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Cours d’agriculture (Rozier)/ABLE, ABLET ou ABLETTE

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ABLE, ABLET ou ABLETTE, et quelquefois OVELLE, (Cyprinus al burnus, Liivn.) petit poisson que Linnæus a placé dans le genre des carpes, et dans l’ordre des poissons abdominaux, c’est-à-dire, qui ont les ouïes soutenues par quelques rayons osseux, et les nageoires ventrales en arrière de la poitrine, sur l’abdomen.

Sa longueur ordinaire est de quatre à cinq pouces ; il est un peu aplati et plus allongé que le goujon ; il n’a point de fiel. On le distingue des autres espèces du même genre par son museau pointu, sa mâchoire inférieure plus avancée que la supérieure, sa bouche armée de sept dents, cinq devant et deux derrière, ses yeux grands et le nombre des rayons qui composent ses nageoires : l’on en compte dix à la nageoire du dos, qui est plus rapprochée des nageoires ventrales, que de la tête, quatorze aux nageoires de la poitrine, neuf à celles du ventre, vingt-une à l’anale[1], et dix-huit à celle de la queue. De petites écailles minces, brillantes, et peu adhérentes à la peau, revêtent tout le corps. La ligne latérale forme une courbure, et paroît argentée.

Les autres couleurs de l’able consistent en une teinte olivâtre sur la tête et le dos, en petits points noirs semés sur le front, en bleu aux joues et à la prunelle, en un éclat argentin dans l’iris des yeux et sur le corps, en blanc rougeâtre sur les nageoires de la poitrine, en gris sur l’anale, enfin, en verdâtre à la nageoire de la queue.

Quand la teinte olivâtre du dos s’étend un peu sur les côtés, l’able se nomme able bordée. Quelques uns en font une espèce distincte ; mais ce n’est qu’une simple variété qui tient vraisemblablement à l’âge ou au sexe et peut-être à l’habitation.

Presque tous nos lacs et toutes nos rivières nourrissent des ables. Elles frayent dans les mois de mai et de juin, et elles sont d’une grande fécondité. Quoique d’assez bon goût, leur chair mollasse et trop remplie d’arêtes n’est point estimée, à moins qu’elles ne soient un peu grosses, et prises en automne, époque où elles sont chargées de graisse. La meilleure manière de les apprêter est de les faire frire.

Mais, si l’able n’est point recherchée pour figurer sur les tables délicates, sa pêche ne laisse pas d’être lucrative, parce qu’elle fournit la matière avec laquelle les émailleurs fabriquent les fausses perles. En effet, les écailles de ce poisson ont l’éclat et la couleur de la nacre de perle, et l’art parvient à les façonner de manière qu’elles imitent parfaitement les plus belles perles que l’on pêche avec tant de peines et de dangers dans les mers des Indes-Orientales, et qui sont d’une grande valeur. C’est la seule occasion où la médiocrité dans la fortune soit parvenue à rivaliser avec la richesse, et que la beauté modeste ait pu environner ses charmes du même éclat étranger qui sembloit réservé à la parure des femmes opulentes. Mais, comme le luxe orgueilleux ne respire souvent qu’après des jouissances exclusives, il a fini par dédaigner un ornement partagé en apparence ; et c’est probablement à cette sorte de dépit qu’il faut attribuer la diminution de l’emploi et du commerce des perles vraies, d’où est résulté beaucoup moins d’activité dans la fabrication des perles fausses.

Cependant, quoique le commerce des fausses perles soit tombé, il ne laisse pas d’être encore de quelqu’importance. C’est à Paris que se trouvent les meilleurs ouvriers en ce genre, et ils y sont en assez grand nombre ; c’est de Paris que les marchands des autres nations tirent cette parure, quand ils veulent l’avoir très-belle. D’ailleurs, il ne faut qu’un moment pour que la mode, déesse volage de fantaisies et d’inconstance, ramène parmi nous le goût de cette espèce d’ornement ; en sorte que, dans tous les cas, la pêche de l’able est plus ou moins profitable, et mérite l’attention de ceux qui, étant à portée des eaux où ce poisson abonde, ont la faculté de s’y livrer.

Les pêcheurs de Paris et des environs vendent les ables telles qu’ils les prennent, et les pinailleurs qui font le commerce des fausses perles se chargent des premières préparations. Mais, lorsqu’on est éloigné, il faut être en état de préparer soi-même les écailles des ables, et même d’en tirer la matière nacrée que l’on a décorée du nom pompeux d’essence d’Orient, parce qu’elle sert à remplacer les perles orientales. Il n’est pas inutile de remarquer que cette dénomination manque de justesse, puisque cette prétendue essence n’est point, à proprement parler, une liqueur ; elle est plus épaisse que l’huile, et, en l’examinant au microscope, on y distingue des parties solides, mais très-minces, très déliées, et d’une figure régulière.

Si l’on ne veut que préparer les écailles pour les livrer aux émailleurs, il suffit de laver les ables à deux ou trois reprises, dans de l’eau claire, et de les racler avec un couteau peu tranchant au dessus d’un baquet rempli d’eau très-pure. Quand le couteau est chargé d’écailles, on l’agite dans l’eau du baquet pour qu’elles se précipitent au fond, sans les toucher avec les doigts. On les verse ensuite sur un petit tamis très-fin, que l’on plonge plusieurs fois dans de l’eau bien nette ; quand les écailles sont nettoyées et que l’on en a une certaine quantité, on les enveloppe d’un linge fin que l’on presse bien, pour en exprimer toute l’eau, puis on les verse, dans un pot de terre, en les faisant couler avec un linge fin et mouillé qui sert aussi à les presser ; si le pot n’est pas plein, on le remplit avec des chiffons ; on le couvre d’un linge fin, et par dessus d’une toile cirée. On envoie, le plus tôt possible, aux émailleurs, les écailles ainsi arrangées ; gardées trop long-temps elles se corromproient. Quelques gouttes d’ammoniaque (alcali volatil) sur les linges qui remplissent le pot contribuent puissamment à retarder la putréfaction. Il est bon d’ailleurs de tenir le pot dans un lieu frais, et, s’il gèle, dans du foin.

Quatre mille ables de toutes grosseurs produisent communément une livre d’écailles préparées. Ces poissons ainsi dépouillés ne sont point perdus ; on les vend à bas prix, et ils sont encore un régal pour la classe peu fortunée. Dans les pays où l’on en prend une trop grande quantité pour être consommée, on les répand comme engrais sur les terres.

Lorsqu’on n’est pas assuré d’avoir un prompt débit des écailles d’ables, le mieux est d’en tirer la matière colorante ou l’essence d’Orient, telle qu’elle doit être employée par les émailleurs, pour former les perles artificielles. Après avoir écaillé les poissons de la manière qui vient d’être indiquée, on frotte légèrement entre les mains les écailles, afin d’en détacher la partie nacrée ; on jette la première eau qui est muqueuse et sanguinolente ; on lave ensuite les écailles à grande eau, dans un tamis clair ; la matière nacrée passe et s’amasse au fond du baquet placé sous le tamis. On la recueille et on la lave encore une ou deux fois dans de la nouvelle eau ; on la fait ensuite digérer dans de l’ammoniaque liquide, (alcali volatil) un peu étendu d’eau ; cette liqueur, non seulement conserve l’essence, mais ajoute encore à son brillant. L’on a alors une masse boueuse d’un blanc bleuâtre, à reflets éclatans, et dont la couleur ressemble parfaitement à celle des perles fines ou à la nacre la plus pure. Il faut une livre d’écailles préparées pour obtenir trois ou quatre onces d’essence d’Orient, avec laquelle on imite l’eau et le lustre des plus belles perles de l’Orient. Les détails de cette ingénieuse imitation, l’une des propriétés industrielles de la France, et qui est due à un artiste nommé Janin, sont étrangers à un ouvrage plus particulièrement destiné aux habitans des campagnes. Il nous suffit de leur avoir indiqué le parti qu’ils peuvent tirer d’une espèce de poisson très-commune, et que l’on prend facilement en quantité, de plusieurs manières.

Pêche de l’able. On peut faire cette pêche en toute saison ; mais elle est beaucoup plus fructueuse au printemps et au commencement de l’été, époque à laquelle les ables se rassemblent pour frayer. Ces petits poissons sont très-voraces, en sorte qu’il est facile de les attirer par différens appâts, tels que les tripailles d’animaux, le sang des boucheries, les pains ou marc de graines de pavot, etc., etc. En hiver, ils courent moins vers les appâts qu’on leur présente. En général, il faut rechercher les ables dans les endroits où le courant est plus fort, et l’eau plus agitée ; comme au bas des vannes qui traversent les rivières. Les débordemens sont encore une circonstance favorable pour cette pêche.

Dans les grandes rivières, on forme au milieu, avec des pieux et des fascines, une espèce de clayonnage circulaire qui, produisant une agitation artificielle de l’eau, attire les ables. À l’un des piquets du clayonnage, est attaché un panier qui baigne dans l’eau, et que l’on a rempli de sang et de débris d’animaux ; les ables se rassemblent autour de cet appât, et les pêcheurs les prennent avec l’épervier ou l’échiquier. C’est la méthode qu’emploient les pêcheurs de Paris où les ables sont moins communes qu’ailleurs, et où néanmoins elles ont plus de valeur, à cause de la facilité de les vendre aux émailleurs, dès qu’elles sont prises, et sans aucune manipulation préliminaire.

L’Échiquier et l’Épervier sont les filets les plus en usage pour pêcher les ables en toute circonstance. (Voyez les articles de ces filets.) M. Bosc, savant naturaliste et excellent observateur, rapporte dans le Nouveau Dictionnaire, d’Histoire Naturelle[2], qu’il a vu ces poissons en telle abondance au bas de la vanne d’une jetée qui barre la Saône à Auxonne, qu’un pêcheur en prenoit chaque jour deux tonneaux avec un échiquier en moins d’une heure.

Il y a une sorte de filet plus particulièrement destinée à la pêche des ables, et que, par cette raison, l’on nomme ableret. Ce n’est autre chose qu’un échiquier fait avec du fil fin, et à mailles peu ouvertes. L’on fabrique aussi, pour la même pêche, des éperviers dont les mailles sont plus serrées que celles des éperviers ordinaires.

La pêche la plus destructive des petits poissons est celle de la sennette ou petite senne, de quinze à vingt brasses de longueur sur deux de chute ; elle est faite de fil délié, et ses mailles n’ont que trois ou quatre ligues d’ouverture en carré. On l’appelle aussi ablerette. (Voyez Senne et Sennette.)

Les Nasses, les Verveux, les Hameçons, (voyez ces mots) sont également en usage pour faire la pêche des ables, suivant les localités, les saisons ou la commodité. L’on met souvent au bout de lignes déliées trois ou quatre petits hameçons, attachés par un simple bout de crin ; des vers blancs servent d’amorce. En hiver, on prend beaucoup de ces poissons sous la glace, avec de grands verveux.

Au nord de la Hollande, on fait dans les lacs une pêche particulière aux ables, que l’on y prend avec d’autres espèces de petits poissons. L’on se sert d’une grande nappe de filets en Tramail, (voyez ce mot) tendue perpendiculairement, et avec laquelle ou forme une enceinte spacieuse. Les pêcheurs, montés sur de petits bateaux, se placent au milieu, munis d’une longue perche terminée à un bout par un large godet de bois ; ils plongent avec force ce godet dans l’eau, et le bruit, ainsi que le mouvement qu’il imprime à l’eau, épouvantent le poisson et le font donner dans le filet.

Les ables pêchées deviennent elles-mêmes, soit vivantes, soit desséchées, un excellent appât pour prendre à la ligne d’autres espèces de poissons, telles que les brochets, les anguilles, les aloses, etc., etc. ; ce qui dément l’assertion de certains pêcheurs qui prétendent que l’able n’est point une nourriture pour les poissons voraces. L’on sait, au reste, que le motif de cette singulière prétention est de faire tolérer la pêche des ables avec des filets à mailles étroites, avec lesquels on prend en même temps les petits poissons de toute autre espèce ; ce qui rend l’usage de ces filets extrêmement pernicieux pour la propagation et la conservation des poissons, et fait désirer l’exécution des anciennes ordonnances qui les prohiboient.

Commerce des écailles d’ables et de l’essence d’Orient. Afin de donner une idée du produit que l’on peut retirer de la pêche des ables, je me suis procuré des renseignemens certains, et qui n’ont jamais été publiés, au sujet du commerce auquel ces poissons donnent lieu.

Les émailleurs de Paris distinguent trois qualités dans les écailles d’ables : ils nomment pure, la première qualité, parce qu’elle est dégagée d’une espèce de limon qui se rencontre dans les autres, et qu’elle n’est pas mélangée d’écailles d’autres petits poissons. La seconde sorte ne diffère de la première qu’en ce qu’elle est chargée du limon qui la rend moins pure. La cupidité des pêcheurs ou des vendeurs introduit dans la troisième sorte des écailles de plusieurs autres espèces de poissons.

Ces trois qualités d’écailles se vendoient aux marchands de Paris, jusqu’en 1790, savoir : la première, de 18 à 20 francs la livre, poids de marc ; la seconde, de 15 à 16 francs, et la troisième, de 10 à 12.

Dans le canton de la Lorraine que j’habitais, un marchand de Saint-Nicolas, petite ville entre Nancy et Lunéville, achetoit, avant la révolution, des pêcheurs de la Meurthe et de la Moselle, les écailles d’ables à raison de 12 francs la livre, sans distinction de qualité, pour les faire passer à Paris. Ainsi il obtenoit quelquefois pour sa commission un bénéfice énorme de cinquante pour cent, lequel auroit tourné au profit des propriétaires d’écailles, s’ils eussent fait eux-mêmes directement leurs envois à la capitale.

Au reste, les écailles préparées en Lorraine, en Alsace, et dans le pays Messin, sont les plus estimées et les plus recherchées dans le commerce, tant à cause de leur éclat, que de leur pureté.

La révolution qui avoit interrompu presque toute communication avec l’étranger, et qui avoit anéanti presque toutes les branches d’industrie, fit tomber avec le commerce le prix des écailles. À l’époque de la paix, cette denrée a éprouvé une hausse de douze pour cent ; mais au moment où j’écris, (mars 1804) où la guerre a de nouveau fermé les débouchés du commerce extérieur, les écailles sont retombées au prix de 1789, et même au dessous. L’on n’en sera pas étonné, lorsque l’on saura que c’est spécialement pour l’Angleterre que se font le plus fréquemment les expéditions des écailles d’ables, de l’essence d’Orient, et des perles factices. Après l’Angleterre, c’est l’Espagne qui reçoit la plus grande quantité de ces produits de notre industrie.

L’essence d’Orient que, dans le commerce, on appelle aussi liqueur ou vernis de poissons, a éprouvé les mêmes variations de prix que les écailles mêmes. Sa qualité est en raison de la beauté et de la pureté des écailles dont elle est formée. La mesure de capacité en usage pour le débit de cette liqueur a un pouce neuf lignes de diamètre sur neuf lignes de hauteur. Jusqu’en 1790, elle se vendoit, suivant son degré de pureté, 24, 27, et 30 francs la mesure ; à la paix, elle a éprouvé une hausse correspondante à celle de la substance dont on la compose, c’est-à-dire de douze pour cent. Aujourd’hui, le discrédit du commerce l’a fait tomber à 24 francs, prix moyen de ses différentes qualités. (Sonnini.)


  1. Je nommerai ainsi la nageoire placée près de l’anus des poissons. Presque tous les naturalistes la désignent sous la dénomination de nageoire de L’anus ; mais, comme cet ouvrage est destiné à un plus grand nombre de lecteurs que ceux qui ne traitent que de l’histoire naturelle proprement dite, je me servirai de l’expression, à la vérité moins anatomique, mais en même temps moins grossière, de nageoire anale ; je l’ai déjà employée dans l’Histoire naturelle des Poissons faisant suite à mon édition de Buffon.
  2. Paris, Déterville, rue du Battoir.