Cours d’agriculture (Rozier)/BUIS

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 491-495).
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BUIS, ou improprement Bouis. M. Tournefort le place dans la seconde section de la dix-huitième classe, qui comprend les arbres à fleurs apétales, séparées des fruits sur le même pied, & il l’appelle buxus arborescens. M. von Linné le classe dans la monœcie tétrandrie, & le nomme buxus semper virens.

Fleurs, apétales, mâles ou femelles, séparées, mais sur le même pied ; les mâles composées de quatre étamines & d’un calice divisé en quatre folioles ; les fleurs femelles sont composées d’un pistil surmonté de trois stiles dans un calice divisé en quatre folioles extérieures, & en trois espèces de pétales internes.

Fruit, capsule arrondie, à trois loges, avec trois éminences en forme de bec, s’ouvrant avec élasticité de trois côtés, renfermant des semences oblongues, arrondies d’un côté, aplaties de l’autre.

Feuilles, sans pétiole, simples, très-entières, ovales, luisantes.

Racine, ligneuse, rameuse.

Port. On a tort de le placer au rang des arbrisseaux, puisqu’on rencontre des tiges de la grosseur d’un pied de diamètre, & qui s’élèvent jusqu’à trente pieds. L’écorce est blanchâtre, rude ; le bois jaune, très-dur, les fleurs naissent aux sommités des rameaux.

Lieu. Les montagnes, les bois, sur-tout dans les pays froids ; il fleurit en Mars, Avril & Mai.

Propriétés. Les feuilles ont une saveur amère, une odeur peu agréable ; elles sont sudorifiques ; à haute dose, elles purgent, échauffent, altèrent, & quelquefois font vomir. Vainement on a tenté à suppléer par son bois celui de gayac. C’est sans fondement qu’on a attribué à l’huile empyreumatique, qu’on retire du buis par la distillation, la propriété de guérir l’épilepsie, la passion hystérique, & extérieurement de dissiper la gale, & de détruire la carie des dents.

Usages. On prescrit les feuilles depuis une drachme jusqu’à une once en infusion dans cinq onces d’eau ; le bois rapé, depuis deux drachmes jusqu’à une once, en macération au bain marie dans huit onces d’eau.

I. Des espèces jardinières du buis.

1°. Buis en arbre à feuilles ovales ; c’est celui dont vient de parler.

2°. Buis en arbre à feuilles en forme de lance.

3°. Buis nain à feuilles rondes. Ces espèces jardinières ont produit de nouvelles & jolies variétés.

1°. Le buis à feuilles ovales bordées de jaune.

2°. Le buis à feuilles ovales bordées de blanc.

3°. Le buis à feuilles en lance, dont le bord est bordé de jaune.

4°. Le buis nain à feuilles panachées.

On ne peut obtenir ces variétés que par bouture, ou par marcotte. (Voyez ces mots) Lorsqu’on en sème les graines, elles produisent le buis commun ; & si cette graine est déposée dans un lieu convenable elle produit des buis de la plus grande hauteur.

II. De la culture. Au moment que les capsules sont prêtes à s’ouvrir, c’est l’époque à laquelle on doit cueillir la graine, & la semer aussi-tôt soit dans des caisses, soit en pleine terre, dans un sol très-léger & très-substanciel. Le terreau formé des débris des couches, la terre tirée de la surface d’une prairie, & dont le gazon aura été réduit en terreau, formeront le fond qui leur convient. Quant à la partie inférieure de cette couche, elle doit être garnie de quelques pouces de graviers, de petits débris de bâtimens, afin que l’eau ne séjourne point dans la couche supérieure, qui peut avoir depuis huit pouces jusqu’àà un pied d’épaisseur. Lorsque le besoin exigera des arrosemens, il vaut mieux arroser peu à la fois & en petite quantité, & prendre garde de ne pas trop taper la terre. En un mot, il est nécessaire d’imiter la nature. En effet, le buis pousse & végète dans les forêts ; la terre qui le recouvre est un composé de débris de feuilles, de mousses, accumulé depuis un tems considérable. La graine tombe en Octobre ; les feuilles des arbres voisins la recouvrent bientôt, la garantissent du hâle, & la protègent contre le froid, lui conservent une humidité suffisante ; enfin la défendent des impressions trop vives du soleil du printems.

Après la première année du semis, on peut les planter en pépinière, & les disposer par rang. Si on les destine pour bordures basses, il faut les y planter un peu serré, & les espacer de cinq à six pouces, s’ils doivent être employés pour des cabinets de verdure. Lorsque ces pieds auront acquis une certaine consistance, c’est le cas de les planter à demeure. La majeure partie des arbres verts demande à être transplantée au commencement de l’automne.

Le buis a l’avantage de se prêter à toutes les formes sous la main du jardinier. Ici c’est une niche garnie de son banc ; là un berceau impénétrable aux rayons du soleil. De ce côté, il tapisse un mur & offre une continuité de verdure ; de celui-là c’est une palissade ; & sous la main du décorateur, il dessine les allées d’un jardin, & les formes symétriques d’un parterre. Quel agrément n’offre pas sa verdure pendant l’hiver, lorsque les autres arbres dépouillés de leurs feuilles, semblent être en deuil de l’éloignement du soleil ? Le buis a encore un avantage sur presque tous les autres arbres verts ; l’ensemble de ses feuilles est d’un vert moins obscur, & sourit plus agréablement à la vue.

On devroit bannir des jardins potagers & de ceux des fleuristes, les bordures en buis. Elles servent de repaire à une multitude inombrable d’insectes qui s’y retirent pendant le jour pour fuir l’éclat trop vif du soleil, & y chercher une fraîcheur nécessaire à leur existance ; mais combien, dans la nuit, ces insectes se dédommagent-ils de leur retraite forcée pendant le jour ! Ils en sortent pressés par la faim, attirés par la fraîcheur de la rosée & se jettent sur toutes les plantes encore tendres de leur voisinage.

III. Du buis considéré relativement aux forêts & au commerce. On connoît peu de véritables forêts de buis en France. Une des plus considérables, si on peut l’appeler ainsi, c’est celle de Lugny dans le Mâconois ; après elles viennent celles des Monts-Jura du côté de saint-Claude ; & en remontant leur chaîne dans la Franche-Comté, celles des montagnes du Bugey, du Dauphiné, de la Haute-Provence, la chaîne de celles qui traversent le Languedoc de l’est à l’ouest, enfin dans les Pyrénées, &c. mais aucune n’est une forêt proprement dite, le buis s’y trouve mêlé avec beaucoup d’autres arbres.

La cause du dépérissement des buis vient de l’emploi qu’on en fait. Lorsqu’on a coupé l’arbre par le pied, il reste le broussin, c’est-à-dire sa racine. Elle pousse des branches qui sont à leur tour coupées dès qu’elles ont quelques pieds de longueur ; on en fait des fagots. Il résulte que ces branches n’ont point encore porté ni fleurs ni graines, les seuls moyens que la nature emploie à la réproduction du buis dans ces lieux élévés.

Le second vice vient de ce qu’on arrache les broussins malgré les défenses. L’intérêt particulier est plus actif, plus vigilant que la loi. Il résulte de-là qu’à deux lieux à la ronde de la ville de Saint-Claude, on ne trouve plus une seule cépée tandis qu’autrefois le buis croîssoit jusqu’aux portes de la Ville.

La consommation du buis est prodigieuse à Saint-Claude & aux environs. Chaque paysan emploie toute la saison de l’hiver à tourner, & chacun a son genre, dont il ne s’écarte pas. L’un fait uniquement des grains de chapelet ; l’autre des sifflets ; celui-ci des boutons ; celui-là des canelles pour tirer le vin, de cuillers, des fourchettes, des tabatières, des peignes, des poivrières, &c. &c. C’est la raison pour laquelle tous ces objets sont à si grand marché ; & leur débit fait subsister ces habitans, qui n’ont pour vivre que le produit de leur bétail, un peu de seigle & des pommes de terre.

Le broussin est fort recherché, sur-tout pour les tabatières, parce qu’il est bien marbré & veiné. Voici comment la nature parvient à former cette marbrure. Par les coupes réitérées, les fibres des souches se croisent dans tous les sens, ce qui fait que ce bois n’a plus de fil. Il se fend par cette raison bien plus difficilement, & acquiert beaucoup plus de dureté. Or, l’avantage du bois de buis, dont les fibres sont croisées, est le même que celui des ormes nommés tortillard, préférés par les charrons, & que l’on paie deux sols plus cher que les autres. Il en est ainsi du chêne & des érables tortueux, on les préfère pour le tour & pour les panneaux de menuiserie. À Saint-Claude même, les tourneurs préfèrent les broussins du Dauphiné ; & c’est de leur beauté, de leur grain & de leur marbrure que les tabatières de buis de Grenoble ont acquis une si grande réputation.

Le buis de tige est fort rare ; & il n’y a de véritable buis de tige qu’autant qu’il est venu de graine. Celui-ci a un avantage sur le broussin même pour les tabatières ; c’est que lorsqu’il est coupé transversalement, il offre une belle étoile & très-régulière. Cette étoile est si marquée, qu’il n’est pas possible de se tromper à la vue entre le bois de tige & de broussin.

Après le broussin du Dauphiné, celui de Lugny est réputé avoir de la qualité, & mérite même d’être recherché par les tourneurs de Saint-Claude. Si ceux du Languedoc & de Provence étoient aussi communément employés que ceux de Saint-Claude & du Dauphiné, ils auroient acquis la même réputation, & peut-être leur donneroit-on la préférence. Les environs de Saint-Pons en fournissent de l’excellent. Il est constant que la graine de buis qui pousse & végète dans le terrain calcaire, s’élève plus rapidement que dans tout autre sol ; il s’y plaît, il fait de belles tiges, si on a soin de les conserver ; cependant dans les granits de Corse, on y voit de très-beaux buis, ce qui ne doit pas surprendre ; c’est que ces granits sont en gros blocs, presqu’arrondis, accumulés les uns sur les autres ; & les cavités qui se trouvent entre un bloc & un autre, sont remplies de débris de terre végétale ; de manière que les racines trouvent une abondante nourriture, & une facilité étonnante à s’étendre & à pivoter. Par-tout on coupe ces tiges en jardinant, & de nouvelles branches repoussent du tronc. Comme ce bois de tige est fort cher, le marchand n’achète que la partie de la tige qui lui convient ; l’un en achète un billot de deux à trois pieds de longueur, & l’autre de quatre, & le reste ou queue demeure au propriétaire, C’est ainsi que cela se pratique dans la forêt de Lugny.

Le buis coupé pendant la sève travaille beaucoup, se fend en se desséchant ; celui coupé en tems convenable travaille moins, mais toujours trop pour l’ouvrier. Un moyen assuré de conserver le buis, consiste à porter dans une cave où le jour ne pénètre point, le bois de tige & le broussin, & de l’y conserver au moins pendant trois ans, & pendant cinq ans pour le mieux. Au sortir de la cave, on le fait dégrossir à la hache pour enlever l’aubier, & on lui donne la forme de cylindre. Les pièces dégrossies ne se mettent plus à la cave, mais dans un magasin où l’entrée du jour est interdire, & on ne les en tire que pour les porter sur le tour. Malgré ces précautions, quoique le buis paroisse particulièrement desséché, il attire encore l’humidité si on le tient dans un lieu frais, & il est sujet à se déjeter.

Lorsque l’on veut faire de belles pièces, on fait tremper le buis pendant vingt-quatre heures dans de l’eau très-fraîche & très-pure, & en sortant de cette eau fraîche, on le fait bouillir pendant quelque tems. Lorsqu’on le sort de ce bouillon, on le met aussi-tôt dans du sable, ou de la cendre, ou du son, enfin dans un milieu quelconque ou l’air ne pénètre pas. Cette pièce y reste pendant plusieurs semaines dans un endroit sec & à l’ombre.

Quand le buis est déjeté, on le porte sur une table bien unie, & il reste exposé à la pluie ; après cela on le retire & on le charge de quelque poids.

Il est singulier que la manufacture des boutons, des chapelets, des peignes de buis, &c. soit circonscrite dans les environs de Saint-Claude, & que dans les montagnes du reste du royaume, chargées de buis, les paysans ne cherchent pas à imiter l’exemple de ceux de S. Claude ; ce travail seroit une ressource pour eux pendant l’hiver, saison qu’ils passent presque tous dans la plus grande oisiveté ; ils y feroient des ouvrages de tour comme les paysans des montagnes de Neuchâtel y font des horloges ; comme dans la montagne de Gênes, on y fabrique des velours ; dans celles de Saint-Chaumont en Lyonois, des rubans ; dans celles de Saint-Étienne en Forez, des bois de fusil, & les différentes pièces des platines, &c. &c. &c On ne sauroit trop multiplier ces petites manufactures locales. C’est aux seigneurs, aux curés à en être les promoteurs & les protecteurs.

IV. Du buis considéré économiquement. Le bois de buis est excellent pour le chauffage, & ses cendres admirables pour les lessives. Pour le service des fours à chaux & des autres manufactures où l’on consomme beaucoup de bois, il faut près de la moitié moins de fagots de celui-ci, que de tout autre bois.

Les feuilles & les autres jeunes pousses des buis servent à la litière des troupeaux & du bétail, & elles deviennent un très-bon engrais. On les fait encore pourrir dans les fossés, le long des chemins & des champs. Cet engrais est moins bon que celui du buis qui a servi de litière ; malgré cela on doit le multiplier autant qu’il est possible.