellai, poëte florentin, a parfaitement suivi Virgile dans toutes les fables qu’il raconte. On sait, il est vrai, qu’un poëte s’occupe peu de la vérité des faits : pourvu qu’il les rende d’une manière agréable & intéressante, il croit avoir rempli son objet. Le père Kircher, dont il suffit d’avoir vu l’immense recueil des morceaux les plus curieux de l’histoire naturelle, pour être persuadé de l’étendue de ses connoissances dans cette partie, a suivi les opinions absurdes des anciens sur la génération des abeilles. Quoique Aldrovande, Edwards ne fassent que rapporter les opinions des anciens, il est facile de s’appercevoir qu’eux-mêmes n’en ont pas d’autres. Goëdaert fait naître les abeilles des vers stercoraires. Cette naissance abjecte n’est pas certainement une suite de ses observations ; il y a apparence que de Mey, son commentateur, n’avoit pas mieux observé que lui. La fable du serpent de la Podolie & de la Russie, qui vomit tous les ans deux essaims d’abeilles, étoit propre à figurer avec toutes celles qu’il a plu aux anciens de raconter sérieusement. François Redi s’est élevé fortement contre tous ces préjugés absurdes, que la raison seule, sans le secours de l’expérience, pouvoit détruire. Il étoit réservé aux Swammerdam, aux Réaumur, &c. &c. de nous instruire sur l’histoire naturelle des abeilles, par le résultat de leurs observations : leurs expériences ont dévoilé les mystères de la nature, & ont augmenté nos connoissances ; ce sont eux qui nous ont appris que la nature n’avoit point dispensé les abeilles de la règle commune que suivent les êtres dans la reproduction de leurs espèces, & qu’il falloit les placer dans la classe des individus qui sont engendrés par le concours du mâle & de la femelle.


Section II.

Opinions des Philosophes modernes sur la génération des Abeilles.


La plupart des naturalistes qui s’accordent à regarder la reine comme la seule femelle de l’espèce des abeilles, & les faux-bourdons comme les mâles, ont cependant des opinions différentes sur la manière dont ils coopèrent à la réproduction des individus. Swammerdam, qui a décrit avec la plus grande exactitude le sexe de la femelle & celui des mâles, ne croit point que les faux-bourdons s’unissent réellement par la copulation avec les femelles, malgré la grande ardeur qu’il leur suppose d’en approcher. Il pense que cette ardeur se termine à exciter en eux l’émission de la semence, le plaisir qui en est la suite, & qu’ils arrosent de cette semence les œufs pour les rendre féconds, ainsi que font les poissons. La grande disproportion qu’il a remarquée entre les organes de la génération des mâles & la vulve de la femelle, lui a fait regarder comme impossible l’accouplement entre ces deux sexes. Il a prétendu encore que le pénis, quoique d’une grosseur prodigieuse, n’avoit point d’issue pour la sortie de la liqueur séminale ; que son immense grosseur, relativement à la petitesse de l’animal, sa situation singulière lorsqu’il étoit dehors, étoient des obstacles à son introduction dans la vulve de la femelle. L’odeur forte & fétide que ces mâles répandent, l’a porté à croire que cette vapeur singulière qui s’exhale de leur corps, suffisoit pour féconder la femelle, & exciter en elle le desir, ainsi que le besoin de pondre ses œufs.

Ce que dit Swammerdam ne paroît pas suffisant pour persuader qu’il n’y a point d’accouplement entre les deux sexes des abeilles. Tous les animaux répandent une odeur plus ou moins fétide dans le tems de leurs amours, & cependant ils s’accouplent. Quoiqu’il n’ait pas trouvé d’issue au pénis pour la sortie de la liqueur séminale, elle peut être d’une petitesse si extrême, qu’elle lui ait échappé ; peut-être aussi ne se manifeste-t-elle que dans l’instant de la copulation : alors l’ouverture de la vulve de la femelle peut dans ce moment se mettre en proportion avec la grosseur du pénis du mâle ; sa courbure sur le dos de l’animal est singulière, il est vrai ; cette situation ne paroît point du tout propre à un accouplement ordinaire : afin qu’il pût avoir lieu, il conviendroit que la femelle prît l’attitude du mâle ; mais la nature est si variée & si étonnante dans les voies qu’elle fait suivre aux êtres pour la réproduction des individus de leur espèce, qu’on ne devroit point être surpris qu’elle se fût écartée des règles ordinaires dans cette circonstance.

M. de Réaumur, pour s’assurer si l’accouplement que Swammerdam jugeoit impossible ne pouvoit point s’effectuer, enferma dans un poudrier de verre une jeune femelle avec un mâle. Après avoir été quelque tems sans s’approcher, la femelle fut la première à rechercher le mâle, & à démentir par cette démarche peu honnête, que le seul besoin pouvoit excuser, le caractère de pudeur & de décence dont on fait honneur au sexe féminin ; elle s’efforça par ses caresses, ses agaceries, de l’exciter à répondre à l’ardeur de ses desirs ; elle étendoit sa trompe devant lui, afin qu’il prît le miel qu’elle lui offroit ; elle léchoit successivement différentes parties de son corps, & tournoit sans cesse autour de lui, pour le flatter avec sa trompe ou avec ses pattes : le mâle imbécille & indolent recevoit toutes ces caresses avec froideur & avec indifférence. À force d’être prévenu, il sortit de son état d’indolence, il s’anima un peu pour répondre aux empressemens de la femelle, qui lui brossoit continuellement la tête : à son tour, il frotta ses antennes contre les siennes, pour lui témoigner sans doute qu’il étoit disposé à se rendre à ses desirs impatiens ; alors tous les deux recourboient leur corps en dessous & le relevoient ensuite. La femelle redoubla de vivacité, & témoigna l’impatience de son ardeur, en se mettant dans la position qui convenoit au mâle ; montée sur son dos, elle recourboit son corps, & tâchoit d’en appliquer le bout contre celui du mâle. Moins indolent, & plus actif par cette hardiesse de la femelle, il sentit sans doute le penchant de la nature, qui se manifesta par la sortie des deux cornes charnues, & du pénis qui parut ensuite recourbé sur son dos. La singulière conformation de cet organe exige que la femelle soit placée sur le mâle, afin qu’il puisse être introduit dans la vulve. Après plusieurs alternatives de caresses & de tranquillité, le mâle mourut. La femelle parut très-touchée d’avoir perdu l’être qu’elle avoit eu tant de peine à rendre heureux : la vue d’un second mâle qu’on lui offrit ne diminua point sa douleur, ni son empressement à rendre au premier tous les bons offices qu’elle jugeoit capables de le rappeller à la vie : ses efforts furent inutiles, il n’existoit plus, & les organes de son sexe étoient restés hors de son ventre. Le lendemain elle oublia avec le second mâle qu’on lui avoit donné, les chagrins de la veille, & se comporta avec lui comme elle avoit fait avec le premier. M. de Réaumur a répété cette expérience, suivie d’un semblable succès, avec d’autres femelles.

Dans un instant d’accouplement si court, le mâle peut-il introduire dans le vagin de la femelle assez de liqueur séminale pour féconder les œufs qu’elle doit pondre ? Cet accouplement souvent répété, seroit-il suffisant pour donner aux œufs le germe de leur fécondité ? M. de Réaumur n’ose le décider. Cet accouplement si court ressemble à celui des oiseaux, qui ne dure qu’un instant, & qui suffit cependant pour que les femelles pondent des œufs féconds, qui ne le seroient pas sans cela. La fin tragique de ces mâles, dont la mort suit l’instant de leurs plaisirs, paroît au moins prouver qu’au moment de la copulation, il se fait chez eux une dissipation d’esprits, & un épuisement de substance très-considérable, puisque la mort en est la suite. Or, cet épuisement prouveroit un accouplement très-complet, quoique fort court. Ces expériences démontrent donc que les faux-bourdons se comportent avec les femelles d’une manière analogue à leur sexe.

M. Schirach, secrétaire de la société économique de Klein-Brentzen dans la Haute-Lusace, vient de publier de nouvelles observations, qui renversent & détruisent toutes les conséquences qu’on peut tirer de celles de M. de Réaumur, en prouvant, par les expériences qu’il a faites, que les faux-bourdons sont absolument inutiles pour féconder la reine-abeille. Dans une lettre qu’il écrit à M. Blassière son confrère, & le traducteur de son Histoire naturelle des Abeilles, en date du 18 juillet 1771, il lui apprend que depuis le commencement d’avril, il a élevé un essaim d’abeilles, dont la mère n’a eu aucun commerce avec les faux-bourdons ; qu’il en possède déjà la seconde génération, & que sans le mauvais tems, qui avoit duré plusieurs semaines, il en auroit tiré une troisième & quatrième ; qu’il espéroit de pousser ses observations aussi loin qu’il lui seroit possible, afin de confirmer par l’expérience, que la reine-abeille est féconde sans l’aide des faux-bourdons. Cette lettre est dans une note du traducteur, à la page 104 de l’ouvrage de l’Histoire naturelle de la Reine des Abeilles. Comme son opinion sur la génération des abeilles sans le concours des mâles, n’est établie que sur les seules expériences qu’il a faites, on ne peut se dispenser d’en rendre compte, afin de connoître par quels procédés il a été conduit à assurer que les faux-bourdons sont inutiles pour la propagation de l’espèce des abeilles.

M. Schirach coupa dans différentes ruches douze portions de couvain, de quatre pouces en quarré, qui contenoient des œufs & des vers, qu’il plaça dans douze petites caisses préparées à cet effet ; il mit une poignée d’abeilles ouvrières dans chacune. Toutes ces caisses furent fermées pendant deux jours, afin de donner le tems à ce petit peuple de faire le choix du ver qu’il voudroit élever à la dignité royale. Le troisième jour il ouvrit six caisses, dans lesquelles il observa des cellules royales, qui contenoient un ver âgé de quatre jours, qui avoit été choisi parmi ceux dont la destination étoit de devenir des abeilles ouvrières. Le quatrième jour les six autres caisses furent ouvertes, M. Schirach remarqua dans toutes des cellules royales, où étoit logé un ver de quatre à cinq jours, & placé au milieu d’une bonne provision de gelée jaunâtre, semblable à celle que M. de Réaumur avoit observée dans les cellules royales. Il prit un ver dans une de ces cellules, & un autre dans une cellule ordinaire ; il les observa avec le microscope, & il ne découvrit entr’eux aucune différence. Au bout de dix-sept jours il y eut dans ces douze caisses quinze reines vivantes, & les abeilles travaillèrent une grande partie de l’été.

Dans toutes ces caisses M. Schirach ne découvrit pas un seul faux-bourdon, & cependant les reines furent fécondes. Il étoit si certain du succès de son expérience, qu’il se fit donner par un de ses amis, un seul ver vivant, renfermé dans une cellule ordinaire ; & avec ce seul ver, ses abeilles se procurèrent une reine, & détruisirent tous les autres vers & tous les œufs qui étoient dans le gâteau.

Il résulte donc des expériences de M. Schirach, 1º. que les trois genres d’individus dans l’espèce des abeilles, se réduisent, dans le principe, à deux, le masculin & le féminin, puisque toute abeille ouvrière peut devenir une reine, si elle est choisie pour cet effet ; 2º. que l’organe du sexe féminin doit nécessairement exister dans l’embryon de chaque abeille ouvrière, & que son développement ne dépend que de certaines circonstances, telles qu’une plus grande cellule, une nourriture & des soins particuliers, propres à déterminer le sexe féminin à paroître ; 3º. que les faux-bourdons, quoique les seuls mâles de l’espèce, ne sont point nécessaires à la réproduction des individus, puisque la femelle est féconde sans leur concours.

Le résultat de ces observations offre de grandes difficultés à résoudre. 1º. Comment le sexe féminin, que M. Schirach suppose préexistant dans l’embryon de chaque abeille ouvrière, a-t-il échappé aux recherches exactes de l’infatigable Swammerdam, qui n’a rien trouvé dans ses dissections anatomiques qui pût l’indiquer ? La différence entre les trois genres d’individus de l’espèce des abeilles, n’est pas si grande, pour ne pas observer dans les ouvrières les traces d’un ovaire si aisé à remarquer dans la reine. Cependant M. de Réaumur, ainsi que Swammerdam, qui a ouvert & examiné l’intérieur des abeilles ouvrières dans toutes les saisons de l’année, n’a rien découvert qui fût analogue à un sexe décidé. J’avoue que ce n’est point absolument une raison pour nier son existence, qui peut avoir échappé aux recherches de ces savans naturalistes, mais au moins c’en est une très-forte d’en douter, tant que des observations plus multipliées ne détruiront pas le résultat des leurs.

2º. La reine-abeille n’attend pas, pour loger les œufs qu’elle est pressée de pondre, la construction entière des cellules ; quelquefois le fond est à peine ébauché, qu’elle y en place un. Les abeilles ouvrières, qui connoissent mieux que nous l’espèce d’œufs que pond leur mère, peuvent bien distinguer ceux qui donneront des femelles, & les transporter dans une cellule convenable, ou rendre celle où ils sont placés plus spacieuse, quand même le ver est sorti de sa coque. M. Riem a remarqué ce déplacement des œufs de la part des ouvrières.

3º. Dans le couvain que M. Schirach a mis dans ses boëtes, il peut s’y être trouvé des œufs ou des vers d’où seront nés des faux-bourdons ; cela est même très-probable. Dans l’état d’œufs ou de ver, il n’est point possible de les distinguer de ceux des autres abeilles, au rapport même de M. Schirach, qui ayant pris deux vers, l’un dans une cellule royale, l’autre dans une cellule commune, les a observés au microscope, & n’a pas remarqué la moindre différence entr’eux. Dans cette supposition, ces faux-bourdons naissent en même-tems que la reine, & peuvent par conséquent la rendre féconde. Admettons que M. Schirach ait été assuré qu’il n’y avoit point de germe de faux-bourdons dans le couvain qu’il a mis dans ses boëtes : est-il également certain que ceux des autres ruches, qui ne sont point dévoués à la solitude, comme les femelles, ne seront point allés, attirés par l’odeur, trouver la jeune reine ? Les ouvrières se seroient opposées à laisser entrer dans leur habitation des étrangers ! Dans toute autre circonstance, cela est vrai ; mais connoissant le besoin qu’a leur mère de leurs secours, elles les auront accueillis avec joie, dans l’espérance de voir leur famille augmenter. Leur indolence, dira-t-on peut-être, ne peut point se concilier avec l’empressement qu’on leur suppose, d’aller trouver la femelle. Ils ont paru indolens, il est vrai, quand on les a observés avec la femelle ; mais pourquoi ne pas supposer qu’ils ont de la pudeur, & qu’ils sont moins indifférens & plus actifs dans le secret de l’habitation où ils ne sont pas observés ?

4º. M. Schirach ne connoît que les faux-bourdons de la grosse espèce, qu’il est facile de distinguer des abeilles ordinaires : il est une autre espèce beaucoup plus petite, qui, malgré sa ressemblance avec les abeilles ouvrières, n’a pu se dérober aux observations de M. de Réaumur & de Jean de Braw. La petitesse de leur taille peut avoir induit en erreur l’observateur de Lusace, qui les aura confondues avec les abeilles ouvrières.

M. Attorf, de la société économique de la Haute-Lusace, a fait les mêmes expériences que M. Schirach, avec cette différence qu’il épargna aux abeilles ouvrières les soins de choisir une reine, en en prenant une lui-même dans une cellule fermée, qu’il leur donna, après l’avoir sortie de sa prison. Le résultat de ses observations fut le même que celui des expériences de M. Schirach. Celles qu’il a faites pour observer l’accouplement de la reine avec les faux-bourdons, n’ont point eu le succès qu’il en attendoit, & il n’a rien vu de satisfaisant à cet égard. M. Attorf conclut de ses expériences, qu’il n’a point réitérées assez souvent pour établir quelque chose de certain sur les faits annoncés, que les faux-bourdons ne doivent point être considérés comme les mâles nécessaires à la reproduction des abeilles. Il conjecture, au contraire, que leur unique emploi est de couver, puisqu’ils ne paroissent dans les ruches, que dans le temps des essaims. M. Attorf n’a point fait attention qu’il n’y a point de faux-bourdons dans la ruche après l’hiver, lorsque la reine fait sa première ponte ; cependant les œufs éclosent sans qu’ils soient couvés.

M. Riem, de la société économique de Lauter dans le Palatinat, a répété avec soin les expériences de M. Schirach. Ce qu’elles lui ont appris, est absolument contraire à ce que l’observateur de la Haute-Lusace avoit remarqué. 1º. M. Riem a observé que la reine pond indifféremment les trois sortes d’œufs dans les cellules communes, & qu’ensuite les ouvrières les transportent dans celles qui leur conviennent. 2º. Il a observé l’accouplement de la reine avec les faux-bourdons ; il avoue que tout ce qui se passe dans cet accouplement a été décrit avec exactitude par M. de Réaumur. 3º. M. Riem avoit enfermé quatre petits gâteaux, qui n’avoient chacun qu’un seul ver, dans quatre caisses de l’invention de M. Schirach ; il donna l’essor aux abeilles le second jour ; elles ne firent aucune récolte, & il trouva le ver desséché : il conjectura qu’il étoit resté des œufs de reine dans les gâteaux mis en expérience par l’observateur de Lusace, & que les ouvrières avoient soigné ces œufs, d’où les reines étoient sorties. 4º. Il a constamment observé dans toutes ses expériences, que les abeilles ouvrières transportoient les œufs, pour les placer relativement à un certain but ; ce qui porteroit à croire qu’elles connoissent l’espèce d’œufs que la reine pond, puisqu’elles les placent dans le logement convenable au ver qui doit en éclore : il a aussi remarqué qu’elles ne détruisent point les cellules communes, pour en élever une royale, mais qu’elles transportoient un œuf de reine, pris dans une cellule commune, dans une cellule royale. 5º. Ayant renfermé de petits gâteaux avec des abeilles ouvrières, suivant la méthode de Lusace, il vit les œufs se multiplier dans les cellules, sans qu’il pût découvrir aucune reine : il en conclut que les ouvrières pondoient dans le besoin, & qu’elles donnoient ainsi naissance à des vers de l’une & l’autre sorte. Pour s’assurer plus positivement de la vérité de ce fait, il enleva tous les œufs & tous les vers d’un gâteau, qu’il renferma, à la manière de M. Schirach, avec un certain nombre d’ouvrières auxquelles il donna quelques provisions. Le premier & le second jour, elles travaillèrent avec diligence ; sur la fin du second jour, il examina attentivement l’intérieur de la ruche ; il n’y remarqua que des abeilles ouvrières, & il trouva plus de trois cents œufs dans les cellules.

M. Riem se hâta de répéter cette expérience qui montroit des faits si contraires à tout ce qu’on savoit sur la théorie des abeilles : il purgea un gâteau de tous les œufs qu’il contenoit ; il examina de nouveau les abeilles, & les replaça avec ce même gâteau dans la caisse : elles y étoient en petit nombre ; & après être sorties, il les vit rapporter de la cire attachée à leurs jambes postérieures ; il examina à diverses reprises si elles n’apportoient point d’œufs, & il ne découvrit rien qui pût lui faire soupçonner qu’elles en avoient pris dans les autres ruches. Il ouvrit la caisse en présence d’un ami intelligent, & en examinant le gâteau, ils y trouvèrent plus d’une centaine d’œufs. Il laissa les abeilles à elles-mêmes qui couvèrent deux fois quelques vers dans des cellules royales qu’elles avoient construites, & laissèrent l’amas d’œufs, sans y toucher. M. Riem prévoyant qu’on pouvoit lui objecter que ses abeilles s’étoient introduites dans d’autres ruches, pour y prendre des œufs, & les transporter dans la leur, mit dans une caisse deux gâteaux où il n’y avoit ni œufs ni vers, & les ferma avec un certain nombre d’ouvrières, en condamnant l’ouverture de la caisse avec une planche à petits trous ; il la transporta dans un poële où il la laissa pendant la nuit ; c’étoit en octobre : le lendemain au soir, il ouvrit la caisse, examina les gâteaux ; un seul lui offrit plusieurs œufs & les commencemens d’une cellule royale, au fond de laquelle il n’y avoit ni œufs ni vers.

Quoiqu’on soit persuadé de l’exactitude de M. Riem, à s’assurer qu’il n’y avoit effectivement aucun œuf dans les gâteaux qu’il ferma dans une boîte avec des abeilles ouvrières, & que ceux qu’il y trouva ensuite avoient été pondus, selon toute apparence, par elles ; ce fait est si singulier, si contraire aux connoissances qu’on a sur la théorie des abeilles, qu’on doit suspendre son jugement, jusqu’à ce que de nouvelles observations aient confirmé ou détruit le résultat de ces premières expériences. Il est bien étonnant qu’on annonce pour de vraies femelles, des abeilles qu’on avoit été fondé à ne considérer que comme des neutres, puisque les dissections anatomiques que Swammerdam en a faites, ne lui ont jamais rien montré qui fût analogue au sexe & à l’ovaire qu’il avoit si bien trouvés dans les femelles. M. de Réaumur, un des plus grands observateurs dans cette partie de l’histoire naturelle, qui s’est appliqué, pendant bien des années, à examiner & à suivre les abeilles dans les plus petits détails de leur manière de se reproduire, n’y a rien remarqué de semblable aux faits qu’annonce M. Riem : il a toujours observé, au contraire, que des abeilles qui étoient privées de leur reine, ne se livroient plus à aucune sorte de travail, & qu’elles périssoient dans leur domicile, quand elles ne l’abandonnoient pas. Pourquoi prendre ce parti, si elles étoient en état de suppléer au défaut de leur mère, en se donnant des sujets ? M. Schirach, qui supposoit le sexe féminin préexistant dans l’embryon de chaque abeille ouvrière, ne désespéroit pas de découvrir leur ovaire qui avoit échappé aux recherches de Swammerdam : il ne paroît pas cependant qu’il ait été plus-heureux à le trouver, que ce grand physicien. Pour constater des faits de cette nature, une ou deux observations ne suffisent pas ; ce n’est qu’après bien des expériences répétées par plusieurs naturalistes, qui emploient des procédés différens pour arriver au même but, qu’on peut établir quelque chose de certain. M. Riem a fait lui-même les expériences qu’avoit faites M. Schirach, & le résultat en a été absolument différent : un autre observateur peut ne rien découvrir de semblable à ce qu’il a vu, quoiqu’il suive les mêmes procédés.

M. de Braw, dans ses observations sur les abeilles, a cherché à connoître de quel genre d’utilité pouvoient être les faux-bourdons de la petite espèce, que M. de Réaumur avoit très-bien distingués, sans les considérer cependant comme les mâles nécessaires à la reproduction de l’espèce. Cet observateur anglois a remarqué que les faux-bourdons d’une espèce beaucoup plus petite que les autres, & faite pour tromper les naturalistes, à cause de leur ressemblance avec les abeilles ouvrières, introduisoient leur derrière dans les cellules où la reine venoit de pondre, & qu’ils y répandoient une petite quantité de liqueur blanchâtre, moins liquide que le miel, & qui n’en avoit pas la douceur. Tous les œufs arrosés de cette liqueur étoient féconds ; & ceux qui ne l’avoient pas été, demeuroient stériles. Si les faux-bourdons fécondent les œufs en les arrosant de leur sperme, à la manière des poissons, on ne doit plus être étonné de leur nombre prodigieux : ceux de la grosse espèce seroient donc destinés à féconder les œufs qui sont dans des cellules proportionnées à la grosseur du volume de leur corps ; & ceux de la petite espèce, les œufs qui sont dans des cellules ordinaires, dans lesquelles la petitesse de leur corps leur permet d’entrer. À quoi bon alors l’accouplement que M. de Réaumur a observé ? Ne seroit-il qu’une preuve de l’incontinence de la reine, & non point un besoin naturel qu’elle est obligée de satisfaire pour être féconde ? Si les faits qu’a observés M. de Braw, sont exactement vrais, on ne doit plus s’étonner de l’indolence des faux-bourdons, de leur froideur à recevoir les caresses de la reine, puisqu’ils sortent des voies ordinaires de la nature, lorsqu’ils se rendent à ses desirs. La situation singulière de leur organe de la génération, lorsqu’il est en dehors, ne seroit plus un sujet de surprise ; ce seroit une position nécessaire, pour que le pénis pût porter la liqueur séminale sur l’œuf attaché au fond de l’alvéole ; ce qu’il ne pourroit faire, si, au lieu d’être recourbé sur le dos de l’animal, il étoit en dessous, comme est ordinairement cette partie dans les autres genres d’insectes.

M. Bonnet a eu divers sentimens sur la théorie des abeilles : les observations de son illustre ami M. de Réaumur, celles qu’il avoit faites lui-même, l’avoient décidé à admettre trois genres dans l’espèce des abeilles. Il étoit persuadé que les mâles s’unissoient à la femelle par une vraie copulation ; ce que M. de Réaumur n’avoit osé assurer : c’étoit son opinion, lorsqu’il écrivoit ses Considérations sur les corps organisés. Les découvertes de la société de la Haute-Lusace, celles de Lauter dans le Palatinat, les observations de M. de Braw, lui ont fait changer d’opinion. Dans un Mémoire, inséré dans le Journal de Physique, au mois de Mai 1775, il assure que « l’expérience par laquelle M. Attorf a prétendu démontrer que la reine-abeille est féconde sans accouplement, paroîtra sans doute décisive à tous les naturalistes qui ne sont pas pyrrhoniens à l’excès. » Il ne doute point de la vérité de la découverte de M. Schirach, par laquelle il est démontré que tout ver d’abeille commune peut devenir une reine, laquelle n’a pas besoin du concours des faux-bourdons pour être féconde : d’où il conclut qu’il n’y a, dans l’espèce des abeilles, que deux genres, les mâles & les femelles ; & que les prétendus neutres appartiennent, dans leur origine, au sexe féminin, puisque des vers qui auroient donné des neutres, donnent des reines, quand ils sont placés dans une cellule spacieuse, & alimentés d’une manière particulière qui décide leur sexe à paroître. Dans un autre Mémoire, également inséré dans le Journal de Physique, au mois d’Avril 1775, il essaye de démontrer que cette nouvelle découverte sur la théorie des abeilles, se concilie avec ses principes sur la génération.


Section III.

Quel jugement peut-on porter sur les différentes opinions qu’on vient d’exposer ?


Selon l’exposé qu’on vient de voir des différentes opinions sur la théorie des abeilles, la reine est la seule femelle de l’espèce, & les faux-bourdons en sont les mâles, quoiqu’il ne soit pas parfaitement démontré que leur accouplement est nécessaire pour la reproduction des individus abeilles. Les expériences par lesquelles on prétend prouver que l’accouplement & l’effusion du sperme des mâles sur les œufs, sont inutiles pour rendre féconds les germes de l’espèce, ne suffisent pas pour établir quelque chose de certain à cet égard, puisque les mêmes expériences ont donné des résultats différens à divers observateurs : d’ailleurs il est très-probable que la plupart ont été induits en erreur dans leurs observations par les faux-bourdons de la petite espèce qu’ils n’ont point distingués des abeilles ouvrières, & qui peuvent être communs parmi elles.

Le sexe des abeilles ouvrières est encore un fait dont il est permis de douter : M. Schirach n’a point apperçu dans leur intérieur, l’ovaire qu’il s’étoit flatté de découvrir : M. Riem est le seul qui ait trouvé des œufs dans les boîtes où il n’y avoit que des ouvrières : sans attaquer la vérité de ses découvertes, on peut desirer & attendre que les observations sur ce sujet soient répétées par d’autres naturalistes aussi intelligens, avant de se décider à ne plus regarder les abeilles ouvrières comme des neutres. Ce n’est que par de nouvelles expériences qu’on peut répandre plus de lumières sur cette partie de l’histoire naturelle.


CHAPITRE VI

De la ponte de la Reine.


Section première.

Dans quel tems commence la ponte de la Reine, & quand finit-elle.


La reine n’a point de tems marqué pour pondre ; elle fait des œufs dans toutes les saisons de l’année, excepté lorsque le froid est très-rigoureux ; alors toute sorte d’occupation & de travail cesse dans l’habitation : c’est par le moyen de cette ponte, presque continuelle, que l’état répare les pertes journalières qu’il fait d’une partie de ses sujets. Au printems la reine recommence sa ponte, qui avoit été interrompue pendant l’hiver ; elle n’est jamais si considérable que dans cette saison, comme on en peut juger par la quantité des essaims qui partent alors d’une ruche.


Section II.

De l’ordre que suit la Reine dans sa ponte, & comment elle la fait.


Swammerdam assure que la reine commence sa ponte par les œufs des abeilles ouvrières ; qu’elle pond ensuite quatre ou cinq œufs qui doivent donner des femelles, & qu’elle finit par quelques centaines d’œufs de faux-bourdons. M. de Réaumur prétend qu’elle connoît l’espèce d’œufs qu’elle est pressée de déposer, & la marche qu’elle observe dans sa ponte est capable de le faire soupçonner ; souvent elle passe devant une cellule de mâles qui est vuide sans y rien déposer, tandis qu’elle s’arrête à une cellule d’ouvrières, y entre & dépose son œuf. Mais s’il est vrai, comme l’a observé M. Riem, que les abeilles déplacent les œufs, & qu’elles paroissent avoir un certain but en vue dans ce déplacement, cette opération de leur part annonceroit que la reine pond indifféremment trois sortes d’œufs sans les connoître, & que les abeilles ouvrières qui savent les distinguer quand ils sont pondus, les placent dans les cellules convenables.

La plupart des auteurs parlent de la ponte de la reine comme d’un tems consacré à la joie pour toute la république. Si on s’y livre au plaisir, le travail n’en est point interrompu ; c’est au contraire le tems où les ouvrières sont plus chargées d’occupations, & celui où elles prennent moins de repos : quand il faut préparer des logemens pour trente ou trente-cinq mille sujets, dont la reine va peupler ses états, qu’il faut pourvoir à leur subsistance en voyageant très-loin pour trouver les provisions nécessaires, on n’est guère libre de prendre du repos : aussi il arrive souvent que la reine, pressée de pondre, n’attend pas la construction parfaite des logemens ; à peine sont-ils ébauchés qu’elle y place ses œufs. Le cortège qui la suit a pu donner lieu de croire que toute la république se réjouissoit dans l’espérance de voir bientôt de nouvelles compagnes : lorsqu’elle paroît sur les gâteaux, elle est suivie effectivement d’un nombre assez considérable de ses sujettes, qui ne la quittent point : aux caresses qu’elles lui font, aux soins qu’elles lui rendent, on diroit qu’elles sont toutes empressées à lui faire la cour & à lui rendre des hommages ; les unes ne sont occupées qu’à la brosser, ou à lui offrir du miel en étendant leur trompe devant elle ; d’autres lui lèchent les derniers anneaux de son corps, lorsqu’elle est sortie d’une cellule où elle a déposé un œuf. Elle marche toujours au milieu de cette cour, quelquefois composée seulement de sept à huit abeilles qui l’environnent, ayant leur tête tournée de son côté.

Avant de déposer son œuf, la reine entre, la tête la première, dans la cellule pour examiner, sans doute, si elle est en état de recevoir le dépôt qu’elle veut y placer ; elle sort ensuite ; si elle lui convient, elle y rentre par la partie postérieure de son corps, s’y enfonce jusqu’à ce que son derrière touche au fond, & dépose son œuf à l’angle de la base de l’alvéole, ou à l’un de ceux que forment les deux côtés des deux rombes, selon que la base de l’alvéole est construite, ou suivant qu’elle a plus ou moins enfoncé son derrière. Cet œuf qui sort de la vulve de la femelle, enduit d’une matière visqueuse, reste attaché par un de ses bouts au fond de l’alvéole. (Fig. 5, Planc. 1.) Un instant suffit pour que la reine ponde & place un œuf dans une cellule, d’où elle sort tout de suite pour rentrer dans une autre, où elle fait la même opération, & toujours dans le même ordre. Quand elle est pressée, & que les logemens ne sont pas prêts, elle place plusieurs œufs dans la même alvéole, & laisse aux ouvrières le soin de les transporter lorsqu’elles auront achevé la construction de leurs édifices. M. de Réaumur a trouvé dans la même cellule jusqu’à quatre œuf ; cela arrive surtout quand un essaim est nouvellement logé dans une ruche où il faut qu’il construise promptement ses édifices.


Section III.

De la manière dont les œufs sont placés dans les alvéoles, de leur figure & du tems qu’il leur faut pour éclore.


Les œufs que la reine pond dans les cellules sont appuyés au fond, où un de leurs bouts est collé & attaché par cette humeur visqueuse dont ils sont enduits en sortant de la vulve. Leur longueur est cinq ou six fois plus grande que leur diamètre, & un de leurs bouts qui sont arrondis, est plus gros que l’autre : (Fig. 5, Planc. 1.) c’est par le plus petit qu’ils sont attachés au fond de la cellule. Leur figure est un peu courbe, leur couleur d’un blanc bleuâtre : leur enveloppe est une pellicule très-mince ou une membrane flexible, de sorte que l’œuf, qui l’est aussi, peut être presque plié en deux, & reprendre ensuite sa première figure : à la vue simple, on diroit qu’il est très-uni ; mais aidée du microscope, il paroît ridé d’une manière régulière, & si transparent, qu’il semble être rempli d’une matière aqueuse très-limpide.

Quelques auteurs ont pensé que ces œufs avoient besoin d’être couvés pour éclore ; Pline, qui étoit de ce sentiment, prétendoit que les abeilles les couvoient comme les oiseaux couvent les leurs. Quelques auteurs modernes ont accordé aux faux-bourdons l’emploi de faire éclore ces œufs par la chaleur qu’ils excitent dans la ruche avec le battement de leurs ailes ; & d’autres ont voulu qu’ils couvassent réellement. Swammerdam & M. de Réaumur ont regardé cette opinion comme une puérilité ridicule ; la forme du corps des abeilles ne les rend point du tout propres à cet office. M. de Réaumur a démontré par le moyen du thermomètre, que la chaleur d’une ruche est communément plus grande que celle qu’une poule communique aux œufs qu’elle couve, & qu’elle étoit par conséquent suffisante pour faire éclore ceux des abeilles sans d’autres secours. Dans la belle saison, & lorsqu’il fait très-chaud, le troisième jour après qu’ils sont pondus ils éclosent : cela souffre par conséquent des variations qui sont relatives au degré de chaleur, qui est dans la ruche.


Section IV.

De la forme du ver, de sa situation dans l’alvéole, de sa nourriture, du tems qu’il demeure dans cet état, & comment il en sort.


Un ver d’abeille ne peut être qu’extrêmement petit au sortir de son enveloppe : jusqu’à sa première métamorphose, n’ayant point de pieds, il reste couché & roulé sur lui-même en forme d’anneaux au fond de sa cellule ; (Fig. 4, Planc. 1.) le plan de cet anneau est vertical ; celui au contraire d’un ver de reine est horizontal : ces différentes positions sont relatives à celles des cellules, qui ne sont point les mêmes. L’aliment dont il se nourrit est une espèce de boullie assez épaisse, d’une couleur blanchâtre, dont la qualité est variée selon l’âge du ver : au commencement elle est blanche & insipide ; elle a un goût de miel lorsque le ver est plus avancé : au terme de sa métamorphose c’est une gelée assez transparente & fort sucrée. Tout le fond de la cellule est couvert de cette boullie, sur laquelle le ver est couché, de sorte qu’il peut se nourrir sans faire d’autre mouvement, dont il ne seroit pas capable, que celui d’ouvrir la bouche : les abeilles ouvrières qui les soignent avec l’affection la plus tendre, sont sans cesse occupées à les en pourvoir : plusieurs fois dans la journée elles entrent dans les cellules pour examiner si les vers ont la nourriture nécessaire, & pour leur en fournir s’ils en manquent. On ne voit pas, il est vrai, ce que fait une abeille qui reste quelques momens dans la cellule d’un ver, où elle s’est introduite la tête la première ; mais les autres qui viennent ensuite, & qui passent sans y entrer, pour s’arrêter à d’autres qu’elles visitent, font juger que la première est allée dans cette cellule pour dégorger la boullie qu’on y apperçoit. Le ver qui vient de naître en est aussi pourvu que celui dont l’accroissement est déjà avancé ; on auroit donc tort de croire qu’elle est le résultat de sa déjection ou de ses excrémens, d’autant mieux que quand il est sur le point de sa métamorphose, la cellule en est absolument vuide.

Les abeilles ouvrières ont les mêmes soins pour les vers des faux-bourdons que pour ceux de leur espèce. À l’égard de ceux qui doivent se transformer en reines, elles sont aussi prodigues dans les alimens qu’elles leur donnent, que dans la construction des édifices où elles les logent : ils sont toujours entourés d’une abondance considérable de boullie très-sucrée ; elle diffère beaucoup par cette qualité de celle des vers communs. Lors même qu’un ver de reine est sur le point de sa métamorphose, on en trouve beaucoup dans le fond de sa cellule, ce qu’on ne remarque jamais dans celle des vers ordinaires ; & lorsqu’il est sorti de sa cellule sous la forme d’abeille, on en trouve au fond qui est coagulée.

Quelques naturalistes, trompés par la couleur & la viscosité de cette matière dont les vers sont nourris, ont cru reconnoître qu’elle n’étoit qu’une sève épaissie qui coule des saules & des autres arbres : mais lorsque la sève ne coule plus, comment les abeilles nourriroient-elles leur famille, qui s’accroît dans toutes les saisons de l’année, à moins qu’il ne fasse froid ? M. de Réaumur, qui a décidé, d’après ses épreuves, du goût de cette nourriture, a eu raison de penser qu’elle n’étoit que du miel, peut-être préparé avec la cire brute, selon l’âge des vers.

Quand la saison est favorable & qu’il fait très-chaud, dans six jours le ver a pris tout son accroissement, & il est au terme de sa première métamorphose : les abeilles, qui connoissent l’instant de ce changement, cessent de lui donner une nourriture qui lui seroit inutile, puisque dans son état de nymphe il ne mange point : les derniers soins qu’elles prennent de lui, sont de le fermer dans sa cellule, en appliquant un couvercle de cire à l’ouverture, afin qu’il ne soit point incommodé des abeilles qui marchent sans cesse sur les gâteaux. Cette espèce de prison dans laquelle il se trouve renfermé, devient pour lui un laboratoire, où il commence à exercer les talens dont la nature l’a doué. Après avoir fini de manger sa provision, il se déroule, s’alonge dans sa cellule, qui est propre & nette, & file une soie extrêmement fine, dont il tapisse tout l’intérieur de sa prison.

M. Maraldi n’a point soupçonné les vers d’abeilles d’avoir une pareille industrie ; Swammerdam, qui a eu la patience de détacher ces sortes de tapisseries, a cru que le ver filoit avant d’être enfermé : quelque adresse qu’on suppose aux abeilles, il ne seroit point possible qu’elles appliquassent leur couvercle aussi exactement qu’elles le font sans endommager la soie qu’auroit filé le ver. En séparant toutes ces tapisseries, qu’aucun ver ne se dispense d’appliquer dans l’intérieur de son logement, on pourroit savoir par leur nombre combien d’abeilles ont pris naissance dans la même cellule. Lorsque le ver a fini son ouvrage, il reste encore alongé & étendu un jour ou deux ; au bout de ce terme, sa peau se fend sur le dos, & la nymphe sort par cette ouverture.


Section V.

De la Nymphe, du tems qu’elle passe dans sa captivité, & comment elle sort de sa prison.


La nymphe paroît très-blanche dès qu’elle a quitté sa dépouille de ver ; on distingue aisément sous son enveloppe, qui est très-mince, toutes les parties extérieures de l’abeille, qui sont ramenées en avant : dans douze jours, environ, toutes les parties de son corps acquièrent la consistance qui leur est nécessaire ; au bout de ce terme, elle déchire l’enveloppe qui tenoit ses ailes & ses membres emmaillottés. Le premier usage qu’elle fait de ses dents, c’est de briser le couvercle de cire qui la tenoit en prison dans sa cellule ; elle le perce vers le milieu, & le ronge peu-à-peu jusqu’à ce que l’ouverture soit assez grande pour qu’elle puisse passer : lorsqu’elle est forte, dans trois heures elle a rompu les portes de sa prison ; il y en a qui sont trop foibles pour les briser, & qui périssent par cette raison dans leurs cellules. Les abeilles, après avoir eu tant de soin de leur enfance, les abandonnent dans ces momens où leurs secours leurs seroient utiles pour abattre les murs qu’elles-mêmes ont élevés.

À peine une nymphe a-t-elle fait une ouverture assez considérable pour sortir de sa cellule qu’elle y passe la tête & ensuite ses premières jambes, qui lui servent de crochets pour aider à sortir le reste de son corps : lorsqu’elle est entiérement dehors, elle se repose sur les gâteaux, assez près de sa cellule ; ses compagnes, ou, pour mieux dire, ses nourrices, s’approchent d’elle pour lui rendre les services les plus officieux : elles s’empressent à la lécher, à essuyer ses ailes encore humides, à lui offrir du miel en étendant leur trompe devant elle ; d’autres vont tout de suite visiter sa cellule, & la nettoyer afin qu’elle puisse servir à une nouvelle éducation : elles enlèvent la dépouille du ver, de la nymphe, & la mettent en état de recevoir un nouvel hôte.

Les mâles & les femelles subissent les mêmes métamorphoses que les ouvrières, avec cette différence, que la femelle sort assez ordinairement de sa cellule en volant, parce qu’étant beaucoup plus spacieuse que les autres, elle a pu, quoique captive, y déployer ses ailes ; ce que ne peuvent faire les ouvrières ni les mâles qui sont trop à l’étroit dans la leur. Quand une fois le couvain a commencé à éclore, les abeilles ne tardent pas à sortir de leur prison : tous les jours on en voit paroître des centaines de jeunes qui augmentent considérablement la population d’une ruche, qui est obligée ensuite d’envoyer des colonies, l’habitation se trouvant trop petite pour un si grand nombre d’abeilles.


Section VI.

À quelles marques distingue-t-on les jeunes Abeilles des vieilles, & quand est-ce qu’elles commencent à travailler.


C’est à la couleur des abeilles qu’on peut connoître leur âge : les anneaux de celle qui vient de quitter la dépouille de nymphe sont bruns, & les poils qui les recouvrent, ainsi que ceux des autres endroits de son corps, sont blancs, ce qui la fait paroître d’une couleur grise. À mesure qu’elles vieillissent, leurs anneaux ne sont point si bruns, & leurs poils deviennent roux, ce qui les fait paroître alors d’une couleur rousse.

Les divers talens qu’on admire dans les abeilles, ne sont point le fruit de leur éducation ; elle n’a d’autre but que le prompt accroissement de l’individu ; ils naissent avec elle ; l’usage qu’elles en font, les développe & les fait paroître. Dès qu’une abeille a brisé les fers de sa captivité, elle a toutes les connoissances nécessaires pour travailler au bien commun de la société, soit en donnant à la famille qu’on élève continuellement, les mêmes soins qu’on a eus pour elle pendant son enfance, soit en se livrant aux différentes occupations qui sont utiles dans la république : au bout de sa carrière elle ne sera pas plus instruite qu’elle l’étoit au commencement. À peine est-elle sortie de sa cellule, qu’elle est donc en état de travailler & d’imiter ses compagnes dans les ouvrages de leur industrie ; elle va comme elles moissonner les richesses des fleurs, sans qu’il soit nécessaire qu’on lui apprenne dans quels endroits & sur quelle espèce de plantes elle doit diriger son vol pour recueillir la cire & le miel : elle n’a pas besoin qu’un guide la ramène dans l’habitation où elle est née ; elle va seule faire sa récolte, & revient sans se tromper dans l’endroit où sont les magasins où elle doit la déposer. Souvent on en a remarqué qui, dès le premier jour qu’elles étoient sorties de leurs cellules, alloient à la provision du miel & de la cire.

Cette ardeur si précoce pour le travail est une preuve de leur amour pour le bien de leur société, & non pas, comme on pourroit le croire, la nécessité de pourvoir à leur propre subsistance, puisque les provisions sont alors très-abondantes dans l’habitation, & qu’elles sont elles-mêmes très-remplies de miel.


Section VII.

Durée de la vie des Abeilles.


Virgile & Pline assurent que les abeilles vivent sept ans, d’autres ont étendu le terme de leur vie jusqu’à dix ans. Si elles arrivent au bout de leur carrière, ainsi que les autres insectes, lorsqu’elles ont rempli les fonctions auxquelles les avoit destinées la nature, la durée de leur vie ne peut être que d’un an environ, parce que ce terme leur suffit pour élever leur postérité. Quoiqu’on ne puisse rien établir de certain à ce sujet, & que ce ne soit là qu’une conjecture qui n’est point sans quelque vraisemblance, il paroît cependant par les expériences de M. de Réaumur, qu’une année est à-peu-près la durée de leur vie. De cinq cents abeilles qu’il avoit eu la patience de marquer en rouge, avec un vernis dessicatif, dans le mois d’avril, & qu’il avoit reconnues les mois suivans lorsqu’elles alloient sur les fleurs, il n’en trouva pas une en vie dans le mois de novembre : la reine vit plus longtems, parce qu’elle est capable de mieux résister aux premiers froids qui font mourir les ouvrières. Il est probable que les faux-bourdons vivroient plus longtems, si les abeilles ne les massacroient pas, ou ne les forçoient point à mourir de misère, en les obligeant de quitter leur habitation.


CHAPITRE VII.

Du Gouvernement des Abeilles.


Section première.

Quelle est la forme du Gouvernement d’une République d’Abeilles.


Une république d’abeilles n’a jamais qu’une reine pour chef, qui ne se livre à aucune espèce de travail, non-plus que les faux-bourdons qui sont ses maris, & qui tiennent les premiers rangs dans l’état. Les ouvrières qui composent la plus grande partie de la population, paroissent exécuter les ordres de leur chef dans tous les travaux & les ouvrages de leur industrie, tandis qu’elles suivent l’instinct naturel qui les guide & les porte à travailler pour la conservation de leur république. Tout ce que nous ont appris du gouvernement des abeilles les observateurs qui ont traité de leur histoire naturelle, est si merveilleux, si admirable, & si fort au-dessus des connoissances qu’on a en général sur les insectes, même sur ceux qui vivent en société, qu’on n’est point tenté de partager leur enthousiasme : on croit au contraire que cette vive admiration pour des insectes qu’on se plaît à observer, est plus l’effet d’une imagination prévenue en leur faveur, que celui des faits qu’on a remarqués.

Le savant auteur de l’Histoire naturelle, qui n’a point observé les abeilles, comme les Swammerdam, les Maraldi, les Réaumur, les Bonnet, &c. a eu sans doute raison, dans son Discours sur la nature des Animaux, de chercher à se faire des idées philosophiques sur la forme du gouvernement des abeilles, l’ordre qui règne dans leur société, l’industrie qu’on admire dans leurs ouvrages, & de ne point considérer un panier d’abeilles, comme une république qui pouvoit être, par la sagesse de son gouvernement, l’émule d’Athènes, de Sparte, &c. Cependant il est très-probable que, s’il les eût observées, comme ces savans naturalistes, dont il blâme les raisonnemens, s’il n’avoit pas pris part à leur admiration pour les abeilles, du moins il n’eût pas considéré leur industrie, l’ordre qui règne dans leurs occupations, la destination des fruits de leurs travaux, la régularité & la beauté de leurs édifices, comme une suite nécessaire de leur stupidité. Il est vrai que bien des auteurs, livrés à l’enthousiasme pour les abeilles, en ont débité tant de merveilles, qu’ils ont rendu leur histoire ridicule & incroyable ; la plupart ont supposé à ces insectes une combinaison d’idées suivies, dont la raison la plus réfléchie n’est pas toujours capable ; ils ont parlé de leur gouvernement & de leurs loix, comme des modèles de la plus haute sagesse, & de la morale la plus saine. Le chef de cette république leur a paru surtout recommandable par sa justice, sa modération & sa douceur ; les autres individus, par leur respect, leur attachement pour lui, leur soumission à ses ordres ; mais on sait le degré de confiance que méritent de tels écrivains, qu’on veut bien ne qualifier que de fabulistes ridicules.


Section II.

De l’ordre qui règne dans une République d’Abeilles.


Dans une république d’abeilles, tous les individus ne sont occupés absolument qu’à travailler selon les talens particuliers qu’ils ont reçus de la nature ; chacun s’acquitte exactement de son emploi, & ne fait que cela, parce que la nature ne l’a pas pourvu des organes propres à faire autre chose. La femelle, qui est le chef, n’est occupée qu’à pondre ses œufs dans les alvéoles, les mâles à les féconder, & les ouvrières à ramasser le miel, la cire, à construire les cellules, à prendre soin du couvain, & à maintenir la propreté dans l’habitation. Ces trois sortes d’individus remplissent avec exactitude ces diverses fonctions, auxquelles la nature les a destinés, en donnant à chaque espèce exclusivement, les organes propres pour s’en acquitter. Quoiqu’ils soient tous occupés à la fois, il n’y a jamais ni confusion, ni désordre, parce qu’ils ne se déplacent point les uns les autres ; mais ils attendent qu’un ouvrage soit laissé, quand on n’a plus de matériaux pour le continuer, afin de le reprendre. Il résulte donc de ces différentes occupations, une harmonie qu’il est très-permis d’admirer, quoiqu’on ne la considère que comme un résultat nécessaire de la diverse manière dont les individus sont organisés.


Section III.

De la police & de l’industrie des Abeilles.


Ce seroit mériter la qualité d’enthousiaste ridicule, de croire tout ce que Pline raconte sur la police qui s’observe dans une république d’abeilles. Il dit très-sérieusement qu’une d’entr’elles est chargée de donner le signal du travail, en se promenant sur les gâteaux, pour éveiller ses compagnes par son bourdonnement, & qu’elles partent ensuite pour aller faire leur récolte. Il assure qu’on envoie toujours les jeunes à la campagne, & que les vieilles restent dans l’habitation pour vaquer aux ouvrages intérieurs : quelques-unes de celles qui restent sont chargées de veiller & de faire travailler les autres ; elles remarquent celles qui se livrent à l’oisiveté, pour les reprendre sévèrement, & les punir de mort quand elles sont incorrigibles. On peut se dispenser d’ajouter foi à ce récit, ainsi qu’à bien d’autres qu’on supprime, & qui ne sont pas plus vrais, pour être de Pline.

Les abeilles sont à peine sorties de l’engourdissement que leur occasionnoit la rigueur du froid, que leur premier soin, est de visiter tout l’intérieur de leur domicile, & de parcourir tous les gâteaux, en examinant dans les cellules l’état du couvain. Si les œufs sont desséchés, & qu’elles prévoient qu’ils ne pourront point éclore, elles les arrachent du fond des cellules pour les porter dehors : les vers, les nymphes qui n’ont pu résister à la rigueur du froid ; leurs compagnes, qui sont mortes de vieillesse ou de maladie, sont enlevés & portés loin de l’habitation. Quelquefois le fardeau qu’elles veulent sortir de leur domicile est trop pesant pour une seule, principalement quand ce sont des papillons ou autres insectes morts dans leur habitation, & dont il faut la débarrasser ; alors plusieurs se rassemblent pour venir à bout de les transporter loin de leur domicile, où tous ces cadavres répandroient une mauvaise odeur.

Elles brisent avec leurs dents les gâteaux qui sont tombés ou moisis, afin de pouvoir plus aisément les sortir par petits morceaux. Enfin elles enlèvent tout ce qui peut nuire dans leur habitation, y causer de l’embarras & de l’infection. Dès qu’elle est bien nettoyée, & qu’elle a acquis, par leurs soins, une propreté convenable, la plus grande partie prend son essor & va dans les campagnes, ramasser les différentes provisions qui leur sont nécessaires. Celles qui restent dans l’intérieur ne sont point oisives ; les unes sont chargées de veiller à la sûreté publique, & de monter, pour cet effet, une garde exacte aux portes, afin d’écarter les téméraires qui voudroient tenter quelqu’attaque de surprise ; d’autres se promènent devant les portes, en attendant l’arrivée de leurs compagnes, pour les aider à se débarrasser de leurs fardeaux : celles qui sont sur les gâteaux attendent qu’on leur apporte les matériaux nécessaires pour la construction de leurs édifices, afin de les préparer pour les employer selon le besoin : quelques-unes sont occupées à faire cortège à la reine, & à lui rendre les services nécessaires pendant qu’elle fait sa ponte, tandis que d’autres visitent les cellules où elle a déjà déposé ses œufs, pour examiner s’il n’y en a pas plusieurs dans la même. Il ne faut point croire, comme Pline, que celles qui sont occupées dans l’intérieur, n’aillent point faire de récolte dans la campagne ; elles partent quand elles veulent, & celles qui arrivent demeurent si elles sont fatiguées de leurs courses. La reine, quoique le chef de la république, ne donne point ses ordres, & ne dirige pas les travaux de ses sujettes : elle s’en rapporte à leur instinct, qui leur fait choisir une occupation préférablement à une autre. Cependant il ne naît jamais de trouble ni de confusion dans leurs travaux, parce que tant qu’une abeille est occupée à une sorte d’ouvrage, elle n’est point interrompue par une autre, qui, ayant des matériaux à employer, les prépare, & attend le moment d’en faire usage. Elles ne travaillent point comme des esclaves conduits par la crainte ; c’est l’amour de leur propre conservation qui les dirige dans leurs travaux.

La solidité de leurs édifices, construits avec une extrême délicatesse, le plan suivi en bâtissant les trois sortes d’alvéoles, leur distribution & la symétrie qu’on y remarque, n’annoncent pas un concours d’automates, qui travaillent tous à la même chose, sans avoir aucun but dans leur travail : tout cela, au contraire, est la plus grande preuve de leur industrie & de leurs talens. (Voyez l’article Alvéole)


Section IV.

Prévoyance des Abeilles.


Plusieurs auteurs ont été persuadés que les abeilles prévoient le mauvais tems, & qu’en conséquence la veille d’un jour de pluie, elles étoient plus actives au travail, parce qu’elles savoient que le lendemain ne seroit point propre à leur récolte. Avec cette connoissance, comment seroient-elles si souvent surprises dans leurs courses par la pluie & les orages qui les exposent à périr ? Lorsqu’elles se trouvent éloignées de leur habitation, & qu’il survient quelqu’orage ou de la pluie, elles cherchent alors un abri sous les branches ou les feuilles des arbres, pour attendre patiemment que le mauvais tems soit passé, & qu’il leur permette de reprendre sans danger le chemin de leur domicile.

Aristote, Virgile, Pline assurent qu’elles ont la précaution, quand il fait beaucoup de vent, de se lester d’un petit caillou qu’elles tiennent entre leurs pattes, afin d’être en état de lui résister : ils les ont confondues avec les abeilles maçonnes, qui portent un peu de terre pétrie avec du sable, pour bâtir leur domicile dans des trous de mur. M. de Géer, qui les a souvent observées, a trouvé plusieurs logemens de cette espèce d’abeilles, uniquement composés d’une terre argilleuse mêlée de sable. Les abeilles domestiques n’ont pas d’autre précaution pour vaincre la force du vent, que celle de prendre dans leur vol une direction opposée un peu à la sienne, & de suivre des voies obliques pour arriver à leur destination : malgré cette précaution, elles sont souvent emportées, à moins qu’elles ne rencontrent un arbre pour s’y arrêter & se mettre à couvert de l’orage. C’est encore une erreur, de croire qu’elles connoissent les personnes qui se livrent au libertinage, & qu’elles les attaquent si elles approchent de leur domicile : parce qu’elles ne connoissent pas les plaisirs de l’amour, on a pensé qu’elles ne souffroient point les personnes qui s’y livroient avec excès.

Toute leur prévoyance consiste à ramasser les provisions dont elles ont besoin, & qu’elles ne trouvent pas toujours dans la campagne. Il est des tems où elles mourroient de faim, si elles n’avoient pas eu soin de profiter de la saison favorable pour remplir les magasins. Pendant une partie de l’année, la campagne est dépouillée, & leur offre à peine de quoi se nourrir ; dans d’autres tems elles n’y trouvent aucune sorte de provisions : alors comment vivre, élever une famille nombreuse & lui fournir cette abondance d’alimens qui lui est indispensable, si les magasins étoient vuides ? Leur prévoyance à cet égard, qui se trouve justifiée par l’événement, n’est donc point une preuve de leur stupidité, comme le prétend le célèbre auteur de l’histoire naturelle ; mais au contraire, de leur prudence, puisque leur conservation dépend de cet amas de provisions. Il n’est pas possible d’avouer que leur conduite n’est qu’une suite de leur stupidité, lorsque l’on remarque leur exactitude à fermer toutes les ouvertures de leur domicile, à ne laisser que celles qui doivent leur servir de portes. Cette précaution de la part des abeilles, annonce qu’elles ont des ennemis à craindre, qu’il faut par conséquent boucher les ouvertures par lesquelles ils pourroient entrer sans être apperçus, afin qu’on ne soit pas obligé de trop multiplier les gardes préposées pour la sûreté publique ; ce qui retarderoit encore les ouvrages, si on étoit forcé de diminuer le nombre des ouvrières, pour les employer à veiller l’ennemi. La pluie est très-nuisible à leurs ouvrages, & les endommage considérablement : en bouchant tous les trous, par lesquels elle pourroit pénétrer dans leur habitation, les abeilles ne sont point exposées à ses ravages.


Section V.

Du travail des Abeilles dans l’intérieur & l’extérieur.


Les travaux des abeilles dans l’intérieur, sont la construction des alvéoles, les réparations qu’elles font à leur domicile pour y être fermées exactement ; dans l’extérieur, ils consistent à ramasser la cire, le miel, la propolis. (Voyez ces articles, où il est expliqué comment l’abeille s’acquitte de ces différens ouvrages.)


Section VI.

Des soins que les Abeilles prennent du couvain.


Dès que la reine a placé dans les cellules le germe de sa famille, elle l’abandonne, ne le visite point, & ne lui porte jamais aucune sorte de nourriture, pas même à celui de sa race royale. Les abeilles ouvrières sont les seules chargées de l’éducation, & qui pourvoient à la subsistance de la nombreuse famille : elles sont donc les nourrices de cette immense postérité, & elles s’acquittent de cet emploi avec la même tendresse que si elles en étoient les mères. La nourriture de cette famille, qui est une espèce de bouillie que les ouvrières dégorgent dans les cellules où les vers sont élevés, y est toujours en grande abondance, & continuellement les ouvrières s’occupent à les en fournir ; en se promenant sur les gâteaux, elles présentent de tems en tems leur tête aux portes des cellules, pour examiner si les vers ne manquent point de nourriture : celles qui arrivent de la campagne, vont tout de suite les visiter, pour leur donner les provisions qu’elles apportent, si la leur est finie. Si quelqu’ennemi menace d’attaquer leur domicile, elles courent aussitôt pour défendre leur famille, se promènent en bourdonnant sur les gâteaux, & se disposent à repousser ces ennemis cruels qui viennent égorger une famille sans résistance ; souvent il arrive qu’elles meurent victimes de leur tendresse, en combattant pour leur postérité.


Section VII.

De l’amour des Abeilles pour leur Reine, & leur attachement entr’elles.


Les abeilles sont si fortement attachées à leur reine, qu’elles ne l’abandonnent jamais ; celles qui vont à la provision, ne se décideroient point à la quitter, quelques pressans que fussent leurs besoins de prendre de la nourriture, s’il n’en restoit pas un nombre assez considérable dans l’habitation pour la garder. On la trouve toujours au milieu de plusieurs de ses sujettes, qui suivent tous ses pas ; & quand elles prennent leur repos, elles la mettent au centre du massif qu’elles forment, pour ne point la perdre de vue. Si cette reine unique vient à mourir sans laisser un jeune successeur pour la remplacer dans ses fonctions, les abeilles abandonnent leur domicile, leurs ouvrages, leurs provisions ; elles se dispersent de côté & d’autre sans espérance de retour : sans chef, errantes & vagabondes, elles périssent de douleur, ou deviennent la proie de leurs ennemis. Si cette reine abandonne son domicile, toutes ses sujettes la suivent, & l’endroit qu’elle choisit est celui que la troupe adopte, sans considérer si la position est avantageuse ou incommode. On ne forcera jamais des abeilles à se fixer dans une ruche, si la reine n’y est point ; & elles mourront de faim au milieu des provisions les plus abondantes, si on les enferme sans cette mère chérie. Qu’on leur rende cette reine dont on les a privées, les ouvrières se remettent à travailler avec ardeur, & redoublent d’activité pour réparer le tems qu’elles ont perdu. Un seul ver qui peut leur donner une reine, est capable de produire le même effet sur elles, de ranimer leur courage abattu, de leur rendre leur première activité, & de les consoler de leur perte par l’espérance qu’elle sera bientôt réparée. Dans les guerres, dans les batailles, cette reine est toujours placée au centre ; on ne souffre point qu’elle coure les risques du combat ; & tandis qu’on repousse les ennemis, une partie de ses sujettes demeure pour la garder & veiller à sa sûreté.

Cet amour des abeilles pour leur reine est toujours relatif à la multiplication de l’espèce ; les soins qu’elles lui rendent, les caresses qu’elles lui font, ce vif empressement à la suivre, à la défendre, supposent l’espérance d’une nombreuse postérité. Si cette reine cesse d’être féconde, elle cesse aussi d’être l’objet de leur attachement ; on ne se contente pas alors de ne lui témoigner que de l’indifférence, on la voit avec peine à la tête de la république, & l’on s’en défait, afin de la remplacer par une plus jeune, qui plaît davantage par cette qualité.

L’union qui règne parmi les ouvrières, est plus solide, & n’est point sujette aux mêmes revers : on ne les voit pas se défaire de leurs compagnes que la vieillesse ne rend plus propres aux travaux pénibles auxquels elles se sont livrées pendant leur jeunesse ; on les supporte volontiers, & l’on ne hâte point leur mort par les mauvais traitemens. Dans leurs ouvrages, elles sont toutes empressées à s’aider mutuellement : celles qui sont occupées dans l’intérieur, attendent les pourvoyeuses, vont à leur rencontre pour les soulager d’une partie de leur fardeau ; elles les brossent, les caressent avec leur trompe, elles cherchent à adoucir, par ces attentions, les peines & les maux qu’elles endurent en travaillant pour la société : celles-ci répondent à tant d’empressement, & témoignent leur reconnoissance en étendant leur trompe devant leurs compagnes, pour leur offrir du miel, & les dédommager de celui qu’elles ne peuvent aller recueillir sur les fleurs. Une seule d’entr’elles qui est arrêtée par quelqu’ennemi, suffit pour répandre l’allarme dans tout l’état ; à peine a-t-elle donné, par un bourdonnement aigu, le signal de l’attaque, qu’on vole à sa défense.


Section VIII.

Combats des Abeilles avec leurs ennemis & entr’elles.


Les abeilles ne livrent jamais de combats à leurs ennemis, que lorsqu’ils viennent les attaquer dans leur domicile : parmi ceux-ci, il y en a qui sont armés comme elles, qui peuvent par conséquent leur faire des blessures aussi dangereuses que celles qu’ils s’exposent à recevoir : d’autres, sans aucune sorte de défense, conduits par une aveugle stupidité, comme les papillons, les chenilles, les limaçons, &c. sont bientôt repoussés & mis à mort par la troupe guerrière qui les combat avec avantage, sans craindre d’éprouver les mêmes coups qu’elle porte. Il n’en est pas de même des premiers ; ce n’est qu’à la dernière extrémité que les abeilles se décident à les combattre ; elles se contentent de les repousser & de leur interdire l’entrée du domicile ; elles s’attroupent à cet effet aux portes, pour soutenir les gardes qui veillent à la sûreté de l’état, & pour empêcher qu’on ne livre quelque attaque. Si elles étoient certaines de la victoire, sans craindre les armes qu’on oppose aux leurs, leur courage se ranimeroit, & elles seroient les premières à les attaquer. Quoiqu’en petit nombre, leurs ennemis souvent ne sont point effrayés de la troupe qui s’oppose à leurs incursions ; ils usent les premiers de violence pour la forcer à céder ; les abeilles alors s’irritent, & tombent sur eux avec fureur ; elles se rangent plusieurs contre un, & à coups d’aiguillons, elles le mettent en fuite ; en l’envoyant au loin mourir des blessures qu’elles lui ont faites.

Les combats des abeilles n’ont pas toujours lieu avec les ennemis de l’état : souvent il y a entr’elles des querelles à démêler, dont il n’est point aisé de connoître le sujet, mais qu’on juge devoir être considérable par la fureur dont elles sont animées. Dans ces sortes de combats, elles cherchent à se saisir mutuellement, à entrelacer leurs pattes pour cet effet, & à trouver le défaut des anneaux, afin que leur aiguillon puisse pénétrer dans les chairs. Étant bien cuirassées, il leur est difficile de se porter des coups, tant que les anneaux sont en recouvrement les uns sur les autres, & sur-tout lorsqu’elles voltigent : aussi leur principale adresse consiste à se culbuter, afin qu’étant appuyées par terre, l’aiguillon puisse agir. Quand elles sont à terre, couchées sur le côté, se tenant fortement par les pattes qui sont entrelacées les unes dans les autres, le mouvement de leurs ailes les fait quelquefois pirouetter avec tant de vitesse, qu’il leur est impossible de se blesser ; mais s’il y en a une qui ait le dessus, & qui soit parvenue à terrasser & à tenir sous elle sa combattante, on voit alors sortir l’aiguillon de son étui, se promener partout avec rapidité, & chercher le défaut du recouvrement des anneaux : s’il parvient à entrer dans les chairs, il fait une blessure telle aux deux athlètes, par la difficulté qu’éprouve celui qui est victorieux, à le retirer du corps du vaincu, où il est retenu par les anneaux.

Lorsque les deux combattans sont d’une force & d’une adresse égales, il est rare qu’ils se portent des coups dangereux : le combat alors est terminé sans effusion de sang ; & après avoir long-temps lutté ensemble, les athlètes se séparent & s’envolent chacun de leur côté. D’autres fois, ces sortes de querelles entre abeilles sont occasionnées par l’avarice de leurs compagnes, qui, au retour de la provision, refusent de leur donner le miel qu’elles apportent : quand leurs disputes n’ont pas d’autre motif, elles ne sont jamais meurtrières, parce que celle qui est attaquée, achète la paix en donnant sa provision : après avoir été tiraillée par les autres, & menacée de leur colère, si elle s’obstine à leur refuser ce qu’elles demandent, elle étend sa trompe ; alors la troupe avide vient tour à tour se rassasier de son miel, & se retire après l’avoir dépouillée, sans lui faire aucun mal.


Section IX.

Massacre des Faux-Bourdons.


Les combats que les ouvrières livrent aux faux-bourdons, sont bien plus terribles que les petites guerres qu’elles se font entr’elles ; ils ne sont jamais terminés que par la mort de ces malheureux dont elles font un carnage effroyable. C’est une loi de l’état, que ces mâles ne doivent y exister que pendant la belle saison, & elles sont de l’exactitude la plus rigoureuse à l’observer. Dès que le tems est arrivé où elles jugent qu’ils ne sont plus utiles à la république, que leur existence pourroit au contraire nuire au bien de la société, elles les condamnent à l’exil, & les chassent de l’habitation. Il est difficile à ces infortunés de se décider à abandonner le domicile où ils sont nés, & d’y laisser des provisions abondantes qu’ils ne trouveront pas ailleurs. Ils s’opposent donc au décret qui les bannit de leur patrie : cette résistance irrite les abeilles qui se jettent sur eux avec violence pour les obliger à sortir de leur domaine ; elles leur déclarent une guerre effroyable qui ne finit jamais que par leur entière destruction. Quoique les abeilles ouvrières puissent les combattre avec avantage tête à tête, elles se mettent plusieurs contre un, pour en venir plus aisément à bout : leur haine contre ces malheureux est si violente alors, qu’elles exercent leur vengeance & leur fureur, même sur les œufs, les vers, les nymphes, d’où doivent provenir des mâles, les arrachent de leurs cellules, & les jettent hors de leur habitation, afin de détruire entièrement leur race. Pendant trois ou quatre jours que dure le carnage, on ne voit que des abeilles qui traînent hors de leur domicile des faux-bourdons morts ou mourans.


CHAPITRE VIII.

Des espèces d’Abeilles connues sous le nom d’Abeilles Sauvages.


Le genre des abeilles n’est point borné aux seules espèces domestiquées, dont l’industrie & les travaux sont pour nous une source de richesses, qui nous engage à leur donner nos soins. On en trouve plusieurs autres répandues dans la campagne, qu’il n’est point possible de rassembler dans les ruches, parce que ces sortes d’habitations ne sont pas analogues à leur manière de vivre ni de travailler. Le fruit de leurs travaux est donc perdu pour nous. Si nous ne pouvons en retirer aucun avantage, il faut avouer que ces insectes ne nous sont pas plus nuisibles, que les différentes espèces qui méritent nos soins, & nous dédommagent des peines que nous prenons de leur éducation. Ils se contentent des sucs & de la poussière des étamines des fleurs : peut-être nos abeilles domestiques peuvent avoir à se plaindre de la disette qu’ils sont capables d’occasionner dans certaines années où les provisions sont peu abondantes ; c’est le seul reproche que nous soyons autorisés à leur faire. Leurs mœurs, différentes de celles des abeilles que nous élevons, sont propres à exciter l’envie de les connoître. Nous allons dire, en peu de mots quelque chose de ces différentes espèces, qui peut-être sont moins éloignées de la domesticité, que nous n’imaginons. Des expériences faites convenablement, en rapprochant nos soins de leur manière de vivre, pourroient peut-être rendre leurs travaux utiles.


Section première.

Des Abeilles-Bourdons.


L’espèce des abeilles-bourdons renferme des individus des trois genres, c’est-à-dire, des mâles, des femelles, des neutres. Les organes dont elles se servent pour leurs travaux, sont les mêmes que ceux dont la délicatesse, la souplesse, le méchanisme, ont fait le sujet de notre admiration dans les abeilles domestiquées. Cette espèce d’abeilles-bourdons a des mâles de deux classes différentes, ainsi que plusieurs bons observateurs l’ont remarqué parmi les abeilles que nous élevons, c’est-à-dire, des grands & des petits. Les femelles sont les plus grands individus de l’espèce ; les mâles sont plus petits qu’elles ; & les neutres sont les plus petits individus de la famille. Dans ces sortes de républiques, il n’y a point, comme dans celles des abeilles domestiques, d’individus exempts de travailler : on ne voit point des mâles nonchalans & stupides, uniquement destinés à servir aux plaisirs d’une reine qui en forme un sérail nombreux : les ouvrières n’ont point à leur reprocher de consommer des provisions qu’elles amassent avec tant de peine ; chacun contribue aux différens ouvrages utiles à la société, & va récolter les richesses qu’offre la campagne. Le corps de ces abeilles est couvert de poils très-pressés & fort longs, dont les couleurs sont extrêmement variées, En volant, le battement de leurs ailes fait un bourdonnement considérable ; c’est pour cette raison qu’on les appelle des Bourdons.

Une famille d’abeilles-bourdons est toujours très-peu nombreuse ; il est rare qu’elle soit composée de plus de cinquante à soixante individus, tant mâles que femelles & neutres. Les mulots, les fouines, sont des ennemis dangereux, acharnés à leur destruction : si elles ont le bonheur d’échapper à leurs dents meurtrières, les premiers froids qu’on ressent en automne, les font mourir, lorsqu’elles n’ont pas eu la précaution de choisir des asyles où elles puissent s’en garantir. Quelques femelles fécondées, plus robustes ou plus prévoyantes, échappent à la rigueur de la saison, dans les retraites qu’elles choisissent dans les trous de murs, ou dans ceux qu’elles creusent dans la terre. C’est dans de tels asyles qu’elles passent l’hiver, sans prendre aucune sorte de nourriture dont elles sont absolument dépourvues, & restent dans un engourdissement parfait. Dès que le printems arrive, la chaleur qui ranime toute la nature, les réveille de leur assoupissement : aussitôt elles se mettent au travail, pour construire l’habitation nécessaire pour loger la famille à laquelle elles vont donner le jour.

Une femelle d’abeilles-bourdons est toujours seule pour commencer l’édifice où elle doit loger la famille dont elle va devenir la mère ; aussi il n’acquiert sa perfection qu’après qu’elle s’est donnée des compagnes, qui partagent ses peines & ses travaux. Cet édifice est construit avec une mousse très-fine, qu’elle arrache brin à brin avec ses dents, & qu’elle arrange en lui donnant la forme d’une voûte. Il ne paroît alors qu’une motte de terre, qui prendra une figure différente dès qu’il y aura assez d’ouvrières pour travailler à le perfectionner. Le fond de cette habitation, qui à proprement parler n’est qu’un nid, est couvert de mousse, afin que l’humidité de la terre sur laquelle il est placé, ne nuise point à la famille qui doit naître. Après que cette femelle a commencé son logement, elle va dans la campagne pour ramasser le miel & la cire ; elle en forme une petite masse pour y placer quelques œufs. Les vers qui naissent se trouvent au milieu d’une pâtée qui est la nourriture nécessaire à leur accroissement. À mesure que les vers la mangent, la femelle a soin de la remplacer par la nouvelle qu’elle apporte de la campagne. Lorsque le ver a filé la coque où il doit se métamorphoser en nymphe, on le dégage de cette pâtée qui l’environne, afin qu’il ait plus de facilité pour sortir de son enveloppe.

Lorsque la famille est devenue nombreuse, ses premiers soins sont d’aggrandir l’habitation où elle est née : pour cet effet, toutes les abeilles y travaillent avec activité & avec une dextérité singulière. Après avoir cardé avec leurs deux premières pattes les brins de mousse qu’elles ont détachés, les secondes reçoivent ce petit tas pour le passer aux troisièmes, qui se poussent pour en reprendre d’autre. Ces abeilles sont quelquefois rangées à la file les unes des autres pour se donner la mousse qu’elles ont cardée, & la faire arriver de cette manière à leur nid, où elles l’arrangent pour former leur domicile. Une voûte de mousse ne suffiroit pas pour empêcher la pluie de pénétrer dans leur logement ; elles enduisent l’intérieur de la voûte avec une espèce de cire qui interdit l’entrée à l’eau. Après que l’édifice est achevé, on s’occupe à faire des provisions, qui ne sont jamais bien abondantes. Les gâteaux qu’elles construisent sont un assemblage irrégulier de coques, qui ressemblent quelquefois à des truffes. C’est dans ces coques, formées d’une pâtée miélée, qu’on trouve les œufs, les vers.

Les mâles de ces sortes d’abeilles sont dépourvus d’aiguillons : la femelle & les ouvrières en ont qui sont très-capables de faire beaucoup de mal. Leur humeur très-douce ne les porte point à en faire usage, à moins qu’on ne les irrite fortement.


Section II.

Abeilles-Perce-Bois.


Le corps de l’abeille-perce-bois est lisse, luisant & d’un noir bleuâtre. Ses quatre ailes sont un violet foncé ; elles font un bourdonnement considérable quand l’insecte vole. Leur corcelet est garni de poils très-longs, de même que les côtés & tout le tour de l’anus. Le mâle, qui diffère si peu de la femelle, qu’il est aisé de le confondre avec elle, n’a point d’aiguillon. Les individus de cette espèce ne vivent point en société : dès que la femelle est fécondée, elle se sépare du mâle ; & à peine a-t-elle donné naissance à sa postérité, qu’elle l’abandonne. Les petits en sortant de leurs cellules quittent leur domicile pour aller s’établir ailleurs. Ces abeilles sont absolument solitaires ; on n’en trouve jamais plusieurs rassemblées dans la même habitation.

Lorsque l’abeille-perce-bois veut faire sa ponte, elle cherche des bois très-secs pour y pratiquer des trous, où elle place ses œufs. Les instrumens dont elle se sert pour ce travail sont deux dents d’une écaille très-solide, qui se terminent en pointe. Cet ouvrage, propre à exercer son courage & sa patience, l’occupe souvent pendant des mois entiers : quand elle est assez heureuse pour rencontrer des bois pourris, son travail, moins pénible, n’est point aussi long. Après avoir pratiqué plusieurs trous en forme d’alvéoles ou de cases dans l’épaisseur du bois, elle dépose un œuf dans chacune, la remplit d’une pâtée faite avec du miel & de la cire brute, afin que le ver qui doit naître soit au milieu des alimens nécessaires à son accroissement. La femelle ayant ainsi pourvu à la subsistance de sa famille, ferme chaque alvéole avec un couvercle fait de la sciure de bois, humectée d’une matière visqueuse ; elle abandonne ensuite son nid.

Lorsque les vers ont pris tout leur accroissement, qu’ils ont subi leurs différentes métamorphoses, l’abeille perce le couvercle qui la tient renfermée, pour aller chercher des alimens qu’elle ne trouve plus dans son habitation, où elle a été abandonnée par sa mère. La famille se disperse donc à mesure qu’elle quitte l’état de nymphe pour vivre d’une manière analogue à son espèce.


Section III.

Abeilles-Maçonnes.


L’abeille-maçonne ressemble, quant à la figure & à la grosseur de son corps, aux mâles des mouches-à-miel. Le mâle & la femelle de cette espèce ne diffèrent que par la couleur : celle du mâle est fauve ; la femelle est noire en dessus, & très-velue ; en dessous, elle est un peu jaune. Les individus de cette espèce ne vivent point en société. Dès que le mâle a rempli son objet, qui est de féconder la femelle, il s’en sépare pour mener une vie libre & exempte des soucis qu’il devroit prendre de sa postérité ; il laisse ces soins à la femelle, qui après s’en être acquittée, abandonne aussi sa famille.

Pour construire le domicile où elle veut placer ses œufs, l’abeille-maçonne choisit les murs exposés au midi ; c’est-là qu’elle bâtit une habitation solide avec du sable très-fin & de la terre qu’elle mêle ensemble : pour en faire une espèce de mortier, elle dégorge de son estomac une liqueur visqueuse qui lui sert à détremper ces matériaux, avec lesquels elle forme des cellules d’un pouce de hauteur sur six lignes de diamètre : elle a soin de bien polir l’intérieur & de laisser l’extérieur raboteux. Lorsqu’elle travaille avec beaucoup d’activité, ce qui arrive si elle est pressée de pondre, dans un jour elle parvient à construire une cellule. Après qu’elle en a fait huit ou dix, disposées sans ordre, & séparées les unes des autres par une maçonnerie, elle recouvre le tout avec un mortier épais. Ce nid paroît alors une bosse qui a la forme de la moitié d’un œuf appliqué contre un mur. Son édifice étant fini, elle dépose un œuf dans chaque cellule ; elle va ensuite chercher la provision nécessaire à l’accroissement de ses larves, qui consiste dans une gelée composée de miel & de cire brute, dont elle remplit chaque cellule. Après avoir pourvu à la subsistance de sa famille, elle l’enferme avec une maçonnerie qui bouche les trous des alvéoles ; elle l’abandonne dans cette prison, d’où l’abeille ne peut sortir, après ses métamorphoses, qu’en faisant avec ses dents un trou au mur que la mère a bâti.

D’autres espèces d’abeilles-maçonnes ne prennent point la peine de bâtir ; elles profitent des trous qui sont faits dans les bois, les pierres, les murs. Quelques autres bâtissent avec de la terre des nids très-peu solides qui ne durent qu’un mois au plus, parce que ce tems suffit pour l’éducation de leur famille.

Une autre espèce d’abeilles construit son domicile dans le mortier qui unit les pierres des murs ; elle choisit l’exposition du nord par préférence à toute autre. Les cellules qu’elle bâtit sont de forme cylindrique, placées bout à bout les unes contre les autres : la matière dont elles sont composées est une membrane soyeuse. La femelle pond un œuf dans chaque cellule, la remplit d’une nourriture composée de miel & de cire brute ; la ferme & l’abandonne. Les larves éclosent au mois de Juillet. La trompe de cette espèce d’abeilles diffère essentiellement de celle des abeilles domestiquées, qui est terminée par une pointe très-fine : celle-ci au contraire s’évase, & offre un bout plus large que le reste de la trompe.


Section IV.

Abeilles Coupeuses de Feuilles.


Les abeilles coupeuses de feuilles sont plus petites que les ouvrières des mouches-à-miel : le luisant de leur corps n’est point caché par les poils, qui sont en très-petite quantité ; le dessus des anneaux est d’un brun presque noir ; les côtés sont bordés de poils presque blancs. Il y a plusieurs espèces d’abeilles coupeuses de feuilles qui diffèrent entr’elles pour la couleur & la grosseur de leur corps.

L’abeille coupeuse de feuilles creuse la terre pour construire son habitation ; elle bâtit ensuite un nid qui est composé d’alvéoles placés au-dessus les uns des autres : chaque alvéole est fait avec des morceaux de feuilles qu’elle coupe de trois manières différentes ; il y en a qui sont ronds, d’autres ovales. Ces alvéoles réunis forment un tuyau cylindrique semblable à un étui. C’est dans ces cellules que la femelle dépose ses œufs, en ayant l’attention de n’en mettre jamais qu’un dans chacune. Après y avoir mis la nourriture nécessaire pour les vers, qui est la même que celle des autres espèces, elle les ferme & les abandonne : c’est dans ces cellules que ces insectes subissent leurs métamorphoses ; ils n’en sortent que sous la forme d’abeilles.

D’autres abeilles creusent simplement la terre, & forment un tuyau cylindrique, au fond duquel elles déposent un œuf qu’elles recouvrent de terre, après l’avoir entouré de la pâtée qui est l’aliment de la larve, & ainsi successivement jusqu’à ce que le tuyau soit rempli.


Section V.

Abeilles-Tapissières.


Le corps de l’abeille-tapissière, dont la couleur est à-peu-près semblable à celle des abeilles ordinaires, est plus court & plus chargé de poils. C’est une des plus petites espèces, & celle qui multiplie le moins ; mais aussi elle est très-remarquable par l’industrie que nous offre son travail dans la construction du domicile qu’elle creuse dans la terre pour placer sa famille. Elle est surnommée la tapissière, parce qu’elle tapisse effectivement tout l’intérieur de son nid où elle fait sa ponte.

Lorsque l’abeille-tapissière veut faire sa ponte, elle s’occupe d’abord à construire le nid où elle doit déposer son œuf : pour cet effet, elle creuse un trou perpendiculaire dans la terre, qui a trois pouces environ de profondeur : depuis son ouverture jusqu’à six ou sept lignes en avant, ce trou a son diamètre égal ; il s’évase ensuite dans le reste de sa longueur. Pour retenir la terre qui pourroit s’écrouler, l’abeille tapisse tout l’intérieur de son nid avec des pièces demi-ovales taillées dans une des pétales du coquelicot ; elle n’apporte qu’une pièce à la fois entre ses pattes ; elle l’applique, l’étend au fond de son nid, & retourne en chercher d’autres jusqu’à ce que tout le nid soit tapissé. Les dernières pièces qui terminent l’entrée du trou débordent en dehors de quelques lignes. Après avoir fini son ouvrage, l’abeille apporte au fond du nid une quantité suffisante de miel & de cire brute, qui forment, par leur mélange, une espèce de pâtée, qui est la nourriture nécessaire à l’accroissement de la larve qui doit naître de l’œuf qu’elle dépose : elle détend ensuite sa tapisserie depuis l’ouverture du trou jusqu’à l’endroit où il s’évase, en la poussant en dedans pour couvrir la partie du nid qui est évasée ; elle remplit ensuite le vuide qui reste avec de la terre. Cette abeille fait autant de nids qu’elle pond d’œufs ; trois ou quatre jours suffisent pour en faire un : on voit par son travail qu’elle est très-peu féconde. Cette abeille vit au fond de sa retraite jusqu’au moment où le coquelicot entre en fleur.


DEUXIÈME PARTIE.

Du Rucher et des Ruches.


CHAPITRE PREMIER.

Du Rucher.


Section première.

Qu’est-ce qu’un Rucher, & des avantages d’en avoir un pour y loger les Abeilles.


Le rucher est l’endroit où les ruches sont placées pour y être à couvert des intempéries de l’atmosphère. C’est une espèce de hangar formé par un avant-toit adossé contre un mur, & soutenu du côté de sa pente sur deux poteaux de chêne ou plus, à proportion de sa longueur. Sa principale ouverture, ou la porte, est sur le devant ; aux côtés il doit y avoir aussi une fenêtre pour faciliter la circulation de l’air dans les grandes chaleurs. L’intérieur est garni de planches disposées en forme de rayons, & composant plusieurs étages, sur lesquelles on arrange les ruches.

Ce n’est pas seulement pour les abeilles qu’un rucher est avantageux : un amateur curieux de les observer & de les soigner lui-même, a toutes ses ruches à sa portée, & il peut en tout tems les visiter : à quelle heure que ce soit qu’on y entre, on a peu à redouter l’aiguillon des abeilles, qui ne sont pas toujours d’humeur à laisser remarquer ce qui se passe parmi elles ; l’obscurité qui y règne permet à peine aux abeilles de voir les personnes qui vont pour les observer, qui n’ont d’ailleurs jamais à craindre ni la trop grande ardeur du soleil ni la pluie : on y taille plus aisément les ruches qu’en plein air, où l’on est continuellement exposé aux piquûres des abeilles, qui ont coutume de se jeter avec fureur sur ceux qui enlèvent leurs provisions ; elles sont peu troublées par cette opération, & à peine s’apperçoivent-elles du vol qu’on leur fait, parce que se trouvant dans l’obscurité au moment où il s’exécute, elles sortent pour aller au grand jour, & n’incommodent point celui qui leur prend une partie de leurs richesses.

On pourroit considérer un rucher comme un logement d’ostentation qu’on accorde aux abeilles, plus propre à satisfaire la vanité de celui qui le fait construire, qu’à être utile à celles qui l’habitent, si on ne connoissoit pas tous les avantages qui en résultent pour la prospérité des abeilles : par ce moyen elles ne sont point exposées à tous les désastres qu’elles éprouvent quand leur habitation n’est pas à couvert.

1º. Les ruches ne sont point dans le cas d’être renversées par les coups de vents, quelquefois très-violens vers la fin de l’automne. Ces vents impétueux causent un très-grand dérangement parmi les abeilles ; elles sont écrasées en partie par les gâteaux qui se détachent & se brisent lorsque la ruche est renversée.

2º. Elles sont à l’abri de la pluie, de la neige, & enfin de toute sorte de mauvais tems. On a beau couvrir les ruches qui sont de côté & d’autre dans un jardin, & pratiquer au-dessus un petit toit en paille ou en tuiles, on les garantit par ces moyens de la pluie qui tombe perpendiculairement ; mais lorsqu’elle est poussée par le vent, elle bat contre la ruche, coule le long des planches, entre par les ouvertures, mouille des gâteaux, & occasionne la moisissure. Si c’est au printems, la seule humidité contractée par les parois extérieures de la ruche, est capable de nuire au couvain, & de le retarder de quelques jours. En hiver la neige poussée par le vent s’arrête sur la table, ferme les ouvertures de la ruche, & prive par conséquent les abeilles d’une circulation d’air qui leur est nécessaire en tout tems. Son humidité entretient le froid dans l’intérieur ; & après avoir pénétré la table de la ruche, elle se communique aux gâteaux, qui en sont très-endommagés. Si les abeilles résistent à tous ces maux, après la mauvaise saison, c’est un travail de plus. Elles sont obligées de briser & d’enlever de leurs gâteaux tout ce qui est moisi : pendant qu’elles sont occupées à cet ouvrage, elles perdent souvent un tems précieux, & la ponte de la reine peut en être retardée.

3º. Malgré toute la prévoyance qu’on s’est plu d’accorder aux abeilles, il leur arrive très-souvent d’être surprises dans leurs voyages par le mauvais tems : une pluie d’orage, une grêle les surprend quelquefois très-loin de leur domicile ; elles se hâtent alors d’y arriver : mais à quoi leur sert d’avoir eu le courage de toucher au port, si elles ne peuvent point y entrer ! les portes ne sont ni assez grandes ni assez multipliées pour qu’elles entrent toutes en même tems ; une grande partie est forcée de rester sur la table de la ruche, où battue de la pluie, de la grêle, elle périt infailliblement quand elle n’est point emportée par la violence du vent. Il est fort ordinaire, après des pluies d’orage, de trouver des poignées d’abeilles aux bas des ruches ; ce sont celles qui n’ayant pu entrer assez-tôt, ont essuyé tout le mauvais tems, qui les a fait mourir. Sous un rucher, au contraire, dès qu’elles sont arrivées, il n’y a plus de danger à craindre, parce qu’elles sont à couvert, & qu’elles peuvent attendre sans inconvénient que leur tour de rentrer soit arrivé.

4º. Les abeilles craignent beaucoup le froid ; un hiver très-rigoureux est capable de les faire toutes mourir si on les laisse dehors ; & malgré les précautions qu’on prend pour les en garantir, il en meurt toujours une quantité assez considérable. Dans un rucher le froid est moins sensible, & il est très-facile d’y arranger les ruches de manière qu’elles n’en soient point incommodées. La chaleur, moins dangereuse pour elles, est quelquefois si considérable certains jours de l’été, qu’on voit les abeilles sortir de leurs ruches pour prendre l’air, & passer les nuits attachées à divers endroits des parois extérieures de leur habitation. Sous un rucher la chaleur n’est jamais aussi forte, & les abeilles peuvent, même pendant le jour, y prendre le frais sans être exposées aux ardeurs d’un soleil brûlant, qui très-souvent fait fondre & couler la cire dans les ruches qui ne sont pas à couvert.

5º. Lorsqu’on a un rucher dont on peut fermer la porte, on trompe l’avidité des voleurs qui profitent des ténèbres de la nuit pour enlever les ruches : on rend inutiles toutes les ruses & l’adresse des renards, très-friands des provisions des abeilles, & qui sont assez forts pour renverser une ruche avec leur museau, afin de la piller à leur aise.


Section II.

Construction d’un Rucher à peu de frais.


Il n’est pas nécessaire qu’un rucher soit un objet de luxe ; pourvu qu’il soit solide & commode, on doit en être satisfait. Il pourroit, il est vrai, avoir ces avantages avec l’élégance qu’on seroit curieux de lui donner ; mais quand on ne veut en faire qu’un objet d’utilité, on peut le construire à très-peu de frais : les habitans de la campagne ont presque tous les matériaux qui sont nécessaires pour le bâtir à leur disposition ; quelques pièces de bois, de la terre, de la paille, voilà tout ce qu’il faut.

Pour construire un rucher, on a deux poteaux de chêne d’une moyenne grosseur & plus, suivant la longueur qu’on veut lui donner ; on en brûle les pointes afin que le bois résiste mieux à l’humidité qui le pourrit ; on les enfonce à deux pieds de profondeur dans la terre, & à la distance de cinq pieds du mur contre lequel on veut l’appuyer ; on met une traverse de bois d’un poteau à l’autre & au-dessus, & on la cloue d’une manière solide. On place deux autres poteaux contre le mur, enfoncés pareillement dans la terre à deux pieds environ de profondeur, & qui sont plus élevés de terre que les autres, afin que la toiture ait la pente convenable pour l’écoulement des eaux ; on cloue de même une traverse sur ces deux poteaux : on met des morceaux de bois à un pied de distance les uns des autres, qui reposent sur les deux traverses : on couvre cette espèce de charpente avec de la paille de seigle pour former la toiture du rucher, qu’on arrange comme le sont celles des habitations des pauvres gens de campagne. Pour faire les murs des côtés & du devant, on enfonce quelques morceaux de bois dans la terre à la distance d’un pied & demi environ, & les tenants aussi élevés que les poteaux qui soutiennent l’édifice : pour les mieux fixer & les rendre plus solides, on en met deux ou trois en travers qu’on cloue aux poteaux : on entrelace ces bois avec des branches de saules ou de tout autre bois, & on applique extérieurement de la terre grasse battue avec de l’eau pour en faire une espèce de mortier : au défaut de terre glaise on emploie la terre commune, qu’on mêle avec un peu de chaux pour qu’elle lie mieux. On pourroit construire ces murs en paille, de même que la toiture, ou avec des planches : on doit préférer la paille, parce qu’elle donne plus de fraîcheur en été, & qu’elle est plus chaude en hiver. Outre la porte qui doit se trouver au milieu, on pratique de chaque côté des fenêtres élevées, afin que le premier soleil donne sur les ruches pour les échauffer ; un simple volet suffit pour les fermer lorsqu’il fait trop chaud ou trop froid : à chaque mur de côté on pratique aussi une fenêtre, afin que par la circulation l’air intérieur puisse plus aisément se renouveller.

Les proportions qu’on est obligé de garder dans la construction d’un rucher, dépendent du nombre de ruches qu’on veut y placer : il faut faire attention qu’il ne suffit pas de lui donner la largeur convenable pour arranger les ruches dans l’intérieur ; il faut encore ménager un certain espace pour passer librement devant & derrière, afin de pouvoir observer celles qui auroient besoin de quelque réparation, & voir si les souris, les mulots, ou d’autres animaux, ne pratiquent pas quelque ouverture pour aller attaquer & piller les abeilles.

Si on veut un rucher à plusieurs étages, il convient de lui donner plus de solidité que s’il n’en avoit qu’un, afin qu’il résiste mieux aux vents : la solidité de ses murs doit être en proportion avec la hauteur qu’on lui donne ; cette solidité ne dépend que des pièces de bois qui soutiennent la toiture, & qu’on met plus ou moins fortes, suivant son élévation. Chaque étage doit avoir au moins trois pieds d’élévation, afin qu’on puisse facilement placer & déplacer les ruches : par conséquent un rucher à trois étages doit avoir dix pieds d’élévation, depuis le sol jusqu’à la toiture prise sur le devant, parce que le premier étage doit commencer à un pied du sol. Ces étages aussi peu dispendieux que le rucher, ne sont autre chose que des planches qu’on cloue sur des piquets enfoncés dans la terre, & sur lesquelles on place les ruches.


CHAPITRE II.

De l’exposition et de la position du Rucher.


Section première.

Exposition à éviter dans la construction d’un Rucher.


Tous les endroits ne sont point également favorables aux abeilles : leur prospérité & leur travail dépendent beaucoup de l’exposition où leur habitation est située. Dans la construction d’un rucher, il faut donc éviter celles qui peuvent leur être nuisibles. Par l’exposition du rucher, on entend son emplacement relativement au soleil & aux vents. Quoiqu’on ne soit pas toujours libre de choisir celle qu’il conviendroit de lui donner, il faut absolument éviter celle du nord, parce qu’elle est très-funeste aux abeilles, à cause des vents froids qui leur sont nuisibles, & qui retardent le couvain, ou le font mourir. L’exposition du levant, meilleure, il est vrai, que celle du nord, n’est point encore celle qui convient : ceux qui la conseillent, comme étant favorable aux abeilles, prétendent que ce premier soleil les rend plus vigilantes & plus promptes à l’ouvrage. Excitées par cette douce chaleur que répandent les rayons d’un soleil naissant, elles sortent plutôt de leurs ruches, mais c’est pour s’amuser & folâtrer devant les portes de leur domicile, & non point dans la vue de prendre leur essor pour aller dans la campagne ; elles ne font qu’entrer, sortir, jusqu’au moment de leurs voyages, & l’instant de leur départ n’est pas plus accéléré que si elles étoient à une autre exposition.

Dans la belle saison, il peut être fort avantageux aux abeilles de recevoir les premiers rayons du soleil levant, dont la chaleur les ranime, & peut-être les excite à partir pour la campagne un peu plutôt qu’elles ne feroient dans une autre exposition ; mais à la fin de l’hiver, au commencement du printems, cette première chaleur peut leur être très-nuisible : déterminées à sortir par l’impression qu’elles en auront ressentie, & qui les aura dégourdies, elles risqueront imprudemment un voyage ; elles seront surprises par des vents ou des pluies froides, qui succéderont à cette apparence de beau tems qui les avoit engagées à sortir : les variations sont très-communes dans nos climats au commencement du printems. Si les abeilles ne résistent pas dans la campagne, victimes de leur imprudence, & qu’elles aient assez de courage pour arriver ; battues des vents, de la pluie, pendant leur voyage, elles n’auront plus la force d’entrer dans leur domicile, & elles resteront dehors, exposées au mauvais tems qui les fera mourir. Wildman préfère l’exposition de l’ouest à toute autre, parce que les abeilles qui restent tard à leur récolte, ont plus de clarté pour retrouver leurs ruches. Les vents d’ouest qui sont assez fréquens en automne, & qui sont souvent suivis de pluies froides & abondantes, doivent faire abandonner cette exposition, lorsqu’on peut en choisir une meilleure : le matin, le soleil donne trop tard sur les ruches, pour que les abeilles se décident à partir aussitôt qu’elles le pourroient, pour aller ramasser leurs provisions.


Section II.

Exposition qu’il convient de donner à un Rucher.


La meilleure exposition pour un rucher est celle qui procure plus long-tems le soleil sur les ruches : celle du midi a cet avantage, & les abeilles qui y sont placées, reçoivent & profitent de la douce influence du soleil, pour peu qu’il paroisse dans la journée. Quand même l’air seroit un peu froid le matin, si les abeilles ranimées par l’impression de la chaleur du soleil qui donne sur les ruches, se déterminent à sortir ; comme il y a déjà quelques heures que le soleil est sur l’horison, l’atmosphère est assez échauffée ; & quand le mauvais tems les surprendroit dans leurs courses, elles seroient encore assez animées pour avoir la force de retourner chez elles. Le couvain est moins sujet à manquer à cette exposition qu’à toute autre, parce qu’il n’est point refroidi par les vents du nord, que les ruches situées au levant ou au couchant ressentent toujours un peu de côté : la chaleur qui le fait éclore, n’est point sujette, par conséquent, aux variations qu’elle éprouve à d’autres expositions : les essaims sont plus précoces, ce qui est pour eux un très-grand avantage, parce qu’ils ont le tems de profiter de toute la belle saison pour faire leur récolte, & pour élever la famille dont la jeune reine augmente la population de son empire naissant. On remarque assez ordinairement que les ruches exposées au midi essaiment presque toujours six à huit jours plutôt que les autres. Le seul inconvénient de cette exposition est une chaleur quelquefois trop considérable qui peut ramollir la cire, la fondre, & faire couler le miel : on ne craint point que cela arrive, quand les ruches sont dans un rucher qui les garantit de la trop grande ardeur du soleil : mais, pour la leur éviter, on peut, vers les dix à onze heures du matin, couvrir celles qui sont en plein air avec des feuillages dont la fraîcheur modère la forte chaleur à laquelle elles sont exposées, ou avec de gros linges qu’on trempe dans l’eau, & qu’on met par-dessus, après les avoir un peu tordus pour en faire sortir l’eau.


Section III.

De la position qu’il faut choisir pour la construction d’un Rucher.


Par la position d’un rucher, on entend sa situation, 1º. relativement à l’endroit où il convient de le placer pour la propre commodité de celui qui prend soin des abeilles ; 2º. relativement aux endroits où les choses qui sont nécessaires à ces insectes, sont plus ou moins abondantes. On ne recommande point à un observateur qui veut lui-même soigner ses abeilles, & les visiter souvent, de placer son rucher près de sa maison, afin qu’il soit plus à sa portée : c’est un avantage qu’on ne néglige pas, quand on est curieux de remarquer tout ce qu’offre le peuple laborieux, & rempli d’industrie, qu’on veut soigner. Pour ce qui est de la position par rapport aux abeilles, les endroits où elles peuvent faire d’abondantes récoltes, sont la situation la plus avantageuse qu’on puisse leur procurer. Elles aiment beaucoup aux environs de leur domicile un gazon toujours vert, qui donne en été une fraîcheur qui leur est très-agréable : l’herbe doit en être toujours courte ; si elle étoit haute, elles auroient bien de la peine à en sortir, surtout si elle étoit mouillée. Un terrein sans gazon est trop poudreux en été ; la poussière qui s’attache à leurs pattes humectées par la rosée, les empêche de prendre leur vol : en hiver, il est trop froid & trop humide.

Quoique les abeilles soient peu délicates sur la qualité de l’eau, puisqu’on les voit préférer celles qui sont bourbeuses, puantes, à une eau claire & limpide, & qu’elles recherchent celles des latrines, des égoûts, des fumiers, elle est, en général, au rang des choses qui leur sont les plus nécessaires. Columelle assure que, si elles en manquent, il leur est impossible de faire du miel, de la cire, & d’élever le couvain. Un ruisseau qui couleroit à quelque distance du rucher, seroit donc pour les abeilles un avantage bien réel : en y jettant quelques branches d’arbres en travers, ou quelques caillous, pour s’y reposer, elles pourroient aller y prendre le frais, & boire sans courir les dangers de se noyer ou de mouiller leurs ailes. Quand il n’y a point de ruisseau ni de fontaine dans le voisinage des ruches, il faut absolument y suppléer & mettre de l’eau dans quelques vases. La meilleure manière de leur en procurer, seroit de creuser dans des pierres longues, ou dans des planches de chêne, de petits sillons de trois lignes de profondeur sur autant de largeur, dans lesquels on verseroit de l’eau qu’on renouvelleroit tous les jours en été, afin qu’elles ne fussent point exposées à en manquer. On pourroit encore en mettre dans des assiettes avec quelques petits morceaux de bois par-dessus, où elles iroient se reposer pour boire.

Les abeilles aiment à voyager ; elles vont ramasser leurs provisions loin de leur domicile : toutes les fleurs, les arbres d’un jardin, ceux d’un verger, ne leur fourniroient pas l’abondance qu’elles trouvent dans les campagnes qu’elles parcourent. Cependant un jardin rempli de fleurs, de petits arbres, & un beau verger, leur sont d’une grande ressource au printems ; c’est là qu’elles commencent à butiner & à exercer leurs forces qui ne leur permettent pas d’entreprendre de longues courses : les jeunes abeilles vont aussi y faire leur apprentissage, & exercer leurs talens, avant de tenter les grandes entreprises de leurs maîtres. Les arbres peu élevés d’un jardin ou d’un verger sont principalement utiles pour ramasser les essaims qui s’y arrêtent assez ordinairement, lorsqu’ils abandonnent leur patrie ; s’il n’y en avoit point, ils iroient plus loin ; une extrême vigilance n’empêcheroit point qu’on ne les perdît.


Section IV.

Des positions qu’il faut éviter dans l’emplacement d’un Rucher.


La campagne est le véritable endroit ou il convient d’établir & de fixer le domicile des abeilles. Lorsqu’elles habitent les villes, attirées par les sucreries des confiseurs, elles perdent un tems précieux qui pourroit être employé plus utilement pour nous : en outre, ce larcin qui les fait souvent périr, ne nous est point profitable ; le sucre, les sirops, dont elles se nourrissent, ne peuvent jamais produire la quantité de miel que nous attendons de leurs travaux, lorsqu’elles vont puiser leurs récoltes dans le calice des fleurs. Le voisinage des fours à chaux & à briques, leur est très-nuisible ; l’épaisse fumée qui en sort, peut se rabattre sur les ruches, incommoder considérablement les abeilles, qui ont d’autant plus raison de la craindre, qu’elle est capable de les étourdir, & même de les étouffer. Près des étangs & des grandes rivières, elles sont sans cesse exposées à se noyer : lorsque la violence des vents les y culbute, il leur est impossible de gagner les bords.

Parmi les plantes, il y en a qui peuvent donner une mauvaise qualité au miel, & le rendre pour nous une nourriture très-pernicieuse, tel, par exemple, que le chamœrhododendros qu’on trouve près de Trébisonde, qui fournit un miel d’une qualité mauvaise, & dont il est dangereux de manger. (Voyez l’article Miel) Le buis & l’if donnent au miel une âcreté & une amertume très-désagréables, telles que l’avoit anciennement le miel de Corse, selon le rapport de Diodore de Sicile & de Pline. Les Romains qui étoient en possession de cette île, quoiqu’ils fissent une grande consommation de miel, s’étoient contentés de lui imposer un tribut de deux cents milliers de cire par an, parce qu’elle étoit très-belle : ils lui laissoient son miel, & préféroient celui de la Grèce, qui étoit d’une qualité parfaite. Les endroits où les plantes dont nous venons de parler abondent, sont donc une mauvaise position pour y placer des abeilles : quoiqu’elles ne leur soient pas nuisibles, elles donnent un miel peu propre à flatter notre goût. Lorsqu’il est possible de faire un choix, nous devons consulter notre avantage, & non point le goût des abeilles, qui n’a rien de commun avec le nôtre ; du moins, pour bien des choses, ne voudrions-nous pas nous en rapporter à elles. Quant aux plantes qui peuvent leur être nuisibles, je suis persuadé qu’il n’y a point d’imprudence à s’en rapporter à leur instinct : la nature, en bonne mère, les a suffisamment instruites de ce qu’elles doivent éviter.

Cependant bien des auteurs sont persuadés que la ciguë, la morelle, le coquelicot, la matricaire, le tithymale, l’ellébore, l’orme, le tilleul, l’arbousier, le cornouiller, la rue, la jusquiame, &c. donnent un miel d’une mauvaise qualité, & sont contraires aux abeilles. Il est possible que le miel qui provient de ces plantes, soit un aliment dangereux pour nous ; mais qu’il le soit aussi pour les abeilles, c’est un fait difficile à vérifier par l’expérience. Quand même il seroit démontré que ces différens végétaux nuiroient aux abeilles, il ne seroit point aisé de parvenir à les arracher tous, quelques soins & quelques peines qu’on prît pour cela : on peut les extirper dans ses possessions ; mais, dans celles des autres, on n’a pas la même liberté. On auroit certainement mauvaise grâce d’aller prier son voisin de faire abattre une allée de tilleuls, d’arracher les buis, les ifs, qui ornent son jardin, sous prétexte que ces plantes sont nuisibles aux abeilles.


Section V.

Des différentes positions relatives au profit qu’on peut y tirer des Abeilles, & du nombre de ruches qu’on peut y placer.


Dans toutes les campagnes, on peut élever des abeilles ; tous les endroits sont une position plus ou moins avantageuse. Pour ne multiplier les ruches qu’en proportion de la nourriture que les abeilles peuvent trouver aux environs de leur domicile, il est bon de connoître la qualité du pays qu’on leur fait habiter, son degré de fertilité, & la sorte d’abondance qu’il peut fournir pour leurs différentes récoltes. Les positions varient à l’infini ; c’est au cultivateur à les connoître ; sa seule expérience doit être son guide dans le nombre de ruches qu’il peut avoir, sans prétendre donner des règles certaines à cet égard, qui supposeroient des connoissances locales, qu’il n’est point possible d’acquérir parfaitement : on peut cependant réduire à trois les positions où l’on peut espérer que les abeilles profiteront. La première & la meilleure sont les campagnes où abondent les prairies ; où l’on cultive, dans de vastes plaines, quantité de sarrasin, ou bled noir ; qui sont voisines des bois, des montagnes couvertes de plantes aromatiques, telles que la lavande, le romarin, le thym, le serpolet, le genêt, la sauge, & toutes sortes d’herbes odoriférantes. Ces positions sont peu communes ; & quand on peut y placer des abeilles, il ne faut pas craindre de multiplier les ruches : quatre ou cinq cents ne viendront pas à bout de recueillir toutes les richesses qui abondent dans un tel pays.

La seconde position est celle d’un endroit où les prés & les ruisseaux sont communs ; où l’on cultive beaucoup de bled ; où se trouve nombre d’arbres à fruits ; où la proximité des bois fournit aux abeilles d’abondantes récoltes. Un tel canton peut fournir les provisions qui sont nécessaires à plus de deux cents ruches.

La troisième, bien inférieure aux deux autres, est celle d’un endroit peu fourni de prairies & d’arbres à fruits ; où l’on cultive peu de bled ; où les bois sont rares & éloignés : une centaine de ruches trouvent avec peine les différentes provisions qui leur sont nécessaires. Il y a des positions qui sont encore plus mauvaises. Les pays secs, arides, sablonneux, offrent peu de richesses aux abeilles ; cependant on peut encore y en élever ; il ne s’agit que de proportionner le nombre de ruches à la nature du canton qu’elles habitent : il vaut mieux n’en avoir qu’une douzaine de bonnes, que vingt ou trente mauvaises, qui se détruiroient réciproquement, ou qui mourroient de faim. Il faut donc connoître le pays où l’on veut élever ces insectes ; examiner s’il abonde en choses qui leur sont nécessaires, & se régler sur cette connoissance pour le nombre de ruches qu’on veut avoir.


CHAPITRE III.

De l’Emplacement des Ruches.


Section première.

Manière de disposer les Ruches dans le Rucher.


Les planches qui forment les étages du rucher, doivent être clouées sur les piquets qui les soutiennent, afin qu’étant solidement attachées, elles ne soient point sujettes à vaciller ; ce qui occasionneroit des secousses dans les ruches, lorsqu’on en déplaceroit quelqu’une, qui troubleroient les abeilles, & détacheroient peut-être les gâteaux. On aura attention que les ruches ne se touchent point, & qu’il y ait de l’une à l’autre un intervalle de trois pouces environ : sans cela, quand on est obligé d’en déplacer une, soit pour la tailler, la transvaser, ou pour toute autre chose, on en dérangeroit plusieurs en même tems ; & c’est un inconvénient qu’il est bon d’éviter. Les essaims nouvellement mis en rang méconnoîtroient peut-être leur habitation, si elle étoit contiguë aux autres : les abeilles qui sortent pour la première fois, pourroient se tromper, & rentrer chez leurs voisines, au lieu d’aller chez elles : toutes ces méprises causeroient du trouble dans les différentes républiques, qui seroit suivi d’une guerre sanglante, où les deux partis perdroient beaucoup de citoyennes.

Dans l’arrangement des ruches, on doit les disposer de manière qu’on puisse librement en faire le tour, sans être dans la nécessité de les heurter, lorsqu’il est nécessaire de les visiter pour examiner si elles sont en bon état. Ces différens étages sont les tables des ruches qui doivent poser sur elles de tous côtés ; si les planches n’avoient pas le niveau qu’il convient, & que les ruches ne fussent pas solidement établies, il seroit absolument nécessaire de mettre par-dessous de petits coins de bois pour les soutenir. Quoique les ruches ne soient point exposées à l’air, on ne doit point se dispenser de prendre la peine de les coller sur leur support avec du pourjet ; c’est une peine qu’on évite aux abeilles, qui ne souffrent point d’autre ouverture que les portes de leur domicile. Le pourjet qu’on peut employer à cet effet est une espèce de ciment qu’on fait avec de la bouse de vache & des cendres passées à un gros tamis, afin que les charbons n’y soient point mêlés : sur une égale quantité de cendres & de bouse de vache, on ajoute un quart à-peu-près de chaux éteinte, on mêle le tout ensemble avec un peu d’eau pour en faire une espèce de mortier.


Section II.

Manière de placer les Ruches en plein air.


On peut être persuadé de toute l’utilité & des avantages d’un rucher, & se trouver dans des circonstances qui ne permettent point d’en bâtir : l’emplacement qui lui conviendroit, peut être le devant d’une maison qu’on ne veut pas masquer par un hangar qui n’offre rien d’agréable à la vue ; il faut alors placer ses ruches, autant qu’il est possible, près les unes des autres & à sa portée, afin de veiller à la sortie des essaims. Chaque ruche doit avoir sa table particulière ; si elle étoit commune, il seroit plus difficile de les garantir de la pluie & de la neige qui y séjourneroient. Cette table doit être une bonne planche de chêne ou d’un autre bois fort dur & de deux bons pouces d’épaisseur : autant qu’il est possible, elle ne doit point être de plusieurs pièces assemblées ; exposée à toutes les intempéries de l’air, le bois se déjetteroit, & la table n’auroit plus le niveau qu’elle doit avoir.

La pierre, la terre cuite ne doivent jamais servir de support aux ruches, ces matières sont trop froides ; & lorsqu’il fait très-chaud, elles conservent une chaleur brûlante dont les abeilles seroient très-incommodées. Bien des personnes enduisent les tables des ruches avec une couleur à huile pour la préserver de l’humidité : c’est une très-mauvaise méthode ; un bois coloré est toujours plus froid que celui qui ne l’est point : la couleur a beau être sèche, les fortes chaleurs lui font répandre une odeur dans la ruche, capable de nuire aux abeilles. Sur le devant de la ruche, la table doit avoir un rebord de trois ou quatre pouces, afin que les abeilles puissent s’y reposer en arrivant, avant d’entrer dans la ruche ; il faut lui donner un peu de pente pour que l’eau de la pluie s’écoule plus aisément : il suffit que les rebords de côté & de derrière soient d’un demi-pouce ; il n’est pas nécessaire qu’ils soient inclinés ; ils seront assez garantis de la pluie par le surtout qui doit couvrir la ruche, ou par le petit toit qu’on pratique au-dessus. Cette table est communément posée & clouée sur trois piquets de bois de chêne, qui sont enfoncés triangulairement dans la terre, à une profondeur convenable pour qu’ils soient solides, & sont élevés d’un pied au-dessus du sol : lorsqu’on a placé la ruche sur sa table, on examine si elle pose également de tous côtés ; & quand on apperçoit quelque endroit où elle n’est point appuyée, on y glisse de petits coins de bois pour la soutenir, & on enduit tout le tour de son ouverture avec du pourjet qui bouche exactement tous les trous, & colle pour ainsi dire la ruche sur son support.

Placées en plein air, les ruches sont exposées à toutes les injures du tems : afin qu’elles résistent à la violence des vents qui seroient capables de les culbuter, on met au dessus une ou plusieurs pierres qui fassent un poids de quinze à vingt livres : pour les garantir de la pluie, on les couvre d’un surtout qui descend jusqu’à trois pouces de distance de la table ; ce surtout peut être fait avec des planches fort minces d’un bois très-léger qu’on enduit extérieurement d’une couleur à huile afin de le conserver, & dont la fraîcheur ni l’odeur ne puissent nuire aux abeilles. Quand on a beaucoup de ruches, le surtout en bois pourroit occasionner de la dépense, outre qu’il est peu commode quand il s’agit de l’enlever pour examiner les ruches : on peut donc en faire un en paille, plus commode & moins dispendieux ; on prend pour cet effet une botte de paille de seigle, on la lie fortement à un de ses bouts avec une corde ou un osier, on l’ouvre ensuite en cône creux pour la mettre sur la ruche. Dans bien des endroits on est dans l’usage de pratiquer un petit toit au-dessus de chaque ruche avec des planches ou de la paille ; cette toiture ne les garantit pas de la pluie qui est poussée par le vent : le surtout en paille doit être préféré.


Rozier - Cours d’agriculture, tome 1, pl. 2.png


CHAPITRE IV.

Des différentes espèces de Ruches.


Section première.

Forme des Ruches anciennes & de celles qui sont encore en usage dans la plupart des campagnes.


La matière & la forme des ruches ont été de tout tems extrêmement variées. Les anciens ne logeoient les abeilles que dans des troncs d’arbres qu’ils creusoient quand ils ne l’avoient pas été naturellement par les vers, ou dans des paniers d’osier ou de paille, auxquels ils donnoient une figure conique. En France, pendant long-tems, on n’employoit que des ruches en terre cuite ; on logeoit encore les abeilles dans des espèces de fours qu’on bâtissoit avec des briques : il étoit difficile d’imaginer des habitations plus incommodes & plus propres à faire périr ces insectes. En Allemagne, quatre planches égales qui formoient une boîte longue surmontée d’un couvercle en forme de toit, étoit le logement le plus ordinaire des mouches à miel. Dans d’autres pays, on les mettoit dans des paniers d’une figure conique, faits avec l’osier, la verne & autres bois lians, ou avec de la paille tressée. Ces espèces de ruches sont encore en usage dans bien des endroits, sur-tout dans les campagnes, où le préjugé tient fortement à la vieille méthode, parce qu’il ne connoît rien de mieux. La hauteur de ces sortes de ruches est assez ordinairement de trente pouces, sur vingt ou vingt-cinq de diamètre, pris dans leur plus grande largeur. Un gros bâton de deux pouces de diamètre environ, qui est introduit par le sommet du cône, tombe perpendiculairement à trois ou quatre pouces de la table ; il en reste un bout en dehors qui sert de poignée pour prendre la ruche : vers son milieu, il est percé de deux trous, dans lesquels passent deux autres bâtons qui se croisent, & qui y sont introduits avec force par les parois de la ruche ; ils contribuent à sa solidité, & soutiennent en même tems les ouvrages des abeilles. (Fig. 11 & 12, Planc. 1)

Depuis qu’on a reconnu l’utilité des abeilles & les profits qu’on pouvoit en retirer, on s’est occupé à les loger d’une manière plus commode peut-être pour elles, mais certainement plus avantageuse pour nous, relativement au profit que nous en retirons. La plupart des personnes qui se sont fait un amusement ou une occupation d’élever des abeilles, ont fait des changemens à leur habitation, & chacune a trouvé le domicile de son invention plus propre qu’aucun autre à entretenir l’activité des abeilles, & à leur faciliter la prompte construction des ouvrages de leur industrie. Ces observateurs méritent nos éloges, & ont droit à notre reconnoissance, puisqu’ils ont consacré une partie de leur tems à nous être utiles.


Section II.

Description des Ruches de M. Palteau.


Les ruches de l’invention de M. Palteau sont composées de trois ou quatre hausses posées les unes sur les autres, & couvertes d’un surtout, placées sur une table particulière qui est soutenue par trois piquets enfoncés dans la terre. (Fig. 1, Planc. 2) Ces trois piquets sont en bois de chêne, parce qu’il est dur & propre à résister à l’humidité ; ils ont deux pieds deux ou trois pouces de hauteur ; ils sont enfoncés dans la terre en forme de triangle, à la profondeur d’un pied, afin que la table se trouve élevée au-dessus du sol de treize à quatorze pouces. La table, épaisse d’un pouce six lignes, est pareillement de chêne ou d’un bois aussi dur ; sa largeur latérale est de quinze pouces quatre lignes ; & depuis le devant jusque vers le derrière, elle a dix-neuf pouces quatre lignes.

Outre ces dimensions, la table renferme encore quatre choses qui lui sont propres, & qu’il faut observer. 1º. Un menton élevé au-dessus de son niveau, de cinq ou six lignes ; sa largeur sur les bords du devant de la table est de six pouces, & de trois seulement près du surtout ; sa destination est de faciliter aux abeilles l’entrée de la ruche en les approchant du cadran du surtout par lequel elles passent.

2º. Une élévation au milieu de treize pouces huit lignes en quarré, sur six lignes de hauteur. Cette élévation peut être formée par une planche qu’on cloue sur la table même, ou bien en ôtant du bois sur la surface de la table, excepté vers le milieu où doit être l’élévation. La ruche posée sur cette élévation, couverte du surtout qui descend sur la table, n’est point exposée à l’humidité qu’occasionne la pluie qui inonde les bords de la ruche, où elle ne peut pénétrer à cause de cette élévation.

3º. Un trou de huit pouces en quarré, pratiqué au milieu de l’élévation dont on vient de parler, pour réchauffer les abeilles par le moyen d’une chaufferette qu’on place en dessous, lorsqu’elles sont trop engourdies par le froid, & pour leur donner à manger, quand il est nécessaire, sans qu’on soit obligé de lever la ruche.

4º. Un tiroir qui glisse par derrière la table sur des liteaux, & ferme le trou qui se trouve au milieu de l’élévation de la table. Au milieu de ce tiroir est une ouverture de quatre pouces en quarré, qui est recouverte par une plaque de fer-blanc, trouée, pour donner de l’air aux abeilles pendant les grandes chaleurs, & pour préserver le miel & le couvain de toute altération & fermentation. Quand il fait froid, on ferme cette ouverture avec une coulisse de fer-blanc, unie & point percée, qui glisse entre deux liteaux de fer-blanc, attachés dessous la grande coulisse. Ce tiroir est utile pour recevoir en toute saison les immondices & les ordures de la ruche. On tire cette coulisse de tems en tems pour la nettoyer avec un petit balai de plumes ; par ce moyen on procure aux abeilles une propreté qui est nécessaire à leur travail & à leur prospérité.

La ruche qui pose sur la table est composée de deux, ou trois, ou quatre hausses, selon les circonstances. On se sert du bois de pin pour les construire ; son odeur est contraire aux poux, aux punaises & autre vermine pareille, ennemie des abeilles : on peut employer le sapin ; il a à-peu-près les mêmes propriétés ; on se sert aussi de peuplier, mais avec moins d’avantages. Une hausse est une espèce de boîte, qui a un pied en quarré, sur trois pouces de hauteur ; (Fig. 3, Pl 2.) elle a un fond de trois lignes d’épaisseur, qui est celle des côtés de la hausse, avec une petite barre de six lignes en quarré, de la longueur de la hausse placée par dessous à fleur de bois, & sur les côtés, pour soutenir l’ouvrage & le rendre solide. L’ouverture qui est sur le devant pour servir de porte aux abeilles, est de douze lignes de hauteur, sur quinze de largeur par le haut, & onze par le bas. Le fond de la hausse a dans son milieu une ouverture de sept pouces & demi en quarré, & le reste est percé de petits trous, qui facilitent aux abeilles le transport des matériaux qu’elles emploient à leurs ouvrages, dans le haut de la ruche, où elles attachent leurs gâteaux, & leur épargnent des circuits inutiles, qu’elles seroient obligées de faire pour parcourir tous les endroits de leur habitation.

Pour former une ruche, on met plusieurs hausses l’une sur l’autre, en observant que le fond percé soit toujours en-haut : afin que leur jonction ne laisse aucun vuide, toutes les hausses ont une moulure qui reçoit un pourjet très-fin qui bouche exactement tous les intervalles qui pourroient se trouver de l’une à l’autre. L’ouverture pratiquée sur le devant des hausses pour servir de porte aux abeilles, est bouchée avec du liège dans les supérieures, & on ne laisse subsister que celle de la première qui repose immédiatement sur la table. L’ouverture du fond de la hausse supérieure ou de la dernière, est fermée par une petite planche, qui bouche aussi tous les trous, & qu’on attache avec un fil de fer posé en croix, fixé au côté de la hausse ; on le serre à volonté par de petits coins de bois qu’on glisse en dessous. Il peut paroître inutile de faire des ouvertures pour les fermer ensuite : mais quand on sait que chaque hausse peut devenir la première, on reconnoît la nécessité des ouvertures qui sont condamnées. Toutes ces hausses qui composent une ruche, sont attachées ensemble avec un fil de fer qui tient à deux anneaux qui sont placés aux côtés des hausses.

Le surtout qui couvre ces sortes de ruches, est une boîte oblongue, de deux pieds de hauteur par devant, & de vingt pouces par derrière : cette inégalité d’élévation forme une pente de quatre pouces sur le derrière, nécessaire & suffisante pour l’écoulement des eaux de la pluie : sa largeur est de treize pouces huit lignes en quarré ; il couvre exactement la ruche & l’élévation qui est au milieu de la table : on emploie pour le faire, un bois très-léger, autrement il seroit difficile de l’ôter de dessus la ruche ; on y passe extérieurement deux couches d’une couleur à huile, qui le conserve en le garantissant de l’humidité & de la grande chaleur. Au moyen de ce surtout, la ruche est à l’abri de la pluie, du vent, des orages ; les provisions des abeilles ne sont point exposées à devenir la proie des rats, des souris, des mulots, & de quantité d’autres animaux très-aises de vivre à leurs dépens. Il tient très-solidement à la table par deux crampons en forme d’anneaux qui sont à ses côtés, & qui entrent dans la moitié de l’épaisseur de la table, où ils sont fixés par une goupille qu’on y glisse de chaque côté.

Sur le devant du surtout, en-bas & vers le milieu de sa largeur, il y a une ouverture recouverte par un cadran de fer-blanc, de figure ronde, ayant quatre pouces de diamètre, & divisé en quatre parties égales. La première contient quatre petites arcades vers les bords du cadran, de cinq lignes de hauteur, sur quatre de largeur ; la seconde est percée de petits trous pour procurer de l’air aux abeilles sans qu’elles puissent y passer pour sortir ; la troisième est absolument ouverte : c’est la grande porte qu’on ouvre dans le tems qu’on fait des récoltes abondantes, & dans la saison des essaims ; la quatrième, qui est pleine, a au milieu un anneau qu’on prend pour tourner le cadran du côté qu’il convient. Chaque partie de ce cadran doit fermer exactement l’ouverture du surtout, au-dessus de laquelle il est attaché par son milieu avec un clou qui permet de le tourner avec aisance.

Suivant M. Palteau, il y a des avantages très-grands à se servir des ruches de son invention pour loger les abeilles. 1º. Elles ne sont point exposées à être pillées par leurs voisines, ni par les étrangères. Pendant tout le tems que le pillage est à craindre, on tourne le cadran du côté des arcades ; l’ennemi ne peut donc se présenter qu’en détail, & pour ainsi dire un à un : les assiégées ayant peu de portes à défendre, peuvent donc s’attrouper & faire une résistance vigoureuse, quelque foible que soit la population de leur république.

2º. Les provisions des abeilles sont parfaitement à couvert des incursions des rats, des souris, des mulots ; la seule ouverture, qui est celle du cadran, ne suffit pas pour leur faciliter un passage dans la ruche. Le pic-verd, le martin-pêcheur, qui percent les ruches ordinaires avec leur bec aigu & affilé pour enlever les abeilles, feroient avec celles-ci d’inutiles efforts. Les vents, les orages, quelques violens qu’ils soient, ne peuvent les culbuter. Les voleurs, qui profitent des ténèbres de la nuit pour enlever les ruches exposées à leurs rapines, sont arrêtés par le surtout fixé à la table des ruches, qui les met à couvert de leurs brigandages.

3º. Outre les dangers auxquels on est exposé en taillant les ruches ordinaires, on risque toujours de dérober trop ou pas assez de provisions aux abeilles ; souvent elles sont la victime de l’ignorance de celui qui taille les ruches, & de la précipitation qu’exige cette opération ; la reine est exposée aux mêmes dangers, & le couvain est détruit très-souvent par mal-adresse ou par ignorance. Avec cette sorte de ruches, on prend le superflu des provisions des abeilles, sans les exposer au plus petit danger ; & celui qui fait ce partage n’a rien à craindre de leur aiguillon meurtrier ; on profite du meilleur miel qui est dans le haut de la ruche, & le couvain n’est jamais endommagé.

4º. Ces sortes de ruches ne sont point exposées à la pluie qui fait moisir les gâteaux par l’humidité qu’occasionne son séjour sur le support, & qui se communique bientôt dans l’intérieur de la ruche, parce que le surtout les met exactement à couvert. Le froid ne peut point nuire aux abeilles, ce surtout est très-propre à les en garantir, & le tiroir qui est à la table sert à placer une chaufferette par-dessous pour leur donner le degré de chaleur qu’on juge nécessaire. Elles ne sont point exposées à la mal-propreté, qui nuit à leurs ouvrages, les dégoûte du domicile qu’elles habitent : tous les jours, si l’on veut, on peut tirer la coulisse pour les nettoyer, sans leur causer le moindre dérangement ; & quand on prévoit que l’air extérieur peut leur nuire s’il est trop froid, on les tient enfermées par le cadran qu’on tourne du côté des trous.

5º. Avec les hausses dont ces ruches sont composées, on donne au domicile des abeilles une grandeur convenable & proportionnée à la population de la colonie qui l’habite. Un foible essaim seroit découragé dans une ruche trop spacieuse, & ne travailleroit point ; dans une, au contraire, dont l’étendue est proportionnée au nombre des individus qui se composent, il travaille avec ardeur, parce qu’il n’est point découragé par la perspective des ouvrages immenses qu’il seroit obligé de faire pour remplir une habitation trop vaste. On peut donc diminuer & augmenter à volonté la capacité d’une ruche, selon que les circonstances l’exigent ; ce qui est un très-grand avantage.

6º. En tout tems on peut donner aux abeilles la nourriture dont elles peuvent manquer, les remèdes qui leur sont nécessaires, sans toucher à la ruche, par le moyen de la coulisse qui est en-dessous de la table.


Section III.

Ruches de M. de Massac.


C’est sur le plan des ruches de M. Palteau, que M. de Massac regarde comme les moins imparfaites de celles qui sont en usage, qu’il a construit les siennes : par la description qu’on en a donnée, il sera facile de juger qu’il s’est très-peu écarté de son modèle.

La table des ruches de M. de Massac, soutenue & clouée sur trois piquets enfoncés dans la terre, est de chêne ; elle a dix-huit lignes d’épaisseur, dix-sept pouces de longueur, & quinze de largeur : elle renferme quatre choses principales, que nous avons déjà observées dans celles de M. Palteau. 1º. Un menton sur le devant, de six lignes de hauteur au-dessus du niveau de la table, six pouces de longueur sur le devant, & trois seulement contre la ruche ; 2º. une élévation au milieu de la table, de onze pouces en quarré, sur six lignes de hauteur ; 3º. une ouverture au milieu de cette élévation, de six pouces quarrés ; 4º. une coulisse ou un tiroir au-dessous de la table, qui ferme l’ouverture dont il vient d’être parlé, & qui est de bois uni, ou percé selon les circonstances.

Sur cette table on place deux hausses seulement, qui sont deux boîtes faites avec du bois de pin, de sapin, ou de peuplier. Chaque hausse a onze pouces d’élévation, non compris le fond, qui a neuf à dix lignes d’épaisseur, ainsi que tous les côtés : sa largeur intérieure est de onze pouces une ligne en quarré, afin qu’elle puisse exactement s’emboîter avec l’élévation qui est au milieu de la table : en dedans de la hausse & au milieu du fond, on met dans un trou qu’on a pratiqué, un pédicule en bois, qui s’élève à la hauteur de six pouces, & qui supporte deux baguettes disposées en croix. Sur le devant de chaque hausse, à huit lignes au-dessus du bord, on fait une bouche de quinze lignes de hauteur, de vingt-deux de largeur par le bas, & de huit par le haut. On pratique encore du même côté, à quinze lignes du bord du fond supérieur, une ouverture de deux pouces de longueur, sur dix-huit lignes de largeur. M. de Massac ne dit rien de la destination de cette seconde ouverture, qui même n’est point marquée sur la gravure qu’il a donnée de ses ruches. La première ouverture est toujours recouverte par un cadran qui a les mêmes dimensions que celui que M. Palteau a adapté au surtout de ses ruches, & est destiné aux mêmes usages : dans la hausse supérieure, on le laisse tourné du côté plein, afin que les abeilles ne puissent point y passer.

Deux hausses semblables, placées l’une sur l’autre, forment une ruche ; pour la rendre solide & capable de résister aux vents, on met sur la dernière hausse une planche surmontée d’une grosse pierre ; au lieu de surtout en bois, ces deux hausses sont couvertes d’un glui de paille de seigle, disposé en forme de cône creux. Pour les réunir avec solidité, on met à chacune, du côté droit & du côté gauche, un liteau d’un pouce environ de largeur, & de sept à huit lignes d’épaisseur, qu’on fait entrer dans un trou pratiqué au fond des hausses, qui pour cet effet doit déborder également des deux côtés ; on assujettit ces liteaux qui embrassent les deux hausses, avec des chevilles de bois, dont les dernières, qui fixent les liteaux à leur extrémité, entrent dans l’épaisseur du bois de la table. On bouche l’ouverture du fond de la hausse supérieure, avec du liège ou du bois, de façon qu’on puisse facilement, avec la pointe d’un couteau, enlever ce bouchon quand cette hausse sera placée au bas de la ruche. M. de Massac assure qu’au moyen de deux couches d’une couleur à huile, qu’on met aux quatre faces extérieures des hausses, elles peuvent durer environ vingt-cinq ans.

Avec des ruches de cette construction, M. de Massac prétend qu’on peut s’approprier le superflu des abeilles sans les exposer, non-plus que le couvain, à aucun danger, & sans courir soi-même celui d’être piqué quand on fait cette opération. Lorsque la hausse supérieure est remplie, les abeilles sont arrêtées par le fond de la hausse inférieure, qui est une espèce de plancher qui les empêche de continuer leur ouvrage jusqu’au bas de la ruche ; quoiqu’interrompu, elles le reprennent dans la hausse inférieure ; & quand elle est environ à moitié, il n’y a plus de couvain dans la supérieure, il a eu tout le tems nécessaire pour son éducation, tandis qu’on a continué les ouvrages dans l’inférieure. On peut donc, sans aucun risque, enlever cette hausse, qui n’est remplie que de cire & de miel ; & après l’avoir vuidée, on la remet dessous celle qu’on a laissée. À quelle heure que ce soit qu’on fasse avec les abeilles le partage de leurs provisions, occupées à leurs ouvrages dans le premier étage de leur domicile, elles s’apperçoivent à peine du vol qu’on leur fait. Voilà sans doute des avantages bien réels : peu de dépense pour construire des ruches, beaucoup d’aisance pour soigner les abeilles, & aucun danger à craindre quand on veut enlever leurs provisions.


Section IV.

Ruches de M. de Boisjugan.


En suivant la méthode de M. Palteau, M. de Boisjugan s’est occupé avec succès de l’économie dans la construction des ruches qu’il propose. Elles sont composées de trois hausses faites en paille, qui est une matière qui occasionne peu de dépense, & que les habitans de la campagne ont à leur disposition. Chaque hausse est faite avec des gluis de froment ou de seigle. Un glui est une gerbe ou botte de paille qui n’a point été brisée par le fléau pour en faire sortir le grain : la paille de seigle, à cause de sa longueur, est préférable à celle de froment. Ces hausses, qui sont d’une figure ronde, ont quatre pouces de hauteur, & douze de diamètre intérieur ; le dessus, qui est convexe, ou en forme de voûte, est surmonté d’une anse, comme celle d’un panier, qui est peu élevée & très-solide. Il y a une ouverture au milieu de la partie convexe, de quatre pouces de diamètre, & à côté, une de six lignes seulement. Ces deux ouvertures sont toujours fermées avec un bouchon de liège dans la hausse supérieure ; dans les autres, la grande ne l’est point, parce qu’elle sert de passage aux abeilles pour communiquer d’une hausse à l’autre ; la petite ouverture sert à introduire le tuyau d’un soufflet pour fumer les abeilles lorsqu’on veut prendre leurs provisions.

Trois de ces hausses, placées l’une sur l’autre, composent une ruche, que la forme de leur construction rend très-solide ; elles sont cousues l’une à l’autre avec une aiguille ou carrelet de deux à trois pouces de longueur, & de la ficelle de moyenne grosseur, qu’on passe dans les liens qui attachent la paille. Avant de placer ces sortes de ruches, on met sur leur table une natte un peu convexe, de huit à neuf pouces environ de diamètre. Cette précaution est nécessaire, afin d’empêcher les abeilles de prolonger leurs gâteaux sur la table ; ce qui seroit sujet à bien des inconvéniens. L’entrée par laquelle passent les abeilles pour gagner l’intérieur de leur domicile, n’est point pratiquée au bas de la hausse inférieure, mais sur la table même. Cette ouverture est une entaille qu’on fait sur les bords du devant de la table, & qu’on prolonge jusque dans l’intérieur de la ruche ; elle a neuf à dix lignes de profondeur, sur quatre pouces de largeur. On a soin de lui donner assez de pente vers les bords pour faciliter l’écoulement des eaux ; sa largeur diminue un peu en approchant de la ruche ; elle est prolongée jusqu’au bord de la natte voûtée, où sa profondeur, bien ménagée dès l’entrée de la ruche, devient presque insensible.

Le surtout qui couvre ces sortes de ruches, est un glui de paille de seigle qu’on lie fortement à un de ses bouts, & qu’on écarte ensuite en forme de cône creux pour le placer sur la ruche, en ayant attention de n’échancrer la paille que sur la porte de la ruche, qui se trouveroit fermée sans cette précaution. Pour prévenir les fractures que les rats, les souris peuvent faire facilement, & en très-peu de tems, à ces sortes de ruches, M. de Boisjugan conseille de les enduire extérieurement avec de la suie détrempée, dans laquelle on peut mêler du verre pilé.

Ces sortes de ruches sont aussi aisées à construire qu’elles sont peu dispendieuses ; les gens de la campagne n’ont pas besoin d’avoir recours à des ouvriers pour s’en procurer ; ils peuvent eux-mêmes les faire en hiver, dans les tems où ils n’ont pas d’ouvrages dans le dehors : il ne faut que de la paille & des ronces fendues en trois ou quatre pièces pour la lier ; on en forme un cordon d’un pouce d’épaisseur, qu’on attache fortement avec les ronces ; pour le rendre bien égal, on peut le tenir dans un ou plusieurs anneaux d’un pouce de diamètre, qu’on fait glisser à mesure qu’on avance l’ouvrage. On commence la hausse par la partie convexe ; & lorsqu’on est parvenu à lui donner la largeur qu’elle doit avoir, on continue le cordon perpendiculairement, jusqu’à ce qu’on ait fait quatre tours complets, qui donneront la hauteur de la hausse ; il faut avoir attention que le dernier cordon finisse insensiblement, afin que la hausse puisse porter à plein sur la table.

L’avantage le plus réel de ces sortes de ruches, c’est le peu de dépense qu’il faut faire pour s’en procurer, si on ne veut point prendre la peine de les construire soi-même, puisque le prix qu’elles coûtent n’excède pas vingt-quatre ou trente sols.


Section V.

Ruches de M. de Cuinghien.


Les ruches de M. de Cuinghien sont faites avec la même matière & selon les mêmes dimensions que les précédentes, dont elles ne diffèrent que par la forme, qui est plate, au lieu d’être convexe. Les trois ou quatre hausses dont elles sont composées, sont attachées ensemble par de petits crampons de fil de fer, placés sur les côtés. Une corde de filasse entoure ces hausses à leur jonction, & y est assujettie par un pourjet très-fin, qui bouche tous les intervalles qui pourroient être de l’une à l’autre. L’auteur a préféré de donner une figure plate à ses ruches, parce qu’il a remarqué que les abeilles y travailloient mieux que quand elle étoit convexe.


Section VI.

Ruches de M. du Carne de Blangy.


Les ruches dont M. du Carne conseille l’usage, sont composées, les unes de trois ou quatre, les autres de sept & huit hausses, selon que l’exige le nombre des abeilles qu’on veut y loger. (Fig. 2, Pl. 2) Ces hausses, qui ont treize pouces en quarré, en y comprenant l’épaisseur du bois, qui est de cinq ou six lignes, sur trois pouces de hauteur, sont construites avec un bois très-léger, tel que le pin, le sapin, le tilleul, le peuplier, afin que les vapeurs de la ruche puissent plus aisément sortir par les pores. Au milieu du bord de chaque hausse, on pratique une entaille de cinq lignes de profondeur, pour y placer deux traverses de bois, de cinq lignes d’épaisseur, qui se croisent au milieu de la hausse, & qui débordent de chaque côté de quatre lignes, afin d’éviter les crampons quand il s’agit de les attacher ensemble. (Fig. 3, Pl. 2) Ces traverses, dont la principale destination est de soutenir l’ouvrage, pourroient être rondes, & on feroit alors quatre trous ronds au milieu des côtés de la hausse, pour les y faire passer, ce qui feroit absolument le même effet que de les placer sur le bord des côtés ; il est assez indifférent qu’elles soient un peu plus haut ou un peu plus bas ; l’essentiel est qu’elles se croisent dans le milieu, de manière à former quatre angles droits, afin qu’elles soutiennent bien également l’ouvrage. La dernière hausse seulement de la ruche, est surmontée d’un couvercle fait avec une ou plusieurs planches, de l’épaisseur de trois ou quatre lignes, & de la même longueur que la hausse qu’elle doit couvrir entiérement. Ce couvercle est assujetti par trois petites barres de bois, de l’épaisseur de quatre ou cinq lignes, sur neuf ou dix de largeur : deux de ces barres n’ont que la longueur de la hausse, & sont placées vers l’extrémité du couvercle ; la troisième, qui doit déborder le couvercle de quatre lignes de chaque côté, est placée au milieu, à égale distance des autres. On peut donner à la barre du milieu, une épaisseur & une largeur de neuf à dix lignes, & même plus ; y faire deux trous, où l’on puisse passer une ficelle assez grosse, afin de peser la ruche quand on veut.

Pour faire une ruche solide, & qu’on puisse transporter, avec des hausses, selon les proportions & les dimensions qu’exige M. du Carne, il ne faut que quatre ficelles d’une moyenne grosseur : on les attache chacune par un bout, aux petites traverses qui débordent la première hausse ; on les conduit ensuite aux traverses de la seconde, où on leur fait faire un tour en serrant avec force, & ainsi de l’une à l’autre, en tournant & serrant toujours la ficelle autour des traverses : lorsqu’on est parvenu au couvercle, on noue la ficelle à la traverse du milieu pour l’arrêter ; on peut ajouter sur le couvercle une autre traverse qui croise celle du milieu, & qui déborde de quatre lignes, pour attacher la ficelle de ces côtés.

L’ouverture qui sert de porte aux abeilles pour entrer dans la ruche, est une entaille pratiquée dans l’épaisseur de la table : elle commence au bord, vis-à-vis le milieu de la ruche, & elle est prolongée jusqu’à quatre pouces en-dessous : sa largeur est de trois pouces & demi vers les bords de la table, & de deux pouces & demi à l’endroit où elle finit : sa profondeur, qui n’est que de cinq lignes, suffit pour que les abeilles puissent aisément entrer dans leur habitation. On adapte une planche mince à cette ouverture, qu’on glisse dans cette espèce de canal, quand on juge à propos d’interdire aux abeilles la sortie de leur domicile. Il faut avoir attention que cette entaille, qui forme une espèce de canal, ait un peu de pente vers les bords de la table, pour l’écoulement des eaux, lorsque les ruches sont exposées à la pluie : sa profondeur doit donc être plus considérable vers les bords, qu’auprès de la ruche. M. du Carne assure que le prix de ses ruches n’excède pas 36 à 38 sols.

M. du Carne s’est servi pendant quelque tems d’une autre espèce de ruche pour loger les abeilles dont les hausses n’étoient que des cercles, tels que ceux des tamis qu’on emploie pour passer la farine. Elles avoient les mêmes dimensions & proportions que les hausses quarrées, des traverses qui se croisoient dans le milieu, & un couvercle sur la dernière seulement. On les arrangeoit & on les assujettissoit l’une sur l’autre, avec les mêmes précautions qu’il a été dit qu’on prenoit pour celles qui sont quarrées. Il n’étoit pas possible d’avoir des ruches à meilleur compte, puisqu’on pouvoit s’en procurer pour 12 à 15 sols. Les dangers auxquels les abeilles & leurs provisions étoient exposées, par rapport aux souris, qui pouvoient facilement percer dans une nuit, un bois qui avoit tout au plus trois lignes d’épaisseur, & causer dans une ruche beaucoup de ravages & de dégâts en peu de tems, l’ont décidé à les réformer : il avoit plusieurs fois éprouvé les inconvéniens auxquels elles étoient sujettes.

M. du Carne, convaincu par l’expérience, de l’utilité des ruches à hausses quarrées, faites en bois, les a préférées à celles qui étoient construites en paille, & selon les mêmes proportions dont il avoit fait usage long-tems pour loger les abeilles. Ces sortes de hausses en paille avoient un rebord extérieur en-haut & en-bas, d’un pouce de diamètre, qui n’étoit autre chose qu’un cordon en paille, comme ceux dont la hausse étoit faite, & qui servoit à les assujettir solidement l’une sur l’autre, & à les coudre plus aisément pour les fixer. La difficulté de passer le fil de fer pour les tailler, l’embarras de les coudre & découdre, la facilité qu’avoient les souris de les percer, rendoit leur usage dangereux aux abeilles, & incommode à celui qui vouloit prendre leurs provisions.


Section VII.

Ruches de M. Schirach.


La méthode de former des essaims artificiels, ingénieusement trouvée par M. Schirach, est trop curieuse, pour qu’on ne le soit pas de connoître les ruches qu’il emploie pour cet effet. Ces sortes de ruches ou boîtes, sont construites avec des planches bien sèches & bien rabotées, de bois de pin, ou de sapin, ou de tilleul. On peut leur donner les proportions qu’on desire, soit en hauteur, largeur & profondeur, pourvu qu’elles ne soient pas excessives, & qu’elles ne surpassent pas de beaucoup celles des ruches ordinaires : (Fig. 4, Pl. 2) si elles étoient trop grandes, les abeilles seroient très-mal logées ; elles ne pourroient point assez échauffer une trop vaste habitation, dans laquelle le couvain auroit peine à éclore, ou n’écloroit point du tout. M. Schirach est peu jaloux des proportions ; il les a souvent variées lui-même. Les premières boîtes qu’il avoit fait construire, avoient beaucoup plus de largeur que d’élévation ; dans la suite il a changé cette forme, en les faisant plus hautes que larges. Ces caisses ou boîtes, formées de quatre planches, sont presque du double plus hautes que larges : leur couvercle est une planche qu’on peut assujettir avec des chevilles, & dont il est facile de faire une porte, si l’on veut, au moyen de deux charnières qu’on place à un de ses côtés. Au milieu de ce couvercle est une ouverture de six à huit pouces, qu’on fait ronde ou quarrée ; on la ferme avec une plaque de fer-blanc percée de petits trous, ou bien avec une grille de fil d’archal : elle facilite l’évaporation de l’excessive chaleur de la ruche, qui peut nuire aux abeilles & à leurs ouvrages, & procure en même-tems dans leur habitation une circulation d’air qui leur est salutaire. Au bas du devant de ces sortes de boîtes, il y a un petit tiroir de côté, très-peu profond, dans lequel on met du miel pour la nourriture des abeilles, quand elles sont renfermées : si l’on supprimoit ce tiroir, il faudroit alors mettre dans la ruche une assiette ou une soucoupe, & pratiquer à un des côtés de la ruche contre lequel elle seroit placée, un petit trou pour y passer le tuyau d’un entonnoir, afin de faire couler sur la soucoupe le miel qu’on voudroit donner aux abeilles. On fait encore sur un des côtés une ouverture semblable à celle du couvercle, qu’on ferme de même avec une plaque de fer-blanc percée, ou avec un grillage en fil d’archal ; c’est un second soupirail qui sert à renouveler l’air intérieur. Sur le devant, & au bas de la ruche, il y a une ouverture de deux pouces de longueur, sur un d’élévation, à-peu-près, devant laquelle est une espèce de perron ou reposoir de quatre pouces, qu’on peut replier sur l’ouverture, pour la fermer quand les circonstances l’exigent ; c’est la porte par laquelle les abeilles entrent dans leur domicile.

L’intérieur de la ruche est divisé vers son milieu, par une galerie formée avec de petits bâtons rangés assez près les uns des autres, & fixés aux deux côtés de la ruche. Comme les abeilles vont d’abord s’établir à la partie la plus élevée, pour y commencer leurs ouvrages, leurs excrémens tombent au fond à travers les bâtons qui forment la galerie : les gâteaux sont plus solidement attachés ; dans le transport, on ne risque pas de les déranger ; les abeilles ont toute l’aisance qui leur est nécessaire pour faire leurs ouvrages & pour entrer dans les cellules : voilà l’avantage de cette galerie, qui est encore d’une autre utilité, comme il sera dit à l’article des Essaims artificiels.


Section VIII.

Ruches de Wildman.


Les ruches de Wildman, d’une figure ronde & à dessus plat, sont faites avec des cordons de paille cousus ensemble. (Fig. 13, Pl. 1.) Le dessus qui est en planches, tient au corps de la ruche par le moyen de quelques chevilles qui passent dans les trous qu’on a pratiqués à sa circonférence, & qui entrent dans le premier cordon de paille : il y a sur ce couvercle une coulisse qu’on tire à volonté. Le diamètre de ces sortes de ruches est de douze à quinze pouces environ, sur onze ou douze d’élévation. Lorsqu’on veut enlever les provisions des abeilles, on met une ruche vuide, dont on tire entiérement la coulisse, dessous celle qui est pleine ; alors les abeilles qui n’ont plus de place pour travailler dans leur première ruche, descendent dans la seconde qu’on leur a donnée, s’y établissent, & continuent leurs ouvrages. Lorsqu’on leur procure un second domicile, il faut avoir soin de fermer l’ouverture du premier qui servoit de porte, afin qu’elles entrent par celle de la seconde ruche qu’on leur a mise : il est essentiel qu’elles soient exactement unies l’une à l’autre, qu’il n’y ait aucun espace par où les abeilles puissent passer. Pour cet effet, on ferme avec du pourjet tous les intervalles qui pourroient se trouver entr’elles.

Quand on présume, au bout de quinze jours, que les abeilles ont fini de remplir la ruche supérieure, qu’elles sont parfaitement établies dans l’inférieure qu’on leur a donnée, on enlève celle de dessus pour profiter du miel & de la cire qu’elle contient ; on ferme tout de suite la coulisse de celle qui reste. Wildman assure que, si la saison est favorable à la récolte des abeilles, on peut leur donner successivement deux ruches à dessus plat qu’elles rempliront.


Section IX.

Ruches de Mahogany.


Ces ruches sont ingénieusement inventées pour jouir du plaisir de voir travailler les abeilles, & pour profiter en même tems, lorsqu’on le veut, d’une petite portion des fruits de leur industrie, sans les décourager par des vols qu’on peut répéter aussi souvent qu’on le desire, sans nuire à leurs travaux : elles sont d’une figure quarrée, faites en planches ; (Fig. 5, Pl. 2.) leur élévation est de dix-huit à vingt pouces sur quinze de largeur extérieure. Elles sont divisées intérieurement par trois cloisons à coulisses construites de haut en bas : les abeilles communiquent de l’une à l’autre par des ouvertures latérales qu’on pratique pour cet effet : ces coulisses sont placées sur le derrière de la ruche ; ce qui est très-commode pour les enlever, lorsqu’elles sont pleines de miel, & pour voir travailler les abeilles, en y mettant des carreaux de verre qu’on recouvre avec un volet : la porte des abeilles est sur le devant de la ruche.

Le dessus, ou le couvercle, est percé de cinq trous de trois pouces de diamètre, dont un est au milieu, les autres aux coins, sur lesquels sont placés des bocaux de verre ou les abeilles vont travailler : lorsqu’ils sont pleins, si on ne les change pas, elles continuent leurs ouvrages dans l’intérieur des cloisons ; après avoir rempli la première, elles passent à la seconde, ensuite à la troisième. Pour enlever la première cloison, on n’attend pas que la dernière soit pleine ; autrement les abeilles n’auroient plus de place pour travailler : quand elles ont commencé à s’y établir, on enlève la première cloison ; après l’avoir vuidée, on la remet à sa place, afin qu’elles y reviennent recommencer leurs ouvrages, dès qu’elles auront achevé de remplir la dernière.

Lorsqu’on ne veut prendre que le miel qui est dans les bocaux, afin de forcer les abeilles, qui commencent toujours leurs travaux par l’endroit le plus élevé de leur habitation, à ne travailler que dans cette partie, on enlève un bocal, dès qu’il est plein ; on le remplace tout de suite par un autre qui est vuide ; si on n’en avoit pas de tout prêt, on boucheroit le trou avec un bouton, jusqu’à ce que le bocal soit vuidé pour le remettre.


Section X.

Ruches du Sieur Ravenel.


On peut se représenter cette sorte de ruches, comme un assemblage de trois boîtes longues, qui ont chacune, dans le milieu de leur longueur, une séparation qui forme une boîte haute & une basse. Elles sont construites avec des planches de sapin médiocrement épaisses : quand elles sont réunies, elles offrent une surface quarrée de deux pieds un pouce, en y comprenant le couvercle & la planche qui leur sert de support ; leur profondeur est de onze pouces. Ces trois boîtes sont placées à côté l’une de l’autre sur la planche qui leur sert de table ; elles sont parfaitement jointes ensemble par des crochets, de manière qu’on peut séparer les boîtes latérales de celles du milieu : ainsi réunies, elles forment une habitation à deux étages, qui ont chacun trois cabinets : les deux latéraux sont exactement fermés de tous côtés ; celui du milieu ne l’est en bas, que quand il est sur la planche qui sert de support à toute l’habitation : c’est par cette ouverture qu’est introduit l’essaim qu’on veut loger dans ce vaste domicile.

Les deux cabinets latéraux communiquent avec celui du milieu par une petite ouverture d’un pouce de haut sur deux de large, pratiquée au bas sur la partie antérieure des deux cloisons qui séparent les cabinets : on a soin que ces deux ouvertures de droite et de gauche soient exactement vis-à-vis l’une de l’autre. On fait à la planche extérieure des cabinets, deux petites fentes, ou traits de scie, répondant aux deux ouvertures, afin qu’avec une petite lame de fer-blanc, qui a les mêmes dimensions, & qu’on y introduit par dehors, on puisse les fermer pour ôter la communication de ces deux cabinets latéraux d’avec celui du milieu, lorsqu’on veut prendre le miel qui y est : par ce moyen, la mère-ruche qui se trouve au milieu, ne sait pas ce qui s’y passe. La seule porte qui est commune pour entrer dans tous ces différens corps de logis, est dans le bas de celui du milieu ; elle est surmontée d’un demi-cercle de fer-blanc de trois pouces de diamètre, tournant sur un pivot, qui a, dans la moitié de sa circonférence, des échancrures en forme d’arcades, assez grandes pour qu’une abeille puisse y passer aisément. Par le moyen de ce demi-cercle, on diminue, on augmente le nombre des issues qui servent de passage aux abeilles, selon qu’on le juge à propos ; on les ferme même absolument, quand il est nécessaire de leur interdire entiérement la sortie de leur habitation. Au-dessous de l’entrée, on met une petite planche en saillie, coupée en demi-cercle de deux pouces de diamètre.

Les planches latérales extérieures des cabinets ne sont clouées que légèrement ; de manière qu’on peut les enlever aisément avec la pointe d’un fort couteau, parce que c’est par-là qu’on sort les provisions que les abeilles y ont amassées. Derrière chacun des cabinets, on pratique un trou de trois pouces d’élévation sur deux de largeur ; on y adapte un verre pour jouir du plaisir de voir travailler les abeilles, pour examiner si elles remplissent leurs magasins ; on le recouvre d’un petit volet qu’on tient fermé, lorsqu’on ne veut pas les suivre dans la construction de leurs gâteaux. Il faut encore observer que les planches qui ferment le devant des cabinets, doivent avoir un rebord dans toute leur longueur latérale, qui vient reposer & recouvrir la planche de celui du milieu, afin que les abeilles ne puissent point s’échapper : s’il y restoit encore quelques intervalles, on seroit obligé de les boucher avec du pourjet.

Jamais on ne prend du miel dans le cabinet du milieu ; c’est-là l’établissement primitif des abeilles où le couvain est élevé, & l’endroit où sont les magasins pour la nourriture en commun pendant l’hiver : on ne prend du miel que dans les cabinets latéraux. Avant de faire cette opération, on ferme avec la lame de fer-blanc, le trou de communication dont il a été parlé ; on détache ensuite le cabinet qu’on veut dépouiller, en ôtant les crochets qui se tenoient uni à celui du milieu ; on le transporte à quelques pas du rucher : s’il y a quelques abeilles qui gardent leurs ouvrages, on les fume un peu, pour les obliger d’abandonner leurs provisions, & les faire retourner dans la mère-ruche : on détache ensuite la planche latérale qui ne tient qu’avec des petits cloux ; on enlève les rayons de miel : après avoir remis la planche, on porte le cabinet dépouillé à sa place ; on ouvre le trou de communication, afin que les abeilles se remettent à leurs ouvrages : on fait la même opération sur l’autre cabinet, lorsqu’on s’est assuré qu’il est rempli.

Le sieur Ravenel a recueilli une fois dans les deux cabinets latéraux d’une mère-ruche quatre-vingt-huit livres pesant de rayons, produits par un seul essaim ; c’est la plus forte récolte qu’il ait eue. Pendant quatorze ans, il n’est sorti aucun essaim de ses ruches, parce que les nouvelles générations d’abeilles trouvoient à côté de leur mère des logemens vacans, où elles alloient s’établir. Quand il n’y a plus de place, les essaims prennent leur essort. Le sieur Ravenel a un rucher composé de quatorze essaims ou mères-ruches, c’est-à-dire contenant quarante-deux cabinets : les deux poteaux qui le soutiennent, portent sur deux pierres de taille, creusées tout autour & remplies d’eau, où les fourmis & autres insectes vont se noyer.


Section XI.

Ruches de M. de Gélieu, Pasteur à Lignières.


Les ruches de M. de Gélieu sont très-commodes pour former des essaims artificiels : leur invention est due principalement à cet objet. Elles ont la forme d’une caisse, qui, mesurée en dedans, a douze pouces de hauteur, neuf de largeur & quinze à dix-huit de longueur. Les deux premières dimensions ne doivent jamais varier : quand on veut rendre la ruche plus grande ou plus petite, on peut augmenter ou diminuer la longueur. Les planches qu’on emploie pour construire ces ruches ont un pouce & demi d’épaisseur ; par ce moyen, sans le secours des surtouts, elles garantissent parfaitement les abeilles de la grande ardeur du soleil & des froids excessifs ; le miel n’est point exposé à couler, ni la cire à se fondre lorsqu’il fait très-chaud : les fortes gêlées ne le durcissent point, comme il arrive dans les ruches dont les parois sont fort minces. Le couvercle est fait avec une planche de même épaisseur que celle de la caisse, à laquelle il est attaché solidement avec des cloux ou des chevilles. La base de la ruche n’est fermée que par la table ou le support, ainsi que les ruches ordinaires. Sur un des grands côtés de la ruche, qui doit être placé sur le devant, on fait en bas, & précisément au milieu, une entaille de trois pouces de largeur sur un demi-pouce environ de hauteur, pour servir de porte aux abeilles.

La ruche étant construite, comme nous venons de le dire, on la scie de haut en bas exactement par le milieu, pour la diviser en deux parties égales. Ayant bien pris le milieu avec la scie, une moitié de la porte doit se trouver dans chaque partie de la ruche. Cette division étant faite, on prend deux planches épaisses de trois ou quatre lignes, qui ont un pied en quarré ; on y pratique au milieu une ouverture quarrée de trois pouces, qu’on peut faire ronde si l’on desire. On applique une de ces planches à chaque moitié de la ruche, pour fermer le côté qu’on a ouvert en sciant ; on l’assujettit avec de petits cloux. Par ce moyen chaque moitié de la ruche qu’on a sciée, prend la forme d’une petite caisse ouverte par le bas, telle que l’avoit la ruche avant d’être divisée ; avec cette différence, que les planches qu’on a ajoutées ne descendent qu’à la hauteur de la porte : de sorte qu’il reste environ un pouce de distance entre la table & la planche ; par conséquent ces deux demi-ruches étant réunies, les abeilles peuvent communiquer aisément de l’une à l’autre par l’ouverture que laisse la planche en dessous, & par celle qu’on a pratiquée au milieu.

Pour former une ruche entière de ces deux moitiés, on met quatre fortes chevilles à chaque demi-ruche, en les enfonçant de manière qu’elles débordent en dehors d’un pouce & demi : on en place deux sur le couvercle, une sur le devant au-dessus de la porte, une autre sur le derrière. En plaçant ces chevilles à deux pouces du bord des planches, qui pourroient se fendre sans cette précaution, on aura attention qu’elles se répondent exactement de chaque côté, c’est-à-dire qu’elles soient vis-à-vis l’une de l’autre, afin qu’on puisse les attacher fortement avec de l’osier ou des côtes de noisetier. Ces deux demi-ruches étant réunies & attachées ensemble, forment une ruche aussi solide qu’elle l’étoit avant d’être sciée. Les planches minces ajoutées se trouvant adossées l’une contre l’autre, ne forment qu’un seul mur de séparation, qui n’ôtera point aux abeilles la facilité de communiquer dans les demi-ruches, puisqu’elles pourront y aller par l’ouverture du milieu, de même que par celle qui est au bas.

Lorsqu’on a plusieurs ruches de cette sorte ; si l’on veut former des essaims artificiels selon les procédés de M. de Gélieu, il est absolument nécessaire qu’elles soient toutes construites suivant les mêmes dimensions, afin qu’elles soient parfaitement égales.

Après avoir placé ces sortes de ruches sur leur table ou support, on applique du pourjet au point de réunion des deux demi-ruches, afin que les insectes ne puissent point y pénétrer ; on évite par ce moyen aux abeilles la peine d’un enduit de propolis, dont elles ne se dispenseroient point, qui dans le tems de la récolte du miel & de la cire, leur feroit perdre un tems très-précieux.

On conçoit combien il est facile, avec ces sortes de ruches, de s’emparer des provisions des abeilles, sans les exposer au plus petit danger, & sans craindre les effets terribles de leur colère. On enfume légèrement la demi-ruche qu’on veut enlever ; on la détache, on l’emporte pour la dépouiller : après cette opération, on la remet à sa place quand on n’en a pas de toutes prêtes pour la remplacer. Elles sont d’un très-grand avantage pour former des essaims artificiels par le partage des ruches ; ce qui n’est point aussi commode avec les autres, dont l’opération est toujours douteuse.


Section XII.

De l’invention des Ruches vitrées, & de la forme qu’on peut leur donner pour observer les Abeilles.


Les anciens ne connoissoient point les ruches qui nous donnent la liberté d’observer les abeilles dans l’intérieur de leur république : Pline est le seul qui nous apprenne qu’un sénateur romain, curieux d’examiner ces insectes dans la construction de leurs ouvrages, avoit pour cet effet une ruche de la corne la plus transparente. Swammerdam n’avoit jamais vu de ruches vitrées, puisqu’il conseille, afin d’observer les abeilles dans leur travail, de mettre des carreaux de papier à une ruche, & de le déchirer lorsqu’elles auront travaillé, pour jouir du plaisir de voir, d’examiner leurs ouvrages. Moufet pensoit que les abeilles, pour n’être point observées, appliquoient un enduit sur les carreaux de verre, qui, en lui ôtant sa transparence, ne permettoit plus d’examiner l’intérieur de leur domicile. Cependant c’est par le moyen des ruches vitrées que MM. Cassini, Maraldi, de Réaumur se sont instruits dans l’histoire naturelle des abeilles, qu’ils nous ont donné le résultat de leurs observations sur la manière dont elles sont gouvernées dans leur république. M. Cassini est le premier qui ait fait placer dans un jardin de l’Observatoire, des ruches vitrées pour faire ses expériences & ses observations ; depuis ce tems, elles sont devenues très-communes parmi les naturalistes. M. de Réaumur les a extrêmement variées dans les différentes constructions qu’il en a fait faire : les unes sont en forme de pyramides ou de boîtes très-longues, qui ont plusieurs étages ; d’autres ont une figure exactement quarrée. Ces sortes de ruches, au lieu d’être fermées en devant avec des planches, ne le sont que par des liteaux croisés, contre lesquels on applique des carreaux de verre qu’on assujettit avec des pointes & du mastic, comme le sont ceux de nos fenêtres. Un volet attaché par des charnières aux angles de la ruche, forme ces sortes de croisées ; elles ne sont ouvertes que quand on veut observer les abeilles.

Les ruches de Mahogany, dont il a été parlé à la neuvième section, sont aussi très-commodes pour faire des observations : les bocaux dont elles sont surmontées, sont d’une merveilleuse invention pour jouir du plaisir d’examiner l’industrie des abeilles dans leurs différens ouvrages ; les coulisses dont le devant peut être travaillé & disposé de manière à recevoir un carreau de verre, donneroient toute l’aisance qu’on peut desirer pour observer les abeilles : étant placées sur le derrière de la ruche, ces insectes pourroient sortir & rentrer sans appercevoir celui qui les observe.


Section XIII.

Résumé des avantages & des inconvéniens de ces différentes sortes de Ruches, & du choix qu’on peut faire.


Quoiqu’on trouve son amusement à élever, à soigner des abeilles, & que la curiosité soit satisfaite, on aime cependant à profiter d’une partie de leur travail & des fruits de leur industrie, pour se dédommager des soins qu’on leur rend, de la dépense qu’on est obligé de faire pour les loger. Il est donc important de leur procurer une habitation qui leur plaise, où elles puissent travailler avec aisance, qui entretienne leur ardeur, leur activité sans les décourager : il faut en même tems que cette habitation soit peu dispendieuse, & d’un entretien modique, afin qu’on puisse avec facilité multiplier les abeilles pour profiter des richesses qu’elles amassent ; qu’elle soit commode pour les soigner & pour partager avec elles le fruit de leurs travaux, sans être exposé aux traits de fureur qu’elles se permettent quand on veut toucher à leurs provisions, & sans les exposer elles-mêmes, ni la famille qu’elles élèvent, à aucune sorte de dangers.

Toutes les ruches dont nous avons donné la description ne réunissent pas ces avantages. Les premières, qui ne sont que des paniers ou des boîtes longues, qu’on nomme les ruches de l’ancien systême, sont l’habitation la plus incommode pour les abeilles, celle qui offre plus de difficulté pour les soigner, & pour enlever une partie de leurs provisions lorsqu’elles sont trop abondantes. Ce n’est qu’avec beaucoup de peine qu’on peut les nettoyer & leur donner la nourriture dont elles peuvent avoir besoin : encore est-on toujours exposé à leur colère, ou à déranger leurs ouvrages. Si les fausses teignes y établissent leur demeure, la ruche est perdue ; il n’est point possible de les détruire, à moins qu’on ne sorte tous les gâteaux, & qu’on ne fasse passer les abeilles dans un autre logement. Dans tout le tems de la plus abondante récolte, il peut arriver qu’elles n’aient plus de place pour mettre les provisions qu’elles sont en état d’amasser journellement ; il faudroit donc enlever une partie de celles qui sont surabondantes : eh ! comment faire cette opération, qui est toujours périlleuse, principalement dans une saison où les abeilles, en pleine vigueur, se jettent avec colère sur celui qui entreprend de faire ce vol ? C’est encore dans ce tems qu’une nouvelle famille est tous les jours sur le point de paroître ; il faut donc connoître les cellules où elle est élevée, autrement on court les risques de la détruire en portant un fer meurtrier sur les gâteaux où elle est renfermée. Tous les momens ne sont pas propres pour faire cette opération ; il faut s’y disposer de grand matin, afin de profiter de l’engourdissement que leur a occasionné la fraîcheur de la nuit : on est obligé de les fumer fortement pour les forcer à se réfugier au sommet de la ruche, & précisément c’est dans cette partie qu’il faudroit enlever leurs provisions, pour épargner le couvain qui est au milieu : que d’abeilles alors ne sont pas sacrifiées en périssant sous le couteau qui coupe leurs ouvrages !

Les ruches composées de plusieurs hausses sont préférables à celles-ci, parce qu’elles ne sont point sujettes aux mêmes inconvéniens. La cire n’y vieillit point comme dans les premières, puisque dans la taille on enlève toujours la hausse supérieure, qu’on remplace par une autre ajoutée par le bas : les fausses teignes ont moins le tems de s’y établir ; il est bien difficile qu’elles puissent ravager une ruche entière, qu’on a la facilité de renouveller dans une année par le déplacement & le remplacement successifs des hausses. Les abeilles ne sont jamais oisives dans leur habitation, faute du logement nécessaire pour mettre leurs provisions. Si l’on ne juge pas à-propos de prendre une partie des provisions que contient une ruche trop pleine, on ajoute une hausse par le bas, que les abeilles s’occupent à remplir ; de cette manière, on les entretient dans l’activité & l’ardeur du travail, sans les dépouiller mal-à-propos d’une partie de leurs richesses. Le couvain est toujours hors de danger : élevé d’abord dans la hausse supérieure, son éducation est finie, quand l’inférieure, pleine de nouveaux ouvrages, annonce qu’on peut sans danger faire un vol aux abeilles, en leur enlevant la hausse supérieure qu’on ne trouve remplie que de cire & de miel. Ce vol n’expose les abeilles ni celui qui le fait, à aucun péril : ramassées près des magasins qu’elles s’occupent à remplir, près des cellules où une nouvelle famille exige leurs soins, elles ont quitté la hausse supérieure, où leur présence n’est plus utile, puisqu’il n’y a plus d’ouvrages à faire.

Quelque ingénieuse que soit la construction des ruches à hausses de M. Palteau, elles n’ont pas toute l’utilité, ne réunissent point tous les avantages qu’il avoit d’abord annoncés : les inconvéniens qu’elles offrent ne permettent pas de les adopter sans changemens. 1º. Ces ruches sont un objet de dépense trop considérable pour les pauvres habitans de la campagne, qu’on doit avoir principalement en vue dans les inventions utiles. M. Palteau avoue que chacune de ses ruches coûte six livres dix sols : selon toute apparence, son calcul a été fait en homme jaloux d’accréditer une chose qu’il avoit inventée, qui par conséquent n’a point fait entrer en compte bien de petits objets qu’il a jugés de peu de valeur, parce qu’ils étoient à sa disposition : il n’en est pas ainsi quand il faut exactement tout acheter. Plusieurs ouvriers intelligens qui ont été consultés, assurent qu’il n’est point possible de faire une ruche, avec toutes ses dépendances, selon le modèle de celles-ci, à moins d’une pistole : or, ce prix est excessif lorsqu’on veut se procurer une certaine quantité de ruches : ne fût-il, à toute rigueur, que de six livres dix sols, il seroit encore trop haut pour la plus grande partie des gens de la campagne : une fortune médiocre, plus communément l’indigence, les mettent dans l’impossibilité de faire les avances auxquelles ils seroient obligés, pour se fournir de la quantité de ruches qui leur seroient nécessaires pour faire, des abeilles qu’ils élèvent, un profit certain ; ils seroient donc forcés de consacrer pendant cinq ou six ans, tout le produit de leurs ruches, afin de s’en procurer un nombre suffisant pour loger leurs abeilles : or, il est difficile de les persuader de faire ce sacrifice, quelques grands que soient les avantages qu’ils en peuvent retirer ; ils calculent moins les profits qu’on leur fait entrevoir, que la dépense qu’il faut faire pour en jouir. Les personnes riches ou aisées sont donc les seules qui puissent se procurer ces ruches.

2º. Si on a deux ou trois douzaines de ces ruches, il faut des emplacemens spacieux, de vastes enclos, de grands jardins pour les placer ; d’ailleurs, comment leur procurer à toutes une exposition avantageuse ? Dans la maison, il faut des greniers assez grands, où l’on puisse déposer les ruches, les surtouts qui ne sont pas employés, ou que l’on a mis en réserve pour recevoir les essaims qu’on attend : tous les habitans de la campagne n’ont certainement pas ces aisances : sous un rucher couvert simplement en paille, & adossé contre leur maison, ils placeront facilement vingt-cinq à trente ruches, qui auront toutes une bonne exposition ; s’il falloit, au contraire, les distribuer dans leur jardin, & autour de leur maison, ils en auroient trop de la moitié.

3º. Lorsqu’il fait froid, ou qu’il pleut, le surtout est utile ; mais dans les grandes chaleurs, les abeilles, calfeutrées de la sorte, peuvent étouffer, ainsi que le couvain, la cire se fondre, le miel couler. Comment procurer dans la ruche une circulation d’air qui se renouvelle & rafraîchit les abeilles lorsqu’il fait très-chaud ? Celui qu’on leur donneroit par la coulisse qui est au-dessus de la table, échauffé par la réverbération du sol, contribueroit à rendre leur habitation insoutenable.

4º. L’ouverture qui sert de porte aux abeilles pour entrer dans leur ruche, doit être exactement au niveau de la table ; elle leur devient incommode, si elle est élevée, pour y monter avec leur charge, quand elles reviennent de la provision : le cadran adapté à ces sortes de ruches, a l’inconvénient d’être toujours au-dessus de la table. La garde du domicile devient plus difficile aux abeilles qui se promènent intérieurement devant leur porte ; dans un moment d’attaque, elles peuvent être surprises par l’ennemi qui entre sans être apperçu, à moins que les abeilles ne soient aux arcades comme à une fenêtre. S’il est tourné du côté plein, l’air ne se renouvelle plus dans la ruche, à moins que la coulisse qui est sous la table ne soit percée ; alors ce sont des portes qu’on ouvre aux papillons qui engendrent les fausses teignes & à quantité d’autres insectes.

5º. Quelle peine, quel embarras pour enlever le surtout qui tient à la table par des crampons, où entrent des goupilles pour le fixer, lorsqu’il est nécessaire de visiter les abeilles, de tailler les ruches, &c. ! le bois de la table peut être renflé par l’humidité ; comment l’enlever alors sans secousses ?

Les ruches de M. de Massac, construites selon le modèle de celles de M. Palteau, ont une partie de leurs inconvéniens, excepté ceux du surtout, puisqu’elles n’en ont point. Leur principal défaut est de n’être composées que de deux hausses d’une trop grande capacité ; dans la taille, on peut enlever une partie du couvain qui ne sera pas sorti des cellules, en ôtant la hausse supérieure : pour éviter ce danger, il faudroit attendre que les abeilles eussent rempli la hausse inférieure, afin que le couvain de la dernière ponte eût le tems d’éclore, pendant celui où elles auroient travaillé : s’il arrivoit qu’elles fussent très-laborieuses, que la récolte fût abondante, leur hausse inférieure seroit remplie, que le couvain ne seroit pas sorti des cellules ; en différant de tailler la ruche pour ménager le couvain, on feroit perdre aux abeilles un tems précieux, & elles s’abandonneroient à l’oisiveté.

Les ruches de M. de Boisjugan ont l’avantage de ne pas constituer dans une dépense considérable, quand on veut monter un rucher. La paille dont elles sont faites entretient dans l’habitation des abeilles, pendant l’hiver, une chaleur que les ruches en bois, plus sujettes à l’humidité, ne procurent point ; en été elles sont plus fraîches, parce qu’elles s’échauffent plus difficilement que le bois. Il est vrai qu’elles exposent les abeilles & leurs provisions, aux incursions des rats & des souris, qui peuvent les percer en très-peu de tems, & faire bien des ravages parmi elles. Leur forme voûtée est très-incommode pour détacher une hausse de l’autre ; il reste toujours sur la partie convexe de celle qui est devenue la supérieure après la taille, de la cire, du miel qui coulent des gâteaux qu’on est obligé de couper ou d’arracher ; ce qui attire les abeilles voisines, & celles de la même ruche : c’est-là un très-grand inconvénient, parce qu’elles perdent leur tems en s’amusant à ramasser ce miel. Les guêpes, les frélons peuvent aussi y être attirés ; la ruche a beau être recouverte par un surtout qui n’est qu’en paille, avides du miel, elles peuvent se glisser par-dessous ; & si l’adresse ne leur suffit pas pour y pénétrer, elles sont capables d’entrer de force dans la ruche, de surprendre les abeilles, & de causer beaucoup de désordres parmi elles. Ces hausses, malgré tous les soins qu’on prend, ne sont pas toujours exactement unies ; les abeilles, comme on sait, bouchent toutes les ouvertures avec la propolis ; comment les détacher, puisque leur forme voûtée ne permet pas de se servir du fil de fer ? M. de Cuinghien, en donnant un figure plate à ses ruches, a remédié à cet inconvénient.

Les ruches de M. Schirach ne sont propres que pour former des essaims artificiels : la forme de leur construction ne convient point pour élever les abeilles, dont on ne pourroit prendre les provisions qu’en levant le couvercle, qui est en forme de porte ; la cire & le miel qui se trouveroient au-dessous de la galerie, pourroient difficilement être renouvelés, parce que c’est la partie où la famille est élevée.

Les ruches de Wildman ont les mêmes avantages que celles qui ont composées de plusieurs hausses ; puisque, au moyen des coulisses qu’elles ont à leur couvercle, on peut augmenter l’habitation des abeilles, & entretenir leur ardeur pour le travail ; elles sont très-commodes pour leurs ouvrages, & pour s’emparer d’une partie de leurs provisions, sans qu’on les expose à aucun péril, ainsi que la famille qu’elles élèvent. Il est fâcheux que la matière dont elles sont construites, ne mette point les abeilles assez à couvert des dégâts que les souris peuvent faire dans leur habitation. Celles de Mahogany sont ingénieusement faites, pour satisfaire la curiosité des personnes qui desirent observer les abeilles, les voir travailler à la construction de leurs édifices, & profiter en même-tems d’une petite partie du fruit de leurs travaux.

Les ruches qui réunissent le plus d’avantages, relativement au profit qu’on peut faire des abeilles, sont celles qu’emploie M. du Carne de Blangy, qui sont composées de plusieurs hausses quarrées, faites en bois. Elles ne sont point un objet de grande dépense, quand il est nécessaire de monter un rucher, puisqu’elles ne coûtent pas plus de 36 à 38 sols. L’épaisseur des planches, qui n’est que de cinq ou six lignes, ne suffiroit pas pour garantir les abeilles de la rigueur du froid, si elles y étoient exposées ; aussi est-on obligé de les placer sous un rucher. Quand on n’en a point, on peut y suppléer, en les mettant en hiver dans quelqu’endroit fermé. On pourroit les couvrir d’un surtout, qui seroit de deux pièces égales, qui formeroit deux espèces de boîtes, qu’on mettroit l’une sur l’autre, & qui, par ce moyen, ne seroit point incommode, comme le sont ceux de M. Palteau ; mais un rucher moins dispendieux, quand on a un nombre considérable de ruches, est préférable à tout cela.

Quoique le sieur Ravenel n’ait pas absolument rempli son objet dans la construction de ses ruches, qui étoit de se dispenser de veiller à la sortie des essaims, en leur offrant des logemens tout près de leur mère, il est certain que les deux premières années ils n’ont pas besoin d’avoir une autre habitation, à moins qu’ils ne multiplient extraordinairement : il est probable qu’en augmentant d’un tiers, environ, la capacité des cabinets, on seroit, pendant plusieurs années, exempt des soins de préparer des logemens aux essaims, qui en trouveroient d’assez vastes à côté de la mère. Cette espèce de ruche est très-commode pour s’emparer des richesses des abeilles, qui ignorent le vol qu’on leur fait ; il seroit bon, cependant, que le cabinet du milieu fût disposé de façon qu’on pût le mettre de côté, pour renouveler la cire au moins tous les deux ans, afin qu’elle ne contractât pas une mauvaise qualité qui pourroit nuire aux abeilles. Quelques petits changemens faits avec précaution, & dirigés par l’expérience, peuvent rendre ces ruches très-utiles, & commodes pour soigner les abeilles sans beaucoup de peine.

Les ruches de M. de Gélieu sont préférables à toutes celles dont nous venons de donner la description, lorsqu’on veut former des essaims par le partage des ruches. Les provisions & le couvain sont divisés également ; ce qui n’a jamais lieu dans les ruches à hausses, où la partie inférieure est toujours celle qui contient une plus grande portion de couvain : par conséquent, l’autre en ayant très-peu, ne donne jamais qu’un essaim très-foible. Elles sont aussi très-commodes, lorsque nous voulons partager avec les abeilles les richesses qu’elles ont amassées. La cire ne peut point y contracter une mauvaise qualité, nuisible à ces insecfes, puisqu’on la renouvelle d’une année à l’autre.

En général, la matière qu’il convient d’employer à la construction des ruches, doit être des planches de bois de pin, de sapin, de tilleul, de peuplier, ou de tout autre bois extrêmement léger ; quand on le peut, il faut préférer celui de pin ou de sapin à tout autre : l’odeur résineuse qu’ils répandent, sans nuire aux abeilles, est capable d’éloigner les poux & les punaises, qui sont leurs ennemis. La forme ronde ou quarrée des hausses, n’est pas d’une grande importance ; il est bon que le dessus soit plat, afin d’avoir plus de facilité pour les tailler. Il seroit à souhaiter qu’on pût les construire avec de la paille, parce qu’elle est moins sujette à s’échauffer en été, & en hiver les abeilles y sont plus chaudement que dans un logement fait en planches qui retiennent l’humidité, qui s’évapore avec peine à travers leurs pores. Il faudroit, par conséquent, trouver un enduit qui éloignât les souris & les rats qui les percent si aisément. L’osier, la verne & autres bois lians, sont fort sujets à être vermoulus ; les fausses teignes s’y cachent & y déposent leurs œufs, sans qu’on puisse les appercevoir pour les détruire : on ne doit jamais les employer pour la construction des ruches.


TROISIÈME PARTIE.


CHAPITRE PREMIER.

De la connoissance des Ruches, et de leur transport.


Section première.

À quels signes connoît-on une bonne Ruche ?


La connoissance de la qualité des ruches est non-seulement utile, lorsqu’on veut les vendre ou les acheter, afin de n’être point trompé ; mais plus encore pour juger de l’état des abeilles, & des soins qu’elles exigent. Une bonne ruche doit être fournie d’un peuple jeune, actif & laborieux ; son habitation doit être propre & remplie de provisions. La vue des abeilles décide de leur activité, de leur jeunesse : si elles sortent avec vivacité pour entreprendre leurs voyages ; qu’elles se pressent, au retour, aux portes du domicile pour y entrer ; qu’on remarque leurs ailes bien entières ; c’est une preuve qu’elles sont jeunes & remplies d’ardeur pour travailler. Quand elles sont lentes à prendre leur vol, à rentrer avec la provision qu’elles ont amassée ; que leurs ailes paroissent frangées, déchiquetées, c’est une preuve infaillible de vieillesse, & que les courses, les voyages sont aussi pénibles que fatigans pour leur âge. On ne peut point juger de la population d’une ruche en voyant sortir & rentrer les abeilles ; deux ou trois mille, qui voyageroient continuellement, qui feroient des courses très-multipliées, annonceroient une population de vingt-cinq ou trente mille. C’est le soir, quand elles sont toutes rentrées, ou le matin avant qu’elles partent, qu’on peut connoître si leur république est bien peuplée & fournie d’abondantes provisions : un petit coup sur la ruche, avec la jointure du doigt du milieu de la main, excite une commotion parmi elles ; si le bourdonnement qui le suit, est un son étouffé & à diverses reprises, la ruche est bien peuplée & fournie d’abondantes provisions : si la population, au contraire, est foible, & les provisions peu abondantes, le bourdonnement des abeilles est aigu, le son que rend la ruche qui a été frappée, est plus clair, & il finit presque au même instant qu’il a été excité. Pour savoir si la ruche est propre, si la cire n’est point noire ou moisie ; ce qui dénoteroit qu’elle est vieille, on la soulève légèrement en l’inclinant en arrière, & on se baisse pour examiner l’intérieur. On ne peut faire cette épreuve que de grand matin, ou le soir à la lumière, parce que la fraîcheur de la nuit, qui engourdit un peu les abeilles, modère leur grande vivacité, qui ne permet pas toujours de les examiner dans l’intérieur de leur république. Lorsqu’on apperçoit une cire belle & blanche ; qu’on ne voit point sur la table, ni ordures, ni mouches mortes, on peut être assuré que la ruche est habitée par de jeunes abeilles, pleines de vigueur, d’activité, & en grand nombre. Quand elles sont vieilles, que leur population est foible, la cire est noirâtre, quelquefois moisie & moulue vers le bas du domicile, qui rarement est propre, parce qu’il n’est habité que par un petit nombre de vieilles mouches, qui n’ont plus, comme dans leur jeunesse, les mêmes soins pour leurs ouvrages, & la propreté de leur habitation.

La blancheur de la cire qu’on remarque au bas de la ruche, est souvent un indice de la mauvaise foi du vendeur : ceux qui en font commerce, & qui veulent tromper les acheteurs, ont soin, au commencement du printems, de couper toute la cire qui est au bas : sa noirceur, sa moisissure décéleroient trop la qualité d’une mauvaise ruche, dont ils auroient de la peine à se défaire : les abeilles réparent cet ouvrage en cire neuve pendant la belle saison ; & en automne, sa blancheur annonce de jeunes abeilles, & par conséquent une bonne ruche. Il faut se défier de ces apparences ; ne point se contenter d’examiner seulement l’ouvrage qui est au bas : en renversant la ruche sur le côté, on observe si l’ouvrage qui est au fond répond à la fraîcheur de celui qu’on a remarqué en-bas : sans être aussi blanc, s’il n’est qu’un peu jaune, on n’est point trompé sur la qualité de la ruche, qui est très-bonne. Quand l’ouvrage qui est au fond paroît noirâtre, que la cire répand une odeur désagréable, comme si elle étoit échauffée, la blancheur de celle qu’on a remarquée à l’ouverture, n’est qu’une preuve de supercherie de la part du propriétaire.

On peut encore juger d’une bonne ruche par son poids ; mais cette connoissance très-utile est réservée à ceux qui ont la précaution de peser les ruches, & de marquer dessus leur poids, avant d’y loger les abeilles. Lorsqu’on a cette attention, & qu’on les pèse avant l’hiver, on peut juger au printems, de la consommation que les abeilles ont faite pendant la mauvaise saison, & savoir si elles ont besoin qu’on leur fournisse de la nourriture.


Section II.

Du Tems propre à l’Achat & au Transport des Ruches.


Le tems le plus convenable pour l’achat des ruches est avant ou après l’hiver ; on peut alors mieux juger de leur bon ou mauvais état, que dans toute autre saison. Lorsqu’on est libre de choisir, il faut préférer d’acheter après l’hiver ; il n’y a presque plus de risques à courir, parce que les abeilles ont supporté toute la mauvaise saison : on juge avec plus de certitude de leur état ; on craint par conséquent moins d’être trompé.

La saison la plus favorable pour transporter les ruches qu’on auroit achetées, ou celles qu’on voudroit déplacer pour leur donner une exposition ou une position plus avantageuse, c’est la fin de l’hiver ou le commencement du printems : les abeilles qui n’ont point encore toute l’activité & la vivacité que leur donne la chaleur, sont moins troublées par les secousses du transport ; l’air est assez doux pour qu’on puisse sans danger les laisser sortir, pour le plus tard, deux ou trois jours après leur arrivée. Cette sortie leur est absolument nécessaire après leur déplacement, pour se vuider hors du domicile, & pour se refaire des fatigues d’un voyage, qui, malgré toutes les précautions qu’on prend, & quelque court qu’il soit, les secoue toujours plus qu’il ne convient. Il y auroit de très-grands inconvéniens à les faire voyager & à les transporter dans une saison qui ne permettroit pas de les laisser sortir peu de jours après leur arrivée. Le mouvement du voyage, en les réveillant de leur engourdissement, exciteroit leur appétit ; & leurs provisions pourroient être finies, avant qu’elles pussent trouver dans la campagne de quoi y suppléer : il faudroit par conséquent les nourrir, ce qui seroit un objet de dépense & de soins qu’on doit éviter, quand il est possible : il arriveroit encore que leur sortie seroit retardée de plusieurs jours, & qu’elles se vuideroient dans la ruche & sur les gâteaux ; ces ordures qui gâteroient leurs ouvrages, exciteroient peut-être une fermentation dont l’odeur seroit très-nuisible aux abeilles, corromproit la cire, & la feroit moisir. Elles pourroient s’en trouver plus mal, si ces déjections arrivoient jusqu’à elles ; leurs ailes en seroient engluées ; les organes de la transpiration qui sont en dessous, bouchés ; & elles mourroient.

Il y a encore de plus grands inconvéniens à les transporter en été, quoiqu’on choisisse la nuit pour les faire voyager : les gâteaux dont la cire n’est jamais aussi ferme qu’en hiver, ont beau être assujettis avec des bâtons qu’on place entr’eux pour les soutenir, malgré cette précaution, il est à craindre qu’ils se cassent, se détachent & se brisent. Les abeilles qui sont en pleine vigueur, sont fort dérangées par les secousses qu’elles éprouvent pendant le transport. Si l’endroit où on les met, est peu éloigné de leur premier emplacement, elles y retournent ; on les voit plusieurs jours de suite voler & se reposer à l’endroit où étoit leur ancien domicile, qu’elles ne quittent qu’à regret, & pressées par la faim : s’il y a d’autres ruches, elles vont troubler les abeilles dans leur habitation, exercer des pirateries qui donnent lieu à une guerre quelquefois terrible entr’elles. Outre le danger qu’il y a de perdre des abeilles qu’on a fait voyager dans cette saison, on est la cause qu’elles ne mettent point à profit un tems précieux pour leur récolte.


Section III.

Des soins qu’il faut prendre pour transporter les Ruches ; & la meilleure manière de faire ce transport.


On détache doucement & sans secousses la ruche qu’on veut déplacer pour la transporter ailleurs, en ôtant avec un couteau le pourjet qui la tenoit collée sur sa table ; on l’enlève de dessus son support, pour la poser par son ouverture sur un linge gros & clair, étendu à terre, & qu’on relève autour de la ruche, pour l’y lier fortement avec une corde, de manière qu’il soit bien tendu sur l’ouverture qui doit être exactement bouchée. Quand on est forcé par quelques circonstances à faire ce transport en été, il faut prendre le moment que les abeilles sont toutes dans l’intérieur de la ruche ; autrement on en perdroit beaucoup, & on courroit risque d’éprouver toute leur fureur : c’est donc pendant la nuit, qu’elles sont un peu engourdies, qu’il faut faire cette opération.

La voiture qui occasionne le moins de cahots, est celle qu’on doit préférer pour faire voyager les abeilles. Lorsqu’on a peu de ruches à transporter, on peut employer une civière sur laquelle il est fort aisé d’en placer cinq ou six, que deux hommes portent sans beaucoup de peine & sans trop les secouer. S’il faut en transporter un nombre assez considérable, & que le voyage soit long, on peut se servir d’une charrette ; il faut alors y arranger & disposer les ruches de façon que l’ouverture fermée par le linge se trouve en haut, afin que les abeilles ne soient point étouffées, en manquant d’air ; ou bien les coucher sur le côté, en ayant attention que l’ouverture soit tournée en dehors de la charrette : on met entre les gâteaux des petits bâtons appuyés contre les parois de la ruche pour les soutenir, & afin d’empêcher que les cahots & les secousses les brisent, en les faisant frapper les uns contre les autres.


Section IV.

Des attentions qu’il faut avoir en plaçant les Ruches après leur arrivée.


Lorsque les ruches sont arrivées à leur destination, il faut les placer sur leur table dans la position qu’elles doivent avoir, sans ôter le linge qui les enveloppe : il convient d’attendre la nuit pour le détacher & l’enlever ; autrement les abeilles, si on l’ôtoit pendant le jour, retourneroient au premier emplacement de leur domicile, s’il n’étoit pas bien éloigné ; ou bien elles iroient s’égarer, se perdre dans la campagne, & ne reviendroient plus dans leur habitation.

Le lendemain de leur arrivée, il faut les visiter dès le matin, examiner s’il y a des gâteaux brisés, & les enlever ; observer si les ruches posent bien de tous côtés sur leur support, & boucher avec du pourjet toutes les ouvertures qu’on apperçoit. Quand la ruche ne pose pas à plomb, & qu’elle vacille de côté & d’autre, on glisse de petits coins de bois pour la soutenir ; ensuite on la colle sur son support avec le pourjet qu’on applique tout autour de la circonférence de son ouverture, afin que les abeilles n’aient point d’autre sortie que la porte qui est au bas de leur domicile. Quand les ruches sont composées de plusieurs hausses, on remet du pourjet à leur jonction, afin qu’il n’y ait point d’intervalle de l’une à l’autre : en un mot, on tâche de les remettre dans l’état où elles étoient avant leur déplacement, en réparant tous les dommages que le voyage peut avoir occasionnés. Si l’air est assez doux, on laisse sortir les abeilles le lendemain ou un jour après leur arrivée ; cette sortie les délasse des fatigues du voyage, & les habitue insensiblement à leur nouvelle habitation.


CHAPITRE II.

Du tems qu’on interdit aux Abeilles la sortie de leur Domicile. Comment il faut les disposer à passer l’hiver, et des soins qu’elles exigent pendant cette saison.


Section première.

Dans quel tems faut-il fermer les Abeilles dans la Ruche.


Quoique la fin de l’automne ne soit point pour les abeilles un tems de récolte ; tant que la saison n’est point froide, que le soleil paroît pendant quelques heures de la journée, il n’y a aucun danger à les laisser sortir librement ; elles s’écartent peu de leur habitation, parce qu’il n’y a rien à ramasser dans la campagne : ces sortes de promenades qu’elles font aux environs de leur domicile, en entretenant leur activité, contribue à leur santé : il est vrai que l’appétit qu’elles gagnent par cet exercice, diminuera les provisions ; mais il vaut mieux être exposé à les nourrir, que de les exposer elles-mêmes à périr par l’ennui que leur cause une trop longue retraite, qu’elles supportent toujours avec impatience, quand le soleil & un air doux les invitent à sortir. Si on les tenoit renfermées malgré elles, pour ménager leurs provisions, elles chercheroient à sortir, s’impatienteroient, s’échaufferoient considérablement, & mourroient de désespoir dans leur ruche. Au lieu de les tenir absolument enfermées, il suffit de diminuer les portes de leur domicile, de manière qu’elles ne puissent sortir que cinq ou six à la fois : pour cet effet, on place à la porte de la ruche une petite planche fort mince qu’on perce de cinq ou six trous seulement, & assez grands pour qu’une abeille puisse y passer sans gêne ; par ce moyen, elles ne sortent que peu à la fois : celles qui n’ont aucune nécessité de le faire, n’en sont point tentées, & elles restent paisiblement, sans s’agiter & s’échauffer dans leur habitation.

Dès que les premières gelées arrivent, il faut absolument condamner les abeilles à la retraite, en fermant les portes de leur domicile, afin qu’elles ne soient point tentées de sortir malgré le danger qu’il y auroit pour elles : quand même le soleil paroîtroit dans la journée, on ne doit point leur rendre la liberté ; cette chaleur momentanée les engageroit peut-être à s’éloigner un peu trop ; & surprises par le froid qui succéderoit, elles resteroient engourdies dans la campagne, où elles mourroient infailliblement, victimes de leur imprudence. On ne sauroit être trop exact à les tenir renfermées, dès que les premières gelées arrivent ; il en périt plus par ces petits froids qu’on éprouve à l’entrée & à la sortie de l’hiver, que dans les tems les plus rigoureux, parce qu’alors elles sont dans l’impuissance de sortir, quand même elles en auroient la liberté. Tant qu’elles sont bien fermées dans leur habitation, en usant de quelques précautions, on les garantit du froid excessif. Mais lorsqu’elles sont répandues dans la campagne, comment les préserver de celui qu’elles ressentent, qui les engourdit, & leur ôte les forces de retourner à leur domicile ?


Section II.

Des précautions qu’on doit prendre, quand on interdit aux Abeilles la sortie de leur Ruche.


Quoiqu’il faille condamner les portes des ruches, pour empêcher les abeilles de sortir, ce n’est pas à dire qu’on doive les boucher absolument, & les fermer de manière qu’elles n’aient plus de liberté ; il faut faciliter la circulation de l’air, afin que celui de l’intérieur se renouvelle : pour cet effet, on adapte à l’ouverture des ruches un grillage en fil de fer, ou une planche percée de petits trous par lesquels les abeilles ne peuvent passer ; par ce moyen, on les tient absolument renfermées, sans les priver du courant d’air qui leur est nécessaire. Si elles étoient fermées hermétiquement dans leur domicile, elles y respireroient le même air pendant plusieurs mois de suite, & elles y étoufferoient nécessairement : les ordures & les cadavres de celles qui meurent, occasionneroient des exhalaisons très-mauvaises, des vapeurs humides qui ne pourroient point sortir, & qui feroient moisir la cire, corromproient le miel, & empoisonneroient les abeilles. Dans les tems froids, ces vapeurs seroient attachées en glaçons contre les parois intérieures de la ruche & sous les gâteaux ; elles rendroient par conséquent l’habitation très-froide. Les personnes qui n’ont pas toute l’expérience qui est nécessaire pour gouverner les abeilles, s’imaginent que pour les préserver du froid, il faut les clorre exactement, & rompre toute communication entre l’air intérieur & l’extérieur qui est trop rude. Après l’hiver, elles sont très-étonnées de trouver la table de la ruche couverte d’abeilles mortes ; elles attribuent au froid la cause de leur mort, tandis qu’elles les ont fait périr en les étouffant. Il est sans doute très-nécessaire de les préserver du froid ; mais il faut en même tems prendre garde de ne pas les étouffer, en voulant les tenir chaudement.

Pour mieux faciliter la circulation de l’air & la sortie des vapeurs de la ruche, bien des personnes sont dans l’usage, après avoir mis le grillage à l’entrée, de faire encore au sommet de la ruche un trou d’un pouce au moins de diamètre, qu’on ferme ensuite avec un bouchon de liège très-poreux, ou avec un gros linge d’un tissu bien serré qu’on colle par-dessus, ou qu’on attache avec de petits cloux. D’autres soulèvent d’une ligne ou deux, les ruches de dessus la table, & mettent par-dessous de petites cales de bois pour la tenir élevée. Toutes ces précautions sont utiles pour donner de l’air aux abeilles, dont le renouvellement leur est si nécessaire dans une saison où elles ne peuvent point respirer l’air extérieur. On doit cependant avoir attention de ne pas trop soulever les ruches, afin de ne point ouvrir de portes aux souris. Lorsque les ruches sont en plein air, le grillage suffit : si on les soulevoit, on refroidiroit trop les abeilles ; ce moyen n’est praticable que quand elles sont placées sous un rucher, ou dans quelque endroit fermé.


Section III.

Des différens moyens qu’on peut employer pour préserver les Ruches du froid, quand on n’a point de Rucher.


En donnant de l’air aux abeilles, il faut leur procurer une douce chaleur, qui, sans les rendre actives, modère cependant assez la rigueur du froid, pour qu’elles ne s’engourdissent pas à un point qu’il les fasse mourir. Afin d’user de sages précautions à ce sujet, il est essentiel de connoître la qualité des ruches, c’est-à-dire leur force & leur foiblesse. Une ruche bien peuplée, & qui a d’abondantes provisions, a moins besoin d’être précautionnée contre la rigueur de l’hiver, qu’une autre peu peuplée & mal fournie en provisions : la ruche qui contient beaucoup de mouches, & qui renferme une quantité assez considérable de gâteaux, est moins vaste : les insectes qui l’habitent y sont donc plus chaudement que s’ils étoient en petit nombre dans un logement où il n’y auroit que très-peu de rayons.

À l’entrée de l’hiver, on peut mettre dans une serre ou vinée, ou dans tout autre endroit fermé, les ruches qui, dans le courant de l’année, sont placées dans les jardins ou ailleurs : celles qui sont fortes ne demandent pas d’autres soins ; leur grand nombre entretient dans la ruche assez de chaleur pour qu’elles ne soient pas trop engourdies par le froid. Il ne suffit pas de renfermer simplement celles qui sont foibles : quoique l’air d’un endroit clos soit moins froid que l’air extérieur, il l’est encore trop pour des ruches foibles ; il faut les couvrir avec quelques paillassons ou avec des surtouts en paille, ou de toute autre manière qu’il est aisé à chacun d’imaginer.

M. de Réaumur pensoit qu’il y avoit toujours des inconvéniens à déplacer les ruches : pour les préserver du froid en les laissant dehors, il avoit imaginé un moyen, qui lui avoit parfaitement réussi sur les plus foibles comme sur les plus fortes. On prend un vieux tonneau défoncé par un bout ; on met sur le fond qui reste, de la terre bien séche à la hauteur de quatre ou cinq pouces : après l’avoir bien battue, on remet par-dessus, le fond du tonneau qu’on a ôté, sur lequel on place la ruche ; s’il étoit grand, on pourroit en poser plusieurs. On pratique au tonneau un trou vis-à-vis l’ouverture de la ruche, qui sert de porte aux abeilles, auquel on adapte un conduit d’un demi-pouce de largeur au plus, fait avec quatre petites planches : on pourroit y mettre un roseau percé d’un bout à l’autre. Ce conduit, soit en planches ou en roseau, doit être assez étroit, afin que les souris, les mulots, qui n’entreroient pas impunément dans une ruche lorsque les abeilles sont vigoureuses, ne profitent pas de leur engourdissement pour ravager leur habitation. Ce conduit, qui déborde un peu le tonneau, & qui aboutit exactement sous la ruche, entretient la communication de l’air extérieur avec l’intérieur, & permet aux abeilles de sortir de leur prison : on a soin de mettre sous la ruche qui est mal pourvue la quantité de miel qu’on juge lui être nécessaire pour passer la mauvaise saison : on le met sur une assiette avec du papier percé par-dessus ou quelque brin de paille. Tout étant ainsi disposé, on finit de remplir l’intervalle qui reste entre la ruche & le tonneau avec de la terre toujours bien sèche, qu’on presse un peu jusqu’à la hauteur de cinq ou six pouces au-dessus de la ruche. Comme il est à craindre que la terre ne soit pas parfaitement sèche, & que la moindre humidité qui pénétreroit le bois de la ruche ne nuise aux abeilles & ne corrompe leurs provisions, on peut se servir de la poussière qu’on ramasse dans les greniers à foin, ou de la paille hachée. Si on manque de tonneaux, il est facile de les remplacer par de grands paniers d’osier qu’on fait construire de la grandeur la plus convenable à cet usage : on peut encore arranger les ruches à côté les unes des autres, former tout autour une cloison de planches, & remplir l’intervalle qui se trouveroit entre les ruches & la cloison, comme on remplit le tonneau, en pratiquant de même un conduit, ainsi qu’il a été dit. Avec ces précautions, & en mettant sous chaque ruche foible, seulement à-peu-près une livre & demie de miel, on conserve les abeilles en les préservant du froid & de la faim, qui sont pour elles deux fléaux également redoutables. Au-dessus de ces ruches ainsi arrangées, on pratique un toit pour l’écoulement des eaux.

Cette manière de disposer les ruches pour passer l’hiver, n’a qu’une apparence d’utilité, qui disparoît bientôt quand on réfléchit aux inconvéniens qui en sont la suite. 1º. Quoiqu’on ait pourvu aux ruches foibles en leur donnant du miel, si le tems a été plus doux qu’on ne l’espéroit, elles auront consommé leurs provisions avant qu’on puisse les renouveler ; alors les abeilles seront chaudement, mais elles mourront de faim. 2º. Pendant tout l’hiver, il n’est plus possible d’examiner l’intérieur des ruches ; cependant les abeilles peuvent avoir dans cette saison des besoins auxquels il est indispensable de pourvoir : si un grand nombre vient à mourir de vieillesse ou de maladie, comment enlever ces cadavres, dont la mauvaise odeur est capable d’infecter toute l’habitation, & de faire mourir celles qui se portent bien ? 3º. Quoique la terre, la poussière de foin, la paille hachée soient très-sèches quand on les emploie, la pluie qui est poussée par le vent contre les tonneaux ou la cloison, leur fait bientôt contracter une humidité qui se communique à la ruche, & qui nuit aux abeilles & à leurs ouvrages.

Une ruche dont la population est considérable, qui a travaillé avec ardeur pendant la belle saison pour amasser les abondantes provisions qui remplissent ses magasins, peut avec un simple surtout en paille, braver, même dehors, toute la rigueur de l’hiver ; cependant il est plus prudent de la fermer, moins pour le froid qu’elle a à craindre, que par rapport à l’humidité que des brouillards fréquens ou un tems pluvieux lui feroient contracter. Il n’en est pas de même d’une ruche foible ; il ne suffit pas de la placer dans un endroit entiérement fermé, il faut encore la couvrir de quelque bon surtout, ou l’envelopper avec de la paille, & la visiter au moins toutes les trois semaines, pour savoir s’il n’est pas nécessaire de renouveler sa nourriture. Tant que les abeilles sont bien engourdies, elles n’ont pas besoin d’aliment, puisqu’elles ne mangent point ; mais si le tems devient un peu doux, elles se réveillent, & vont visiter les magasins où sont renfermées leurs provisions. Il est inutile d’avertir que les ruches couvertes d’un bon surtout, tel que ceux de M. Palteau, n’exigent aucune autre précaution pour passer l’hiver : quelque rigoureux que soit le froid, elles peuvent y être exposées, & le braver sans danger.


Section IV.

Manière de disposer les Ruches dans les Ruchers, pour passer l’hiver.


Sous un rucher les abeilles exigent peu de soins & de précautions pour être garanties du froid : l’attention la plus nécessaire, c’est de leur donner de l’air ; elles périssent plutôt par un air étouffé que par le froid, parce que les exhalaisons, qui ne s’évaporent point ou difficilement, surtout si la ruche est en bois, s’attachent à ses parois & sur les gâteaux en forme de gouttes d’eau, & entretiennent dans l’habitation une humidité qui moisit les ouvrages des abeilles, & rend leur logement très-froid. Pour prévenir ces inconvéniens, on élève les ruches d’une ligne ou deux, tout au plus, avec de petits coins de bois qu’on glisse par-dessous pour la soutenir ; de façon cependant que les abeilles ne puissent point sortir par ces ouvertures qu’on fait, non-plus que par la porte de leur habitation, qui doit être grillée : on pratique au-dessus de chaque ruche un trou d’un pouce de diamètre, qui sert de soupirail pour l’évaporation des exhalaisons, & qu’on bouche avec un liège très-poreux, ou avec un gros linge d’un tissu bien serré qu’on colle par-dessus. Aux ruches extrêmement fortes, on pourroit ajouter par le bas une hausse de trois pouces de hauteur seulement, & on seroit dispensé de la tenir soulevée : en aggrandissant leur domicile, les abeilles seront plus au large, & il y aura par conséquent moins de vapeurs dans leur habitation. Les ruches foibles n’ont pas besoin de cette augmentation de logement : les abeilles dont le nombre est peu considérable auroient trop froid s’il étoit plus vaste ; il suffit d’élever leur ruche d’une ligne pour que l’air puisse circuler & se renouveler.

On prescrit de griller l’ouverture des ruches, & de ne les élever que d’une ligne & demie au plus, à cause des souris & des mulots qui profiteroient de l’engourdissement des abeilles pour aller ravager leurs provisions, & les dévorer ensuite elles-mêmes : sans ces dangers, on pourroit se dispenser de mettre le grillage, & il n’y auroit aucun inconvénient de les élever de cinq ou six lignes, ou même d’un pouce.

Le rucher étant bien fermé de tous côtés, n’y ayant point d’ouverture qui donne issue aux vents, on garnit alors tout le tоцг des гцches, jusqu’au-dessus de leur sommet, de menu foin ou de paille brisée, ou simplement de feuilles qu’on a ramassées sous les arbres, & qui sont bien sèches : on ne doit employer celles de noyer qu’extrêmement sèches ; pour peu qu’elles fussent humides, elles fermenteroient & répandroient une odeur très-forte qui seroit capable de nuire aux abeilles. Afin de retenir le foin, la paille, &c. dont on garnit le rucher, on plante dans la terre quelques piquets à la distance d’un pied & demi les uns des autres, plus près, s’il est nécessaire, & qui s’élèvent à la hauteur des ruches. Si le rucher est étroit, les piquets sont inutiles ; la paille, les feuilles entassées sous les ruches & à côté, sont assez retenues par les murs du rucher : quand il est bien exposé au midi & exactement clos de toutes parts, on peut se dispenser de prendre tous ces soins, principalement quand on a des ruches fortes & bien peuplées.


Section V.

Des soins qu’on doit aux Abeilles pendant l’hiver.


Après avoir arrangé & disposé les ruches, comme il vient d’être dit, il ne faut plus les toucher que vers la fin de Février : de tems en tems on peut les visiter, afin d’examiner si les souris & les mulots ne travaillent point pour tâcher de pénétrer dans l’habitation des abeilles ; & on a l’attention de laisser près des ruches quelque appât ou des souricières pour prendre ces animaux. Comme on jouit de la facilité de visiter les ruches quand on veut, il n’est point nécessaire, à l’entrée de l’hiver, de donner de la nourriture à celles qui sont peu pourvues ; il faut attendre la fin de cette saison ; alors, si elles ont consommé leurs provisions, on les renouvelle : ce n’est pas quand il fait très-froid que les abeilles mangent ; elles sont trop engourdies pour avoir la force d’aller jusqu’à leurs magasins. Vers le commencement de Février, s’il fait beau, on leur rend visite, & on examine dans quel état se trouvent les provisions qu’on a soin de renouveler, si elles sont sur le point de finir : le tems, qui devient alors un peu plus doux, réveille les abeilles de leur engourdissement, & elles ont recours à leurs provisions pour satisfaire leur appétit.

Après avoir ressenti de grands froids, quelquefois pendant le mois de Janvier il fait de très-belles journées ; si le soleil paroît long-tems, il réveille les abeilles, & sa douce chaleur les excite à sortir : il faut prendre garde à n’être point la dupe de ce beau tems, qui est de peu de durée dans une saison où l’on a encore à craindre des froids très-rigoureux. Qu’on ne permette donc point aux abeilles de quitter leur retraite, où elles doivent être renfermées exactement ; le moindre inconvénient de leur sortie dans cette saison, seroit un grand appétit qu’elles acquerroient par l’exercice, & qui diminueroit considérablement leurs provisions ; le plus réel & le plus dangereux pour elles seroit de les voir imprudemment s’éloigner peut-être trop de leur domicile, & d’être surprises par le froid qui survient à mesure que le soleil baisse sur l’horison : elles resteroient donc engourdies dans la campagne, & elles y mourroient infailliblement pendant la nuit.

Lorsqu’on a pendant l’hiver quelques journées où l’air est doux, & que le soleil qui donne sur les ruches réveille un peu les abeilles, & les excite à sortir, il faut ôter les cales qui tiennent les ruches élevées, & ne les remettre qu’à l’entrée de la nuit, afin de leur ôter toute tentation de sortir par ces petites issues.


CHAPITRE III.

De la sortie des Abeilles après l’hiver, et des soins qu’elles exigent alors.


Section première.

Dans quel tems faut-il rendre la liberté aux Abeilles.


On ne peut point fixer précisément le tems auquel il convient de rendre la liberté aux abeilles, en leur permettant de sortir de leur retraite : il est des années où il n’y a aucun danger d’ouvrir les portes de leur prison vers la fin de Février, & d’autres où on les exposeroit à périr en les laissant sortir dans le courant du mois de Mars. Tant qu’il fait froid, qu’il gèle fortement pendant la nuit, ou qu’il y a de la neige dans la campagne, l’hiver n’est point fini pour les abeilles, & il convient qu’elles soient renfermées. Cependant, lorsqu’à la fin de Février ou au commencement de Mars l’air est radouci, & que le soleil paroît assez pour répandre une douce chaleur, on doit permettre aux abeilles de sortir & leur ouvrir les portes de leur prison : si on s’obstinoit à vouloir les tenir enfermées quand il fait beau, elles chercheroient de tout côtés des issues pour s’échapper, & elles s’agiteroient considérablement ; le mouvement qu’elles se donneroient pour sortir, exciteroit plus leur appétit que l’exercice qu’elles prendroient hors de leur domicile ; & quand elles seroient bien gorgées de miel, ne pouvant point quitter la ruche, elles se vuideroient alors sur les gâteaux, & peut-être sur elles-mêmes : la mauvaise odeur de ces ordures, dont la plupart des mouches seroient engluées, seroit capable de les faire mourir si on les laissoit trop long-tems enfermées. On doit donc les laisser sortir à la fin de Février, lorsque le tems le permet, ou au commencement de Mars, sauf à les renfermer si le froid recommence.


Section II.

Des soins qu’on doit prendre des Abeilles avant & après leur première sortie.


Le jour qu’on veut laisser sortir les abeilles, après avoir enlevé le grillage qui les tenoit enfermées, on ôte avec un petit bâton les mouches mortes qui peuvent se trouver à l’entrée de la ruche. Le lendemain, ou le soir même du jour de leur première sortie, quand le soleil ne paroît plus, on nettoie leur habitation, afin de leur épargner ce soin : pour cet effet, on baisse la ruche sur le côté, ou bien on l’ôte entiérement de sa place ; ensuite, avec un couteau, on racle la table pour enlever toutes les ordures qui pourroient y être attachées ; on la frotte après cela avec une poignée de foin qui n’ait point de mauvaise odeur, ou simplement avec de la paille très-propre : on examine l’intérieur de la ruche, pour savoir s’il y a encore des provisions, afin d’en remettre si elle en étoit dépourvue. Deux ou trois jours après cette première sortie, on nettoie une seconde fois les ruches, parce qu’il est à craindre que les abeilles qui ont le plus souffert du froid à cause de leur vieillesse, ou de quelque maladie, n’ayant pas eu assez de force pour sortir, ne se soient vuidées dans la ruche. Afin de ne point trop les troubler, & de n’être point exposé aux coups d’aiguillons, on les nettoie après le soleil couché, ou le matin, comme la première fois : on examine alors avec attention l’intérieur de la ruche ; si l’on apperçoit des araignées, on tâche de les tuer & de rompre leurs filets, où les abeilles iroient se prendre ; on détruit les fausses teignes ; on enlève leurs nids & leurs œufs avec la pointe d’un couteau. Si un nombre considérable de gâteaux en étoit attaqué, l’expédient le plus court & le meilleur, seroit de faire passer les abeilles dans une autre ruche, afin de ne point attendre qu’elles fussent forcées d’en déloger elles-mêmes, parce qu’on risqueroit de les perdre. À l’article des Ennemis des Abeilles, il sera dit comment on connoît qu’une ruche est attaquée des fausses teignes. Si l’extrémité des gâteaux est moisie, on la coupe avec un couteau bien affilé, & on ôte de même la moisissure qui peut se trouver contre les parois de la ruche, qu’on essuie avec un linge propre pour ôter les vapeurs qui y sont attachées.


Section III.

Soins qu’on doit aux Abeilles après leur avoir entiérement rendu la liberté.


Les soins qu’on doit aux abeilles après les avoir tirées de leur retraite, & lorsqu’elles jouissent de toute leur liberté, se réduisent, 1º. à prévenir & à guérir les maladies auxquelles elles sont sujettes après l’hiver ; 2º. à empêcher le pillage, dont les ruches foibles, principalement, sont menacées ; 3º. à veiller à la sortie des essaims. Les quatrième & cinquième chapitres qui suivent, vont traiter des maladies & du pillage ; le dixième, qui traite des essaims, renferme tout ce qui est relatif à cet objet.


CHAPITRE IV.

Des maladies auxquelles les Abeilles sont sujettes, et des Remèdes qu’on peut employer avec succès.


Section première.

Des causes de la Dyssenterie, & du remède qu’on doit employer.


La plupart des auteurs qui ont écrit sur la manière de gouverner les abeilles, attribuent la cause de la dyssenterie qui leur survient quelquefois, après l’hiver, aux fleurs de tilleul, d’orme, &c., dont elles sont extrêmement avides ; d’autres au miel nouveau, dont elles mangent avec excès les premiers jours de leur sortie. Si les fleurs de tilleul, ou le miel nouveau, étoient les vraies causes de la dyssenterie, toutes les abeilles prendroient cette maladie, puisqu’elles y vont toutes pour s’en rassasier : cependant toutes les ruches qui ont ces fleurs à leur disposition, ne sont pas atteintes de cette maladie ; dans une douzaine, quelquefois trois ou quatre seulement en seront attaquées, tandis que les autres se porteront bien.

Un long séjour dans la ruche, & le miel, qui, pendant ce tems, est la seule nourriture des abeilles, quand elles n’ont plus de provisions de cire brute, sont l’unique cause de la dyssenterie, qui ne survient communément qu’aux abeilles foibles & mal constituées, qui n’ont pas eu assez de force pour résister au long séjour qu’ont fait dans leur corps les matières qu’elles avoient besoin d’évacuer. M. de Réaumur a nourri pendant un certain tems, seulement avec du miel, des abeilles qu’il tenoit renfermées, & elles ont toutes été attaquées de la dyssenterie : cette expérience l’a convaincu, que quand la cire brute leur manquoit, & qu’elles étoient obligées de ne se nourrir qu’avec du miel, elles prenoient la dyssenterie. On est d’autant plus fondé à croire que cette maladie n’a pas d’autre cause, que les abeilles n’y sont sujettes qu’après l’hiver, lorsque leur provision de cire brute est finie. Cette maladie dangereuse & épidémique, perd infailliblement une ruche entière, si on néglige d’y apporter du remède ; parce que celles qui en sont attaquées la communiquent aux autres par leurs excrémens qui tombent sur elles. Affoiblies par la maladie, elles n’ont pas la force de prendre la position qu’il conviendroit, pour que leurs déjections ne tombent point sur leurs compagnes placées au-dessous : ces excrémens, qui sont une matière visqueuse, engluent les ailes des abeilles qui les reçoivent, bouchent les stigmates, qui sont les organes de la respiration, & elles périssent toutes misérablement.

On peut prévenir cette maladie, qui décèle un tempéramment foible, qui a besoin d’être fortifié, en procurant, comme il a été dit, un air qui se renouvelle dans la ruche, & en ajoutant au miel qu’on donne à celles qui en sont dépourvues, un sirop fait avec une égale quantité de sucre & de bon vin, qu’on mêle ensemble, & qu’on fait réduire à petit feu. Cette maladie, dont il est très-important de garantir les ruches foibles, en usant des moyens que nous venons d’indiquer, n’est pas sans remède, quand on n’a pas eu l’attention de la prévenir : le plus efficace seroit de donner aux abeilles qui en sont atteintes, des gâteaux qui contiendroient de la cire brute ; la nature leur indique ce remède, puisqu’elles rongent les rayons quand elles sont attaquées de la dyssenterie : il n’est pas toujours aisé de leur en fournir sans exposer les autres ruches aux mêmes dangers, ou à la disette. M. Palteau a imaginé un autre remède, qu’il a éprouvé avec succès sur des ruches atteintes de cette épidémie, & que les meilleurs auteurs indiquent après lui. On prend quatre pots de vin vieux, deux pots de miel, & deux livres & demie de sucre ; on fait bouillir le tout mêlé ensemble, à petit feu, en l’écumant souvent : quand cette composition est réduite à la consistance de sirop, il faut la retirer du feu, & dès qu’elle est refroidie, la mettre dans des bouteilles, qu’on place à la cave, pour y avoir recours dans le besoin. On peut en faire la quantité qu’on desire, selon le nombre de ruches qu’on a. À la fin de l’hiver, on en donne aux abeilles, après leur première sortie, pour prévenir la maladie des unes en les fortifiant, & pour guérir celles qui en sont déjà atteintes.

Quelques auteurs conseillent de mettre auprès des ruches de petits baquets, ou quelqu’autres vases, dans lesquels on verse de l’urine qu’on y laisse séjourner ; & les abeilles, qui aiment les eaux salées, en vont boire pour se fortifier & se guérir de la dyssenterie. Wildman se contente de répandre sous la ruche du sel commun bien pilé ; il a observé que les abeilles qui le suçoient s’en trouvoient très-bien. Il est certain qu’elles recherchent avec ardeur les eaux salées, & qu’on les voit en foule, après leur première sortie, aux égoûts des latrines, & des fumiers des écuries à chevaux ; ce qui donne lieu de croire que les eaux salées sont un remède efficace contre la dyssenterie dont elles sont attaquées à la fin de l’hiver.


Section II.

De la maladie des Antennes, & du remède propre à la guérir.


La maladie des antennes est une suite d’engourdissement, d’inactivité & de paresse, que M. Schirach a très-bien connue & caractérisée, Les abeilles qui en sont attaquées, ont l’extrémité des antennes fort jaunes ; leur bout, un peu gros, ressemble à un bouton de fleur prêt à s’épanouir ; le devant de la tête est aussi un peu jaune. Les mouches en proie à cette maladie deviennent languissantes, & perdent cette vivacité qui leur est si ordinaire quand elles se portent bien : elle n’est point aussi dangereuse que la dyssenterie ; c’est une preuve d’une grande foiblesse ; par conséquent le remède indiqué dans la section précédente, c’est-à-dire, le sirop de M. Palteau est capable de les fortifier, & de leur rendre en deux ou trois jours toute leur activité : à son défaut, on peut y suppléer par un verre de vin d’Espagne mis dans une soucoupe placée sous la ruche : ce simple remède contribuera à les fortifier & à les guérir.


Section III.

Du Faux-Couvain, & comment il faut y remédier.


Le faux-couvain est la plus grande contagion que les abeilles aient à redouter ; quand il y en a beaucoup dans une ruche, c’est une peste pour elles, qui les fait mourir, ou déserter leur habitation quand elles en ont la liberté, si on néglige de l’ôter. Les vers & les nymphes mortes & pourries dans leurs cellules, sont ce qu’on nomme le faux-couvain. Cet accident a lieu quand les abeilles, faute de bonne nourriture, en donnent une mauvaise aux vers, ou bien lorsque la reine a mal placé les œufs dans les alvéoles, de sorte que le ver ne peut point briser son enveloppe pour sortir ; ou que le froid a été assez rigoureux pour les faire mourir.

L’unique remède, c’est d’enlever ce faux-couvain, de couper les gâteaux qui en sont infectés, de bien nettoyer la ruche, & de laisser ensuite jeûner les abeilles pendant deux jours, afin qu’elles évacuent toute la mauvaise nourriture qu’elles ont prise : on leur donne ensuite un peu du sirop dont il a été question dans la première section de ce Chapitre, ou une tasse de vin d’Espagne, afin de les fortifier. Si la ruche en étoit absolument infestée, on ne pourroit point se dispenser de faire changer de domicile aux abeilles : quand on est obligé de le faire, on nettoie parfaitement la ruche d’où elles sont sorties ; on la parfume avec de bonnes odeurs, en brûlant par dessous de la mélisse, du serpolet, ou toute autre plante aromatique ; & ensuite on la frotte, intérieurement avec une poignée de foin d’une odeur agréable, afin de pouvoir s’en servir pour y loger d’autres abeilles, qu’il seroit dangereux d’y introduire sans cette précaution.


Section IV.

Erreurs sur de prétendues Maladies des Abeilles.


L’abbé de la Ferrière a pensé que les abeilles étoient sujettes à une maladie qu’il nomme la rougéole, & qu’elle étoit très-dangereuse. Voici comment il en parle. « La rougéole est une espèce de miel sauvage, une matière rouge & épaisse, qui n’emplit jamais que la moitié des rayons : cette matière est plus amère que douce ; elle devient jaunâtre dans la suite du tems, se corrompt, & engendre les vers ou grillots, qui dégoûtent & font périr les abeilles ». Il recommande de l’ôter avec soin lorsqu’on l’apperçoit dans les gâteaux. Ce raisonnement fait comprendre combien il étoit peu instruit dans l’histoire naturelle des abeilles, & dans la physique. Ce qu’il nomme rougéole, n’est point un miel sauvage, dont il soit dangereux pour les abeilles de se nourrir ; c’est la cire brute dont elles font des provisions, parce que c’est un aliment qui leur est si nécessaire, que quand elles en sont privées, elles deviennent sujettes à la dyssenterie. Ce prétendu miel sauvage est encore la matière première dont elles font la cire pour bâtir les alvéoles. M. Simon, aussi mauvais physicien que l’abbé de la Ferrière, a donné dans la même erreur.


CHAPITRE V.

Du Pillage, et des ennemis des Abeilles.


Section première.

Dans qu’elle saison le Pillage est-il à craindre, & quelles sont les causes qui y donnent lieu.


Le pillage si à craindre & si terrible pour les abeilles, ce sont les vols & les pirateries qu’elles exercent entr’elles ; il n’est à redouter que quand la campagne ne leur offre plus de nourriture, c’est-à-dire, depuis la fin de Juillet, jusqu’en hiver, dans les pays où l’on ne cultive ni bled noir, ni navette ; & depuis leur première sortie, jusqu’à ce que les fleurs commencent à paroître, surtout si elles sont retenues dans leur habitation par des pluies qui continuent plusieurs jours de suite : n’ayant plus alors de quoi manger chez elles, & le mauvais tems les empêchant d’aller au loin soulager la faim qui les presse, il est tout naturel qu’elles aient recours à leurs voisines, pour tirer leur part des provisions dont elles abondent.

Les abeilles d’une bonne espèce ne se livrent point au pillage par paresse, ni par libertinage ; elles n’ont recours à cet expédient affreux & violent, que pour se procurer les provisions dont elles ont un besoin urgent, & qu’elles ne trouvent plus dans leurs magasins : c’est donc la nécessité qui les force de déclarer la guerre à leurs voisines, afin de pouvoir vivre ; si celles-ci avoient plus d’amour pour leur espèce, & que, touchées de leur indigence, elles ne s’obstinassent pas à leur refuser une partie de ces provisions, dont elles ont une abondance superflue ; qu’elles missent moins de zèle à les défendre, celles qui sont pressées par la faim, iroient paisiblement se rassasier dans leurs magasins, & s’en retourneroient ensuite, sans causer le moindre trouble, ni aucun désordre ; sauf à retourner quand la faim les y obligeroit.

On peut assigner trois causes, qui déterminent les abeilles de la meilleure espèce à piller leurs voisines. 1º. Le défaut de provisions, & un tems mauvais ou pluvieux, qui ne leur permet pas de sortir & de se répandre au loin dans la campagne, pour y chercher de quoi subsister. 2º. La mal-propreté, les fausses teignes, les araignées font souvent déserter les abeilles de leur domicile, quand elles s’y sont bien établies. Jalouses de la propreté qu’elles ne peuvent entretenir dans leur habitation, où elles sont inquiétées par ces insectes qui détruisent leurs ouvrages, elles l’abandonnent, & vont se réfugier chez leurs voisines, qui ne veulent point les recevoir ; ce refus, dont elles sont outragées, les porte à leur déclarer la guerre, pour avoir le logement & la nourriture. 3º. Une ruche trop grande pour le nombre des abeilles qui l’habitent, les dégoûte & leur fait naître l’envie de vivre dans l’oisiveté, & aux dépens de leurs voisines. Un essaim peu considérable, qu’on reçoit dans un logement vaste & spacieux, est effrayé de la quantité d’ouvrages qu’il se voit obligé de faire pour meubler son habitation ; il se décourage alors, il perd son activité pour le travail, il oublie son industrie, ne fait aucun usage de ses talens, il se livre à l’oisiveté, & n’a plus aucun goût pour amasser des provisions. Tant que la campagne lui offre de quoi satisfaire son appétit, & que le tems est favorable pour faire ses voyages, il ne va point inquiéter ni porter le trouble dans les habitations voisines ; mais dès que le tems est mauvais, & qu’il ne lui permet plus de faire des courses, ne trouvant rien dans ses magasins, puisqu’il n’a fait aucune provision ; pressé par la faim, il va, pour la satisfaire, porter la désolation dans ces républiques paisibles, où un peuple laborieux jouit du fruit de ses peines, en s’occupant toujours du bien commun de la société. 4º. Le défaut de reine dans une ruche, porte les abeilles qui l’habitent, au pillage. Quand elles ont perdu ce chef tant aimé, si elles n’ont point d’espérance de le voir bientôt remplacé par un jeune successeur, il n’y a plus d’ordre dans la république, plus d’amour pour le travail ; la douleur, le chagrin s’emparent des citoyennes, qui abandonnent une habitation qui n’est plus de leur goût : après avoir ravagé & détruit leurs édifices, renversé leurs magasins, elles vont porter le trouble & le désordre dans les états voisins.


Section II.

À quels signes connoît-on qu’une Ruche est exposée au Pillage.


Il n’est point facile de connoître d’une manière à ne pas se tromper, si une ruche est exposée au pillage : on peut prendre pour une guerre déclarée, pour une bataille qui peut devenir meurtrière, les ébats & les jeux innocens des jeunes abeilles, qui sont nouvellement sorties de leurs cellules. On les voit souvent, quand le soleil donne sur la ruche, voltiger tout-au-tour, courir sur la table, se présenter aux portes & se retirer ; & d’autres sortir tout de suite, comme si elles vouloient reconnoître l’ennemi, & rentrer incontinent. Tous ces petits manèges ne sont que les folâtreries d’une jeunesse remplie de vivacité & d’ardeur, qui essaie ses forces, & se dispose au travail. Alors la simple vue de ces jeunes abeilles, dont la couleur indique qu’elles ont depuis peu quitté l’état de nymphe, rassure sur leurs intentions.

Lorsqu’on entend dans la ruche & aux environs, un bourdonnement considérable, qu’on voit les abeilles sortir avec affluence de leur domicile, & y rentrer incontinent avec précipitation, tandis que d’autres voltigent autour en bourdonnant avec force, s’approchent des portes & s’en retournent, & qu’elles reviennent ensuite en plus grand nombre ; tout ce vacarme alors, annonce la frayeur de celles qu’on veut assiéger, la désolation & le désordre où les réduit le danger auquel elles prévoient qu’elles vont être exposées, & les mauvaises intentions d’une troupe affamée, qui cherche à enlever de force les provisions qu’on s’obstine à lui refuser.

Comme il est très-difficile de juger si tous les combats que les abeilles se livrent ne sont point occasionnés par les querelles des citoyennes d’un même état, & que ce n’est qu’après le pillage qu’on peut décider certainement par la vue de celles qu’on trouve mortes aux environs du domicile, s’il y a eu des querelles & des combats par rapport au pillage, on pourroit, dès le commencement des démêlés, répandre quelque poudre blanche sur les abeilles qui rôdent autour de la ruche qu’on soupçonne être attaquée, les suivre dans leur fuite, & examiner dans quelle habitation elles se retirent, sans éprouver de résistance de la part de celles qui sont en dedans : par ce moyen on reconnoîtroit la ruche qui renferme les abeilles qui exercent ce brigandage, & une prompte justice les puniroit de leur témérité, & mettroit leurs voisines à couvert de tout danger.


Section III.

Comment préserver les Abeilles du Pillage.


Lorsque la guerre est entiérement déclarée, que l’action est fortement engagée, & que les combattans sont aux prises, il faut se résoudre à faire le sacrifice de la ruche qui est attaquée, si elle n’est pas assez forte pour se défendre elle-même : le mal a fait alors trop de progrès, pour qu’on puisse l’arrêter ; il faut donc le prévenir dans son origine, & ne pas attendre qu’il ne soit plus tems d’y remédier. Il a été dit dans la première section de ce Chapitre, que les abeilles d’une bonne espèce ne se déterminoient à piller leurs voisines, 1º. que quand elles manquoient de provisions ; par conséquent, en leur donnant la nourriture qui leur est nécessaire, dans les tems qu’elles ne peuvent point subsister dans la campagne, elles se fixeront dans leur domicile, jusqu’à ce que la saison leur permette d’aller ramasser des provisions dans les champs, & elles n’iront point livrer des assauts, ni des combats à leurs voisines, pour les dépouiller de leurs richesses. 2º. Pour retenir les abeilles, & les fixer dans leur habitation, il faut s’occuper à la leur rendre agréable, & elle sera de leur goût ; pour cet effet, on doit la maintenir dans une grande propreté, qu’elles sont très-jalouses elles-mêmes d’entretenir, en ayant soin de les nettoyer après leur première sortie, au moins deux fois, comme il a été dit, & plus souvent s’il est nécessaire. Qu’on ne permette point aux fausses teignes, aux araignées de s’établir & de se rendre maîtresses de leur domicile ; qu’on éloigne ces ennemis dégoûtans & destructeurs, & on les verra s’occuper à travailler à leurs ouvrages, à faire d’abondantes récoltes pour les placer dans leurs magasins ; elles ne seront point tentées alors d’abandonner les richesses qu’elles auront amassées, pour aller porter le désordre & le trouble dans les républiques voisines, qui ne seront point pour elles un objet de jalousie.

Les ruches foibles sont ordinairement celles qui s’adonnent au pillage, quand leurs provisions sont sur le point d’être consommées ; il est donc important de n’avoir que de bonnes ruches. Qu’on réunisse donc ensemble les essaims tardifs, qui sont toujours peu nombreux en abeilles, & les ruches qui sont peu fournies d’ouvrières propres aux travaux de l’état : quand elles seront en grand nombre dans une habitation, elles ne seront point effrayées des ouvrages qu’elles auront à faire, qui deviendront peu considérables, étant partagés entre un grand nombre d’ouvrières, qui s’occuperont toutes avec ardeur à ramasser les provisions qui leur sont nécessaires. Quand une république d’abeilles a perdu sa reine, il est fort à craindre qu’elle n’abandonne son domicile ; on peut s’assurer de cette perte en soulevant la ruche ; & si on trouve ce chef mort, il faut le remplacer, à moins qu’on n’apperçoive une cellule royale sur les gâteaux, & dans ce cas, il suffiroit de tenir les abeilles renfermées jusqu’à la naissance de leur reine, qui sortiroit dans peu de jours de sa cellule, pour les consoler de leur perte & ranimer leur courage. Quand on ne découvre point de cellule royale, il faut avoir recours aux autres ruches qui en ont plusieurs ; on en détache une qu’on vient placer sur les gâteaux de celle qui en manque : l’espérance de voir bientôt une jeune reine succéder à celle que la mort leur a enlevée, dissipera leurs ennuis & leurs chagrins, les fixera dans leur habitation, & elles reprendront leurs ouvrages avec une nouvelle ardeur.

Tous ces moyens réussissent avec des abeilles d’une bonne espèce, qui ne sont point portées par inclination, ni par paresse, au libertinage, & à piller ; mais il seroit inutile de les employer avec les grosses brunes, ou les grises, qui sont naturellement portées à voler, & qui n’ont aucune ardeur pour le travail. Il n’y a pas d’autre traitement à leur faire, que de les étouffer, comme une race meurtrière qu’il est impossible de corriger, & qui, dans peu d’années, perdroit par ses ravages, le rucher le mieux fourni. Qu’on ne se flatte pas de les rendre meilleures en les éloignant, afin qu’elles n’aient plus la même facilité de nuire : quelque part qu’on les mette, elles n’oublient point le chemin du rucher ; & à moins qu’elles ne soient à une distance de trois ou quatre lieues, elles y reviendront causer du trouble & des ravages épouvantables.

Quoiqu’on ait disposé toutes les ruches de façon qu’elles ne soient point tentées d’aller piller leurs voisines, il peut, pendant l’hiver, leur arriver des accidens qui les mettent dans la dure nécessité de se livrer à cet excès. Ainsi, dès qu’on s’apperçoit qu’une ruche est exposée au pillage, il faut la mettre en état de faire une vigoureuse résistance, afin qu’elle puisse défendre avec courage ses magasins qu’on veut forcer : pour cet effet, on diminue l’entrée de toutes les ruches, parce que les abeilles qui se sont déjà adressées à une ruche, éprouvant qu’il y a de la difficulté pour y pénétrer, iroient aux autres, dans l’espérance d’entrer plus aisément. Quoiqu’elles soient fortes & courageuses, il n’est pas prudent de les exposer à des attaques, où elles peuvent n’avoir pas l’avantage de remporter la victoire : d’ailleurs, ces sortes de combats leur font perdre du tems, les affoiblissent toujours un peu, les fatiguent, diminuent leur nombre ; & les dégoûtent de leur domicile. Pour les ranimer & exciter leur courage, on leur donne, dans une soucoupe qu’on place sous la ruche, un peu de miel délayé avec de l’eau-de-vie, ou du bon vin vieux, ou simplement le sirop qu’on a en réserve pour la dyssenterie. On fait usage de toutes ces précautions, qui sont bonnes & utiles, à l’entrée de la nuit, parce que toutes les abeilles sont rentrées, ou le matin avant qu’elles sortent. Il faut avoir attention de ne point répandre du miel, ni du sirop qu’on leur donne sur la table de la ruche ; ce seroit un attrait pour les abeilles pillardes, & pour bien d’autres voleurs aussi à craindre qu’elles. On peut encore enduire avec du castoreum, les issues de la ruche ; les domiciliées s’accoutumeront à cette odeur fétide & désagréable, qui éloignera les étrangères.

Lorsqu’on est témoin du combat des abeilles, & qu’on voit les assiégeantes approcher en grand nombre pour livrer l’attaque à la ruche qu’elles ont dessein de piller ; si on attendoit la nuit pour les secourir, on pourroit arriver trop tard ; c’est sur-le-champ qu’il faut séparer les combattans, & ne laisser d’ouverture à la ruche qui est attaquée, qu’autant qu’il est nécessaire, pour que deux ou trois abeilles puissent y passer librement. Mais comment approcher des mouches irritées, armées d’un bon aiguillon, & que le désespoir fait braver les périls les plus apparens ! Un morceau de linge fumant, au bout d’un bâton qu’on tient à la main, & qu’on leur présente, les écartera suffisamment pour avoir la liberté d’approcher de la ruche, & y rester autant de tems qu’il est nécessaire pour mettre le petit grillage : les abeilles ayant peu de portes à défendre, seront plus en sûreté, & veilleront plus aisément à la garde des provisions qui font le sujet de la querelle : les assiégeantes, désespérées de ne point réussir dans leurs desseins pervers, selon leurs desirs, s’en vengeront sur celles qui reviendront de leurs voyages, qu’elles attaqueront avec avantage, étant attroupées en grand nombre, pour les égorger & se rassasier du miel qu’elles apportent : c’est un mal auquel il est impossible de remédier, mais qui n’est pas assez considérable pour affoiblir la population de la ruche qu’on a sauvée. Si on parvenoit à connoître la ruche qui exerce ces brigandages, en jettant quelque poussière blanche sur les abeilles, comme il a été dit, on la sépareroit tout de suite, & on l’éloigneroit des autres, afin qu’elle ne fût plus à portée d’exciter du trouble : on tiendroit ces insectes renfermés, & on les nourriroit jusqu’à ce que la saison devînt meilleure, & que la campagne leur offrît de quoi vivre ; les abeilles étant d’une bonne espèce, se corrigeroient quand elles n’auroient plus l’occasion de nuire ; & si elles se livroient au travail avec ardeur, & qu’elles fissent d’abondantes récoltes, il n’y auroit point de danger à les remettre dans le voisinage des autres.


Section IV.

Quels sont les ennemis les plus à craindre pour les Abeilles, & comment les en délivrer.


Les abeilles n’ont pas de plus redoutables ennemis que les abeilles mêmes. La guerre qu’elles se déclarent est d’autant plus à craindre, que l’ennemi rusé connoît parfaitement la position de la place qu’il veut attaquer, & comment elle est défendue ; il sait le moment qu’il faut choisir pour lui livrer un assaut, & l’emporter de force ou de surprise. Ces usurpatrices ne commencent jamais la première attaque à force ouverte, à moins qu’elles ne soient en assez grand nombre pour résister aux sorties des assiégées : elles s’attroupent peu-à-peu, voltigent autour de la ruche qu’elles ont dessein d’attaquer, & épient le moment que les portes sont peu gardées pour tenter de s’en emparer, afin de livrer avec plus d’avantage un assaut qui les mette en possession de la place. Quand leurs ruses sont découvertes, & que les assiégées font exactement la garde aux portes pour éviter d’être surprises, c’est alors qu’elles se présentent à force ouverte pour entrer, & qu’elles massacrent les sentinelles qui paroissent aussitôt pour s’opposer à leurs invasions. Maîtresse du passage, la troupe corsaire pénètre dans l’intérieur de l’habitation, égorge tout ce qui lui fait résistance, arrache des cellules les vers, les nymphes, & les traîne dehors. Celles des assiégées qui peuvent gagner les portes pour sortir, abandonnent leur domicile, & s’en vont au loin mourir de douleur ou des blessures qu’elles ont reçues. Celles qui arrivent de la campagne, étonnées du bruit qu’elles entendent, se doutant que le désordre règne dans leurs états, qu’elles avoient laissés en paix, s’appercevant que le trouble, la confusion ont succédé à la tranquillité, se retirent promptement ; & si l’amour de leur patrie excite leur courage, & qu’elles approchent, elles ne trouvent aux portes que des gardes ennemies qui, loin de leur permettre d’entrer chez elles, les égorgent sans pitié.

Les guêpes, les frélons ne sont point des ennemis aussi dangereux pour les abeilles que leur propre espèce : quoiqu’ils soient très-friands de leurs provisions, & qu’ils eussent bientôt ravagé une ruche, s’ils s’en rendoient maîtres, leur nombre n’est jamais assez considérable pour répandre une alarme générale dans une république d’abeilles, & l’obliger à se tenir prête à combattre : la garde ordinaire suffit pour leur disputer le passage, s’opposer à leurs incursions, & les éloigner : bien plus forts que les abeilles quand ils combattent avec elles tête à tête, ils n’ont pas autant de courage ni d’adresse : lâches & poltrons naturellement, ils ne prennent le parti de la violence & de l’attaque, que quand ils se sentent bien supérieurs aux abeilles. Rarement ils s’attroupent en assez grand nombre pour livrer un assaut ou une bataille ; ils ne font qu’une guerre de surprise & de trahison : en rôdant tout autour des ruches, ils choisissent des postes avantageux pour attaquer les abeilles au retour de leur voyage ; alors, malheur à celles qui donnent dans l’embuscade ; ils tombent sur elles, les égorgent pour dévorer le miel qu’elles apportent. Peu d’abeilles sont les victimes de ces cruels ennemis, & le nombre de celles qui tombent dans leurs pièges n’est point assez grand pour affoiblir une ruche.

On pourroit les détruire en plaçant au-dessus des ruches des bouteilles où l’on mettroit de l’eau avec du miel, dans lesquelles ils iroient se noyer. Mais cet expédient n’est point praticable, parce que les guêpes, les frélons ne seroient pas les seuls attrapés ; les abeilles, qui aiment aussi la douceur, donneroient imprudemment dans le piège qu’on auroit dressé pour leurs ennemis. Le meilleur moyen de les en délivrer, c’est de chercher leurs nids autour des ruches & des bâtimens voisins, & de les détruire.

On veut que la fourmi soit au nombre des ennemis des abeilles ; elle est trop prudente pour s’exposer aux coups d’aiguillons, dont sa témérité seroit punie, si elle hasardoit de s’introduire dans une ruche : elle ne va que dans celles qui sont abandonnées, recueillir les restes des provisions qu’on a négligé de ramasser, ou qu’on abandonne à son appétit. Ce n’est pas qu’elle ne soit très-friande du miel, dont elle se nourriroit avec plaisir ; sa gourmandise s’en accommoderoit à merveille, s’il n’y avoit point de péril à craindre ; mais elle préfère une vie frugale à un moment de bonne chère qui lui coûteroit la vie. L’hiver est la saison où elle pourroit impunément satisfaire son goût pour le miel ; mais, ainsi que l’abeille, elle est renfermée dans sa retraite, & ne songe point à en sortir. Il est très-facile de détruire les fourmilières voisines des ruches, en versant dessus de l’eau bouillante, après avoir remué la terre pour faire sortir les fourmis : quand on veut les empêcher de s’y établir & les éloigner, on sème quelques graines d’échalotes, dont elles n’approchent jamais.

Les araignées en veulent aux abeilles, & non pas à leurs provisions : ce sont des animaux carnaciers, qui ne satisfont point leur appétit avec du miel, qui est pour eux une nourriture trop délicate, & qu’ils dédaignent. S’ils peuvent pénétrer dans une ruche à l’insu des abeilles, ils se logent dans quelques coins pour y tendre leurs filets, afin d’y attraper celles qui ont l’imprudence de s’y laisser prendre : les dégâts qu’ils font sont trop peu considérables pour nuire à la population d’une ruche ; mais les abeilles, qui ne s’accommodent point de cette malpropreté, abandonnent leur domicile si on ne les en délivre pas. C’est pendant l’hiver que les araignées s’introduisent dans une ruche sans être apperçues des abeilles : les portes sont trop bien gardées en été pour qu’elles aient la témérité d’entrer chez elles dans cette saison : pleines de vigueur & de courage, elles n’ont pas besoin alors qu’on les en défende. Lorsqu’on nettoie les ruches, il est donc bien essentiel d’examiner l’intérieur pour ôter les araignées qui tendent ordinairement leurs filets dans les coins, & sans lesquels les abeilles se déferoient elles-mêmes de ces sortes d’ennemis, qui n’ont aucune arme à opposer à l’aiguillon.

Les fausses teignes détruisent les ouvrages des abeilles sans qu’elles s’apperçoivent de tout le mal que leur fait un ennemi qu’elles ne découvrent point, parce que sa marche est cachée, & qu’il est à couvert des traits d’aiguillons qui arrêteroient tous les ravages qu’il fait dans leur république. Ces fausses teignes naissent des œufs que de petits papillons de nuit, tels que ceux qu’on voit voltiger autour des lumières, vont déposer dans la ruche. Les abeilles, qui ne se doutent pas qu’un si petit insecte soit capable de causer tant de dégâts à leurs ouvrages, le laissent tranquillement faire sa ponte dans leur domicile : les œufs qu’il a pondus sont bientôt éclos par la chaleur de la ruche, qui est très-grande ; il en sort un très-petit ver qui perce un gâteau dans toute sa longueur, & marche toujours à couvert dans l’épaisseur des rayons sans être apperçu des abeilles : il perce toutes les cellules qu’il rencontre sur son passage, & il ne sort plus du gâteau où il s’est établi, qu’après sa métamorphose en papillon. Le miel dégoutte des cellules qui sont percées, de même que la gelée qui sert de nourriture aux vers, qui meurent faute d’alimens. On connoît qu’une ruche est attaquée par les fausses teignes, à des toiles, à des tuyaux de soie qu’on apperçoit sur les gâteaux, & à des fragmens de cire hachée très-menue qu’on trouve au bas de la ruche. Il faut couper toutes les portions des gâteaux où l’on s’apperçoit qu’elles se sont établies ; & si un nombre considérable en est attaqué, on ne peut point se dispenser de faire changer de domicile aux abeilles, autrement elles délogeront, elles abandonneront leurs ouvrages & se disperseront.

Les abeilles sont sujettes à une espèce de pou rougeâtre, qui est de la grosseur d’une tête d’épingle très-petite : ordinairement on n’en découvre qu’un sur chaque mouche ; les jeunes n’y sont point sujettes, il n’attaque que les vieilles. Pendant très-long-tems on a cru que cet insecte étoit fort nuisible aux abeilles, & qu’il devoit beaucoup les inquiéter ; cependant la tranquillité dont elles le laissent jouir sur les différentes parties de leur corps, d’où il leur seroit très-aisé de le déplacer avec leurs pattes, fait présumer qu’il ne leur cause pas autant de douleur ni d’inquiétude qu’on l’avoit imaginé. L’urine, l’eau-de-vie qu’on répandoit sur les abeilles avec un petit balai, pour les délivrer de cette vermine qu’on croyoit très-importune, leur nuisoit beaucoup sans les en défaire. Le plus grand inconvénient de ces poux, c’est qu’ils dénotent une vieille ruche qu’il faut renouveler.

Les crapaux, les grenouilles, les lézards ne font point aux abeilles une guerre déclarée ; ils dévorent, il est vrai, celles qu’ils trouvent à terre, qui sont mortes ou engourdies dans l’herbe. Quoique leurs ravages soient peu considérables, il faut les poursuivre & tâcher de les tuer, afin d’en préserver les ruches.

Les souris, les rats, les mulots sont de tous les ennemis des abeilles ceux qui en détruisent le plus, & qui font les plus grands dégâts à leurs provisions. En hiver, ils sont capables de détruire en très-peu de tems un rucher, si on négligeoit de leur tendre des pièges pour les prendre. Ils s’accommodent de tout dans une ruche ; le miel, la cire sont un mets très-friand pour eux, de même que les abeilles, qu’ils mangent avec grand plaisir, après s’être rassasiés de leurs provisions. Tant qu’elles sont vigoureuses, on ne doit point craindre qu’ils s’exposent à entrer dans une ruche, les coups d’aiguillons les auroient bientôt mis en fuite ; les abeilles, qui les redoutent peu alors, s’en défendent elles-mêmes, & arrêtent leurs incursions : engourdies pendant l’hiver, ils peuvent tout oser & tenter impunément ; elles n’ont pas la force de s’opposer à leurs rapines ; leurs provisions, & elles-mêmes deviennent la proie de ces animaux destructeurs. Tant que les abeilles sont engourdies, il faut continuellement veiller sur les ruches, afin de prévenir les surprises de leurs ennemis, & leur tendre des pièges pour les détruire. Souvent il arrive qu’ils ne sont point les dupes des embûches qu’on leur dresse ; il faut alors recourir au poison, si on peut s’en servir contr’eux sans danger. On peut couper en très-petits morceaux une éponge, & les passer dans la graisse bien salée qu’on a fait fondre lorsqu’elle est encore liquide ; les mettre à leur passage avec de l’eau dans des vases où ils puissent boire aisément, après avoir mangé l’éponge. Cette graisse bien salée, dont ils se sont rassasiés, les excite à boire, & l’eau gonfle l’éponge, qui les fait mourir.

Il n’est point aussi facile de détruire les oiseaux, qui guettent continuellement les abeilles dans leur vol pour les enlever. Les mésanges, les moineaux en détruisent considérablement ; c’est presque la nourriture ordinaire de leurs petits, auxquels ils les portent dans leurs nids. Les gluaux qu’on met au-dessus des ruches en attrapent quelques-uns, & les plus rusés se défient de ce piège, qui souvent prend plus d’abeilles que d’oiseaux. On emploie les trébuchets avec plus de succès ; ils en détruisent quelques-uns sans péril pour les abeilles. Les hirondelles, les martinets, qui ne poursuivent que celles qui se rencontrent à leur passage, en détruisent très-peu : le martin-pêcheur enfonce son long bec dans les ruches de paille, & lorsqu’il est ouvert & que les abeilles sont assez imprudentes pour s’y placer, il le ferme, & les amène à lui pour les avaler : quand on le voit voler autour des ruches, il n’y a pas d’autre moyen, pour s’en défaire, que de lui tirer un coup de fusil. Il n’y a qu’un rucher bien fermé, ou des surtouts attachés solidement à la table des ruches, tels que ceux de M. Palteau, qui puissent prévenir & arrêter les ravages & les rapines des renards. Les provisions des abeilles sont pour eux une nourriture très-délicate, dont ils sont extrêmement gourmands. Ils emploient la ruse & la force pour satisfaire leur appétit ; ils renversent les ruches exposées à leur voracité, avec leur museau qu’ils passent par l’ouverture, & qui soulève la ruche & la culbute. C’est ordinairement la nuit qu’ils choisissent pour faire leur vol avec plus de sûreté : dans les cantons voisins des bois, où ils se retirent & se cachent pendant le jour, on est souvent exposé, de leur part, à une visite nocturne ; il est bon, par conséquent, de se préparer à les recevoir : on a pour cet effet des trapes connues de tout le monde sous le nom de traquenard ; on les place sur leur passage, aux environs des ruches, & ils vont s’y prendre par les pieds.


CHAPITRE VI.

Des circonstances où il faut pourvoir les Abeilles de provisions ; quelle espèce de nourriture il faut leur donner et de quelle manière.


Section première.

Quel est le tems où les Ruches peuvent manquer de provisions, & comment peut-on connoître leur indigence.


Les ruches peu fournies d’abeilles, & qui ont peu de provisions, ne sont pas toujours les seules qu’on soit obligé de nourrir : il peut arriver que des ruches très-peuplées aient aussi besoin qu’on les assiste, lorsque le printems a été pluvieux, & qu’elles n’ont point pu faire leur récolte, ou qu’un été très-sec, qui n’offre presque aucune provision, occasionne une disette parmi les abeilles, ou que d’autres circonstances les réduisent à n’avoir pas leurs magasins fournis des choses qui leur sont nécessaires pour passer l’hiver : dans tous ces cas, c’est à nous à connoître leurs besoins, à les prévenir & à suppléer au défaut de provisions dont elles manquent, à moins qu’on ne veuille être témoin de leur indigence, & les voir périr de misère. La fin de l’été, la sortie de l’hiver sont à-peu-près les époques où les abeilles sont exposées à manquer de provisions dans leur domicile, surtout après l’hiver, lorsqu’il y a eu en Janvier ou dans les autres mois une suite de beaux jours, parce qu’alors elles se sont réveillées de leur engourdissement, ont pris de l’appétit par les mouvemens qu’elles se sont donnés pour sortir, & ont par conséquent fait une plus grande consommation qu’on n’avoit lieu de l’attendre. Ce n’est pas à la fin de l’automne qu’il faut pourvoir les abeilles qui sont dans l’indigence : quand elles ne sont point placées dans les cantons où l’on cultive beaucoup de sarrasin & de navette, qui sont pour elles d’une grande ressource ; après un printems pluvieux & un été stérile par la sécheresse ; dès la fin du mois d’Août, ou pour le plus tard les premiers jours de Septembre, il faut leur donner les provisions dont elles ont besoin : en attendant plus tard, il seroit à craindre qu’elles n’eussent plus la force de descendre au bas de la ruche pour enlever ce qu’on y auroit mis pour elles. L’hiver n’est point une saison où l’on soit obligé de leur donner de la nourriture ; il faut les laisser paisiblement sans trop les remuer, par la crainte de les refroidir : d’ailleurs, tant qu’il fait froid, elles n’ont pas besoin de manger ; elles sont engourdies, & leur transpiration, qui est presque nulle, ne les affoiblit pas assez pour qu’elles aient besoin de réparer par des alimens la dépense de leur substance.

Si on avoit la précaution de peser les ruches avant d’y placer les abeilles, & de tenir un état exact de leur poids en le marquant sur chaque ruche ; en les pesant à la fin de l’été & après l’hiver, on pourroit savoir la consommation qu’ont fait les abeilles, & si elles ont besoin de nourriture. Comme on n’a pas cette attention, ce n’est qu’en examinant l’intérieur d’une ruche, qu’on peut juger de son état relativement à ses provisions : pour savoir si elle en manque, on la soulève, & l’on introduit dans les gâteaux un petit fer mince ou une aiguille à tricoter les bas ; quand on la retire mouillée ou mielleuse, c’est une preuve que les abeilles ont encore de quoi subsister. Sans déranger la ruche, on peut faire un trou sur un des côtés avec une petite vrille, dans lequel on passe un petit fer qui perce les gâteaux, & on s’assure par cet expédient, s’il y a encore des vivres dans l’habitation. Il ne faut point attendre qu’elle en soit entiérement dépourvue parce qu’il pourroit arriver que les abeilles, affoiblies considérablement pour avoir jeûné trop long-tems, ne fussent plus en état de profiter des secours qu’on leur donneroit. Les ruches foibles, celles qu’on a réunies ensemble avant l’hiver, sont presque toujours dans le cas de l’indigence : il n’est pas nécessaire d’observer si elles manquent de provisions ; avant & après l’hiver, il faut leur en donner pour les entretenir jusqu’à ce que la saison leur permette de se passer de ces soins, & qu’elles trouvent dans la campagne de quoi suppléer aux provisions qu’elles ont consommées.


Section II.

Quelle sorte & quelle quantité de nourriture faut-il donner aux Abeilles dépourvues de provisions.


Les gâteaux qui contiennent du miel & de la cire brute, sont la meilleure nourriture qu’on puisse donner aux abeilles, elles s’en accommodent parfaitement, étant celle qui est le plus de leur goût : c’est une attention qu’on doit donc avoir, quand on réunit les ruches foibles, de leur rendre les provisions qu’on les force d’abandonner dans la ruche d’où on les fait sortir. Lorsqu’on dégraisse les ruches au commencement de l’automne, c’est une précaution très-prudente de conserver quelques gâteaux pour les donner à celles qui n’ont pas assez de provisions pour aller jusqu’à la nouvelle récolte. Lorsqu’on n’a pas de gâteaux à donner aux abeilles, ce qui arrive presque toujours à la fin de l’hiver, on leur donne du miel, dans lequel on mêle un cinquième de vin qui le rend plus liquide, & que les abeilles enlèvent plus aisément. On met la quantité de miel qu’on destine aux abeilles, avec le vin, sur un feu clair, & on les remue afin qu’ils se mêlent bien ensemble ; on peut y ajouter une petite quantité de sucre qu’on fait fondre, elles mangeront cette espèce de sirop avec plus d’appétit.

Quand on manque de miel, ou qu’on n’en a pas autant qu’il seroit nécessaire pour en donner aux abeilles la quantité qu’il leur faut, on peut y suppléer par un jus de poire, dont elles s’accommodent fort bien.

On pile pour cet effet ces poires, & on en exprime le jus : après qu’il est reposé, on le verse doucement dans un autre vase, afin que le marc, qui est au fond, ne se mêle pas avec la liqueur : sur ce jus de poire, on met un quatrième de miel, ou bien de cassonnade, si on en manque, & on fait bouillir le tout jusqu’à réduction du tiers. On ne doit faire ce sirop qu’à mesure qu’on en a besoin : s’il étoit conservé, il aigriroit, fermenteroit ; il seroit par conséquent perdu, parce que les abeilles n’en voudroient pas. Quand on manque de poires, les pommes douces sont aussi bonnes pour faire ce sirop. Tous les fruits généralement, cuits au four dans leur jus, sont une nourriture qu’on peut donner aux abeilles dans des tems de disette. En été, elle peut tenir lieu de toute autre, jusqu’à la saison où les abeilles ne sortent plus de leur domicile, ou n’en sortent que rarement : ce n’est pour elles qu’un aliment journalier ; elles n’en font pas un amas dans leurs magasins, comme elles le font des sirops qu’on leur donne.

Ces différentes sortes de nourriture sont ce qu’on peut procurer de mieux aux abeilles qui n’ont plus de provisions ; l’expérience qu’on en fera est seule capable de convaincre de leur utilité. Quelques auteurs conseillent une purée de lentilles, de féves ou de pois, dans laquelle on mêle un peu de miel pour la rendre douce, afin d’engager les abeilles à s’en nourrir ; d’autres leur donnent des tranches de pain imbibées de vin, dans lequel on a délayé du miel ; d’autres conseillent enfin de la farine d’avoine mêlée avec du sucre : mais tous ces alimens ne conviennent point aux abeilles ; si elles s’y jettent d’abord, c’est qu’elles sont pressées par la faim, & elles se retirent toujours sans être rassasiées.

Les abeilles sont si modérées dans la consommation qu’elles font des alimens dont on les pourvoit, qu’on pourroit s’en rapporter à leur discrétion & à leur économie : cependant il est à propos de se borner à ce qui leur est nécessaire, soit pour éviter la dépense, soit aussi afin que leurs magasins ne soient pas remplis de ce qu’on leur a donné, quand elles trouveront dans la campagne de quoi les fournir. Quelque peuplée que soit une ruche, une livre & demie de miel ou de sirop est toute la quantité qu’elle peut consommer dans un mois : on leur donne cette nourriture avant l’hiver, afin qu’elles l’enlèvent pour la porter dans leurs magasins. Il faut observer que, pendant qu’il fait froid, elles ne font aucune dépense en alimens, & qu’il y a des mois où un quart suffira : on doit prendre garde, cependant, à n’être pas trop économe avec elles ; il faut se ressouvenir qu’on est bien dédommagé, par une bonne récolte, des soins & de la dépense qu’elles ont demandés.


Section III.

Des précautions qu’il faut prendre en donnant de la nourriture aux Abeilles.


Quelle que soit l’espèce de nourriture qu’on donne aux abeilles, il faut avoir attention de n’en jamais laisser tomber sur la table de la ruche ; ce seroit un appât pour les guêpes, les frélons, qui étant attirés par ces douceurs, ne se contenteroient peut-être pas de ce qu’on leur abandonneroit, & prendroient occasion d’entrer dans la ruche : les abeilles voisines, sans avoir besoin des secours qu’on donne à celles qui sont dans l’indigence, seroient peut-être tentées d’aller inquiéter celles dont on soulage la misère ; elles pourroient chercher les moyens d’aller vivre à leurs dépens, & s’abandonneroient au pillage, afin d’épargner les provisions dont leurs magasins sont fournis. Pour prévenir tous ces inconvéniens, on grille les ouvertures des ruches indigentes, auxquelles on a porté des secours, afin qu’elles ne soient point inquiétées, & qu’elles puissent jouir des dons qu’on leur a faits ; la nuit seulement on ôte le grillage qu’on remet pendant le jour. S’il faisoit trop chaud, on tiendroit la ruche soulevée avec de petites cales de bois qu’on glisseroit par-dessous, de manière que les abeilles ne puissent point sortir, & qu’il soit impossible d’entrer chez elles pour les chagriner.

Tous les sirops qu’on donne aux abeilles, doivent être bien refroidis : s’ils étoient chauds, il s’éleveroit des vapeurs dans la ruche, qui y laisseroient de l’humidité. Quand on est obligé, à la fin de l’hiver, de donner de la nourriture aux ruches foibles, il faut attendre que les abeilles soient sorties pendant une journée, & qu’elles se soient défaites de toutes les matières qui ont séjourné long-tems dans leur corps ; autrement elles se vuideroient dans leur habitation. Cependant si une ruche étoit absolument dépourvue, il ne faudroit pas attendre la première sortie des abeilles, pour leur fournir de quoi vivre, parce qu’il pourroit arriver que la saison ne permît pas de leur rendre la liberté, aussi-tôt qu’on l’espéreroit, & qu’elle fût malgré cela assez douce pour les réveiller de leur engourdissement, & les exciter à satisfaire leur appétit : en les condamnant dans une pareille circonstance, à l’abstinence, on les exposeroit à mourir de faim.


Section IV.

Des différentes manières de donner de la nourriture aux Abeilles.


Lorsqu’on donne, avant l’hiver, de la nourriture aux abeilles, soit en miel ou en sirop, on doit leur mettre tout à la fois la quantité qui leur est nécessaire pour passer la mauvaise saison, afin qu’elles puissent tout de suite l’enlever, & la porter dans leurs magasins de réserve : on met la quantité qu’on leur destine, dans un vase plat, sur lequel on met quelques brins de paille, ou de petits morceaux de bois, où les abeilles vont se reposer pour manger : un vase en bois seroit très-bon ; ceux qui sont en terre vernissée, sont froids & trop glissans pour qu’elles puissent remonter aisément, si elles tombent dedans : on soulève la ruche, & on met le vase par-dessous, le matin ou à l’entrée de la nuit : vingt-quatre heures après, on sera fort étonné de ne plus rien trouver dans le vase ; souvent elles mettent plus de tems à emporter les provisions qu’on leur a données ; mais assez communément il ne leur faut que deux jours pour tout enlever.

Une autre manière de nourrir les abeilles, en ne leur donnant à la fois que la quantité de provisions qu’on veut, par la facilité de la renouveler dès qu’on s’apperçoit qu’elle est finie, consiste à mettre dans une bouteille le miel ou le sirop qu’on leur destine : on ferme l’ouverture avec une grosse toile bien tendue, qu’on attache fortement avec une ficelle au col de la bouteille ; on le passe ensuite à un trou qu’on a fait au sommet de la ruche, & les abeilles viennent au goulot pour prendre leurs repas. Comme il est aisé de voir si la bouteille se vuide, on n’y met que la quantité de provisions qu’on desire, & on la renouvelle quand elle est finie. M. Ducarne qui donne cette méthode ingénieuse de nourrir les abeilles, l’avoit apprise de M. Pecquet.

Ces manières d’alimenter les abeilles sont les meilleures de toutes celles qui sont en usage. Bien des auteurs conseillent de mettre simplement une demi-livre de miel environ sur une assiette, qu’on renouvelle à mesure que ces insectes le mangent. Cette méthode très-assujettissante quand on a un grand nombre de ruches, dérange trop souvent les abeilles qui n’aiment pas les fréquentes visites, ni qu’on examine de trop près ce qui se passe dans leur domicile. En leur fournissant tout à la fois la provision qu’on juge leur être nécessaire, on est moins exposé à les troubler ; & on ne craint point de leur porter une nourriture dont elles ne peuvent plus faire usage, comme il arrive quand on la leur donne après qu’elles sont bien affoiblies par une longue disette, parce qu’alors elles n’ont plus le courage de descendre au bas de la ruche pour y prendre leurs repas. Des personnes ont coutume de faire un trou à un des côtés de la ruche, pour y verser quelques cuillerées de miel ou de sirop, qui tombent sur les abeilles, engluent leurs ailes, bouchent leurs stigmates, & les étouffent : d’autres seringuent du miel sur les gâteaux, ou les frottent, de même que les parois intérieures de la ruche, avec une plume trempée dans du miel. Toutes ces opérations nuisibles aux abeilles, supposent qu’elles sont trop foibles pour descendre au bas de la ruche ; & alors il y a peu d’espérance de les sauver, quand on n’a pas eu pour elles les précautions qu’elles exigent à l’entrée de l’hiver.

Quand on donne aux abeilles des fruits cuits, on ne doit jamais les mettre sous la ruche ; le mauvais goût qu’ils y contracteroient, les en éloigneroit. On les place vis-à-vis des ruches, afin qu’ils soient à leur portée : étant en plein air, ils ne moisissent point, ne deviennent point aigres, & les abeilles les mangent jusqu’à la fin.


CHAPITRE VII.

Du Transvasement des Ruches.


Section première.

Dans quelles circonstances faut-il transvaser les Ruches.


Transvaser les ruches, c’est obliger les abeilles de quitter leur domicile pour entrer dans un autre. Ce changement d’habitation doit avoir lieu, 1º. quand la ruche où elles sont logées, est vieille ou mauvaise ; 2º. quand elles sont tellement attaquées des fausses teignes, qu’il faut absolument enlever tous les gâteaux pour les en délivrer ; 3º. quand on veut, par un excès d’avidité, enlever toutes leurs provisions, sans cependant les faire mourir ; 4º. lorsqu’on a des ruches foibles, c’est à-dire, peu fournies d’abeilles & de provisions, & que le logement est trop spacieux relativement à la population ; parce qu’alors leur nombre seroit insuffisant pour échauffer un domicile trop vaste, de façon à pouvoir résister à la rigueur du froid.


Section II.

Quelle est la saison convenable au transvasement des Ruches.


Lorsqu’on force les abeilles de quitter leur habitation pour passer dans une autre, où il n’y a aucune sorte de provisions, il faut choisir, pour faire cette mutation de domicile, la saison où elles puissent réparer leurs pertes, & remplacer, par d’autres provisions, celles qu’on les oblige d’abandonner. Le commencement du mois de Mai est donc le tems le plus favorable pour faire changer de demeure aux abeilles, puisque la campagne leur offre des richesses à recueillir pour les dédommager de celles qu’on leur a prises ou par nécessité ou par avidité. Si on faisoit ce changement plus tard ; par exemple, dans le mois de Juillet, ou au commencement du mois d’Août, elles ne trouveroient plus dans la campagne les provisions qui leur sont nécessaires pour passer l’hiver : on les exposeroit infailliblement à une disette affreuse dont elles seroient les victimes, à moins qu’on ne se décidât à les nourrir jusqu’à la belle saison ; ce qui occasionne de la dépense, & exige des soins : malgré cela, elles courroient risque de mourir de froid, quelques précautions qu’on prît pour les en garantir, dans une habitation qui est toujours trop vaste, quand elle est dépourvue de provisions, & d’un nombre suffisant d’abeilles pour l’échauffer.

Le mois de Mai est donc l’époque du transvasement des ruches mauvaises ou trop vieilles, de celles qui sont absolument ravagées des fausses teignes. Quant à celles qu’on est obligé de transvaser, parce qu’elles sont peu fournies de provisions & d’abeilles, il faut différer jusqu’à la fin du mois d’Août ou au commencement de Septembre, parce qu’on a lieu d’espérer que, pendant la belle saison, la grande fécondité de la reine fortifiera la ruche, en augmentant la population, & que les abeilles soutenues & animées par cette espérance, ne seront point effrayées d’un vaste domicile, dépourvu de provisions ; & que leur courage & leur ardeur pour le travail les porteront à faire leur récolte, jusqu’à ce que le nouveau peuple qu’elles attendent, vienne partager leurs travaux, & les aider à remplir leurs magasins. Outre ces considérations qui doivent engager à différer ce changement, il faut encore observer qu’on perdroit le couvain, qui est capable lui seul de réparer les pertes qu’on voudroit prévenir. Quand le mois de Juillet est passé, & qu’il n’y a plus par conséquent de récolte à faire pour les abeilles, ni d’essaims à attendre, on doit alors réunir les ruches foibles, afin de les disposer à passer l’hiver sans danger. Après avoir changé les abeilles de domicile, il ne faut point s’emparer des provisions qu’on les a obligées de laisser ; on doit, au contraire, les remettre dans leur nouvelle habitation, & même y ajouter du miel, si elles n’étoient pas suffisantes pour les conduire jusqu’au printems. On attache les gâteaux de l’ancienne ruche dans la nouvelle, avec des chevilles qui passent & traversent ceux qui y sont ou qu’on y met.


Section III.

Quelle est la manière de transvaser les Ruches.


Pour transvaser les ruches, il faut choisir un beau jour, & être fondé à espérer qu’il y en aura plusieurs qui se succéderont. Si l’on a des indices que la ruche qu’on veut transvaser, essaimera, on attend que l’essaim soit parti, & après l’avoir reçu dans une ruche, on y fait passer les anciennes : on choisit ordinairement le matin pour faire cette opération, afin de profiter du moment où les abeilles sont plus tranquilles, & pour qu’elles puissent reconnoître leur nouvelle demeure, & aller tout de suite chercher dans la campagne de quoi vivre.

Lorsque les ruches qu’on veut transvaser, sont des paniers d’osier ou de paille, ou des caisses longues, c’est-à-dire, des ruches selon l’ancienne méthode, dès la veille du jour qu’on veut faire ce changement, on détache le soir fort doucement la ruche de dessus sa table, en ôtant avec un couteau le pourjet qui l’y tenoit collée. Pour que les abeilles soient plus engourdies, & moins en état de troubler par leurs piquûres, on peut renverser la ruche sur son côté, & la laisser pendant la nuit dans cette situation. Le lendemain de très-grand matin, on prend la ruche vuide qu’on a dû préparer, en la nettoyant, & la frottant intérieurement avec des herbes d’une bonne odeur, afin de la rendre agréable aux abeilles ; on la place dans les traverses d’une chaise, ou de toute autre manière, pourvu qu’elle ne soit point exposée à être renversée, & de façon que son embouchure se trouve en haut : on prend ensuite celle où sont les abeilles qu’on veut déloger, & on la met sur celle qui est vuide, de sorte que les deux grandes ouvertures soient abouchées l’une sur l’autre. Comme il arrive que ces deux ruches ainsi disposées, laissent toujours quelqu’intervalle, & que les bords de l’une ne posent pas si exactement sur ceux de l’autre, pour que les abeilles ne puissent point s’échapper, on enveloppe avec un linge les deux ruches à leur jonction, afin de boucher parfaitement les intervalles par lesquels les abeilles trouveroient des issues pour sortir : on renverse sens dessus dessous ces deux ruches ainsi disposées, afin que celle qui est pleine se trouve en bas ; on frappe alors, à petits coups répétés, avec une baguette qu’on tient dans chaque main, sur la ruche où sont les abeilles, en commençant à frapper au sommet, & continuant jusqu’à la jonction : après avoir frappé sans interruption pendant quatre ou cinq minutes, on approche l’oreille de la ruche supérieure, pour écouter si les abeilles y sont passées. Si on entend un bourdonnement considérable, c’est une preuve que la reine y est déjà avec une grande partie de sa suite : on continue à frapper, si on entend encore beaucoup d’abeilles bourdonner dans la ruche inférieure ; & quand elles s’obstinent à ne vouloir point déloger, on a recours à la fumée ou à d’autres moyens, comme il sera dit dans la Section suivante.

Si on présume que les abeilles, ou du moins le plus grand nombre, sont passées dans la ruche supérieure, on la détache pour la placer tout de suite sur la table où étoit l’ancienne, qu’on renverse sur un linge étendu par terre ; on fait tomber sur le linge les gâteaux qui sont dedans, & on oblige les abeilles qui y sont restées, à les quitter, en les balayant avec une plume ; on emporte ensuite la vieille ruche & les gâteaux qui seroient un sujet de tentation pour elles. Pour faciliter à celles qui sont sur le linge l’entrée de leur domicile, où sont leurs compagnes, on met une petite planche dont une extrémité est appuyée contre la table de la ruche, & l’autre repose à terre ; & les abeilles passent sur ce pont qu’on leur a fait pour se rendre dans leur habitation. Quand on a transvasé une ruche, on doit avoir attention de mettre dessous un morceau de gâteau pris dans l’ancienne, ou deux ou trois cuillerées de miel sur une assiette, afin d’accoutumer les abeilles dans leur nouvelle habitation, qui, étant dépourvue de tout, pourroit les dégoûter, & les engager à porter le ravage chez leurs voisines, pour satisfaire leur appétit, quoique la campagne leur offre des provisions en abondance.

On sait que le couvain est l’espérance la plus chère des abeilles, qui prennent des soins & des peines infinies pour l’élever ; qu’il fournit de nouvelles colonies, qui augmentent nos richesses par leurs travaux ; & qu’il répare les pertes journalières de la république par les nouveaux sujets qu’il fournit, pour remplacer ceux qui meurent de vieillesse, ou qui deviennent la proie de leurs ennemis. On ne sauroit donc prendre assez de précautions pour le conserver : quand il y en a dans la ruche qu’on transvase, afin de lui donner le tems d’éclore, & aux abeilles celui de finir le cours de son éducation, on laisse les deux ruches réunies, & on ne les sépare qu’au bout de trois semaines au moins. Dans cette circonstance, on ferme l’ouverture de la ruche inférieure, qui est celle qu’on veut renouveler, & on ne laisse subsister que celle de la nouvelle qui doit servir de porte aux abeilles. On les établit d’une manière solide ; & après avoir ôté le linge, on met du pourjet tout autour de leur embouchure, afin que les abeilles ne sortent que par l’ouverture qui doit être leur porte. Dans le cas où l’on laisse les deux ruches réunies, il est inutile de frapper l’inférieure, pour obliger les abeilles d’en sortir, ni d’employer aucun autre moyen propre à les faire déloger ; quoique la nouvelle ruche soit sur la vieille, elles s’y établiront, parce qu’elles commencent toujours leurs ouvrages dans la partie la plus élevée de leur habitation ; & elles prendront soin, en même tems, du couvain. Au bout de trois semaines, on peut séparer les deux ruches, & mettre la nouvelle sur la table de l’ancienne : les abeilles seront parfaitement accoutumées à leur nouveau domicile ; & le couvain, qui aura eu tout le tems nécessaire pour éclore & pour être élevé, augmentera la population de la république.

Quand les ruches sont composées de plusieurs hausses, il est bien plus aisé de les renouveler, sans obliger les abeilles de changer subitement de domicile : on ne fait qu’ajouter une hausse par le bas, & on bouche l’ancienne ouverture qui servoit de passage aux abeilles, quand elle n’est pas pratiquée dans l’épaisseur de la table ; & on ne laisse subsister que celle de la hausse qu’on a ajoutée : trois semaines après, on enlève la hausse supérieure, on remet son couvercle sur celle qui devient la première, & on ajoute encore une hausse par le bas, avec les mêmes précautions qu’on a prises la première fois, & ainsi de suite, jusqu’à ce que la ruche soit entièrement renouvelée, en mettant toujours un intervalle de trois semaines, d’une hausse à l’autre qu’on ajoute. Par ce moyen, les abeilles ont le tems de s’établir, & de travailler dans les hausses qu’on leur donne, sans presque s’appercevoir de ce changement ; & le couvain qui est conservé, a tout le tems nécessaire pour éclore & être élevé.

La méthode de M. Palteau pour transvaser les ruches, est à peu de choses près la même que celle qu’on a indiquée pour les ruches de l’ancien systême, & dont on peut se servir avec les ruches de la nouvelle construction. On commence par former une ruche de trois hausses, exactement selon la description qui en a été donnée ; on a une planche percée au milieu d’un trou de huit pouces en quarré : cette ouverture sert de passage aux abeilles pour aller d’une ruche à l’autre ; la partie de cette planche qui doit se trouver sur le devant, déborde les hausses de trois pouces, afin que les abeilles puissent se reposer sur ce rebord pour entrer chez elles. On introduit la fumée dans la ruche qu’on veut renouveler, sans la déplacer, pour obliger les abeilles de se réfugier dans le haut ; on renverse ensuite sens dessus dessous, & sur sa propre table, la ruche qu’on a enfumée, & on met sur le champ la planche percée sur son embouchure, en ayant attention que le rebord de trois pouces se trouve sur le devant ; & on met tout de suite la ruche vuide, où l’on veut établir les abeilles, par-dessus : on condamne l’ouverture de la ruche qui est en dessous, avec un bouchon de liége, afin d’obliger les abeilles d’entrer par celle de la nouvelle ruche qu’on leur a donnée. On met le surtout qui vient reposer sur la planche qui sépare les deux ruches, & qui, pour cet effet, doit déborder assez de tous côtés pour le recevoir. On laisse le tout ainsi disposé pendant trois semaines, afin que les abeilles aient le tems de s’accoutumer à leur nouvelle habitation, & qu’elles puissent élever le couvain qui est dans l’ancienne ruche : au bout de ce tems, on sépare les deux ruches, en ôtant la vieille de sa place, pour y remettre la nouvelle. S’il reste quelques abeilles dans l’ancienne, trop attachées aux ouvrages qu’elles y ont construits, on les enfume pour les obliger à sortir & à se rendre dans la nouvelle, qu’elles sont déjà accoutumées à regarder comme leur vrai domicile.

Lorsque les ruches, composées de plusieurs hausses, sont trop vastes, à l’entrée de l’hiver, pour le nombre des abeilles qui l’habitent, on est dispensé de les transvaser, en ôtant par le bas une hausse, ou même deux, s’il est nécessaire. En diminuant ainsi leur logement, elles auront moins à redouter la rigueur de la saison.


Section IV.

Des différens moyens qu’on peut employer pour obliger les Abeilles à passer dans la Ruche dans laquelle on les transvase.


L’eau, le vent, la fumée, sont les moyens qu’on emploie communément, & non pas avec le même succès, pour forcer les abeilles à quitter la ruche d’où on veut les déloger. Lorsqu’on veut faire usage de l’eau, on fait, au sommet de la ruche, un trou de trois ou quatre pouces de diamètre, & si la ruche est composée de hausses, on ôte simplement le couvercle de celle qui est la supérieure ; on plonge la ruche par son embouchure, dans un baquet qui contient assez d’eau pour qu’elle puisse y être entiérement submergée. Après avoir mis, avec toutes les précautions qui sont nécessaires pour cet effet, la nouvelle ruche où l’on veut établir les abeilles, sur l’ancienne, on baisse peu-à-peu la ruche dans le baquet, en s’arrêtant de tems en tems, pour que les abeilles aient le loisir de monter : à mesure qu’elles sentent la fraîcheur de l’eau, elles se retirent dans la partie la plus élevée, & l’eau, qui monte toujours, les oblige à sortir par l’ouverture qui est au sommet de leur habitation, pour entrer dans la nouvelle qu’on a placée sur l’ancienne. Quand l’eau est parvenue au niveau du sommet de la ruche submergée, on enlève celle qui est par-dessus, qu’on place tout de suite sur sa table. S’il y a quelques abeilles qui soient restées sur l’eau, on les ramasse avec une écumoire, pour les mettre sur un linge, ou sur une natte qu’on place au bas de la ruche où sont leurs compagnes ; le soleil, qui donnera dessus, les séchera, & leur rendra la force d’aller les retrouver. Quand on fait cette opération en été, il n’y a rien à craindre pour les abeilles, pourvu qu’on ait l’attention de plonger la ruche doucement & à diverses reprises, afin de donner le tems à celles qui sont sur les gâteaux, de trouver des issues pour s’échapper de l’inondation qui les menace. On conçoit que s’il y avoit dans la ruche du couvain qu’on voulût ménager, cette immersion ne seroit pas praticable. Si le soleil ne donnoit pas assez de chaleur pour sécher promptement les abeilles qu’on auroit retirées de l’eau, il faudroit les mettre dans un panier, en fermer l’ouverture avec une toile de canevas, & les présenter devant le feu ; & après qu’elles seroient sèches, on porteroit le panier devant la ruche, & on ôteroit la toile qui les tenoit renfermées, afin qu’elles eussent la liberté d’aller retrouver leurs compagnes.

Le vent qu’on excite avec un soufflet, est un moyen qui oblige les abeilles de déloger ; cette opération, plus douce pour elles, est bien plus longue que la précédente. Après que la ruche où sont les abeilles a été renversée, & qu’on a placé au-dessus celle où on veut les établir, on introduit au sommet de celle qui est au-dessous, dans un trou qu’on a dû faire pour cet effet, le tuyau recourbé d’un soufflet qu’on fait agir continuellement : les abeilles, inquiétées par ce vent continuel, cherchent à se mettre à l’abri de ce petit orage, & montent peu-à-peu dans la ruche supérieure.

La fumée est un moyen plus efficace pour forcer les abeilles de déloger promptement, sans cependant leur nuire, quoiqu’elle soit capable de les étourdir pour quelques instans. On place à un trou fait au sommet de la ruche qui est en dessous, le tuyau d’un entonnoir, devant lequel on met un réchaud où brûlent quelques vieux linges, ou simplement de la bouse de vache qui est sèche ; avec un soufflet, on dirige la fumée dans l’embouchure de l’entonnoir ; elle s’étend d’abord au bas de la ruche ; & comme le soufflet agit toujours pour l’introduire par l’entonnoir, elle s’élève peu-à-peu ; les abeilles les plus obstinées abandonnent leurs ouvrages, & vont s’établir dans la ruche supérieure, où sa fumée n’a pas encore pénétré. Au lieu de faire brûler le linge dans un réchaud, dont on ne dirige pas toujours la fumée comme on le desire, on pourroit mettre un grillage dans l’embouchure de l’entonnoir, à un pouce de distance du commencement du tuyau, & contre lequel on mettroit un bouchon de vieux linge avec un charbon ardent ; avec un soufflet, on exciteroit le feu, & la fumée entreroit nécessairement toute par le tuyau de l’entonnoir, étant toujours repoussée par le vent qu’exciteroit le soufflet.

M. Vérité, de la Ferté-Bernard, peu content de toutes ces manières d’obliger les abeilles de quitter leur logement, a imaginé une machine fumigatoire, propre à porter la fumée dans l’intérieur des ruches : en voici la description, telle qu’il l’a donnée lui-même, & qu’on la trouve dans la Gazette d’Agriculture du 18 Décembre 1779, où il l’a faite insérer.

On imaginera deux tuyaux cylindriques de tôle, connue sous le nom de tôle de Suéde, de six pouces de longueur ; l’un ayant deux pouces & demi de diamètre intérieur, & le second s’introduisant dans le premier, de manière à le remplir, & y être mu librement. Pour former ces tuyaux, on joint par ses côtés opposés une feuille de huit pouces quatre lignes de largeur, de la longueur susdite ; on croise ou recouvre l’un par l’autre d’environ six lignes, & on les arrête en cet état par trois clous rivés en dedans & en dehors. À l’un des bouts de chaque tuyau, on établit un cône ou entonnoir, tronqué de manière à laisser vers son sommet une ouverture circulaire de neuf lignes de diamètre, La hauteur de chacun des entonnoirs ainsi tronqués, est de deux pouces. Pour les fixer & contenir solidement sur leur tuyau, après avoir arrêté la feuille croisée qui les forme, avec un clou rivé comme aux tubes, on rabat d’équerre & en dehors, les bords de l’orifice du tuyau, de deux lignes ou environ ; on rabat de même, mais en dedans & par dessus celui du tuyau, le bord qui fait la base de l’entonnoir, de manière que la réunion d’un tube & de son entonnoir, forme un cordon circulaire qui fait la jonction de l’un & de l’autre.

À l’extrémité tronquée de l’entonnoir du premier & du plus gros tuyau, on soude encore un second cône de tôle ou de fer-blanc, d’un pouce & demi de hauteur, tronqué comme le premier ; on l’aplatit vers sa base, & dans le sens de son diamètre, de manière à n’y laisser qu’un petit jour d’environ deux tiers de ligne, sur une largeur diamétrale de vingt-deux lignes. On sent que ces deux entonnoirs sont réunis à leurs sommets tronqués & opposés. On soude également à l’extrémité de l’entonnoir du second tuyau, un tube en fer-blanc, de forme conique, de cinq pouces de longueur, d’une base égale à l’orifice supérieur de celui auquel il est adapté, & tronqué à son sommet, de façon à n’y laisser qu’un trou circulaire d’une ligne & demie, ou deux lignes de diamètre seulement. On place dans l’intérieur de chaque tuyau, à l’extrémité qui porte l’entonnoir, un grillage rond à cinq barres, fait de tôle comme les tuyaux, & de même diamètre que leur intérieur. Le tout étant ainsi construit & disposé, les deux grands tubes s’introduisent l’un dans l’autre, le plus petit dans le plus gros : il se forme alors intérieurement, & entre les deux grillages, un espace cylindrique plus ou moins long, selon que l’un des tuyaux est plus ou moins introduit. On y met un bouchon de vieux linge, dans lequel on place un charbon ardent ; on excite le feu dans le linge jusqu’à inflammation ; on ferme aussitôt la machine, & l’on place à l’instant le petit entonnoir aplati dans l’entrée de la ruche, sans la déplacer : on met la bouche au tube opposé ; dès le moment qu’on y souffle, il se répand sous la ruche une nappe de fumée qui s’y élève, chasse les abeilles, les remplit, & les force de se tenir fixées à son sommet.

M. Vérité assure qu’on peut se servir commodément de cette machine dans tous les cas où il est nécessaire d’enfumer les abeilles, de quelque manière qu’on ait à le faire, soit pour la transvasion, soit pour la taille, soit encore pour la formation des essaims par les méthodes nouvellement découvertes. Elle porte la fumée où l’on veut, & aussi abondamment qu’on le desire. Il faut souffler modérément, & ranimer le feu de tems en tems.


CHAPITRE VIII.

De la manière de tailler ou dégraisser les différentes espèces de Ruches.


Section Première.

Nécessité de tailler les Ruches.

Dégraisser ou tailler une ruche, c’est enlever une partie de la cire & du miel dont les abeilles l’ont fournie. Quoiqu’elles soient fort attachées à leurs provisions, & toujours disposées & prêtes à les défendre avec fureur contre tous ceux qui osent en approcher, c’est leur rendre un très-grand service, que de leur enlever un superflu incommode, qui nuit dans l’habitation, arrête tous les progrès de leur activité & de leur ardeur pour le travail, & s’oppose à la multiplication de leur espèce. Une ruche trop pleine, dégoûte les abeilles de leur domicile, qu’elles sont forcées d’abandonner en partie, parce qu’il n’est pas assez vaste pour les loger ; elle anéantit leur ardeur pour les ouvrages où brillent leur industrie & leurs talens ; & se livrant à la mollesse, elles n’ont plus de goût pour faire des amas de provisions. À quoi bon, en effet, voyager & courir au loin dans les campagnes, pour ramasser des richesses inutiles, puisqu’on ne sait où les placer. Pourquoi prendre tant de soins & de peines à recueillir des provisions, lorsqu’on n’attend point de successeurs qui en profitent !

Quelque féconde que soit la reine, elles n’ont point d’espérance de voir naître parmi elles de nouvelles citoyennes : comment logeroit-on ces nouveaux sujets dans une habitation où d’immenses provisions ne laissent aucune cellule vuide où ils puissent être logés d’une manière convenable pour leur éducation ? Il est donc à craindre que les abeilles, trop nombreuses dans leur habitation, où l’amour du travail, & l’espérance de leur postérité ne les fixent plus, s’en dégoûtent & l’abandonnent. Leurs voisines, envieuses & jalouses de leurs richesses, iront désormais porter le ravage dans leur république ; la guerre sera bientôt déclarée. Eh ! comment se flatter qu’une troupe amollie par l’oisiveté & l’abondance, remporte la victoire sur un peuple aguerri, que la nécessité, peut-être, rend courageux, entreprenant, & dont l’ambition & l’avidité sont nourries par l’appât des richesses que la victoire lui fait espérer ?


Section II.

De la modération qu’il faut avoir dans le partage qu’on fait avec les Abeilles, de leurs provisions.


L’avidité qu’on a de s’emparer des provisions des abeilles, de profiter des fruits de leurs peines & de leurs travaux, a souvent besoin d’être retenue dans les bornes d’une juste modération. En dégraissant une ruche, il ne faut pas la dépouiller : il est utile, sans doute, d’enlever aux abeilles un superflu incommode, mais il ne faut pas les appauvrir pour s’enrichir tout-à-coup de leurs dépouilles. Lorsque l’équité & la modération règlent le partage qu’on fait avec elles, on ménage autant ses propres intérêts que ceux des abeilles : au contraire, si la cupidité sort des bornes que prescrivent la justice & la modération, on se ruine soi-même en exposant les abeilles à l’indigence.

En taillant les ruches, il faut se conduire dans cette opération selon les circonstances & le besoin des abeilles : en automne, par exemple, on doit moins prendre de leurs provisions qu’au printems, parce qu’elles ne sont plus dans une saison favorable pour réparer leurs pertes ; & d’ailleurs on les exposeroit au froid, en agrandissant leur domicile plus qu’il ne conviendroit. Les abeilles qui ont peu de provisions, dans quelque tems que ce soit, doivent être plus ménagées dans le partage qu’on fait, que d’autres dont les magasins nombreux sont bien remplis. Ce partage dépend donc beaucoup de la saison où on le fait, & de la qualité des ruches. Au printems on ne fait aucun tort à une bonne ruche de lui prendre exactement la moitié de ce qu’elle possède ; si la saison est favorable, dans peu elle aura réparé cette perte, & on pourra encore, en automne, profiter d’une partie du fruit de ses travaux. Si elle est foible, ce seroit trop, sur-tout si son domicile est vaste ; il vaut mieux lui laisser tout ce qu’elle possède, & attendre la fin de l’été, ou le commencement de l’automne, parce qu’elle aura amassé assez de richesses, si le peuple est actif & laborieux, pour qu’on puisse en profiter d’un quart ou d’un tiers au plus, sans lui porter aucun préjudice. L’année suivante, qu’elle sera bien fortifiée, on pourra, sans craindre de l’exposer à l’indigence, lever un tribut plus considérable sur ses provisions, au printems, lorsqu’elle aura fait quelques récoltes ; & peut-être qu’en automne on pourroit encore profiter d’une partie de ce qu’elle auroit ramassé pendant la belle saison.

En automne, il faut donc ménager les ruches, quoique fortes & abondamment pourvues, afin de ne pas les exposer au froid en rendant leur logement trop vaste, par la diminution de leurs provisions, ni à l’indigence, parce que l’hiver peut être doux, & alors les abeilles font une plus grande consommation. Si les ruches sont foibles, on doit leur laisser absolument tout ce qu’elles possèdent, & peut-être encore sera-t-on obligé de les assister pour prévenir la disette.


Section III.

Dans quelle saison doit-on tailler les Ruches.


M. Palteau conseille de dégraisser les ruches au mois de Juin, parce qu’alors les abeilles ont réparé les pertes de l’hiver, & ont fait des amas considérables qui remplissent la ruche, sur-tout si la saison a été favorable à la récolte du miel & de la cire. Il ne prescrit de dégraisser au mois de Mars, que les ruches qui auroient des provisions surabondantes, qui empêcheroient de loger les nouvelles que la campagne offre aux abeilles. Le mois d’Octobre est le tems où il conseille de tailler toutes les ruches, en ayant attention de laisser aux abeilles des provisions suffisantes pour passer l’hiver, eu égard à leur force & à leur foiblesse : alors, on ne remplace point la hausse qu’on enlève dans le haut par une autre qu’on ajoute au bas, comme on le pratique dans le mois de Juin. Il évalue la quantité de miel que peut consommer la ruche la plus nombreuse en mouches, à une livre un quart. Cette quantité, quoique très-médiocre, pourroit suffire, si le froid étoit constant pendant l’hiver : mais si l’air est doux, & qu’il y ait plusieurs jours de beau tems, les abeilles qui se remuent dans la ruche, prennent de l’appétit, font par conséquent une plus grande dépense de provisions, & la quantité de miel qu’on auroit jugé leur suffire, seroit bientôt consommée. Aussi conseille-t-il prudemment d’en laisser davantage, afin de prévenir la disette que peut occasionner parmi les abeilles un tems trop doux qu’on ne peut prévoir.

Les motifs sur lesquels se fonde M. Palteau pour dégraisser les ruches dans le mois d’Octobre, sont, 1º. qu’on veille à la conservation des abeilles, en prenant une partie de leurs provisions avant l’hiver ; parce qu’en ôtant une hausse par le haut à leur ruche, sans en ajouter d’autres, on rend leur habitation moins vaste, & par conséquent plus chaude, puisqu’elles seront plus rapprochées les unes des autres ; 2º. on prévient la moisissure de la cire, la fermentation du miel, qui se gâtent nécessairement, quand les abeilles ne peuvent pas les entretenir dans le degré de chaleur qu’il conviendroit pour les conserver. Le miel perd donc de sa qualité s’il passe l’hiver dans la ruche, la cire devient brune, & par conséquent plus difficile à blanchir. MM. de Massac & de Boisjugan, les plus fidèles imitateurs qu’ait eus M. Palteau, prescrivent exactement la même méthode, & pour les mêmes raisons.

M. du Carne conseille de tailler, les ruches, selon les dimensions qu’il a adoptées ; 1º. quand elles sont composées de sept hausses exactement pleines de cire & de miel, qu’elles sont bien fournies d’abeilles, & qu’elles pèsent soixante-quatre ou soixante-cinq livres : il exige encore que les ruches aient sept hausses pour être taillées, parce qu’il a observé que les abeilles travailloient volontiers & avec ardeur, jusqu’à ce que leur ruche fut du double plus haute que large ; ce qui a lieu lorsque la ruche est composée de sept hausses : alors la supérieure ne contient que du miel & de la cire, & n’a point de couvain. Si les hausses, au lieu de treize pouces en quarré qu’elles ont, n’en avoient que douze, on pourroit les tailler à six, parce qu’alors une ruche composée de six hausses auroit une hauteur double de sa largeur.

2º. Il recommande de ne jamais tailler les ruches avant le dix ou douze de Mai, parce que la reine, qui est dans le fort de sa ponte, pourroit placer ses œufs dans la hausse supérieure, s’il y avoit quelques cellules qui ne fussent pas remplies de miel ; ni après le premier Juillet, attendu que la récolte des abeilles est presque finie ; du moins dans bien des endroits elles ne trouvent rien ou peu de choses après les premiers jours de Juillet ; elles sont réduites aux fleurs des jardins, & à quelques fruits qui ne fournissent pas l’abondance qu’elles desirent pour ramasser des provisions.

3º. De ne point tailler les ruches que la récolte du miel ne soit commencée, autrement les abeilles se dégoûteroient, si elles ne trouvoient pas tout de suite dans la campagne de quoi remplacer ce qu’on leur a pris : à leur activité & à leur ardeur pour le travail, on connoît si elles rapportent du miel, principalement encore quand leurs voyages sont très-fréquens.

On ne peut point disconvenir que l’usage de ne point tailler les ruches avant le dix ou douze de Mai, ne soit très-bon : c’est alors que commence le tems de la plus grande récolte des abeilles ; on ne craint donc point de les appauvrir, puisque dans peu elles auront réparé leurs pertes & ramassé le double de ce qu’on leur aura enlevé. En taillant les ruches dans le mois de Mars, avant que la récolte du miel soit commencée, on peut exposer les abeilles à mourir de faim, parce que c’est alors qu’elles font une plus grande consommation de leurs provisions ; leurs mouvemens dans la ruche, leurs fréquentes sorties excitent considérablement leur appétit : si elles ne trouvent rien dans la campagne, & que leurs magasins soient vuides, il faut les nourrir ; & c’est toujours un très-grand inconvénient, soit par rapport à la dépense, soit aussi à cause des soins qu’il faut prendre pour ne point les exposer à la disette, en oubliant de leur donner des provisions.

Si la récolte du miel étoit commencée dès la fin d’Avril, comme dans nos provinces méridionales, & que la ruche fut tellement pleine, que les gâteaux descendissent presque sur la table, ou à la hauteur de deux pouces environ, il ne faudroit pas renvoyer au dix de Mai pour tailler les ruches ; en différant, on feroit perdre aux abeilles un tems précieux pour la récolte du miel & de la cire ; peut-être encore elles se dégoûteroient, & abandonneroient une habitation où elles ne pourroient plus faire d’amas de provisions. Dès que la saison de la récolte des abeilles est arrivée, on peut tailler les ruches sans aucun inconvénient ; il y en auroit au contraire un très-grand à retarder cette opération, si la ruche se trouvoit pleine au point que les gâteaux descendissent sur la table. La taille des ruches dépend donc de la récolte du miel, qui ne commence point partout dans le même tems, puisqu’elle est relative aux climats, & qu’elle varie comme eux, selon les différens pays.

Le mois d’Octobre est encore le tems propre à s’emparer d’une partie des provisions que les abeilles ont amassées, quoiqu’on ait déjà fait un partage avec elles au mois de Mai : il faut observer alors que partout la récolte est finie pour les abeilles, & que dans le partage qu’on fait avec elles dans cette saison, il faut en user discrétement & avec modération. Quoiqu’une ruche soit bien pleine, & qu’elle pèse cinquante à soixante livres, il ne faut pas se laisser séduire par l’appât de tant de richesses, & ne point suivre une avidité démesurée, qui se contenteroit à peine de la moitié : on doit être satisfait d’enlever une hausse seulement, sans en ajouter par le bas, parce qu’il n’y a plus de récolte à faire. Il vaut mieux que les abeilles aient des provisions surabondantes, que si elles en manquoient ; on ne peut pas prévoir si l’hiver sera doux ou rigoureux : d’ailleurs, qu’on n’ait aucun sujet d’inquiétude touchant les provisions qu’on laisse aux abeilles ; elles les ménageront avec économie, & l’année suivante on pourra en faire son profit.

En taillant les ruches bien pleines au mois d’Octobre, on profite d’un miel excellent, qui perdroit une partie de sa bonne qualité en passant l’hiver dans la ruche. La cire qu’on prend alors est belle & plus facile à blanchir que quand elle est devenue rougeâtre par un trop long séjour dans la ruche, où les vapeurs qui sont occasionnées par les abeilles, lui font contracter une humidité qui la moisit. Les abeilles gagnent aussi à être privées d’une partie de leurs provisions, parce que leur logement, qui a une hausse de moins, n’est pas si vaste ; elles sont par conséquent plus chaudement.


Section IV

Est-il à propos de tailler les Ruches plusieurs fois dans la même année.


Lorsque les abeilles sont dans des positions très-avantageuses, & qu’elles peuvent faire plusieurs récoltes, il est certain qu’on peut dans la même année partager plusieurs fois avec elles les richesses qu’elles ont amassées. Dans les pays qui sont très-fertiles, souvent il arrive que des ruches qu’on aura taillées au commencement de Mai, seront plus fournies trois semaines après qu’elles ne l’étoient auparavant cette opération ; & comme la récolte n’est pas encore finie, c’est entretenir les abeilles dans l’ardeur pour le travail, que de leur donner de l’ouvrage à faire en vuidant une partie de leurs magasins. Dans bien des endroits, la récolte du miel & de la cire est finie, il est vrai, les premiers jours de Juillet ; mais dans ceux, au contraire, où l’on sème beaucoup de sarrasin, ou bled noir, & de la navette, où l’on fauche les prairies deux ou trois fois, les mois d’Août & de Septembre sont presque pour les abeilles un nouveau printems. Lorsqu’elles sont dans des positions si favorables pour leurs récoltes, on doit tailler les ruches de l’ancien systême dans le courant de Juillet, quoiqu’on l’ait déjà fait au commencement du mois de Mai, afin de donner aux abeilles assez de place pour loger les provisions que la campagne va leur offrir ; autrement on les exposeroit à perdre un tems précieux, si elles ne savoient où mettre les nouvelles richesses qu’elles peuvent encore moissonner : on ne doit point attendre le mois d’Octobre, parce qu’alors il n’y a plus de récolte à faire, & qu’il ne faut pas rendre leur logement trop spacieux à cause du froid, en le dépouillant d’une partie des provisions qui le remplissent.

Quant aux ruches qui sont composées de plusieurs hausses, on peut se dispenser d’une seconde taille en Juillet, quoiqu’il y ait encore une seconde récolte à espérer pour les abeilles : on se contente alors d’ajouter une hausse par le bas, afin que les abeilles ne soient point oisives, & qu’elles puissent profiter des nouveaux bienfaits que la campagne va leur offrir incessamment. Si elles étoient diligentes & laborieuses, & qu’il y eût une abondance assez considérable, une seule hausse ne suffiroit pas ; elle seroit bientôt remplie, & une seconde leur seroit encore nécessaire dans peu de tems. Vers le milieu d’Octobre, on partage alors la dernière récolte des abeilles, & toujours avec discrétion, parce que cette saison n’est plus un tems de travail pour elles ; on profite, par ce moyen, d’une partie du miel & de la cire qu’elles ont amassés.


Section V.

Des connoissances nécessaires pour tailler les Ruches.


Toute personne indifféremment n’est pas propre à tailler les ruches, & sur-tout celles de l’ancien systême ; il faut connoître parmi les gâteaux ceux qui contiennent le miel & ceux qui renferment le couvain : cette distinction est essentielle à faire, autrement on prendroit les gâteaux où est le couvain pour ceux qui contiennent le miel, & on détruiroit par-là la famille naissante, qui est l’objet le plus cher de l’espérance des abeilles. Le couvain est ordinairement placé sur le devant de la ruche, comme la partie la plus propre pour le faire éclore, & la plus convenable aussi pour son éducation. On connoît dans les gâteaux les cellules qui contiennent le couvain, c’est-à-dire les nymphes & les vers prêts à se métamorphoser, aux couvercles dont elles sont bouchées, qui sont convexes & un peu bruns ; au lieu que ceux qui ferment les cellules où il n’y a que du miel, sont plus plats & plus blancs. On doit aussi porter de l’attention sur les cellules qui paroissent vuides, dans lesquelles cependant il peut y avoir des œufs ou des vers nouvellement éclos, afin de les épargner : lorsque la vue ne suffit pas pour appercevoir dans la ruche s’il y a des œufs ou des vers dans les cellules qui paroissent vuides, on peut rompre un morceau de gâteau, & l’examiner de plus près pour savoir s’il n’y a point d’œufs ni de vers dans les cellules, qui au premier coup d’œil paroissoient n’en point contenir. Sans cette connoissance, on porteroit un fer meurtrier dans les gâteaux qui contiennent le couvain, comme dans ceux où il n’y a que du miel, & on seroit privé d’un essaim qui seroit peut-être sorti peu de jours après.

Avec les ruches qui sont composées de hausses, on ne craint point d’enlever le couvain en les taillant, parce qu’il se trouve au milieu de la ruche, dont on ne prend que la partie supérieure, dans laquelle il est très-rare qu’il s’en trouve, à moins que les abeilles n’y soient établies que depuis peu ; & alors elles ne sont point dans le cas qu’on partage les provisions dont elles commencent à remplir leurs magasins.

Il faut encore connoître si le jour qu’on a destiné pour tailler les ruches, est favorable aux travaux des abeilles ; s’il ne l’étoit pas, il seroit bon de différer cette opération au lendemain, dans la crainte de les décourager. On connoît que le jour est favorable pour leur récolte, à l’empressement qu’elles ont de sortir de la ruche dès le matin, à leur vivacité dans les ébats qu’elles se donnent sur le devant de leur habitation avant de partir, & à leur ardeur à prendre leur essor pour aller voyager dans la campagne, & y ramasser des provisions. Quand elles sont au contraire dans une espèce d’inaction & d’engourdissement, qu’elles sont lentes à partir, & qu’on ne remarque pas dans leurs jeux cette vivacité sémillante, qui leur est si ordinaire, c’est une preuve que ce jour n’est point propre à leurs travaux, qu’elles le passeront en partie dans l’oisiveté : si l’on touchoit alors à leurs provisions, elles seroient capables de se dégoûter du travail, & de s’abandonner au pillage. Il est difficile d’assigner la cause de cette nonchalance, qui n’est pas toujours occasionnée par le mauvais tems : quoiqu’il fasse beau, que le soleil paroisse, & que le vent vienne du midi, il arrive quelquefois malgré cela que les abeilles ne sont point portées à l’ouvrage, qu’elles n’ont aucun goût pour le travail, & qu’elles se livrent à l’oisiveté : dans la crainte que plusieurs jours pareils se succèdent, on peut leur donner deux ou trois cuillerées de miel bien délayé avec un peu d’eau-de-vie ; ce mets, très-appétissant pour elles, réveillera leur ardeur & leur vivacité, & chassera la paresse.


Section VI.

De la manière qu’il faut tailler les Ruches de l’ancien systême, ou qui ne sont pas composées de plusieurs hausses.


C’est une expédition militaire, que d’entreprendre de tailler une ruche de l’ancien systême ; c’est exactement une place qu’il faut attaquer, & qui sera défendue vigoureusement par plus de trente mille abeilles, toutes bien disposées à résister avec courage à l’ennemi, & à conserver, au péril de leur vie, les richesses qu’elles ont amassées, & qu’on veut leur enlever. Il ne suffit pas d’être armé d’un fer tranchant ; si la troupe qu’on attaque fondoit tout à la fois sur l’ennemi, le fer qu’il auroit en main seroit une arme assez inutile contre tous les dards qui tomberoient sur lui ; & le meilleur parti qu’il auroit à prendre pour éviter toutes ces flèches empoisonnées, seroit celui de fuir : le courage le plus entreprenant ne seroit en pareille circonstance qu’une folle témérité, qui seroit bientôt punie par les châtimens les plus sévères & les plus cuisans. Quoi qu’en dise M. Simon, qui prétend qu’on peut braver la fureur des abeilles, & se mettre à couvert de leurs aiguillons, en se frottant simplement les mains & le visage avec sa propre urine ; je crois que le parti le plus sage est de ganteler ses mains, de défendre sa tête par un casque, & de se cuirasser : ce n’est qu’avec une telle armure qu’on peut s’approcher, & livrer l’assaut à la place qu’on veut dépouiller. Les gens de la campagne, moins timides ou peu délicats, négligent assez communément ces sortes de précautions qu’ils regardent comme trop gênantes. Cependant pour n’être pas exposé aux piquûres, il est bon d’avoir sur sa tête un capuchon en forme de camail, dont le devant soit garni d’une gaze un peu forte, qui permette de voir opérer ; d’avoir de bons gants aux mains, & d’envelopper ses jambes avec des serviettes. Avec tout cet attirail, on peut approcher de la ruche qu’on veut tailler, sans craindre d’être insulté par les abeilles.

La veille du jour qu’on a fixé pour tailler les ruches, il faut, à l’entrée de la nuit, les détacher de dessus leur support, en ôtant avec un couteau le pourjet qui les y tenoit collées ; si on n’a point de gelée à craindre pendant la nuit, on peut les renverser sur le côté. Le lendemain, avant le lever du soleil, on enfume la ruche pendant quelques instans. (Voyez la Sect. 4e du 7e Ch. de cette troisième Partie, pag. 126) Lorsque les abeilles sont au sommet, où la fumée les a obligées de se retirer, on prend la ruche, qu’on renverse sens dessus dessous sur une chaise ou sur tout autre appui qui la soutienne à une hauteur commode pour opérer avec aisance. Pour couper les gâteaux dont on veut s’emparer, on se sert d’un couteau dont la lame, longue & bien affilée, est recourbée au bout en forme de serpette : alors, connoissant les gâteaux qui contiennent le couvain, on les épargne, & on coupe indifféremment ceux qui renferment le miel dans quelque endroit de la ruche qu’ils soient placés : afin que les abeilles ne se trouvent pas sous le tranchant du couteau, on les oblige à se retirer de dessus les gâteaux qu’on veut tailler, avec la fumée d’un linge qu’on fait brûler au bout d’un bâton, & qu’on dirige vers elles. La principale difficulté consiste à enlever le premier gâteau, parce que si la ruche est bien pleine, on a peu d’espace pour que la main puisse entrer & agir librement pour enlever ce qu’on a coupé. On a donc soin de détacher avec le couteau le gâteau des parois de la ruche, & de le couper au fond pour le prendre avec la main & le sortir ; on le place ensuite dans une corbeille qu’on a à côté de soi, ou dans quelque vase préparé pour cet effet. Après avoir coupé tout ce qu’on vouloit prendre, on ramasse tous les morceaux de gâteaux qu’on auroit pu briser, on coupe l’extrémité de ceux qui restent dans la ruche, pour ôter toute la vieille cire & celle qui seroit moisie : on remet la ruche à sa place, en observant que l’endroit où l’on a le plus coupé doit se trouver sur le devant : étant exposé au soleil, les abeilles y travailleront plus volontiers pour réparer leurs pertes ; & en coupant à la première taille ce qu’on a laissé, on renouvellera par ce moyen les gâteaux dans la ruche.

On emporte tout de suite le vol qu’on a fait aux abeilles, autrement elles sortiroient pour s’en emparer : avant de le soustraire à leur envie, on balaye avec une plume toutes celles qui peuvent être restées sur les gâteaux qu’on a sortis de la ruche ; on leur met une petite planche, dont un bout repose à terre & l’autre sur la table de la ruche, afin qu’elles y montent pour aller retrouver leurs compagnes, & se consoler mutuellement de leurs pertes. En tournant la ruche de sorte que le derrière se trouve sur le devant, on a soin d’y pratiquer une ouverture qui serve de porte aux abeilles, & on condamne l’ancienne. Deux jours après cette opération, il faut visiter les ruches le matin, ou après le soleil couché, afin de ne point déranger les abeilles, & de ne pas s’exposer à leur colère : on soulève légérement la ruche pour balayer la table, & en ôter les mouches mortes, les morceaux de gâteaux qu’on a coupés ou brisés involontairement, & qui étoient restés dans la ruche : on la scelle ensuite sur son support avec du pourjet, & on ne laisse d’autre ouverture que celle qui doit servir de porte aux abeilles pour entrer dans leur domicile.

L’abbé de la Ferrière & Simon recommandent de couper & d’enlever toutes les cellules royales, qu’ils appellent des sifflets, & qui sont fort aisées à distinguer des autres par leur forme extraordinaire & leur grosseur, afin de prévenir les désordres que pourroient occasionner plusieurs chefs dans la république : cependant ils veulent qu’on ménage & qu’on ne touche point au couvain : mais à quoi bon l’épargner, si on tue les chefs qui se mettroient à sa tête, quand il seroit en état d’aller former un établissement hors de sa patrie : au moins auroient-ils dû en conserver deux ou trois, afin de laisser aux abeilles la liberté de choisir leur chef, & non pas les exposer à en avoir un peu propre peut-être à les gouverner. Ce conseil destructeur est très-mauvais ; les abeilles sauront bien elles-mêmes, après avoir fait le choix qui leur convient, se défaire de ces chefs inutiles, dont l’existence, toujours onéreuse à l’état qui les souffre, seroit un sujet continuel de divisions & de désordre.


Section VII.

Manière de tailler les Ruches composées de plusieurs hausses.


C’est un vrai badinage que d’enlever une partie des provisions des abeilles qui sont logées dans des ruches composées de plusieurs hausses : dans toute saison & à toute heure on peut le faire, sans exposer les abeilles à mourir sous un couteau que la main ne peut pas toujours conduire, comme on le veut, dans une ruche où l’on taille les gâteaux avec une précipitation extrême ; sans que le couvain, qui est hors de tout danger, soit jamais endommagé, & sans courir soi-même le moindre péril d’être assailli & piqué par une foule d’abeilles, qui, malgré toutes les précautions qu’on prend, se jettent toujours avec fureur sur celui qui vient les troubler dans leur domicile, pour leur faire un vol qui n’est jamais de leur goût, quelque abondantes que soient leurs richesses.

Le jour qu’on a fixé pour tailler les ruches, on leur donne dans la matinée une hausse vuide qu’on ajoute par le bas ; & dans l’après-dîner, on les dégraisse. Quand on fait cette opération dans le mois d’Octobre, on n’ajoute point de hausse vuide ; ce n’est que dans le mois de Mai ou de Juin. On pourroit donner la hausse vuide la veille, si on vouloit tailler le lendemain dans la matinée. Pour faire cette opération, 1º. on soulève légérement avec un ciseau le couvercle de la hausse supérieure qu’on veut enlever ; 2º. on sépare cette même hausse de la suivante en la soulevant avec le ciseau, & on met entre les deux de petits coins, afin de les tenir séparées, pour que le fil de fer qui doit les diviser passe plus aisément ; 3º. on fait entrer la fumée dans la hausse qu’on veut enlever, après avoir détaché son couvercle, pour obliger les abeilles à descendre dans le bas de la ruche ; 4º. on se place derrière la ruche pour n’être point vu des abeilles, & afin qu’elles puissent sortir & entrer librement ; on passe ensuite doucement, & en sciant, le fil de fer entre les deux hausses, & dans l’instant elles sont séparées. Après avoir enlevé la hausse, on place sur la suivante, qui est devenue la première, le couvercle & les planchettes, & on assujettit le tout à l’ordinaire.

Ce fil de fer ou de laiton dont on se sert pour séparer les hausses, est fort mince ; pour le rendre plus souple, on le passe au feu. On y attache à chaque bout un petit bâton de trois à quatre pouces de longueur, pour le tenir plus surement quand on opère pour séparer les hausses. Avec cette méthode de tailler les ruches, les abeilles s’apperçoivent à peine du vol qu’on leur fait, puisque la ruche n’est ni déplacée ni dérangée, & qu’on ne touche point à l’endroit qu’elles habitent : elles ne courent aucun danger d’être coupées, ni écrasées par la chûte des gâteaux : le couvain est en sureté, puisqu’il ne se trouve jamais dans le haut de la ruche, mais toujours dans le milieu & dans le bas : on ne prend donc exactement que du miel & de la cire, sans nuire aux abeilles & sans les tourmenter.

Un des grands avantages de cette méthode de tailler les ruches, & que ne procurent point celles de l’ancien systême, c’est d’entretenir l’activité laborieuse des abeilles, sans les dégoûter de leur domicile : lorsqu’on leur enlève une partie de leurs provisions dans la saison propre à réparer leurs pertes, elles ne sont point effrayées d’une hausse vuide qu’on ajoute par le bas de leur ruche, pour remplacer celle qu’on enlève par le haut : leur ardeur pour le travail se ranime à la vue d’un vuide à remplir, & qui n’étant pas excessif n’est point capable de les décourager, quand même elles seroient en petit nombre. Si on fait cette opération en automne, on ne craint point de les exposer aux rigueurs de l’hiver, puisqu’on diminue la capacité de leur habitation qui pourroit être trop vaste, & on profite d’une partie de leurs provisions qui leur seroit inutile, & qui perdroit de sa bonne qualité en séjournant plusieurs mois dans la ruche.


Section VIII.

Dans quelles circonstances est-il à propos de tailler les Essaims de la même année.


Les essaims exigent d’autres soins & d’autres précautions dans la manière de partager avec eux la récolte qu’ils ont faite, que celles qu’on a pour les mères-ruches. On doit observer qu’ils ne sont composés en grande partie que de jeunes abeilles dont il faut ménager l’activité, dans la crainte de les rebuter en voulant trop exciter leur ardeur pour le travail. Si les essaims sont tardifs, jamais on ne doit les priver de la plus petite partie de leurs provisions, parce qu’ils n’ont pas eu le tems d’en faire d’assez considérables : il faut examiner au contraire, s’ils en auront suffisamment pour passer toute la mauvaise saison.

Pour profiter & pouvoir prendre une partie de la récolte qu’a faite un essaim, sans l’exposer à aucun danger, il faut qu’il soit des premiers jours du mois de Mai ; qu’il soit fort nombreux & actif au travail ; que la ruche où il est logé soit pleine de cire & de miel : alors on peut lui enlever une partie de sa provision, si la saison est encore favorable pour réparer ses pertes en remplaçant ce qu’on lui aura pris. Sans toutes ces conditions, il faut le laisser paisiblement au milieu de ses richesses, & n’être point tenté d’y porter une main avide qui ruineroit cette colonie naissante, parce que ce seroit l’exposer à une disette affreuse, ou le dégoûter de son habitation : rebuté par le vol qu’on lui auroit fait, peut-être seroit-il capable de porter le ravage dans les ruches voisines, & d’y causer le plus grand désordre.

Quand les essaims ont exactement toutes les conditions qui sont indispensables pour être dégraissés, on fait cette opération, les premiers jours de Juillet, c’est-à-dire, le deux ou le trois : si on la faisoit plus tard, la récolte du miel & de la cire seroit peut-être finie, & alors comment pourroient-ils s’occuper à de nouveaux ouvrages ? En la faisant plutôt, on risqueroit d’endommager le couvain qui n’auroit pas eu assez de tems pour être élevé & soigné par les abeilles ; ce qui est encore une raison qui doit empêcher qu’on ne touche aux provisions des essaims, qui ne sont sortis que dans le mois de Juin. Cependant, si un essaim fort nombreux avoit entiérement rempli sa ruche au mois d’Octobre, il seroit aussi avancé que les mères-ruches ; alors il faudroit le traiter comme elles, c’est-à-dire, lui enlever une hausse par le haut, & n’en point ajouter par le bas : ce seroit autant pour profiter de ses provisions, qu’afin de le précautionner contre l’hiver, en rendant sa demeure moins spacieuse.


Section IX.

Manière de tailler les Essaims de la même année.

La méthode de tailler les essaims est en général la même que celle qu’on pratique avec les mères-ruches, sur-tout quand elles ne sont point composées de hausses. M. du Carne de Blangy a deux manières de tailler les essaims de la même année, qui lui sont particulières, & qu’il a observées être très-propres à exciter l’ardeur des jeunes abeilles pour le travail.

La première consiste à soulever, de quelques lignes seulement, le couvercle de la hausse supérieure avec un ciseau, & de l’arracher ensuite avec violence, & avec le plus de légéreté & d’adresse qu’il est possible. Si la saison est trop avancée, c’est-à-dire, si on fait cette opération les premiers jours de Juillet, on remet le couvercle, après en avoir détaché les rayons sur la hausse qu’on n’a point dérangée de sa place : pendant le tems qu’on détache le gâteau du couvercle, on en remet un autre sur la ruche, pour empêcher les abeilles de sortir. Quand la saison est encore favorable pour la récolte du miel & de la cire, avant de remettre le couvercle, on ajoute par le haut une hausse vuide de deux pouce & demi de hauteur, & on remet le couvercle par-dessus, comme à l’ordinaire. En arrachant le couvercle, sans le séparer, avec le fil de fer, on emporte les seuls rayons de miel qui y restent attachés : quoiqu’ils soient très-fragiles, ils tiennent si fortement au couvercle, qu’ils ne s’en séparent pas, quand on l’arrache avec force : les gâteaux, au contraire, où est le couvain, se brisent à leur jonction avec ceux qui ne contiennent que du miel, & s’en séparent : par ce moyen, on est assuré que le couvain demeure dans la ruche.

La seconde manière de tailler les essaims, c’est d’enlever la hausse supérieure de la ruche, après l’avoir séparée de celle qui est en dessous avec le fil de fer, & de remplacer cette hausse par une autre de trois pouces de hauteur qu’on remet à la même place où étoit celle qu’on a prise : quand on fait cette opération, après le 26 Juin, la hausse qu’on ajoute ne doit avoir que deux pouces de hauteur, parce que la saison étant très-avancée, il faut donner peu d’ouvrage à faire aux jeunes abeilles, afin de ne point les décourager.

M. du Carne a observé qu’en donnant une hausse par le haut aux essaims de l’année, les abeilles travailloient avec plus d’ardeur, & la remplissoient en très-peu de tems ; qu’en les forçant de cette façon au travail, on les empêchoit d’essaimer la même année. Cette méthode ne convient qu’aux nouveaux essaims, parce que leur cire est toute fraîche ; elle n’est point praticable avec les anciennes ruches, parce qu’il est nécessaire que leur cire soit renouvelée. Il pourroit être avantageux de donner aux mères-ruches des hausses par le haut ; quelques-unes, au bout de dix ou douze jours, en rempliroient peut-être deux qu’on enleveroit, & dans lesquelles on seroit assuré de ne trouver que du miel & de la cire d’une excellente qualité. De cet avantage en apparence, il en résulteroit un très-grand mal qui perdroit la ruche dans trois ou quatre ans, parce que la cire, qui ne seroit point renouvelée, contracteroit une mauvaise qualité, en séjournant trop long-tems dans la ruche ; son odeur désagréable incommoderoit les abeilles qui abandonneroient leur logement. On ne doit donc jamais faire usage de cette méthode avec les mères-ruches ; elle ne convient qu’aux essaims de la même année.

Il faut observer que la cire d’un jeune essaim est toute fraîche, qu’elle a peu de consistance, & que le miel coule aisément des gâteaux qu’on a brisés ou séparés : on doit donc avoir attention de bien nettoyer les gâteaux de tous les fragmens qui peuvent rester après leur séparation, & de mettre sous la ruche un vase pour recevoir le miel qui coule des rayons, afin que les abeilles l’enlèvent plus aisément, pour le porter dans les magasins qu’elles construiront. S’il se répandoit sur la table, les abeilles ne pourroient point s’y reposer, sans engluer leurs pattes ; & d’ailleurs il pénétreroit peut-être sur les rebords extérieurs de la table, ce qui suffiroit pour attirer leurs ennemis, & leur causer du désordre.


CHAPITRE IX.

Des moyens d’entretenir les Abeilles dans l’activité pour le travail.


Section première

Comment obliger les Abeilles à travailler dans l’intérieur de la Ruche.


Dans la construction de leurs ouvrages, dans leurs travaux, dans l’amas de provisions que font les abeilles, elles n’ont en vue qu’elles-mêmes, & la conservation & les progrès de leur espèce. Quelque ardeur qu’elles aient naturellement pour le travail, elles ne s’y livrent que quand elles sont dans une habitation qui leur plaît, & où elles ont dessein de s’établir, à cause des avantages qu’elle leur fait espérer. Dès qu’elles ont pris du dégoût pour leur domicile, elles sont dans l’inaction, & on les voit bientôt en déloger, pour en chercher un autre qui leur plaise, & où elles puissent se fixer. Pour les engager à demeurer dans le logement qu’on leur a donné, & à y travailler, il faut le leur rendre commode, avoir soin de le maintenir dans une grande propreté, en éloignant tous les insectes qui leur nuisent. Autant qu’il est possible, il faut proportionner le logement au nombre d’abeilles qui composent la colonie : dans une habitation trop vaste, elles sont découragées par la quantité d’ouvrages qu’elles auroient à faire pour la remplir ; au contraire, quand elle est proportionnée à la population qui l’habite, elles s’empressent de travailler ; & dans peu de tems elles commencent plusieurs édifices qu’elles continuent ensuite avec ardeur.

Quand on reçoit un essaim, il faut toujours avoir attention de le loger dans une ruche dont la grandeur soit proportionnée au nombre des abeilles qui le composent : tel essaim qui ne travaille point, ou fort peu, dans une ruche trop spacieuse, auroit fait des merveilles dans une plus petite : D’ailleurs, avec des ruches composées de plusieurs hausses, on est toujours à tems de rendre l’habitation plus grande, à mesure qu’on s’apperçoit que l’ouvrage avance. Maintenir les abeilles dans la propreté, proportionner le logement à leur nombre, en éloigner les ennemis qui leur causent de l’inquiétude, tels sont les vrais moyens de les fixer & d’entretenir leur ardeur pour le travail. Dès qu’on s’apperçoit que la population d’une ruche est diminuée, il ne faut pas attendre que les habitantes se dégoûtent de leur logement & l’abandonnent : qu’on réunisse cette ruche, affoiblie par la perte de ses citoyennes, avec une autre d’égale force ; par ce moyen, on formera une bonne ruche, de deux mauvaises dont on ne tireroit séparément aucun profit ; ces deux peuples réunis, & fortifiés l’un par l’autre, travailleront avec activité.


Section II.

Des circonstances où il faut hausser les Ruches pour obliger les Abeilles à travailler.


Les abeilles ne travaillent en cire, c’est-à-dire, ne construisent des rayons ou des gâteaux, que quand elles y sont forcées, soit pour fournir à la reine des cellules pour loger sa nouvelle famille, soit pour avoir des magasins où elles renferment leurs provisions. Dès qu’un essaim est dans une ruche, sa première occupation est de bâtir les édifices qui lui sont nécessaires pour commencer son établissement ; & quand ils sont finis, il travaille à les remplir. La récolte en cire a beau être abondante, les abeilles n’en construiront pas plus d’ouvrage, si elles ne prévoient pas qu’ils seront utiles pour la ponte de la reine, ou pour loger leurs provisions : elles amasseront la cire brute, sans la préparer pour l’employer ; & elle restera dans leurs magasins pour leur servir de nourriture. Ce seroit donc rebuter les abeilles, au lieu de les exciter à l’ouvrage, de hausser leurs ruches pour les faire travailler en cire, sans savoir si elles sont dans la circonstance & dans le besoin de le faire.

Hausser une ruche, c’est la rendre plus grande, en ajoutant une hausse par le bas, sans en retrancher par le haut. La saison de la grande récolte des abeilles est le tems où les ruches peuvent avoir besoin d’être haussées ; quand elle est passée, il n’y a aucune circonstance qui l’exige, parce que le travail est fini pour les abeilles, & qu’on ne hausse les ruches, que pour les faire travailler. Lorsqu’une ruche est bien peuplée, que les gâteaux pressés, & rapprochés les uns des autres, descendent sur la table à la hauteur d’un pouce, & que la ruche est d’un bon poids, on peut alors la hausser, afin de donner du large aux ouvrières pour continuer leurs ouvrages. Il faut absolument toutes ces conditions, afin de ne pas donner imprudemment une hausse à des abeilles, qui, n’en ayant aucun besoin, se dégoûteroient peut-être de leurs ouvrages. La ruche pourroit être bien fournie de gâteaux, & n’être pas, pour cela, dans le besoin d’être haussée ; par exemple, si elle n’étoit que d’un poids médiocre, quoique bien pleine ; parce qu’alors ce seroit une preuve que les magasins ne seroient pas entiérement remplis, les abeilles auroient encore, par conséquent, assez de place pour loger les provisions qu’elles feroient. Si on ajoutoit une hausse à leur ruche dans cette circonstance, on courroit risque de les rebuter en leur offrant un espace à remplir, tandis que leurs magasins seroient vuides en partie.

On pourroit objecter : pourquoi ne pas tailler les ruches trop pleines, & leur donner une hausse vuide par le bas, après avoir enlevé la supérieure ? On répond à cela, que le moment de tailler les ruches n’est jamais le tems où les abeilles sont dans le plus fort de leurs ouvrages & de leur récolte ; ce seroit les dégoûter du travail & de leur logement, de prendre dans cette circonstance une partie de leurs provisions. Il faut encore observer, que le tems de la plus grande occupation des abeilles, est aussi celui où la reine donne le plus de sujets à son état, & qu’elle les place alors indifféremment partout où elle trouve des cellules vuides, dans le haut, dans le bas, comme dans le milieu : on pourroit donc enlever une partie du couvain, & l’essaim qui sortiroit ensuite, seroit trop foible pour être placé seul dans une ruche.

Les premiers essaims, c’est-à-dire, ceux du commencement du mois de Mai, sont plus dans le cas d’avoir besoin d’une hausse, que les mères-ruches, parce que leur grande ardeur les porte à remplir tout de suite l’habitation où on les a logés : trois semaines après leur arrivée, il est donc essentiel de leur rendre visite de bon matin, ou à l’entrée de la nuit, de baisser doucement leur ruche, pour examiner si leurs ouvrages sont bien avancés, & de la soulever ensuite pour savoir si elle est d’un poids considérable, afin de juger s’ils ont été aussi diligens à remplir les magasins, qu’à les construire : pour lors on ajoute une hausse, quand on reconnoît qu’il n’y a plus d’emplacement pour mettre de nouvelles provisions.

Les ruches de l’ancien systême peuvent aussi se trouver dans la nécessité d’être haussées, de même que celles qui sont composées de plusieurs hausses ; & dans ce cas, on doit toujours observer les mêmes conditions. Il seroit donc essentiel d’avoir des hausses d’un diamètre égal à celui de leur embouchure, & de trois pouces environ de hauteur, que l’on placeroit par dessous quand les circonstances l’exigent. Comme on n’est pas ordinairement pourvu de ces hausses, on peut y suppléer en soulevant les ruches, & les tenant élevées d’un pouce ou deux, selon le besoin, par le moyen de petites cales de bois qu’on mettroit par dessous. Mais alors je ne voudrois pas répondre des ravages que les souris peuvent y faire pendant la nuit, & bien d’autres insectes. Cependant le parti de les tenir élevées est le seul qu’il y ait à prendre ; elles ne sont pas plus dans la circonstance & la nécessité d’être taillées, quoiqu’elles soient bien pleines, que les ruches composées de plusieurs hausses, parce qu’on exposeroit les abeilles aux mêmes dangers & aux mêmes inconvéniens.


CHAPITRE X.

Des Essaims.


Section Première

Des causes qui font essaimer les Ruches.


Dès que la saison devient moins rigoureuse, après l’hiver, & que le printems approche, la douce chaleur que commence à exciter le soleil, rappelle les abeilles de leur état de mort, & tout se ranime dans leur domicile. Les ouvrières reprennent leur activité pour le travail ; la reine recommence sa ponte, qui avoit été interrompue pendant la mauvaise saison, les œufs qu’elle pond sont bientôt prêts à éclore, & les nymphes ne tarderont point à rompre les chaînes de leur esclavage, & à briser les portes de leur prison, pour jouir de la liberté, & la reine se trouvera à la tête d’un nouveau peuple. C’est par le moyen de cette première ponte, que les pertes qu’a faites la république, pendant l’automne & l’hiver, d’une partie de ses citoyennes, seront réparées, & que de nouvelles ouvrières remplaceront dans leurs fonctions & dans leurs travaux, celles que la mort a enlevées. Les abeilles qui naissent tous les jours dans cette saison, augmentent si considérablement la population, que la ruche n’est plus assez vaste pour les contenir toutes : il faut alors qu’une partie consente à s’expatrier, & qu’elle aille fonder ailleurs un établissement. La colonie qui sort est précédée d’une jeune reine qu’elle a choisie ; on appelle cette colonie un essaim.

Quelque considérable que soit la population d’une ruche, une partie des abeilles ne se décide point à en sortir sans avoir un chef qui la conduise. Pour espérer un essaim, il ne suffit donc pas qu’une ruche soit bien fournie d’abeilles ; il faut encore qu’il y ait de jeunes reines en état de se mettre à la tête de l’essaim pour l’engager à quitter sa patrie. Les abeilles qui n’ont point de reines, sont incapables de former aucune entreprise ; elles n’ont aucun goût pour le travail, parce qu’elles n’attendent point de prospérité. M. de Réaumur a eu des ruches très-fournies d’abeilles, & dont le nombre étoit si considérable, relativement à la capacité de leur habitation, qu’une grande partie étoit obligée de se tenir dehors, ramassée en peloton, & qui, cependant, ne donnoient point d’essaim, par la raison qu’il n’y avoit point de jeunes reines, tandis que d’autres, moins fournies, en donnoient. Pour savoir d’une manière positive, si le défaut de jeunes reines étoit un obstacle à la sortie des essaims, M. de Réaumur baigna une de ses ruches, la plus fournie en abeilles, qui n’avoit point donné l’essaim qu’il attendoit : ayant eu la patience d’examiner toutes les abeilles l’une après l’autre, il n’y trouva effectivement que la mère de la ruche, & point de jeunes reines ; ce qui le persuada que l’essaim n’étoit pas sorti, quoique la ruche fut en état de le donner, parce qu’il n’y avoit point de jeune chef. Les causes qui font essaimer les ruches, sont donc tout à la fois une trop grande population, eu égard au domicile qu’elle habite, & les jeunes reines, dont les abeilles en choisissent une pour gouverner le nouvel empire qu’elles sont en état de fonder.


Section II.

Dans quelle saison, & à quelle heure de la journée les Essaims partent-ils de la Mère-Ruche.


Le climat & l’exposition des ruches contribuent beaucoup à faire sortir les essaims ou plutôt ou plus tard, parce que la grande chaleur qu’occasionne une nombreuse population dans une ruche bien exposée pour profiter du soleil, oblige une partie des abeilles à l’abandonner, dès qu’elle a un chef pour la conduire. Le tems de la sortie des essaims est donc relatif au degré de chaleur que les abeilles éprouvent. Une ruche par conséquent bien fournie d’abeilles donnera plutôt un essaim qu’une autre qui sera moins peuplée, quoiqu’elles soient toutes deux à la même exposition. Dans nos climats, les premiers essaims partent assez ordinairement vers le dix ou douze de Mai : quelquefois ils sortent avant, lorsque la saison est plus avancée, & qu’il fait assez chaud pour que les abeilles se trouvent mal à leur aise dans une ruche où elles sont en grand nombre. Dans les pays où il fait très-chaud, sur la fin d’Avril & quelquefois vers le milieu, on voit paroître des essaims : dans ceux au contraire où le froid dure plus long-tems, on ne voit sortir les premiers essaims qu’à la fin de Mai, & même au commencement de Juin. En général dans tous les pays les essaims partent ou plutôt ou plus tard, selon que la saison est plus ou moins favorable. Le tems où l’on peut attendre les essaims est communément d’un mois, c’est-à-dire depuis le dix ou douze Mai jusqu’au milieu de Juin ; il arrive quelquefois que vers la fin de Juin les ruches en donnent encore. C’est par conséquent dans le courant de ces deux mois qu’on doit attendre & veiller la sortie des essaims.

Puisque la chaleur contribue à la sortie des essaims, ils ne se décident donc pas à quitter leur mère à toutes les heures du jour indifféremment ; ils ne prennent leur détermination que vers les neuf à dix heures du matin, parce que le soleil, qui donne alors sur les ruches, y excite une chaleur que les abeilles ont peine à supporter ; & comme elle est moins considérable sur les quatre ou cinq heures après midi, ils ne songent plus alors à partir. On peut donc veiller à la sortie des essaims depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures après midi ; c’est assez communément pendant ce tems qu’ils prennent leur essor. Cette règle, quoiqu’assez constante, souffre des exceptions, principalement quand il fait très-chaud. Souvent réveillées, dès six heures du matin, par un beau soleil dont la chaleur déjà vive excite leur activité, les abeilles prennent leur parti, & délogent d’une habitation où cette chaleur les incommode. Quoique le soleil ne paroisse pas, si l’air est chaud & étouffé, un essaim se déterminera à quitter le domicile où il est né.


Section III.

À quels signes connoît-on qu’une Ruche donnera bientôt un Essaim.


Lorsqu’une république d’abeilles se dispose à envoyer une colonie pour fonder un nouvel établissement, tout semble y être dans une vive agitation ; le soir, & même pendant la nuit, on entend un bourdonnement continuel : on seroit presque tenté de croire que tant de mouvemens & de bruit annoncent l’inquiétude des candidats, qui aspirent à la royauté, les soins qu’ils prennent pour gagner des suffrages, & les disputes des électeurs, peu d’accord peut-être sur le choix du sujet qu’ils veulent élever à la dignité de souverain. Si l’ambition fut jamais permise, s’il y a des circonstances où l’on n’est point coupable de s’occuper de ces projets d’élévation qu’on ne peut conduire à une fin heureuse qu’au préjudice d’un concurrent également ambitieux, c’est sans doute dans une occasion pareille où le choix donne la vie avec la royauté, & l’exclusion la mort. Il seroit plus beau sans doute, & ce seroit faire preuve de la vertu la plus héroïque, de préférer la mort à une dignité pour laquelle on manque de talens nécessaires ; de sacrifier son intérêt particulier à celui de la patrie, & de se dévouer entiérement au salut & au bien de la république, en renonçant de plein gré à une dignité qu’on ne peut posséder sans causer de troubles : mais les abeilles, qui nous apprennent tant de choses, ne nous ont pas encore donné l’exemple d’une si rare vertu.

Ce bourdonnement extraordinaire, qui, selon toute apparence, est une marque d’inquiétude & d’impatience, qui annonce le mal-être des abeilles dans une ruche trop petite pour les contenir, a été interprété d’une manière assez singulière par ceux qui se plaisent à trouver du merveilleux, où il n’y a rien que de très-naturel. Charles Butler, qui a déterminé les différentes modulations du chant des abeilles, a pris les bourdonnemens aigus qu’on entend dans une ruche, pour les gémissemens & les complaintes de la jeune reine, qui supplie la mère de lui permettre de conduire une colonie hors de ses états. Il asure très-sérieusement que la reine-mère est quelquefois deux jours sans acquiescer à sa prière ; & que lorsqu’elle lui accorde sa demande, c’est avec un ton de voix sonore & plein : alors on est assuré que l’essaim partira, puisque la jeune reine a obtenu la permission de le conduire. L’auteur du Traité des Mouches à miel n’avoit point l’oreille aussi musicienne que Charles Butler, puisqu’il a confondu dans le chant des abeilles les sons graves avec les aigus : il est étonnant qu’il n’ait pas imaginé qu’un ton plus fort & plus sonore annonceroit mieux la gravité du chef, qu’une petite voix aiguë, avec laquelle il prétend qu’une mère abeille harangue ses sujets. Il assure qu’avant le départ d’un essaim, la reine-mère » fait un petit ramage ou un chant agréable sur les quatre à cinq heures du matin, & sur les huit à neuf heures du soir : pendant ce chant, toutes les mouches de la ruche sont dans le silence & lorsqu’elle a fini, toutes les abeilles ensemble font un grand bourdonnement sur le siège, courant sur icelui : c’est une marque alors que dans peu elles essaimeront. »

L’abbé de la Ferrière donne aussi pour marque très-certaine qu’une ruche essaimera bientôt » lorsqu’on entend le soir un grand bourdonnement dans la ruche, & que parmi ce bourdonnement, on en distingue une qui sonne, pour ainsi dire, du clairon ». M. Simon dit que trois ou quatre jours avant la sortie d’un essaim, le jeune roi avertit sa colonie de se préparer au départ, & que le soir, lorsque toutes les abeilles sont rentrées, & qu’elles sont tranquilles, il en donne le signal, par un petit son clair redoublé, comme celui d’une petite trompette. La raison qu’il donne de cette séparation, est que le jeune roi ne veut point se rendre maître du domicile où il est né ; par déférence & par considération pour ceux qui lui ont donné le jour.

Quoique toute cette prétendue musique ne soit pas un chant d’allégresse comme on l’a cru, mais plutôt une preuve de l’humeur impatiente des abeilles, il y a des signes moins équivoques que ceux-ci, qu’une ruche est sur le point de donner un essaim. Quand on voit paroître des faux-bourdons qui se promènent sur le devant de la ruche l’après-midi, & chantent leur musique, comme le dit Charles Butler, c’est une preuve que la ruche est en état d’envoyer une colonie fonder un nouvel empire hors du sein de la mère-patrie. La raison en est évidente : dès la fin de l’été, tous les faux-bourdons sont chassés & massacrés quand ils s’obstinent à ne pas vouloir aller en exil, auquel ils sont condamnés par l’autorité suprême de la république : pendant l’automne & l’hiver, il n’y en a donc plus dans la ruche ; ceux qui paroissent au printems annoncent par conséquent que la mère-abeille a donné naissance à une nouvelle famille : la mère-ruche est donc en état d’envoyer une partie de ses enfans pour s’établir ailleurs. Lorsque les abeilles sont en si grand nombre, qu’elles sont entassées les unes sur les autres, que la table de la ruche en est presque couverte, ou qu’amoncelées contre les parois extérieures de leur logement pendant la nuit, elles font un bourdonnement considérable ; c’est encore une preuve que la ruche est en état de fournir un essaim. Une ruche qui peut, eu égard à sa grande population, fournir un essaim, ne le donne pas toujours. Si ces jeunes abeilles, qui brûlent du desir de faire des conquêtes, n’ont point de chef qui marche à leur tête, elles ne partiront point, quelque incommode que soit leur domicile. Ainsi les faux-bourdons qui paroissent au printems, annoncent une nouvelle ponte, un grand nombre d’abeilles, une population considérable, mais pas toujours un essaim prêt à partir.

La preuve la moins équivoque qu’une ruche est prête à donner un essaim, & qui annonce son départ pour le jour même, c’est quand on voit les abeilles négliger de sortir de leur ruche pour aller au travail, quoique le tems soit très-favorable pour la récolte du miel & de la cire : alors, si elles sortent, c’est en petit nombre, & celles qui reviennent des champs se reposent sur le devant de la ruche, sans être empressées d’entrer pour se décharger de leur fardeau. Elles prévoient sans doute que ces provisions qui seroient superflues dans une habitation qui en est pourvue abondamment, vont leur devenir très-utiles dans la nouvelle demeure où elles ont dessein d’aller s’établir, & où elles ne trouveront aucune des choses qui leur sont nécessaires pour commencer leur ménage. Quels que soient leurs motifs que nous ne pouvons que soupçonner, il est certain qu’ils annoncent de la prévoyance, puisque l’essaim commence à travailler dès qu’il est établi, sans avoir été chercher les matériaux dont il a besoin pour construire son édifice.

Le moment qui précède le départ d’un essaim est toujours annoncé par un bourdonnement considérable & plus fort qu’à l’ordinaire. On voit alors sortir les abeilles avec vitesse & précipitation, & prendre leur essor. Soit que la jeune reine se mette à la tête des premières qui partent, ou qu’elle vienne ensuite avec la troupe la plus nombreuse, on voit sur-le-champ une foule d’abeilles suivre les premières, & aller se poser à l’endroit qu’elles ont choisi. Dans moins d’une minute tout l’essaim est en l’air, dès que le signal du départ a été donné par les premières qui sont sorties de la ruche. Il faut alors être prêt à le suivre pour reconnoître l’endroit où il ira se fixer.


Section IV.

De quelle espèce & de quel nombre d’Abeilles un Essaim est-il composé.


Swammerdam croyoit qu’un essaim étoit toujours conduit par l’ancienne mère de la ruche, qui cédoit son empire aux jeunes pour courir les risques d’un nouvel établissement ; que les faux-bourdons restoient ordinairement dans la ruche où ils étoient nés : sans doute que la reine avoit pris ses précautions avec eux avant son départ, pour prévenir la stérilité dont ne s’accommoderoient pas les abeilles, & qui lui seroit funeste à elle-même, puisque les ouvrières savent se défaire d’une reine qui ne leur donne point de compagnes, & qu’elles ne craignent point de la faire mourir pour la punir d’une infécondité qui ne dépend point d’elle.

Un essaim est toujours composé d’une reine, & quelquefois de deux ou trois : cette reine n’est point la mère de la ruche d’où l’essaim est parti, mais une jeune femelle née depuis cinq ou six jours. Ses ailes bien conservées, transparentes & souvent toutes fraîches, sont les signes de sa jeunesse : l’ancienne reine, au contraire, a les ailes frangées aux extrémités, ou déchiquetées ; ce qui est une marque de vieillesse chez les abeilles, comme les rides du visage le sont parmi nous. Trois ou quatre cents faux-bourdons suivent la colonie, & vont former le sérail où la jeune reine ira se livrer au plaisir, & se délasser des peines du gouvernement. Quinze ou vingt mille ouvrières, quelquefois davantage, forment le gros de l’émigration, & vont faire preuve des talens dont la nature les a pourvues. Les abeilles qui ont suivi la jeune reine sont de tout âge : on distingue les jeunes des vieilles par la couleur & les ailes ; les jeunes sont plus brunes, & ont des poils blancs, & leurs ailes sont bien entières : les vieilles ont les anneaux moins bruns, des poils roux, & leurs ailes sont un peu déchiquetées ou frangées aux extrémités. Dans un essaim, on observe des abeilles de ces deux couleurs, & d’autres qui ont des nuances moyennes. Si on examine la ruche d’où l’essaim est parti, on y trouvera des jeunes & des vieilles abeilles ; celles qui étoient aux ouvertures de la ruche ou sur le devant, sont parties avec la jeune reine, lorsqu’elle a pris son essor, & celles qui étoient dans l’intérieur, occupées à leurs ouvrages, n’ont point été entraînées par le tumulte qui s’est fait au bas de la ruche au moment du départ : voilà d’où provient ce mélange de jeunes & vieilles abeilles dans un essaim & dans la ruche d’où il est sorti.

Tous les essaims ne sont pas composés de quinze ou vingt mille abeilles ; il y en a de moins considérables : quelques-uns même ne sont que de trois ou quatre mille ; ce sont ordinairement les derniers qui ne sont pas les meilleurs par cette raison, outre qu’ils viennent trop tard pour qu’ils aient le tems nécessaire pour travailler & se précautionner contre la mauvaise saison, & que la reine puisse aussi faire une ponte assez considérable pour augmenter le nombre de ses sujets. Les premiers sont toujours les meilleurs, parce qu’ils sont composés ordinairement d’un grand nombre d’abeilles ; quand même ils seroient peu nombreux, on a lieu d’espérer que la ponte de la jeune reine fournira assez de citoyennes pour augmenter la population de son état naissant.

On juge de la bonté d’un essaim par le nombre d’abeilles dont il est composé : comme il seroit difficile de les compter, on peut les peser avec la ruche, & déduire le poids de celle-ci qu’on aura pesée auparavant, & le surplus sera le poids de l’essaim. Les meilleurs sont ceux de cinq ou six livres ; ceux de huit sont des phénomènes très-rares, & il n’est point à desirer qu’ils le deviennent moins, parce qu’un poids aussi considérable est toujours au préjudice de la mère-ruche, qui s’étant trop dégarnie de monde, est en danger de périr l’hiver suivant. Voyez la Sect. 5e du Chap. 2e de la Ire Part. p. 18, pour savoir à peu-près le nombre des abeilles qui composent un essaim.


Section V.

Comment arrêter un Essaim dans sa course.


Il ne suffit pas de suivre un essaim qui est en l’air, on doit songer à l’arrêter dans sa fuite, & à l’engager à se fixer. Si les abeilles en sortant de la ruche se sont d’abord fort élevées, il est à craindre qu’elles ne dirigent leur vol plus loin qu’on ne voudroit, à moins qu’on y forme obstacle tout de suite ; souvent elles vont si loin qu’il est impossible de les suivre, & on perd alors l’essaim. Pour l’arrêter dans sa fuite, autrefois on avoit recours à un expédient assez singulier : on faisoit avec des chaudrons ou des pelles à feu, sur lesquelles on frappoit, une espèce de tintamarre pour imiter le bruit du tonnerre qu’elles craignent sans doute, puisqu’elles rentrent dans leur domicile dès qu’il tonne. Les abeilles, qui n’étoient point les dupes de ce tonnerre figuré, suivoient leur détermination, si elles avoient dirigé leur vol fort haut, & ne venoient point se rabattre comme on s’y attendoit. Dans les campagnes, les bonnes gens font encore usage de ce moyen ridicule & inutile, plus propre à éloigner les abeilles qu’à les porter à se fixer où l’on desire.

Un moyen qu’on peut employer avec succès pour arrêter un essaim qui s’élève trop haut, & l’engager à se poser plus bas que son essor le faisoit d’abord espérer, c’est de lui jeter à pleines mains du sable ou de la terre en poussière : les abeilles, frappées par les grains de sable ou de poussière, s’abaissent ; & croyant peut-être qu’elles sont battues par la pluie, l’arbre le plus proche leur paroît dans cette circonstance un abri qu’elles doivent préférer à tout autre. Si l’on pouvoit, dans l’instant qu’elles partent, jeter de l’eau avec un balai à la hauteur qu’elles ont dirigé leur vol, elles seroient encore mieux fondées à croire que c’est réellement de la pluie qui tombe sur elles. Deux ou trois coups de fusil ou de pistolet, chargés simplement à poudre, les arrêtent assez vîte, & les engagent à rabattre leur vol & à se reposer à quelque endroit assez bas.


Section VI.

De quelle manière se placent les Essaims, & comment il faut les ramasser.


Quand un essaim se place quelque part, sur une branche d’arbre, par exemple, la reine ne se pose jamais tout de suite avec les premières abeilles ; elle attend sur une autre branche à côté, qu’elles aient formé une espèce de peloton : alors elle quitte la branche pour aller joindre la troupe qui grossit à chaque instant par les abeilles qui arrivent de toutes parts, & qui forment à la branche où elles sont attachées un massif, en se tenant cramponnées par les pattes ; elles se tiennent tranquilles dans cette position, & à peine en voit-on voltiger quelqu’une. Cependant, malgré cette sorte de tranquillité, il ne faudroit pas les y laisser long-tems, surtout si le soleil étoit chaud, parce qu’elles délogeroient bien vîte pour aller plus loin, dans l’espérance de trouver un emplacement plus avantageux & moins incommode. Quand on n’a pas une ruche toute prête pour recevoir l’essaim, il faut faire en sorte de le couvrir avec un linge un peu mouillé, qu’on arrange par-dessus en forme de tente : la fraîcheur le retiendra quelques heures dans cette position, jusqu’à ce qu’on soit prêt à le placer dans le domicile qui lui convient.

Dans la saison des essaims, il faut toujours être pourvu d’un certain nombre de ruches toutes prêtes pour les loger ; elles doivent être très-propres dans l’intérieur : pour cet effet, on a l’attention de bien les nettoyer, & d’enlever les coques de papillons, de fausses teignes, les toiles d’araignées qui peuvent s’y trouver. Si elles ont servi à loger d’autres abeilles, & qu’il y ait quelques fragmens de cire attachés aux parois intérieures, on les laisse, & celles qui l’habiteront s’en accommoderont à merveille. On peut frotter ces ruches intérieurement avec des feuilles de féves ou avec de la mélisse, ou toute autre plante d’une bonne odeur. Bien des personnes ont coutume de les enduire en partie & légérement avec du miel ou de la crême, immédiatement avant que d’y recevoir l’essaim : toutes ces précautions peuvent rendre agréable aux abeilles l’habitation où on les reçoit.

C’est une opération fort aisée de recueillir un essaim quand il n’est pas placé à une hauteur trop considérable : lorsqu’une personne peut tenir la ruche par-dessus l’essaim sans secouer la branche où il s’est fixé, les abeilles y vont d’elles-mêmes, dès qu’elles apperçoivent le logement qu’on leur offre, & qu’un peu de fumée les oblige à quitter l’endroit qu’elles avoient choisi. S’il est fort élevé, on lui présente la ruche par-dessous en tournant l’ouverture de son côté, & les abeilles tombent dedans par pelotons en secouant un peu la branche ; & quand elles ont de la peine à se détacher, on prend un petit balai avec lequel on les pousse doucement dans la ruche. Quoiqu’il y en ait quelques-unes qui tombent à terre ou qui partent, il ne faut point s’en inquiéter ; pourvu que le gros de la colonie prenne possession de son domicile, & que la reine y soit, voilà l’essentiel ; les autres viendront peu-à-peu les rejoindre.

Rarement un essaim se pose à terre sur le gazon ; quand cela arrive, il est très-aisé de le ramasser : il suffit alors de le couvrir avec la ruche, qu’on place sur deux bâtons étendus à terre, afin de ne point écraser d’abeilles. S’il s’étoit réfugié dans une forte haie, il faudroit poser la ruche par-dessus, & obliger les abeilles à y entrer en les poussant avec un petit balai, & avoir recours à la fumée, si elles s’obstinoient à vouloir rester. Un essaim se place toujours selon son caprice ; il n’examine pas si la position qu’il prend sera avantageuse ou non pour celui qui veut le recueillir : quelquefois il va se fixer au sommet d’un arbre très-élevé, & sur de très-petites branches, contre lesquelles il seroit dangereux d’appuyer une échelle pour aller jusqu’à lui ; d’autres fois il entrera dans le tronc d’un arbre fort creusé, ou dans le trou d’un mur très-élevé. Lorsqu’il est placé sur une branche d’arbre, contre laquelle on ne peut point appuyer une échelle, il faut la couper & la descendre très-doucement : si on craignoit de dégrader un arbre qu’on a intention de conserver, on peut avoir recours alors à ces bascules que tout le monde connoît ; (Fig. 15, Pl. 1) elles sont ordinairement en fer, & la ruche y entre, & y est fixée d’une manière assez solide : au moyen d’une grande perche qu’on met au bout, on l’éleve à la hauteur qu’on desire ; & tandis qu’une personne tient la ruche qui est dans la bascule élevée, une autre, montée sur une échelle, avec un petit balai au bout d’un long bâton, secoue légérement les abeilles pour les faire tomber dans la ruche.

Lorsqu’un essaim va s’établir dans le creux d’un arbre, ou dans le trou d’un mur, il faut le veiller jusqu’au moment où le soleil a quitté l’horison, afin de le suivre s’il venoit à s’envoler, & n’approcher de sa retraite qu’à l’entrée de la nuit : alors les abeilles seront plus traitables ; l’on pourra par conséquent les attaquer sans danger dans leur asyle, & les enlever, sans éprouver de leur part beaucoup de résistance. Tandis qu’une personne monte sur une échelle pour arriver à l’endroit où la nouvelle colonie s’est logée, une autre tient la ruche au bas, de façon qu’elle soit à portée de celle qui est en haut pour ramasser l’essaim. Comme les abeilles sont amoncelées les unes sur les autres, on peut les prendre aisément avec les mains qu’on a garnies de bons gants, ou avec ces grandes cuillers à pot dont on se sert dans les cuisines. Engourdies par la fraîcheur de la nuit, il est facile de les ramasser presque toutes par masses ou par pelotons qu’on met dans la ruche ; il en reste très-peu, qui vont d’elles-mêmes le lendemain retrouver les autres. Quand il en demeure beaucoup dans le trou, à cause de la difficulté de les prendre, on laisse la ruche toute la nuit, & le jour d’après, au bas de l’arbre ou du mur, afin qu’elles puissent plus aisément rejoindre leurs compagnes. Si la ruche n’étoit point à l’ombre pendant la journée, on la couvriroit avec quelques feuillages verds, ou avec un linge mouillé, afin que la chaleur ne les excite point à sortir ; après le soleil couché, la nouvelle république sera portée à l’endroit qui lui est destiné. Si l’entrée du trou où l’essaim se réfugie, se trouvoit étroit au point de ne pouvoir y passer la main, ou une grande cuiller, on auroit attention, en l’agrandissant, de ne point écraser les abeilles.

Après avoir reçu un essaim dans la ruche qui lui a été préparée, on en ferme tout de suite l’ouverture avec un gros linge qu’il est inutile d’attacher ; on la pose doucement à terre dans la position qu’elle doit avoir quand elle est placée sur son support, & on laisse tomber le linge qu’on étend tout autour. Afin de donner de l’air aux abeilles, & que celles qui sont séparées du corps de la troupe, puissent aisément aller rejoindre leurs compagnes, on met à terre deux bâtons couchés, sur lesquels on place la ruche : on la laisse dans cette situation jusqu’à l’entrée de la nuit, qu’on la prend ensuite, après l’avoir enveloppée du linge qui étoit en dessous pour enfermer l’ouverture, & on la porte à la place qui lui est destinée. Si le soleil, comme nous venons de le dire, étoit vif & chaud pendant la journée qu’elle est à terre, on la couvriroit de la manière que nous l’avons indiqué, pour que la chaleur ne force point les abeilles à quitter leur nouvelle habitation. S’il arrive que celles qui ne sont pas entrées dans la ruche, s’obstinent à retourner à la même place où elles s’étoient d’abord établies, au lieu d’aller rejoindre leurs compagnes, on frotte l’endroit où elles retournent, avec des feuilles de sureau ou de rue ; & quand cela ne suffit pas pour les en éloigner, on fume, avec un linge qu’on fait brûler au bout d’un bâton, les plus opiniâtres, pour les obliger à se rendre dans le domicile où leurs compagnes sont déjà établies.


Section VII.

Que faut-il faire quand un Essaim est divisé en plusieurs troupes, ou qu’il en part plusieurs en même tems ?


Un essaim qui part a souvent plus d’un chef à sa tête : quoiqu’un seul doive gouverner la république, quelquefois deux ou trois ambitionnent cet honneur, & partent avec la colonie, dans l’espérance d’en devenir les souverains. Cette multiplicité de reines occasionne des divisions, la troupe se sépare en plusieurs pelotons, qui ont un chef avec eux : mais les abeilles, qui n’aiment pas que leur république soit affoiblie par ces divisions, abandonnent peu-à-peu ces reines surnuméraires, qui les ont entraînées dans leur fuite, pour rejoindre la troupe qui a le plus de monde. Dans les circonstances où les abeilles sont divisées par pelotons, on les ramasse tous dans la même ruche ; on leur laisse le soin de choisir la reine qu’elles desirent mettre à la tête de leur république, & de se défaire des autres, qui seroient à charge à l’état qu’elles troubleroient par leurs divisions continuelles. Les jeunes reines qui sont restées dans la mère-ruche, n’auront pas un sort plus heureux que celles qui ont eu l’ambition de prétendre au commandement de la colonie qui en est partie ; elles seront mises à mort comme celles qui ont pris la fuite. C’est un fait dont il est aisé de se convaincre soi-même. Qu’on visite une ruche deux jours après que l’essaim est parti, il sera très-rare qu’on ne trouve pas au pied de la table, ou à peu de distance, quelques reines qui auront été massacrées, comme celles qui ont suivi l’essaim. Si on apperçoit plusieurs reines sur les différens pelotons que forme un essaim divisé, on peut les prendre & en débarrasser les abeilles, qui se réuniront plutôt, en ayant cependant attention de leur en laisser au moins une.

On a vu des essaims avoir deux reines, qui vivoient en paix & en bonne intelligence dans la même ruche : ce sont alors deux républiques bien distinguées, dont les individus travaillent chacun de leur côté pour le bien de l’état dont ils sont membres. Les ouvrages de ces deux républiques, divisées par un mur de séparation, ne sont point mêlés ni confondus ensemble. Ce sont là des faits très-rares ; & quand ils arrivent, ces sortes de ruches ne prospèrent que la première année, parce qu’à mesure que la population des deux familles augmente, l’habitation devient trop étroite, & la division se met parmi elles. Si une famille cède à l’autre son emplacement, ce n’est qu’après une guerre sanglante, où il y a bien des morts de part & d’autre ; & souvent il arrive qu’elles prennent toutes deux la fuite.

Quand on a plusieurs ruches, on est exposé à voir partir plusieurs essaims le même jour, & quelquefois à la même heure : si ce sont des premiers, étant assez ordinairement bons, & les meilleurs qu’on puisse attendre de l’année, on doit faire son possible pour les séparer lorsqu’ils se réunissent dans leur vol, en leur jetant du sable à pleines mains, ou de l’eau, & ne point attendre qu’ils se posent tous au même endroit pour ne former qu’un corps de troupe. Malgré toutes ces précautions, on ne réussit pas toujours à les diviser, & alors il faut les mettre dans la même ruche. On pourroit, je l’avoue, partager la masse que forment deux essaims réunis, en deux portions égales, qu’on mettroit chacune dans deux différentes ruches : ce n’est pas même une opération bien difficile à exécuter ; mais l’essentiel est de savoir si toutes les reines ne seront pas dans la même. Dans ce cas, la division seroit inutile, parce que les abeilles qui n’en auroient point, iroient toujours retrouver leurs compagnes, & jamais on ne pourroit les fixer dans la ruche qu’elles abandonneroient parce qu’il n’y auroit point de reine. Si on en avoit à sa disposition, on en mettroit une dans la ruche qu’on reconnoîtroit en manquer ; mais cela est encore difficile à connoître, parce qu’on ne l’apprend que par leur départ ; & alors la reine peut être inutile. Le meilleur expédient est donc de placer ces deux essaims qu’on n’a pu diviser, dans la même ruche ; ils tarderont peu à bien vivre ensemble : il y aura quelque tumulte au commencement, à cause des reines ; & la guerre qui s’allumera par rapport à elles, sera bientôt terminée par la mort de celles qu’on exclura du gouvernement de la république, pour rendre la paix à l’état.

Si l’on étoit prompt à suivre deux essaims qu’il n’a pas été possible de séparer lorsqu’ils étoient en l’air ; si l’on arrivoit presque au moment qu’ils se posent à l’endroit qu’ils ont choisi, on verroit voltiger à côté, & même sur le massif que forment les abeilles attachées les unes aux autres, plusieurs reines qu’il seroit facile de prendre avec les doigts, pourvu qu’on eût des gants ; ou avec une baguette longue & mince, engluée très-légérement, dont on toucheroit l’extrémité du corps de la reine, sans que les ailes, qui sont courtes, fussent atteintes ; on l’amèneroit à soi, pour la mettre tout de suite dans un gobelet ; on ramasseroit ensuite les deux essaims dans deux ruches, auxquelles on donneroit à chacune une reine.


Section VIII.

De l’ardeur des nouveaux Essaims pour le travail ; & comment il faut les gouverner dans leur établissement.


Dès qu’un essaim est logé dans une ruche de son goût, il n’y est pas long-tems sans commencer ses ouvrages, & jeter les fondemens des édifices qu’il doit construire. Quoiqu’on ne voie point sortir les abeilles le premier jour qu’elles sont établies, on se formeroit des idées désavantageuses de leur amour pour le travail, si l’on pensoit qu’elles ne s’occupent point, & qu’elles demeurent dans l’inaction & l’oisiveté. Dans les premiers momens de leur arrivée, elles emploient la cire qu’elles ont eu la précaution d’apporter toute préparée, avant d’en aller chercher de la nouvelle. Quelquefois elles ne sortiront que deux jours après leur arrivée ; alors, si on a la curiosité d’examiner l’intérieur de leur habitation, on y trouvera certainement un gâteau déjà commencé, & peut-être encore les premières ébauches d’un ou de deux autres. M. de Réaumur eut un essaim qui ne sortit que deux jours après son établissement, à cause de la pluie ; au bout de ce terme, il trouva un gâteau dans la ruche, qui avoit plus de quinze à seize pouces de long, sur quatre à cinq de large. Voilà sans doute la meilleure preuve, & la plus convaincante qu’on puisse apporter en faveur des abeilles, de leur ardeur pour le travail. Il est vrai que les premiers jours sont ceux où il se fait plus d’ouvrage : dans quinze jours un essaim travaille souvent plus en cire que tout le reste de l’année, parce qu’alors la reine est pressée de faire sa ponte ; il faut par conséquent lui bâtir des cellules pour loger sa famille, & en même tems il faut construire les magasins pour fermer la récolte qu’on se dispose à faire.

Quelque fort que soit un essaim, on n’est point dispensé des soins & des attentions qui peuvent lui être nécessaire & utiles après son établissement dans une ruche. Si le tems est froid ou pluvieux, dès le premier jour il aura consommé les provisions qu’il avoit apportées : eh ! comment aller à la campagne chercher celles qui lui sont nécessaires dans sa nouvelle habitation, si le mauvais tems ne le permet pas ? non-seulement il sera dans l’impossibilité de continuer ses ouvrages, mais il sera de plus exposé à mourir de faim. Quand le tems n’est pas favorable pour qu’il puisse voyager & rapporter ce qui lui est nécessaire, on doit le nourrir, en lui donnant du miel, jusqu’à ce qu’il puisse en aller chercher dans la campagne. (Voyez la manière de nourrir les abeilles, Section quatrième du sixième Chapitre de cette troisième Partie, pag. 120)

Quand le tems est beau & favorable à la récolte, on est absolument dispensé de donner du miel aux essaims, parce qu’ils trouvent suffisamment dans la campagne les provisions qui leur sont nécessaires, soit pour vivre, soit aussi pour les ouvrages qu’ils font dans leur domicile ; en les nourrissant dans leur ruche sans nécessité, on les entretiendroit dans la paresse & l’oisiveté. La principale attention qu’il faut avoir, c’est de les empêcher eux-mêmes de donner un essaim, qui seroit foible, & ne réussiroit point, parce qu’il n’auroit pas assez de tems pour faire ses provisions, la récolte étant très-avancée & sur le point de finir ; & que d’ailleurs il diminueroit trop considérablement la population de la colonie, qui commence seulement à s’établir. Pour cet effet, on ne lute pas tout de suite sur son support la ruche dans laquelle on a logé un essaim, à moins qu’il ne fasse froid quelques jours après son arrivée ; on la tient, au contraire, élevée de deux ou trois lignes, avec de petites cales qu’on met par-dessous pour la soutenir. S’il fait très-chaud, les abeilles se trouveront très-bien de cet air qu’on leur procurera, & cette précaution les empêchera de donner un essaim qui tourneroit à leur préjudice en les affoiblissant trop. On ne doit point négliger d’avoir cette attention avec les ruches de l’ancien systême, auxquelles, on ne peut point ajouter de hausses.

Trois semaines après avoir reçu un essaim, ou un mois au plus tard, on rend visite à la colonie nouvellement établie : on examine si elle est active, laborieuse, & si la ruche dans laquelle on l’a logée est pleine de gâteaux : quand ils descendent presque sur la table de la ruche, on soulève celles qui sont à l’ancien systême, au moins d’un pouce, en les tenant élevées avec des cales de bois qu’on glisse par-dessous : si elles sont composées de hausses, & qu’il y ait encore de la récolte à faire, on ajoute une hausse par le bas, sans rien prendre des provisions de ces jeunes ouvrières, qui voient avec plaisir qu’on les laisse jouir du fruit de leurs travaux ; & des ouvrages de leur industrie & de leur activité. Quand un essaim commence seulement à s’établir, le plus petit vol est capable de le dégoûter, & de lui faire abandonner son habitation ; d’ailleurs, on enlèveroit certainement une partie du couvain qui est alors répandu dans tout le domicile, & qui fait la plus chère espérance de cette république naissante. Après que le tems de la récolte est passé, c’est-à-dire, vers le milieu de Juillet à peu-près, on baisse absolument les ruches, & on les scelle sur leur support avec du pourjet ; & si les gâteaux, par extraordinaire, passoient les bords de la ruche, on les couperoit au moins d’un pouce au-dessus de la table. On n’est jamais dans ce cas avec les ruches de la nouvelle construction.


Section IX.

Des moyens d’obliger une Ruche de donner son Essaim.


Quoiqu’il y ait différens moyens d’obliger une ruche d’essaimer, il est certain que tant qu’elle ne donne point d’essaim, c’est une preuve, ou qu’elle n’est pas assez peuplée pour envoyer une colonie hors de ses états, sans s’affoiblir, ou qu’elle n’a point de reine pour la conduire & la gouverner, ou qu’elle se trouve bien dans le domicile qu’elle habite. La ponte des abeilles-ouvrières qu’a faite la mère de la ruche, peut avoir bien réussi, tandis que celle des femelles aura manqué ; & dans cette circonstance, il n’y a point d’essaim à espérer, puisqu’il n’y a point de chef pour le conduire. La foiblesse de la population de la ruche, ou le défaut de reine, seront toujours deux obstacles à la sortie des essaims, indépendans de nous.

M. du Carne, pour obliger une ruche à essaimer, lui donne deux, ou même trois hausses par-dessous : une partie des abeilles, dégoûtée de ce qu’on lui offre trop de travail à faire en même tems, part si elle a une reine pour la conduire : d’autres fois, au contraire, les ouvrières se mettent à l’ouvrage avec ardeur, & ne songent point à s’expatrier ; ce qu’il assure cependant être fort rare. Il oblige encore une ruche à donner son essaim, en l’élevant de deux ou trois pouces au-dessus de sa table, & la laissant trois jours dans cette situation, après lesquels il la baisse subitement par un tems très-chaud : en procurant de cette manière une chaleur subite & excessive aux abeilles, elles trouvent leur demeure incommode, & une partie se décide à l’abandonner.

On ne disconvient point que ces moyens ne soient capables d’obliger quelquefois une ruche bien fournie d’abeilles de donner son essaim : cependant il sera toujours généralement vrai, que si elles se trouvent bien dans leur habitation, elles ne la quitteront pas ; & quand même elle seroit incommode, une partie ne se décidera point à s’expatrier, s’il n’y a point de reine pour conduire la colonie. Le meilleur de tous les moyens, c’est d’attendre patiemment qu’il plaise aux essaims de sortir, & de les recueillir quand ils ont pris leur essor. Il est très-incommode, à la vérité, de veiller des ruches pendant cinq ou six semaines ; & une méthode qui dispenseroit de ce soin, seroit du goût de tous ceux qui ont des abeilles : mais puisqu’on ne l’a pas, il faut se décider à prendre les soins qui sont nécessaires pour veiller la sortie des essaims. Quand on a de bonnes ruches, on n’en manque point, souvent même elles en donnent plus qu’on ne desire ; c’est donc une attention qu’on doit avoir, de réunir en automne les ruches foibles pour en avoir de bonnes ; on peut être assuré que celles qui n’auroient peut-être pas passé l’hiver, étant réunies formeront une excellente ruche, capable de résister à la mauvaise saison, & qui sera en état de donner un essaim au mois de Mai suivant.


Section X.

Des moyens d’empêcher une Ruche foible d’essaimer.


Quoiqu’il soit très-avantageux d’avoir des essaims, puisque c’est par eux qu’on augmente le nombre des ruches, il faut observer cependant que si la même en fournit plusieurs dans une saison, elle peut s’épuiser à force de perdre des sujets ; & que les derniers qui partent ne sont pas bons, parce qu’ordinairement ils sont composés de peu d’abeilles. On doit être satisfait d’une ruche qui a donné deux essaims ; le troisième qui viendroit seroit trop foible ; il faut, par conséquent, l’empêcher de quitter sa mère. Dès le 25 de Juin, il ne faut plus en recevoir, la saison de la récolte du miel & de la cire est trop avancée pour qu’ils puissent faire les provisions qui leur sont indispensables : un second qui viendroit alors seroit perdu ; il vaut beaucoup mieux l’obliger à demeurer dans la même ruche. Quand on présume qu’une bonne ruche s’épuiseroit par un troisième essaim, & une foible, par un seul qu’elle produiroit, il faut, dans cette circonstance, avoir la précaution de lui donner une hausse vuide par le bas ; & douze ou quinze jours après on en ajoute une seconde, si la première est presque remplie. On peut aussi élever la ruche d’un demi-pouce & plus, au-dessus de son support, pour lui donner de l’air.

Les causes qui font essaimer les ruches, sont une population nombreuse, qu’une forte chaleur incommode dans un logement devenu trop resserré pour elle ; par conséquent, en l’agrandissant, & en donnant de l’air par dessous, l’habitation devient moins incommode, les abeilles y restent d’autant plus volontiers, qu’elles y trouvent une abondance de provisions qu’elles n’auroient pas si elles la quittoient, principalement quand la saison est déjà avancée. Cet air, qu’on procure aux abeilles en soulevant les ruches, entretient dans l’intérieur une fraîcheur bienfaisante, qui, sans nuire, retarde le couvain, qu’une chaleur considérable hâteroit trop, & qui, devenant plus grande à mesure que la saison avanceroit, obligeroit les nouvelles abeilles à quitter leur mère pour aller s’établir ailleurs. On empêche d’essaimer les ruches qui ne sont point composées de hausses, en les tenant élevées d’un pouce au-dessus de leur table, après avoir placé en avant le côté qui étoit sur le derrière : si elles sont pleines de gâteaux, il n’est pas possible d’agrandir le logement des abeilles, sans enlever une partie des provisions qu’il renferme.


Section XI.

De la manière de rendre à la Mère-Ruche l’Essaim qui en est parti, ou d’en réunir plusieurs.


Malgré toutes les précautions qu’on prend, on ne réussit pas toujours à empêcher une ruche de donner son essaim ; dans ce cas, il faut tâcher de le rendre à la mère qui l’a laissé partir. Pour cet effet, le lendemain de la sortie, après que le soleil est couché, on enlève doucement la mère-ruche de dessus son support, & on y place tout de suite celle dans laquelle on a recueilli l’essaim ; on frappe trois ou quatre coups assez fort avec un bâton sur la ruche, & l’essaim tombe sur la table : on y remet tout de suite l’ancienne ruche, dans laquelle l’essaim remonte d’autant plus volontiers, qu’il sort d’une habitation dépourvue de tout, pour entrer dans une autre où règne l’abondance. Le tumulte sera peu considérable pendant la nuit, parce qu’on aura de la peine à se reconnoître ; mais dès que le jour paroîtra, que le soleil échauffera la ruche, les maîtresses du logis verront avec peine, que des étrangères se sont introduites chez elles ; la guerre qui s’allumera, sera terminée par la mort d’une des deux reines, & de quelques abeilles ; la paix succédera à la discorde, & tout l’état sera tranquille.

Si la mère-ruche étoit assez forte, & qu’on voulût profiter des essaims en ne les rendant point à la mère, on ne pourroit pas se dispenser d’en réunir deux, ou même trois ensemble, selon qu’ils seroient forts ou foibles : cette réunion est indispensable pour conserver les essaims qui sont venus trop tard, & qu’on ne veut point rendre à la ruche qui les a donnés ; parce que la récolte étant très-avancée, leur habitation seroit toujours trop vaste, pour qu’ils pussent la garnir suffisamment de provisions ; & le froid qu’ils ressentiroient pendant l’hiver, seroit capable de les faire mourir. On reçoit l’essaim qu’on veut réunir, dans une ruche où il n’y a point de traverses en dedans, auxquelles les abeilles puissent se cramponner ; & afin qu’il n’ait pas le tems de s’y établir, on le réunit à un autre le soir même du jour qu’on l’a reçu. On porte pour cet effet la ruche où est l’essaim qu’on a recueilli dans la journée, auprès de celle où un autre est déjà établi, & auquel on veut le réunir ; on l’enlève de dessus sa table pour y placer tout de suite celle où est l’essaim qu’on veut déloger ; on frappe rudement dessus avec un bâton, & les abeilles qui sont dans le haut tombent sur la table ; on ôte alors cette ruche pour remettre l’ancienne à sa place ; on fait tomber sur la table, avec un balai, les abeilles, qui, malgré les coups qu’on a donnés à leur ruche, y seroient encore restées ; & au moyen du vent qu’on excite avec un soufflet, on les oblige à rejoindre leurs compagnes.

En faisant cette opération la nuit, on ne craint point d’être exposé aux piquûres des abeilles ; on est presque assuré que le lendemain tout sera tranquille dans la ruche, & que toutes les ouvrières travailleront ensemble avec une parfaite union, comme si elles n’avoient jamais composé qu’une seule famille : tout l’accident qui en résultera, sera la mort d’une des deux reines. Ce sacrifice étant nécessaire au bien de l’état, il faut s’en applaudir. On peut encore faire cette réunion, en transvasant les ruches. (Voyez la Section troisième du septième Chapitre de cette troisième Partie, page 123.) Pour prévenir toute espèce de tumulte, qui n’est jamais occasionné que par la concurrence des deux reines qui se disputent la souveraineté, & qui entraînent dans leurs divisions les sujets qu’elles gouvernoient avant la réunion des deux états, on peut avoir recours à un moyen très-simple, qui préviendra la division & la guerre ; c’est d’enfumer l’essaim qu’on veut réunir, avec la fumée de vesse-de-loup, qui est une espèce de champignon : elle engourdit & étourdit les abeilles pendant une demi-heure, sans leur causer le moindre mal ; & on peut alors les ramasser avec les mains sans danger ; on cherche les reines pour les prendre, & ensuite on met les abeilles par poignées sous la ruche à laquelle on veut les réunir ; elles se croient alors toutes de la même famille, parce qu’elles n’ont qu’un chef ; & par ce moyen il n’y a point de dispute. On pourroit encore faire usage du bain. (Voyez la Section quatrième du septième Chapitre de cette troisième Partie, pag. 126).


Section XII.

Nécessité de marier ou de réunir les Essaims tardifs & les Ruches foibles.


Pour se dispenser de réunir les essaims tardifs, il faudroit pouvoir les loger dans des ruches proportionnées au nombre d’abeilles dont ils sont composés : dans ce cas, il y auroit encore un inconvénient, parce qu’il pourroit arriver que la récolte fût plus favorable qu’on ne le présumoit, & alors leur logement ne suffiroit point pour recevoir & contenir les provisions qu’ils seroient en état de faire. Le vrai moyen de profiter de ces essaims tardifs & trop foibles, est celui de les réunir : il devient d’une nécessité absolue aux approches de l’hiver, parce que le froid, qui peut être fort rigoureux, les feroit mourir infailliblement, si on les laissoit dans un logement trop vaste, où les abeilles auroient bien de la peine à s’échauffer. Quand même elles passeroient l’hiver dans cette froide habitation, dépourvue en partie des choses qui leur sont nécessaires, il seroit à craindre qu’elles ne se dégoûtassent au printems de leur domicile, parce qu’il leur est assez ordinaire de s’effrayer en voyant beaucoup d’ouvrage à faire, & peu d’ouvrières pour y travailler. En second lieu, leur reine, qui est jeune, peut être très-féconde, & alors elle donnera beaucoup d’occupations au petit nombre d’ouvrières qui seront avec elle, qui l’abandonneront pour ne pas succomber sous le poids de tant de travaux, & la colonie sera perdue. Les raisons qu’on a de marier les essaims tardifs & peu nombreux en abeilles, sont les mêmes qui doivent décider à réunir les ruches foibles.


CHAPITRE XI.

Des Essaims artificiels.


Section première.

De la manière de former des Essaims artificiels, selon la pratique de M. Schirach.


M. Schirach, Pasteur à Klein-Bautzen, & secrétaire de la société économique pour la culture des abeilles, dans la Haute-Lusace, a imaginé de prévenir la nature, en trouvant l’art de former des essaims. Pour bien comprendre ses procédés dans la manière de se procurer des essaims, il faut connoître l’espèce de ruche ou de boîte qu’il emploie à cet effet, & dont on trouvera la description à l’article des Ruches.

Dès que le soleil commence, à la fin de Février, & au commencement de Mars, à exciter une chaleur douce & bienfaisante, les abeilles sortent de leur engourdissement, & sont rappelées à la vie, dont le froid les avoit privées : tout se ranime alors dans la ruche, les habitans reprennent leurs occupations : tandis que les ouvrières exerceront leurs talens dans les ouvrages admirables de leur industrie, la reine recommencera sa ponte, qui avoit été interrompue par la rigueur de la saison. Au premier de Mai, on peut donc travailler aux essaims, puisqu’on trouvera dans les ruches les différentes sortes de couvain qui sont nécessaires pour cette opération. On se munit, pour cet effet, d’autant de boîtes qu’on peut avoir d’essaims ; chaque boîte doit avoir son rateau, qui est fait avec huit ou dix chevilles qu’on passe dans les trous qu’on a faits à un bâton, à distances égales, dont la longueur est proportionnée à la largeur de la boîte.

On choisit un beau jour, & on attend que le soleil ait disparu de dessus l’horison, afin qu’il n’ait plus assez de force pour agiter les abeilles : le grand matin seroit aussi un moment très-favorable, parce qu’elles sont encore engourdies par la fraîcheur de la nuit. On prend alors dans différentes ruches, & à proportion de leurs forces, trois morceaux de gâteaux, de la grandeur de la paume de la main, & qui contiennent du couvain. On met ces trois morceaux entre les chevilles du rateau, en observant qu’ils ne se touchent point, & que leur position soit la même qu’elle étoit dans la niche ou ils ont été pris. On finit de garnir les autres chevilles du rateau avec des pièces de gâteaux qui contiennent du miel, & d’autres qui ne sont qu’en cire. On couvre le rateau avec une portion de gâteau qui contient les trois sortes de couvain ; c’est-à-dire, des œufs, des vers nouveaux-nés, de ceux qui sont entiérement formés, & des nymphes : c’est ordinairement à ce dernier gâteau que les ouvrières bâtissent la cellule royale. On place ce rateau garni de couvain, sur le pont ou la galerie de la boîte, & on a l’attention de laisser sur les rayons les abeilles qui s’y trouvent lorsqu’on les prend dans la ruche, & de ne point transporter de vieux couvain. S’il n’y avoit pas assez d’abeilles sur les gâteaux qu’on a pris, il faudroit en ajouter trois ou quatre cents pour les enfermer dans la boîte, afin qu’elles fussent à-peu-près au nombre de sept à huit cents, lequel suffit pour l’opération. Les abeilles étant dans leur nouvelle habitation, on les ferme exactement, de façon qu’aucune ne puisse sortir ; on transporte la boîte dans une chambre où l’air est tempéré, & on ne l’approche point du feu. Pendant quinze jours que les abeilles s’occupent à bâtir la cellule royale, il faut pourvoir à leur nourriture : deux ou trois livres de miel suffisent : on le leur donne dans le petit tiroir qui est au bas de la boîte. On pourroit le donner tout à la fois ; mais il vaut mieux le diviser pour en donner tous les deux jours.

Les abeilles, privées de leur liberté, commencent à bourdonner avec fureur, à monter & à descendre dans la boîte, pour chercher quelqu’issue afin de s’échapper ; le silence succède au bruit tumultueux de leur bourdonnement, qu’elles recommencent ensuite avec la même violence : peu à peu elles s’appaisent & se mettent à l’ouvrage ; & quelquefois, dès le second jour, elles commencent la cellule royale. On les garde enfermées dans la chambre deux ou trois jours ; si le tems étoit beau, on pourroit sortir les boîtes le matin, pour les placer dans le jardin : l’air extérieur rafraîchiroit les abeilles, & celui de leur boîte se renouvelleroit plus aisément. Le cinquième jour après leur captivité, on transporte la boîte dans un endroit éloigné des autres abeilles, & on ouvre la petite porte pour leur rendre la liberté ; on connoît le danger de les faire mourir, en les laissant plus long-tems enfermées, parce qu’elles se remplissent de miel avec excès, & ne rendent aucun excrément dans la ruche. Dès que la porte est ouverte, elles sortent toutes avec empressement, & bientôt l’habitation est entiérement vuide ; elles volent de côté & d’autre avec une vîtesse & une précipitation étonnantes, de sorte qu’on diroit qu’elles partent pour ne plus revenir, dans la crainte de retomber dans la captivité. Deux ou trois heures après, elles commencent à rentrer, ce qui tranquillise sur la frayeur qu’on auroit pu avoir qu’elles retournassent à la ruche d’où on les avoit sorties. Quand elles sont toutes rentrées, on ferme le soir leur porte, & la boîte est transportée dans la maison, à moins que le tems ne soit assez beau pour leur laisser passer la nuit dehors.

Quinze jours étant écoulés depuis qu’on a fermé les abeilles, il faut le soir leur rendre visite, ouvrir la boîte pour examiner si la cellule royale est ouverte : si on apperçoit qu’elle est rongée sur le côté, c’est une preuve que la reine est morte, parce qu’elle est sortie avant le tems : quand cette cellule royale, au contraire, est percée au milieu, on doit s’applaudir de l’opération qui a parfaitement réussi, puisque la reine est sortie de son alvéole, en bonne santé, pour se mettre à la tête du gouvernement de sa république. Il faut alors songer à loger cette nouvelle famille d’une manière plus commode, & dans une habitation plus vaste que celle où elle a pris naissance. Avant de changer les abeilles de logement, on attache au sommet de la ruche dans laquelle on veut les faire passer, trois ou quatre morceaux de gâteaux de cire blanche ; & quand le changement de domicile est fait, on leur rend le rateau garni de tous les rayons qu’on y avoit placés, qu’on met sous la ruche. Dans cette nouvelle demeure, on tient encore les abeilles enfermées deux ou trois jours, après lesquels on leur rend la liberté. Si la campagne n’offroit point ou peu de récolte à faire, il faudroit les nourrir, jusqu’à ce que la saison devînt meilleure.

Cette méthode de former des essaims a eu beaucoup de partisans dans l’Allemagne : bien des personnes se sont empressées de répéter ces sortes d’expériences, que M. Schirach assure avoir toujours faites lui-même avec le succès le plus constant. Quand même on ne pourroit pas en tirer tout l’avantage que l’auteur annonce, ce seroit toujours une découverte des plus curieuses & des plus intéressantes touchant l’histoire naturelle des abeilles. M. Schirach qui auroit le mérite d’avoir cherché à se rendre utile, auroit par conséquent droit à notre reconnoissance.

On fait deux principales objections contre cette méthode de former des essaims. « 1º. C’est porter un grand préjudice aux ruches, que d’enlever une partie du couvain ». M. Schirach répond qu’on n’en doit prendre que dans les ruches fortes, & qui ont plusieurs années ; elles n’en souffriront aucun dommage, puisque leur perte sera entiérement réparée quinze jours après. « 2º. En enlevant le couvain, on empêche les ruches d’essaimer ». À cela, M. Schirach oppose les inconvéniens des ruches qui essaiment naturellement, dont les abeilles sont plusieurs jours oisives avant & après le départ des essaims ; les risques qu’on court de les perdre, à moins qu’on ne soit très-assidu à veiller leur sortie ; la peine & les difficultés de les recueillir, & celles de les conserver quand ils viennent trop tard.

M. Schirach a une autre méthode de former des essaims par le simple déplacement des ruches, dont voici les procédés.

On choisit pour cette opération des ruches bien peuplées, & qui sont abondamment pourvues de toutes sortes de provisions dans lesquelles il y a beaucoup de nouveaux couvains : on les transporte, à la fin de Février, à quinze ou vingt pas de distance de l’endroit où elles étoient, dans un jardin, s’il est possible qu’elles y soient bien exposées, ou sous quelque toit. Au commencement de Mai, on taille ces ruches transportées : quinze jours ou trois semaines après, si les abeilles ont suffisamment réparé leurs pertes, de manière que leur habitation soit bien remplie de gâteaux, on prend alors une ruche dans laquelle on veut former un essaim ; on la nettoie parfaitement & on frotte l’intérieur avec des feuilles vertes de mélisse. Autant qu’il est possible, on fait en sorte que cette ruche ressemble à celle où l’on veut prendre le couvain, afin de mieux tromper les abeilles. À une heure après midi, qui est le moment où les abeilles sont en course, on apporte cette ruche préparée à côté de celle qu’on veut déplacer, & dans laquelle on prend, ou dans quelqu’autre, deux ou trois morceaux de gâteaux, grands comme la paume de la main, qui contiennent les trois sortes de couvain, c’est-à-dire, des œufs, des vers de trois jours, & des nymphes : si les vers étoient plus avancés, l’expérience manqueroit. On attache les gâteaux avec quelques chevilles, ou de toute autre manière, dans la partie la plus élevée de la ruche ; on pourroit se servir du rateau, en l’élevant de manière qu’il fût au moins à la moitié de la hauteur de la ruche. On laisse sur les gâteaux les abeilles qui s’y trouvent, en ayant attention d’en écarter la reine, si elle y étoit, afin qu’elle ne quitte point son domicile. Quand on ajoute à ce couvain deux ou trois morceaux de gâteaux en cire, & d’autres qui renferment du miel, tout en va mieux.

Lorsque les choses sont ainsi disposées, on ôte de sa place l’ancienne ruche qu’on transporte ailleurs, & on y remet la nouvelle. Les abeilles qui reviennent de leurs voyages, rentrent dans cette habitation, ne se doutant pas de l’échange qu’on a fait, étant trompées par la ressemblance extérieure de cette ruche avec celle qu’on a déplacée : elles se mettent à l’ouvrage, croyant qu’elles n’ont que des pertes à réparer en remplaçant les provisions qu’on leur a prises. Dès le lendemain, elles commencent une cellule royale, quelquefois plusieurs, qui sont bâties en peu de jours : l’ancienne ruche est peu dégarnie de monde, parce que le plus grand nombre demeure toujours pour les travaux intérieurs ; si on s’appercevoit que la nouvelle fut peu fournie d’abeilles, on placeroit quelqu’un à côté de l’ancienne, qui empêcheroit avec une plume les abeilles d’entrer ; étant alors inquiétées, elles se rendroient à leur ancien emplacement où se trouve la nouvelle ruche. On ne doit point occasionner trop de désertion, afin de ne point trop affoiblir la mère-ruche. Il se trouve quelquefois, dans cette nouvelle république, plusieurs reines qui se disputent l’honneur de la souveraineté, & qui mettent la division parmi les abeilles ; d’où il arrive que celles qui sont exclues, partent avec un certain nombre d’abeilles, qu’elles ont attirées dans leur parti : il faut prendre garde à cette séparation, principalement le quinzième jour après leur établissement ; si un essaim venoit à partir, après l’avoir recueilli & tué la reine qui l’avoit entraîné, il faudroit, s’il étoit possible, le rendre à sa mère.

M. Schirach, dont l’opinion est confirmée par plusieurs expériences, assure que les essaims formés selon ses procédés, sont infiniment meilleurs que ceux qu’on laisse venir naturellement, & que les abeilles plus laborieuses sont moins portées à former de nouvelles colonies ; ce qui est un très-grand inconvénient pour les essaims qui en sont considérablement affoiblis. On ne doit pas craindre que la reine de l’ancienne ruche quitte son domicile pour venir retrouver celles de ses sujettes qui l’ont abandonnée : quand même cela auroit lieu, les abeilles qui l’auroient laissée, s’occuperoient à la remplacer, tandis qu’elle seroit obligée de se disputer & de se battre avec la reine de la nouvelle ruche, qui ne seroit point du tout portée à lui céder sa place. Dès le troisième jour, ces deux ruches forment exactement deux peuples qui n’ont plus d’intérêt commun : les sentinelles sont aux portes des deux habitations pour empêcher que les abeilles d’une ruche s’introduisent dans l’autre.

Les avantages que trouve M. Schirach dans sa méthode de former des essaims artificiels, sont : 1º. que ces sortes d’essaims sont aussi bons, & souvent valent mieux, que les ruches d’où on les a tirés : 2º. avec ces procédés, on n’est plus la dupe de l’espérance de voir partir des essaims, qu’on attend souvent en vain des meilleures ruches : 3º. la multiplication des essaims ne dépend uniquement que de celui qui a des abeilles à sa disposition ; il peut les multiplier autant qu’il le desire, & se borner, quand il lui plaît, à un certain nombre de ruches : 4º. on ne craint plus qu’une forte ruche s’épuise, en donnant plus d’essaims qu’elle ne devroit : 5º. un essaim qu’on obtient par ces procédés, exige peu de soins, jamais de nourriture, puisque les abeilles étant laborieuses ont assez de tems pour faire leur récolte. L’expérience est la meilleure preuve de la bonté de la méthode de M. Schirach : pendant bien des années, il n’a eu d’autres essaims que ceux qu’il formoit lui-même, & ses abeilles réussissoient au-delà de ce qu’il auroit pu desirer.


Section II.

De la manière de former des Essaims, selon les procédés de MM. du Houx & Perillat.


On ne peut faire usage de cette méthode de former des essaims, qu’après qu’une ruche a essaimé pour la seconde fois, parce qu’on a besoin de reine pour cet effet, & les premiers essaims rarement en ont deux ; les seconds, au contraire, en ont quelquefois cinq ou six. Pour s’emparer de ces reines surnuméraires qu’on aborde difficilement, quoiqu’elles soient inutiles, on s’approche tout de suite d’une ruche, dès que l’essaim en est parti ; il est assez ordinaire d’en voir sortir quelques jeunes reines qui n’ont pas eu l’adresse de se mettre à la tête de la colonie qui est partie : si on craint de les prendre avec les mains, quand elles paroissent sur la table, on peut les couvrir d’un verre, qu’on fait ensuite glisser sur la main, où l’on peut mettre une feuille de papier, si l’on craint d’être piqué.

En examinant le massif que forme un essaim à l’endroit où il s’est fixé après son départ, on peut découvrir quelquefois plusieurs reines, qu’il est aisé de prendre avec les doigts, quand on a des gants, ou avec une petite baguette qui est engluée légérement, & dont on touche l’extrémité du corps de la reine qu’on amène à soi.

Le moyen le plus assuré de se procurer de ces reines surnuméraires, c’est de recueillir l’essaim qui est parti, dans une ruche ordinaire, & de la plonger ensuite dans un tonneau défoncé par un bout & rempli d’eau : après avoir été environ douze minutes dans l’eau dont elle doit être couverte, on la retire, & on ramasse les abeilles avec une cuiller percée, pour les trier une à une, afin d’en séparer les reines qu’on met sous un récipient de verre, après les avoir séchées avec un linge blanc & fort doux. On remet les abeilles dans une ruche dont on ferme l’ouverture avec une toile de canevas très-claire & bien tendue, qu’on attache tout autour : on l’expose à l’ardeur du soleil, de façon qu’il donne sur la toile qui ferme l’ouverture ; & le soir, les abeilles étant bien sèches, on place la ruche dans l’endroit qui lui est destiné, en lui donnant une reine, s’il n’y en avoit point parmi les abeilles.

Quand on a plusieurs reines, & qu’on veut former des essaims on prend une ruche vuide, qu’on a soin de nettoyer & de frotter intérieurement avec de la mélisse ou avec d’autres herbes d’une bonne odeur. On apporte cette ruche, ainsi préparée, auprès d’une autre bien peuplée & disposée à essaimer prochainement ; on fait passer une des reines, qu’on a à sa disposition, dans un verre plein à moitié de miel & d’eau, délayés ensemble, & on a soin qu’elle en soit bien imbibée ; on ôte alors la ruche de sa place, on la pose à terre sur deux bâtons, pour ne pas écraser les abeilles ; on met tout de suite la reine qui est dans le verre, sur la table de la ruche qui a été déplacée, où se trouvent encore beaucoup d’abeilles, & on la recouvre sur le champ avec celle qui est vuide & qu’on a préparée. À peine la reine, engluée de miel, est-elle au milieu de toutes ces abeilles, qu’elles s’approchent d’elle, pour la lécher, & s’empressent de l’essuyer. Les ouvrières, qui reviennent des champs, sont d’abord un peu étonnées de tant de changement ; elles courent de tous côtés, en bourdonnant avec fureur ; peu à peu elles s’appaisent, & le soir tout est tranquille dans l’habitation : le lendemain, elles s’occupent des soins du ménage, & volent au travail, comme à l’ordinaire. Pendant qu’on fait cette opération, il sort des abeilles de la ruche déplacée, qui vont rejoindre les autres : si l’on craignoit qu’il n’y en eût pas assez dans la nouvelle ruche, on frapperoit quelques coups sur l’ancienne qui est à terre, & les mouches en sortiroient pour aller grossir le nombre de la nouvelle république. Le moment le plus favorable pour cette opération, est celui où les abeilles sont occupées dehors à leur récolte, c’est-à-dire, à midi ou une heure, qui est le tems du plus fort travail. Lorsque tout est fini, on emporte l’ancienne ruche à quelque distance de l’endroit où elle étoit : les abeilles seront peut-être trois ou quatre jours sans sortir, qu’en très-petit nombre ; & après elles travailleront, comme si on ne les avoit point dérangées. On peut faire usage de cette méthode avec toutes sortes de ruches.


Section III.

De la manière de former des Essaims, selon la pratique de M. du Carne de Blangy.


M. du Carne de Blangy a fait l’épreuve des différens procédés de M. Schirach pour former des essaims : il n’a point été aussi heureux dans les expériences qu’il a faites, qu’il se le promettoit, & que l’observateur de Lusace le faisoit espérer. Il a trouvé d’autres moyens plus propres, à ce qu’il assure, pour former des essaims, que ceux qu’il avoit employés, qui n’avoient servi qu’à le constituer en dépense, sans qu’il en ait retiré aucune utilité réelle. Sa méthode consiste uniquement dans le transvasement des ruches. On prend une ruche vuide bien nettoyée & frottée intérieurement avec des herbes d’une bonne odeur ; on renverse sens dessus dessous la ruche pleine, comme si on vouloit la transvaser, & on la couvre aussi-tôt de celle qui est vuide : on frappe quelques petits coups contre les parois de la ruche renversée, pour obliger les abeilles à monter dans celle qui est vuide. Quinze ou dix-huit minutes suffisent pour cette opération, parce qu’il n’est pas nécessaire que toutes les abeilles quittent leur première habitation ; il est bon, au contraire, qu’il en reste un certain nombre. Lorsque la reine & une bonne partie de ses sujettes, sont passées dans la ruche vuide, ce que l’on connoît au bourdonnement fort & continuel qu’elles y font, on remet la ruche à sa place, & on couvre celle dans laquelle on a fait passer une partie de ces insectes avec un linge qu’on attache tout autour. Le moment ou les abeilles sont fort occupées à leur récolte, est celui qu’il faut choisir pour cette opération, c’est-à-dire, midi ou une heure. Celles qui reviennent de la campagne entrent dans leur domicile comme à l’ordinaire, & continuent leurs travaux comme si on n’avoit causé aucun dérangement parmi elles. Le défaut de reine ne suspendra point les occupations du ménage, parce qu’il se trouvera parmi le couvain des cellules royales qui soutiendront l’espérance de la république de voir bientôt une reine à sa tête pour la gouverner. On place l’autre ruche dans laquelle on a fait passer la majeure partie des abeilles avec leur reine, à l’ombre, jusqu’après le soleil couché, qu’on la transporte à une demi-lieue de l’endroit où elle étoit. Les abeilles, après être revenues de leur surprise, se mettent au travail, & tâchent de fournir leur nouvelle habitation des choses qui leur sont nécessaires. On peut mettre ce procédé en usage avec toutes sortes de ruches.

L’activité des abeilles doit être grande, puisqu’alors la reine est dans le fort de sa ponte ; elle doit se laisser aller à de violens mouvemens d’impatience quand elle ne trouve pas les cellules toutes prêtes pour recevoir les œufs qu’elle est pressée de déposer : sans doute qu’elle se prête aux circonstances & à la nécessité, & qu’elle attend que les logemens soient prêts à recevoir les sujets qu’elle veut y placer.

Un autre moyen que M. du Carne a encore trouvé pour former des essaims, & qui ne convient qu’aux ruches qui sont composées de hausses, consiste à les diviser pour en faire deux d’une seule. Si les hausses qui composent la ruche sont en nombre pair, on les divise par moitié égale : si elles sont en nombre impair, on en laisse une de plus à la partie qui reste sur la table. En divisant de cette sorte une ruche en deux portions, on en fait deux petites, dont une aura une reine & l’autre n’en aura point. Celle qui en manquera aura soin de s’en pourvoir ; c’est son affaire, il ne faut pas s’en mettre en peine.

Lorsqu’on a séparé avec le fil de fer la partie supérieure de la ruche de l’inférieure, on l’ôte de dessus pour la placer tout de suite sur une hausse vuide qui pose sur une planche qui a vers son milieu une ouverture de trois à quatre pouces de diamètre, à laquelle est un grillage de fil de fer, ou une plaque de fer-blanc percée de petits trous, qui, en donnant de l’air aux abeilles, doit les empêcher de sortir. On remet un couvercle sur la partie de la ruche qui est restée en place, qu’on arrange comme il doit l’être : on transporte la partie supérieure de la ruche dans un endroit un peu obscur, afin que les abeilles qui sont renfermées fassent moins de tumulte, & ne s’agitent point pour sortir. Le lendemain, & même deux ou trois jours après, si le tems n’étoit pas favorable, on rapporte la partie supérieure de la ruche, au moment du grand travail des abeilles, près de l’autre partie qui étoit restée en place : on enlève celle-ci pour mettre sur son support celle qu’on a apportée, après avoir ôté la planche percée, & on remet l’autre, comme la première, sur une hausse vuide, qui a aussi par-dessous une planche percée comme avoit la première. On débouche les ouvertures, & les abeilles qui reviennent des champs y entrent comme dans l’autre pour y travailler comme si on ne les avoit point dérangées. On transporte la partie inférieure qu’on vient de déplacer, dans un endroit obscur ; & après le soleil couché, on la fait voyager à une demi-lieue delà. Quand on s’apperçoit que la ruche qu’on a mise en place est peu fournie de mouches, on soulève un peu celle qui est à côté ; il en sort assez d’abeilles pour grossir le nombre des autres. La raison de ce voyage est d’empêcher ces insectes de retourner à l’endroit où ils étoient, ce qui arriveroit si on les laissoit trop près des autres.


Section IV

Nouvelle méthode pour former des Essaims artificiels par le partage des Ruches ; inventée par M. de Gélieu, Pasteur à Lignières.


Pour former des essaims artificiels selon les procédés de M. de Gélieu, il est nécessaire que les abeilles soient logées dans les ruches de son invention. (Voyez la Section où elles sont décrites, afin de bien comprendre la méthode qu’il suit dans cette opération, pag. 85.)

On ne doit point songer à faire des essaims artificiels, à moins que la ruche ne soit bien fournie d’abeilles, & remplie d’abondantes provisions ; autrement on risqueroit de perdre une colonie en l’affoiblissant par la division du peuple & des denrées destinées à son entretien. Une ruche foible dans son origine, donneroit deux essaims qui parviendroient difficilement à se fortifier, à ramasser les provisions nécessaires pour les tems de disette, & à construire les logemens dans lesquels la reine voudroit placer les sujets de son empire naissant.

C’est après la grande ponte des mois d’Avril & de Mai, que M. de Gélieu conseille de travailler aux essaims artificiels. Pour savoir quand on pourra commencer cette opération, il faut s’assurer si la ruche est bien fournie d’abeilles : pour cet effet, on la soulève un peu par derrière pendant la fraîcheur du matin ; si on remarque la table bien couverte d’abeilles, qu’elles soient en grand nombre sur les gâteaux & contre les parois intérieures de la ruche, c’est une preuve certaine que la population de cet état est très-considérable, & qu’on peut en conséquence diviser la ruche pour former deux essaims. Quand même on n’apperçoit point de faux-bourdons, il ne faut pas pour cette raison retarder l’opération : ils sont encore dans leurs cellules prêts à briser les portes de leur prison pour sortir au premier instant.

Quand on est décidé à partager une ruche pour former deux essaims, après le soleil couché on apporte une ruche vuide sans être liée : on la met à côté de soi près de celle qu’on veut partager ; on enlève doucement avec la pointe d’un couteau le pourjet appliqué à la jonction des demi-ruches, & celui qui fixe sur le support, ou la table, la demi-ruche qu’on veut ôter : on coupe les liens qui attachoient les demi-ruches ensemble ; une personne enlève alors la demi-ruche détachée, pour la placer tout de suite à côté sur une table préparée à cet effet, tandis qu’une autre joint une demi-ruche à celle qui est restée, & fait ensuite la même opération à celle qui a été transportée. Dès qu’on a joint à ces deux demi-ruches pleines, deux autres vuides, on les lie fortement avec de la ficelle ou de l’osier, on enduit les ouvertures que laissent leur jonction, avec du pourjet.

Quoique la ruche ait été partagée également, il y aura toujours une moitié, qui est celle où se trouvera la reine, qui sera plus fournie d’abeilles que l’autre. Pour mettre entr’elles autant d’égalité qu’il est possible, il faut s’assurer dans quelle moitié de la ruche la reine est restée, parce que c’est celle où les abeilles sont en plus grand nombre, afin de transporter cette ruche à quinze ou vingt pas de son premier emplacement, & de mettre sur sa table celle qui en est dépourvue. En laissant les deux ruches à côté l’une de l’autre, pendant une heure seulement, on ne tardera pas à s’appercevoir quelle est celle où la reine est demeurée. Le trouble ou la tranquillité des abeilles fera connoître en très-peu de tems de quel côté est cette mère chérie qu’elles ne peuvent se résoudre d’abandonner. La ruche qui a la reine tardera peu à se tranquilliser ; un battement d’ailes uniforme & paisible, un doux bourdonnement, annonceront la sécurité qui suit de près le tumulte qu’on aura excité par la division de la colonie. Les abeilles de l’autre ruche paroîtront, au contraire, très-agitées ; on les verra courir avec inquiétude, sortir, rentrer, chercher leur reine, qu’elles ne manqueront pas de rejoindre, si les deux ruches sont à côté l’une de l’autre, abandonnant toutes les provisions qui leur sont échues en partage, & le couvain, quelque tendresse qu’elles aient pour lui.

Lorsqu’on a découvert la ruche qui possède la reine, on la transporte à une vingtaine de pas sur une autre table, & on met sur la sienne celle qui en est privée. Cette ruche orpheline reprend courage, se met au travail, & forme une jeune reine qui sera prête à pondre dans trois semaines : souvent il en vient plutôt, si parmi le couvain qu’elles ont, il s’y trouve des cellules royales. Par ce moyen, le nombre des abeilles augmente beaucoup par celles de la ruche transportée, qui reviennent en foule à leur ancienne place, guidées par l’habitude & attirées par le couvain qui éclôt tous les jours.

On peut chaque année former des essaims, en séparant, de la manière qu’on l’a dit, les ruches qui sont assez fortes pour ne souffrir aucun dommage de cette opération, qu’on fait plutôt ou plus tard relativement à l’état particulier de chaque ruche, & selon que la première ponte a été plus ou moins favorable à la multiplication.

On ne doit point transporter la ruche dans laquelle on a découvert qu’habitoit la reine, à une lieue ou deux, ainsi que le conseillent quelques auteurs dans la méthode qu’ils donnent de former des essaims artificiels par la division des ruches. Cette distance seroit trop considérable ; les abeilles ne reviendroient point à leur premier emplacement pour augmenter le nombre de celles qui sont privées de la reine.

La méthode de M. de Gélieu, justifiée par l’expérience, est fondée sur deux principes évidens, dont il est aisé de s’assurer soi-même. » 1º. Les abeilles qui n’ont point de reine, ne fussent-elles qu’au nombre de sept à huit cents, peuvent toujours s’en former une, quand elles ont du miel, de la cire brute & trois sortes de couvains ; savoir, des œufs, des vers & des nymphes ». Ce principe est si vrai, qu’en le suivant l’on forme des milliers d’essaims artificiels toutes les années dans les cercles de Haute & Basse-Saxe, & surtout en Lusace. M. Schirach est le premier qui en ait fait usage ; il l’a fait avec un si grand succès, qu’on s’est empressé partout de le répéter : M. de Gélieu a le mérite de l’avoir mis à portée de tout le monde, en le simplifiant de telle manière, qu’il n’est pas d’habitant de la campagne qui ne puisse aisément le réduire en pratique, en suivant les procédés qu’il indique pour cet effet.

 » 2º. Les abeilles placent toujours leur miel au haut de la ruche, le couvain dans le milieu, & les gâteaux de cire en bas ». Cette règle, qu’elles suivent constamment, ne souffre d’exception que dans deux circonstances : 1º. dans le tems de leur plus grande récolte ; alors elles placent leurs provisions dans toutes les cellules vuides, quelque part qu’elles soient ; 2º. quand la reine est dans le fort de sa ponte ; ses œufs se trouvent alors presque partout. Par conséquent, en formant des essaims par le partage des ruches, selon les procédés de M. de Gélieu, on est assuré qu’il y aura du couvain dans les deux demi-ruches. Au contraire, quand on divise les ruches en travers, en séparant la partie supérieure de l’inférieure, il est fort incertain que la première contienne du couvain : l’opération est donc très-douteuse.

Les essaims qu’on se procure par cette méthode ont de très-grands avantages sur ceux qui viennent naturellement, quelques forts qu’ils soient. Ils trouvent un ménage établi, des édifices construits, des provisions amassées, une famille sur le point de naître, qui se livrera bientôt aux occupations de la société. Cette nouvelle colonie qu’on a formée soi-même exige peu de soin, puisqu’elle est abondamment pourvue de provisions : on ne craint pas qu’elle se dégoûte de son domicile, qui est le même qu’elle habitoit. Par ce moyen, on se dispense de veiller à la sortie des essaims, qui partent souvent sans être apperçus, quelque attention qu’on ait à les observer : on n’a pas la peine de les poursuivre dans leur fuite, & de les recueillir. D’un autre côté, on trompe l’obstination des meilleures ruches, qui refusent souvent de donner un essaim, quoique leur population soit très-grande.

On ne doit former des essaims que quand la belle saison est arrivée, afin que les abeilles puissent trouver abondamment de quoi se pourvoir dans la campagne : après le quinze ou vingt de Juin, il ne faut plus s’en occuper, parce que les abeilles n’auroient pas le tems de faire leurs provisions pour l’hiver.


CHAPITRE XII.

Méthode abrégée de gouverner les Abeilles dans tous les mois de l’année.


Novembre, Décembre, Janvier, Février.


Ces quatre mois sont communément, dans nos climats, un tems où le froid est plus ou moins rigoureux : tant qu’il dure, les abeilles sont engourdies ; par conséquent elles n’ont besoin d’aucune nourriture. Elles ont recours à leurs provisions, quand il y a quelques jours assez beaux où le soleil, qui donne sur les ruches, les ranime un peu : dès que le froid recommence à se faire sentir, elles s’attroupent au sommet de la ruche, s’y attachent les unes aux autres, & demeurent dans cet état jusqu’à ce qu’un air plus doux les ranime encore. Pendant tout ce tems, il faut avoir soin qu’elles ne sortent point ; on doit pour cet effet laisser constamment les petites grilles qu’on met aux ouvertures des ruches, dès que les premières gelées arrivent, & qu’on les dispose pour passer l’hiver. Ce seroit vouloir perdre les abeilles, & les exposer à mourir, que de les laisser sortir lorsqu’il fait quelque belle journée dans cette saison : la chaleur qu’elles éprouvent dans la ruche, les trompe ; elles seroient surprises par un air trop froid, eu égard à celui qu’elles éprouvent dans leur habitation. D’ailleurs, quand le moment de leur sortie seroit des plus favorables, une heure ou deux après, le tems, assez variable dans cette saison, peut changer les abeilles qui seroient dehors, surprises par ce changement, ne pourroient jamais retourner dans leurs ruches, & elles mourroient saisies de froid aux endroits où elles seroient.

Quoiqu’il faille bien fermer les abeilles, & prendre les précautions que nous avons indiquées pour les garantir d’un froid trop rigoureux, il ne faut pas cependant les étouffer pour vouloir les tenir chaudement. L’air leur est absolument nécessaire ; il faut qu’il soit renouvelé dans la ruche, autrement les vapeurs, qui n’auroient point d’issue, retomberoient sur elles, sur les gâteaux, & leur nuiroient infiniment. C’est pour prévenir ce mal, qu’il doit toujours y avoir des ouvertures au bas des ruches, où les abeilles ne puissent point passer, mais par lesquelles l’air puisse circuler & se renouveler. Pendant ces quatre mois, on ne doit point absolument toucher aux ruches ; on se contente de les visiter de tems à autre pour prévenir les désordres que sont capables de causer leurs ennemis, & pour réparer les ravages qu’ils pourroient avoir faits, si on étoit négligent à les veiller. Dans cette saison, les rats, les souris, les mulots peuvent impunément attaquer les abeilles ; il n’y a point aux portes de sentinelles qui veillent à la sureté publique, & qui avertissent des dangers qui menacent l’état. Après avoir ravagé leurs provisions, ces ennemis cruels porteront leurs dents meurtrières sur les abeilles mêmes pour les dévorer ; & ils détruiront de cette manière, en très-peu de jours, la ruche la plus peuplée & la plus abondamment pourvue, & établiront leur domicile sur ses ruines. Pendant tout ce tems, on ne doit point cesser de tendre des pièges à ces ennemis destructeurs.


Mars.


Ce mois est celui de toute l’année où les abeilles exigent le plus de soins, & le tems qu’elles font la plus grande dépense des provisions qu’elles ont amassées, parce que leurs sorties fréquentes excitent leur appétit, qu’elles sont obligées de satisfaire en ayant recours à leurs magasins, la campagne ne pouvant encore leur rien offrir. Il y auroit donc alors du danger de s’emparer d’une partie de leurs provisions, quelque discret qu’on fût dans le partage. Bien des auteurs, il est vrai, conseillent de tailler les ruches dans ce mois, & ils ajoutent en même tems qu’il faut leur donner de la nourriture, si leurs provisions ne sont pas suffisantes. Pourquoi donc s’exposer à les nourrir, puisqu’on peut s’en dispenser en leur laissant tout ce qu’elles possèdent jusqu’au moment que la campagne leur offrira de nouvelles provisions à faire ? Ces sortes de soins indispensables, quand les abeilles n’ont plus de quoi vivre, les dérangent, & on court les risques de leur apporter trop tard une nourriture qui leur est nécessaire, dont peut-être elles n’auroient plus la force de faire usage, si elles étoient fort affoiblies par un jeûne trop long ; ce qui peut arriver, si on les oublie. On est assuré de leur économie, qui les retient dans les bornes de la plus juste modération, sans leur permettre la plus petite dissipation, après qu’elles ont pris ce qui leur est absolument nécessaire pour vivre ; par conséquent, on ne peut en vouloir qu’à leur superflu : or, on est toujours assuré de le trouver ; pourquoi donc ne pas attendre qu’elles puissent s’en passer ? Les auteurs qui conseillent de tailler les ruches en Mars, ne connoissoient que les ruches de l’ancien systême, & leur conseil étoit relatif à la difficulté de cette opération, qui est très-grande avec ces sortes de ruches, quand il fait très-chaud, parce que les abeilles sont alors très-vigoureuses & fort vives, & on ne les approche pas sans craindre de les porter à la colère, & de les exciter à faire usage de l’aiguillon ; dans le mois de Mars, au contraire, elles sont plus traitables, parce qu’il fait moins chaud qu’au mois de Mai. Nous avons prouvé qu’on peut tailler les ruches composées de hausses, sans danger en toute saison.

M. Palteau, & ceux qui se sont dispensés de réfléchir & d’observer parce qu’il avoit parlé, tels que MM. de Massac & Boisjugan, &c., conseillent de réchauffer les abeilles de tems en tems dans le mois de Mars, afin de les tirer plutôt de leur état d’engourdissement, dont ils croient que la durée peut leur être nuisible. Ils n’ont pas fait attention que c’est exactement vouloir réveiller, par raison de santé, un homme qui dort d’un profond sommeil, pour le faire manger. Il faut laisser agir la nature ; voilà la bonne règle. Pourquoi rendre les abeilles délicates par des soins inutiles ? dans les bois, elles attendent patiemment que le soleil soit assez chaud pour les sortir de leur léthargie ; pourquoi, dans nos ruches où elles sont infiniment mieux, auroient-elles besoin de ces attentions, dont elles se passent à merveille quand elles ne sont logées que dans le tronc d’un arbre ? En réchauffant les abeilles, on les tire, il est vrai, de leur engourdissement ; mais alors elles sont en mouvement dans la ruche, & l’appétit qu’elles gagnent par cet exercice forcé, diminue leurs provisions ; elles s’inquiètent, & s’agitent violemment pour s’échapper : si elles sortent après avoir été échauffées, l’air extérieur, moins chaud que celui de la ruche, les surprend, les saisit ; n’ayant plus la force de gagner leur domicile, elles meurent aux endroits où elles se trouvent, ou deviennent la proie de leurs ennemis.

Dès les premiers jours de ce mois, si l’air est assez doux, on visite les ruches ; & quand on ne craint point de trop refroidir les abeilles, on les soulève pour nettoyer la table avec un petit balai de plume ; on la racle ensuite pour enlever toutes les ordures, on la frotte après, & on l’essuie avec un linge ou une poignée de paille. Il faut alors ôter le grillage qui fermoit les portes, & ne laisser que peu d’ouverture, afin que les abeilles ne sortent pas toutes en même tems : pourvu que trois ou quatre puissent passer à la fois, cela suffit, jusqu’à ce que l’air extérieur soit assez tempéré, pour qu’on puisse les laisser sortir sans gêne, en ouvrant toutes les portes, comme elles le font dans la belle saison. En visitant les ruches, on examine avec soin l’intérieur, afin d’ôter la moisissure des gâteaux, les papillons & les fausses teignes qui peuvent s’y être établies, & les araignées qui auroient tendu leurs filets : on observe l’état des provisions, en visitant les magasins, afin de donner de la nourriture à celles qui sont dans l’indigence, selon les différens procédés que nous avons indiqués. Après leur première sortie, on leur donne le sirop, pour prévenir la dyssenterie, ou la guérir. On ne doit point se borner à deux ou trois visites ; il faut les multiplier selon les circonstances, pour prévenir les besoins des abeilles, ou y pourvoir. En donnant de la nourriture aux ruches indigentes, qu’on ait attention de ne pas les exposer au pillage, & qu’on ne laisse, pour cet effet, qu’une très-petite ouverture : moins il y aura de portes à défendre, plus les abeilles seront en sureté. Il pourroit même arriver qu’on fût obligé de griller les ouvertures, après avoir donné du miel aux ruches foibles & dépourvues.


Avril.


Les abeilles ont encore besoin qu’on leur rende, pendant ce mois des soins assidus. Il faut pourvoir aux ruches foibles, les visiter, examiner dans quel état se trouvent leurs provisions, & leur donner de la nourriture, si leurs magasins sont vuides. Le pillage est très à craindre, parce que les abeilles ne trouvent point encore, ou très-peu de récolte à faire dans la campagne ; il ne faut donc pas donner une entière liberté à celles qu’on est obligé de nourrir : pourvu que cinq ou six au plus puissent sortir à la fois, le passage qu’on laissera sera suffisant. Si la saison est très-précoce, vers la fin de ce mois, quelque essaim pourroit partir : il convient donc de les veiller, & d’avoir des ruches préparées pour les recevoir. La fin de ce mois peut être un tems propre à tailler les ruches, dans les pays surtout où l’abondance est déjà grande pour les abeilles : dans ceux, au contraire, où il n’y a que très-peu de récolte à faire, on doit différer jusqu’au mois suivant, que le tems sera plus favorable.


Mai.


Si la saison est retardée, & que les abeilles ne trouvent point encore de récolte à faire dans la campagne, les premiers jours de ce mois il peut arriver qu’on soit encore obligé de nourrir les ruches indigentes ; il est donc nécessaire de les visiter pour connoître leurs besoins. Dès le commencement de ce mois on a lieu d’espérer que la saison va être favorable, & qu’il y aura une abondante récolte à faire ; il faut par conséquent ouvrir toutes les portes, afin que les abeilles puissent sortir & entrer librement au retour de la provision. Vers le milieu de ce mois on peut songer à tailler les ruches : la récolte est assez avancée, pour que les abeilles réparent leurs pertes en très-peu de tems. Il est bon de voir tout ce qui a été dit touchant la taille des ruches. On doit aussi renouveler les ruches trop vieilles, en les transvasant selon les procédés indiqués, de même que celles qui sont trop livrées aux fausses teignes. Tout ce mois est le tems de la plus abondante récolte pour les abeilles : si elles l’emploient avec profit, on sera obligé de hausser les ruches si elles sont trop pleines de provisions, sans rien prendre des richesses qui y sont amassées, à cause du couvain qui vient tous les jours. C’est encore le tems de former des essaims artificiels. Quand on veut les attendre, & ne point prendre la peine de les former, tous les jours il faut veiller à leur sortie, depuis sept à huit heures du matin, jusqu’à quatre ou cinq après midi, afin de les suivre dans leur fuite pour pouvoir les recueillir. Les nouveaux essaims exigent des visites, pour examiner de quelle manière ils se portent au travail, & s’ils sont laborieux, bien fournis de provisions ou indigens.


Juin.


Il faut encore se préparer à recevoir des essaims jusqu’au milieu de ce mois & quelquefois plus tard. Ceux qui sont déjà venus, & qu’on a logés convenablement, peuvent demander quelques soins, s’ils sont foibles. Quand ils sont forts & laborieux, on doit les entretenir dans ces heureuses dispositions, & même exciter leur ardeur pour l’ouvrage, en rehaussant leur ruche, si elle étoit parfaitement pleine. Les essaims qui viennent sur la fin de ce mois sont ordinairement peu nombreux ; & comme la récolte est très-avancée, on doit les rendre à leur mère, ou les réunir.

C’est dans ce mois principalement que les abeilles travaillent avec courage en cire neuve : on doit donc être attentif à examiner leur ruche, afin de lui donner une hausse par le bas, si elle est trop pleine. Quant aux ruches de l’ancien systême, si elles sont bien fournies en cire, & qu’on ne puisse point les hausser d’une manière convenable aux abeilles, on ne peut point absolument se dispenser de les tailler ; autrement on condamneroit à l’oisiveté des abeilles laborieuses, qui perdroient leur goût & leur activité naturelle pour le travail, si elles n’avoient plus de logement pour placer les provisions que peut encore leur offrir la campagne.


Juillet.


Le pillage devient à craindre après les premiers jours de ce mois, parce qu’il n’y a presque plus de fleurs dans la campagne, & que les abeilles, par conséquent, n’ont plus de récolte à faire. Les guêpes, les frélons, qui vivent sans inquiétude d’un jour à l’autre, qui n’ont point la prévoyance d’amasser pour les tems de disette, rendent de fréquentes visites aux ruches, & inquiètent les abeilles par leurs pirateries : leurs voisines, qui ont négligé de faire des provisions, ou qui les ont dissipées, s’abandonnent aussi au pillage ; il faut donc s’occuper à les mettre à couvert des incursions de tous ces ennemis. L’excessive chaleur peut rendre leur habitation très-incommode & insoutenable, faire fondre la cire, & couler le miel : on doit donc faire en sorte que l’air de la ruche se renouvelle continuellement. Si elles étoient trop exposées à l’ardeur du soleil, on les couvriroit avec des branchages verds, pour les en garantir, ou avec de gros linges mouillés. C’est pendant ce mois qu’il faut, pour le plus tard, marier les derniers essaims, quand on n’a pas pu le faire après leur sortie, & qu’il faut aussi réunir les ruches trop foibles.


Aoust.


Dans bien des endroits, les abeilles peuvent faire, pendant ce mois une abondante récolte : dans les pays où l’on sème beaucoup de bled noir ou sarrasin, il faut tirer parti de leur industrie, & les obliger à travailler. Pour cet effet, on ajoute à leur ruche une hausse par le bas, si elle est pleine, ou du moins très-avancée : à la vue de ce vuide à remplir, leur ardeur se ranimera, & elles travailleront au-delà de ce qu’on pouvoit attendre de leur activité. Le pillage est très à craindre, surtout s’il n’y a point de récolte à faire : il est donc nécessaire d’avoir recours aux précautions qui peuvent l’empêcher.

Pendant ce mois les abeilles déclarent la guerre aux faux-bourdons, & les chassent de leur république : elles sont fort occupées à s’en défaire, & souvent elles n’en viennent à bout que difficilement, & après qu’ils ont consommé beaucoup de provisions. Tout le tems que durent cette guerre & ce massacre, est perdu pour leur récolte, s’il y en a à faire : avec de la patience, on pourroit les aider à se débarrasser de ces bouches inutiles ; il suffiroit de veiller aux portes des ruches ; & à mesure qu’ils sortent, on les saisiroit avec des pinces ou avec de petites baguettes engluées.


Septembre.


Le pillage est encore à craindre pendant tout ce mois ; il faut donc employer les moyens d’en préserver les abeilles. Vers la fin, on dégraisse les ruches : dans les cantons où les abeilles ont trouvé beaucoup de bled noir, on peut faire une abondante récolte de cire & de miel, qui ne gagneroient rien à passer l’hiver dans la ruche. En les taillant, on ne leur rend point de hausse ; l’habitation étant moins vaste, elle sera plus chaude pour l’hiver. On ne taille point, dans cette saison, les ruches de l’ancien systême ; on a dû le faire au mois de Juillet : ce seroit agrandir le domicile des abeilles, & leur rendre un très-mauvais service pour l’hiver.


Octobre.


Quand on n’a point taillé les ruches dans le courant de Septembre, on ne doit point différer à le faire les premiers jours de ce mois. Vers la fin, on dispose les ruches à passer l’hiver, si le tems est froid : quand il fait beau, on peut attendre les premiers jours de Novembre, & les mettre alors en état de supporter la rigueur du froid, auquel il faut s’attendre dans cette saison.