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Cours d’agriculture (Rozier)/BUISSON

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 495-500).


BUISSON. En terme de forestier, c’est une touffe d’arbrisseaux sauvages & épineux ; ou bien c’est un arbre qui, à force d’avoir été brouté par le bétail, est resté rabougri, & a poussé sans ordre de petites branches chiffonnes.


Rozier - Cours d’agriculture, tome 2, pl. 19.png


Buisson. (Planche 19) En terme de jardinier, c’est un arbre fruitier qu’on coupe environ à un pied au-dessus de la greffe, & auquel on laisse dans la taille pousser plusieurs branches tout au tour, & qu’on évide dans le milieu, de manière qu’il présente à l’œil la forme d’un cône, dont la pointe part de l’arbre. Ce cône est plus ou moins évasé suivant l’idée du jardinier. On a déjà dit plusieurs fois, & sur-tout au mot branche, (voyez ce mot) & on le dira encore mieux en parlant du pêcher & de sa taille, (voyez ces mots) qu’il faut supprimer le canal direct de la sève, afin que les branches ne s’emportent pas par la formation des gourmands. Comment donc faire dans la taille du buisson, puisque nécessairement il y a des tiges perpendiculaires au tronc, & par conséquent un canal direct de la sève ? C’est ce qu’il faut examiner.

Pour former un buisson, il faut que l’arbre, dans la partie qui reste au-dessus de la greffe, pousse plusieurs bourgeons ; s’il n’en a poussé qu’un seul on doit le rabaisser, lors de la taille, à deux yeux au-dessus de l’endroit d’où il part, afin que ces deux boutons donnent l’année suivante deux bons bourgeons, (voyez ces mots) qui, dans la suite, fourniront les mères-branches ; que si ce seul jet s’élance d’un point trop élevé sur le tronc, il vaut mieux l’année suivante le couper entièrement, couvrir la plaie avec l’onguent de Saint-Fiacre ; (voyez ce mot) & pourvu qu’il reste quinze à dix-huit lignes de hauteur au-dessus de la greffe, l’arbre poussera de bons bourgeons ; que si le jet unique tient de trop près à la greffe, & qu’on ne puisse le retrancher sans endommager la greffe, c’est le cas de greffer l’arbre en couronne sur la place, (voyez ce mot) ou de lui en substituer un autre. On perd une année en employant ce dernier procédé. On peut cependant, un peu avant la sève du mois d’Août, ravaler cette branche, afin de la forcer à pousser des bourgeons près de sa base, mais ils seront maigres, & on peut malgré cela, si on sait les conduire, en tirer un parti avantageux pour l’année suivante, en en conservant quelques-uns, les rabaissant à un œil ou deux ; enfin, en supprimant tous les autres. On peut encore pincer cette branche unique, ce qui revient au même que de la ravaler.

Le grand point, dans la formation du buisson, est d’obtenir, s’il est possible, quatre branches-mères qui formeront la base de tout l’édifice. Avec trois & même deux on y parviendra ; mais non pas aussi aisément.

À la fin de la première année ou au commencement de la seconde, on fera prendre à ces branches une direction régulière, en observant autant que faire se pourra, de conserver entr’elles le même espace & la même symétrie. On parviendra à les fixer ainsi, à l’aide d’un cerceau placé dans l’intérieur de ces branches, & sur lequel on les fixera, non avec des cordes, ni avec du fil-de-fer, parce qu’ils s’enfonceroient nécessairement dans la substance même de la branche, lorsqu’elle grossira dans le courant de l’année. Alors il se forme un bourrelet, (Voyez ce mot) dans la partie supérieure liée par le cerceau, & la séve est gênée dans son cours. Cette partie supérieure prend souvent un accroissement monstrueux, & l’inférieure maigrit & reste presque dans le même état. La séve monte toujours pendant le jour ; mais elle se trouve arrêtée lorsqu’elle redescend pendant la nuit des feuilles aux racines. Ce vice de configuration est on ne peut pas plus préjudiciable à l’arbre. Entre le bois du cerceau & l’écorce de la branche, placez un morceau de toile à plusieurs doubles, & encore mieux un morceau de vieux chapeau. Placez également du vieux chapeau sur la partie extérieure de la branche sur laquelle doit porter le lien, & le lien doit être d’une peau quelconque susceptible d’extension. L’osier supplée la peau assez imparfaitement, parce qu’il n’est pas susceptible d’extension. Enfin, ne serrez le lien qu’autant qu’il est nécessaire pour maintenir la branche sur son cerceau, & non pour gêner la circulation de la sève, pour endommager l’écorce, & former le bourrelet. Proportionnez ensuite le raccourcissement des branches à leur force, & autant qu’il est possible, à la même hauteur. Voilà pour la première année après celle de la plantation.

Au lieu d’attacher & de faire supporter le cerceau aux branches, il vaudroit mieux enfoncer des piquets en terre, y attacher le cerceau d’une manière invariable, & ensuite les branches aux cerceaux. Par ce moyen on donne aux branches le pli que l’on veut ; au lieu qu’en suivant la première manière, la branche la plus forte tire toujours vers elle la branche la plus foible, & souvent l’arbre se porte tout d’un côté.

À la seconde année, chaque bouton des branches formera autant de bourgeon. Lorsque le tems de la taille sera venu, ne laissez que deux branches bien nourries sur chaque branche-mère, de manière qu’elles forment l’Y, & supprimez celle du milieu qui fournissoit auparavant le canal direct de la sève. Alors les deux branches de l’Y ne sont plus sur la ligne perpendiculaire, elles commencent à être sur la ligne oblique ; & par les tailles des années suivantes, elles y seront tout-à-fait.

Quelle longueur doit-on laisser aux deux branches ou bourgeons de l’Y ? il n’est pas possible de le prescrire ; cela dépend de la nature du bois, & de l’espèce de l’arbre. C’est au jardinier prudent à le ménager. La virgouleuse, par exemple, qui pousse beaucoup en bois fort & vigoureux, exige une taille plus longue que la verte-longue ou ronde, panachée ou Culotte de suisse, qui donne des bourgeons foibles, & beaucoup de brindilles, de boutons à fruit, &c. (Voyez ces mots)

Le premier avantage de ces branches en Y est, comme je l’ai dit, de commencer à diminuer le canal direct ou ligne perpendiculaire de la sève. Le second est la facilité qu’elle offre d’évaser l’arbre à volonté, & de nettoyer son intérieur de toutes les branches qui feroient confusion, & intercepteroient le courant d’air dans cet intérieur.

À la troisième taille, suivez la même méthode que pour la seconde, & ainsi de suite ; mais observez de détacher toutes les ligatures qui tiennent le premier cerceau & le second, 1º. afin que les branches, en grossissant, ne soient point trop étranglées, trop serrées ; 2º. pour donner une courbure, une direction plus naturelle aux branches, si la première a été un peu forcée, & corriger chaque année ce qu’il y a eu de défectueux dans les premières.

Lorsque la partie inférieure, soit des branches-mères, soit des premiers Y, est forte, vigoureuse, on supprime les cerceaux ; mais on les conserve toujours dans la partie supérieure, afin de donner une bonne direction à toutes les branches en Y.

On est assuré, en suivant cette méthode, de donner au buisson la forme la plus gracieuse, de n’avoir presque jamais de gourmands, parce qu’il ne se trouve plus de canal direct de la sève, qui l’emporte toujours aux extrémités des branches perpendiculaires ; enfin, on peut donner à ce buisson le diamètre qu’on desire, ainsi que l’épaisseur tout autour des branches.

Le buisson le plus parfait est celui dont toutes les branches conservent entr’elles une proportion régulière, soit pour la grosseur, soit pour la longueur, soit pour la manière d’être placées. Il faut que l’arbre soit garni par-tout également & sans confusion, que les fruits soient par-tout exposés au courant d’air & à l’influence du soleil ; enfin, que le contour ait peu d’épaisseur, mais une épaisseur égale, sur-tout la surface, soit intérieure, soit extérieure.

J’ai dit qu’il falloit qu’il existât une proportion entre la grosseur des branches & entre la longueur. Il est certain, par exemple, que si pour former un arbre en buisson, on prend quatre branches de grosseur inégale ; que si on les taille à la même longueur, il est constant qu’en considérant l’arbre ainsi taillé pendant l’hiver, son défaut capital ne frappera pas la vue comme dans l’été ; on verra l’ordre symétrique de ces branches ; & celui qui ne prévoit pas la suite sera satisfait. Mais l’homme accoutumé à observer, portera un jugement bien différent, & il dira : soyez assuré que lorsque la végétation commencera, les boutons de la branche la plus forte, pousseront des bourgeons plus forts que ceux de la seconde branche moins grosse, & ainsi de suite pour toutes les autres ; de sorte que la force de l’arbre se jettera toute d’un côté, & la branche la plus foible restera toujours telle, & même ne croîtra pas dans la même proportion que les autres. Que faire dans pareil cas ? c’est de ravaler les branches trop fortes, de les couper à deux ou trois yeux s’il le faut, afin que les bourgeons qu’elles pousseront se trouvent en équilibre avec les branches foibles. Sans cet équilibre, sans cette harmonie, sans cette distribution égale de la sève, les racines se multiplient plus d’un côté, la quantité de sève y augmente, & ce côté dévore, si je puis m’exprimer ainsi, l’autre qui s’appauvrit successivement, & finit par se dégarnir & devenir nul. Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de jeter les yeux sur des arbres taillés en buisson, mal pris dans leur principe, ou mal conduits dans les suites.

En suivant les principes que je viens d’établir je suis parvenu à former de jolis buissons, non-seulement avec les poiriers, les pommiers, les cerisiers, les coignassiers, mais encore avec des pêchers, qui ont toujours été chargés de très-beaux fruits. Le buisson a l’avantage sur l’espalier d’avoir toujours une très-grande partie de ses branches & de ses fruits, garantie du vent dominant, & de présenter une surface immense à l’action de l’air & du soleil. Qu’est-ce qu’un arbre taillé en espalier d’une toise de longueur ? ce n’est rien. Mais un espalier d’une toise de diamètre dans son milieu, offre dans le contour trois toises de circonférence, & au moins quatre à son sommet. Que sera donc la surface d’un buisson de deux à trois toises de diamètre, ainsi qu’il en existe ?

Ces arbres prodigieux pour le volume font sentir la nécessité indispensable de ne pas planter les arbres trop près les uns des autres, autrement les branches se toucheroient bientôt, se confondroient ensemble, si les racines, après s’être entre-mêlées les unes avec les autres, ne s’épuisoient mutuellement & n’empêchoient le développement des branches.

Si l’on compare actuellement la manière dont le commun des jardiniers taille les buissons, on sera peu surpris de leur prompt dépérissement. En effet, qu’on suppose un pivot quelconque, d’où partent depuis six jusqu’à douze branches droites, qui ont plutôt l’air de manches à balai tortueux que de toute autre chose ; voilà leur buisson. La sève cherche toujours à monter ; la branche se dépouille de bourgeons à bois, elle s’emporte au sommet, & ce sommet est chargé & surchargé de bois gourmand qu’on supprime chaque année, & même deux fois. Ne voit-on pas que par ces pertes annuelles, que par les plaies faites à l’arbre, & dans un nombre prodigieux, on l’épuise ? Croyez-vous que la nature a fait les frais de la végétation de ces branches gourmandes uniquement pour exercer votre jardinier & sa serpette ? Croyez-moi, laissez vos arbres livrés à eux-mêmes, & confiés aux seuls soins de la nature ; elle apportera le secours nécessaire, & remédiera aux maux que vous avez faits aux buissons.

J’ai vu un nouveau genre de buisson chez un particulier, très-grand observateur de la nature. Ce buisson n’a pas le mérite de celui qui est symétrisé & ménagé d’après des principes. Il a tout uniment planté ses arbres à la manière accoutumée ; leur a laissé cinq à six pouces au dessus de la greffe, & a chargé la nature de leur éducation, de leur entretien, de leur taille ; en un mot, il ne s’en mêle pas plus que des arbres de ses forêts, sinon que chaque année ils sont plusieurs fois travaillés au pied. Ces arbres avoient alors huit ans ; leur forme étoit très-irrégulière, il est vrai, mais ils étoient chargés de fruits, & n’avoient que peu ou presque point de branches chiffonnes. Leur végétation, comparée à celle des arbres plantés à la même époque, & certainement cultivés d’après les meilleurs principes, ne pouvoit pas se comparer. On voyoit l’écorce des premiers lisse, luisante ; les branches grosses, bien nourries, & tout l’extérieur d’une belle végétation. Le propriétaire m’assura même que ces arbres se dépouilloient de leurs feuilles beaucoup plus tard que les autres, signe non équivoque d’une forte végétation. Comme tout le terrain étoit planté de ces arbres, ce que les jardiniers appelleroient difformité avoit un air naturel, champêtre, qui me plut bien plus que l’ordre symétrique. D’après ce fait, je conseille à ceux qui ne savent pas tailler les arbres, de suivre l’exemple que je viens de citer.

Quant à ce qui concerne les autres parties de la taille, les soins qu’on doit donner aux boutons, aux branches à bois ou à fruit, voyez le mot Pêcher.