Cours d’agriculture (Rozier)/CHANCI

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 676-677).


CHANCI, Chancir, Chancissure. En agriculture, ce mot est appliqué à différens objets.

On dit que le fumier se chancit lorsqu’il commence à blanchir & à produire de petits filamens. Le fumier chancit par trois raisons ; 1°. lorsqu’il a été tenu trop au sec ; alors il se brûle, se consume, & finit par se réduire en terreau ; 2°. lorsqu’après avoir été trop long-tems noyé d’eau, qu’il est tiré de la marre, & que par des pluies continuelles, ou par d’autres raisons, il reste encore pendant long-tems pénétré d’eau, de manière que cette trop grande humidité s’oppose à sa fermentation 3°. enfin, parce que n’éprouvant plus de fermentation, il ne résulte aucune chaleur dans son intérieur, & aucune recombinaison de ses principes. Dans cet état, la moisissure, la chancissure le gagne, & il n’a même plus les qualités dont il étoit doué à sa sortie de l’écurie. L’eau dans laquelle il a été plongé, s’est approprié ses parties salines, huileuses & savoneuses ; de sorte qu’il ne lui reste, pour ainsi dire, qu’un caput mortuum, qui fera de la terre végétale ou humus. (Voyez ces mots)

Racines chancies. On appelle ainsi celles qui étant éclatées, ou mutilées, ou meurtries en terre, moisissent. Alors il se forme autour d’elles une pellicule blanchâtre, & l’intérieur noircit. Ce qui paroît une pellicule, examiné au microscope, est un tissu de petites plantes serrées les unes contre les autres. Ces plantules ont des racines, des tiges, des rameaux, &c. le tout en miniature. Les racines chancissent souvent dans les terrains trop humides, sur-tout si cette humidité a lieu pendant les grandes chaleurs. Un débordement du Rhône, dans le courant du mois d’Août, & à l’époque du renouvellement de la sève, fit périr presque tous les arbres fruitiers dont le pied fut couvert par l’eau. Je fis déchausser un grand nombre d’arbres ; les racines étoient chancies, & en moins de quinze jours les arbres périrent.

Si la chancissure, cette dangereuse maladie, provient d’un terrain habituellement aquatique, il faut renoncer à y planter des arbres fruitiers. Si elle est accidentelle & occasionnée par des blessures, le jardinier attentif déchaussera l’arbre dès qu’il le verra souffrir, coupera les racines noires ; il ira jusqu’au vif, changera la terre, & ensuite donnera un bouillon ou demi-bouillon, (voyez ce mot) suivant l’exigence des cas ; que si la chancissure est trop générale, il vaut mieux arracher l’arbre que de travailler en pure perte.

La chancissure partielle mine l’arbre, & insensiblement l’entraîne à sa destruction. Cette maladie se soutient souvent pendant plusieurs années de suite : l’arbre végète, mais il végète mal ; ses bourgeons sont fluets, mal nourris, courts ; ses fleurs, pour la plupart, tombent sans aoûter ; & si quelques fruits subsistent, ils sont plutôt mûrs que ceux de la même espèce sur des arbres sains, & presque toujours remplis de vers : d’ailleurs ils ont peu de goût. On peut dire de ces arbres, qu’ils se nourrissent plus par leurs feuilles (voyez ce mot) que par leurs racines, quoique ces feuilles annoncent par leur vert triste & pâle, l’état de leur souffrance. Souvent l’arbre est dépouillé aussi-tôt que le fruit est parvenu à sa maturité. Arrachez sans miséricorde de pareils arbres, dès que les remèdes sont insuffisans. Ils occupent inutilement une place, attestent le peu de connoissance du jardinier, ou la mauvaise qualité du sol ; enfin, ils déparent un jardin fruitier.