Cours d’agriculture (Rozier)/DINDON

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DINDON. Au moment où les poussins d’Inde viennent d’éclore, ils montrent si peu de disposition à chercher leur vie, que des ménagères impatientes ont imaginé de les embecqueter ; mais, quelque adroite en ce genre qu’on suppose une fille de basse-cour, il y a toujours, dans une pareille opération, trop de risques à courir pour le bec de l’animal. C’est pour parer à ces inconvéniens, qu’il nous paroît nécessaire d’associer deux à trois œufs de poule ordinaire à ceux de la dinde, dix jours après qu’elle est en couvaison, afin que les poussins éclosent en même temps ; comme les poulets becquètent et mangent au sortir de la coquille, ils deviennent, pour les poussins d’Inde du même âge, un exemple qu’ils imitent, et qui les détermine à manger quelques heures plus tôt, ce qui n’est pas inutile.

Cette pratique dangereuse d’embecqueter a trouvé des partisans, et Rozier est de ce nombre ; mais il paroît que sur ce point, comme il l’avoue pour l’oie, il n a présenté que l’extrait des ouvrages des auteurs. Mais M. de Saint-Genis, ce cultivateur éclairé, qui parle toujours d’après sa propre expérience, remarque très-judicieusement qu’il ne faut pas se presser de faire prendre de la nourriture aux poussins d’Inde ; que quand on les retire de dessous leurs mères, pour les manier et les embecqueter, ils périssent tôt ou tard, à cause de la différence de température dans laquelle ils passent brusquement ; il soupçonne que, dans les premiers jours de leur naissance, ces oiseaux, plus que tous autres, défraient être abandon tics à la simple nature, et qu’il ne faudroit pas tirer de la chaleur et du repos ces êtres excessivement délicats, et qu’on ne peut regarder comme véritablement acclimatés que quand ils ont poussé le rouge. Passé cette époque, leur tempérament est formé, ils bravent la rigueur des saisons et toutes les influences des localités ; et quoique originaires des pays chauds, ils se sont naturalisés dans les contrées les plus septentrionales de l’Europe, de manière à faire croire que cette partie du globe est leur véritable patrie. Le dindon est donc réellement un cosmopolite.

Un fait bien constant, chez tous les oiseaux domestiques, c’est qu’ils ne sortent pas à la fois de leurs coquilles, et que souvent, dans une même couvée, il y a une distance entre le premier et le dernier né. M. de St-Genis a encore fait une autre observation : c’est qu’à peine les petits sont-ils éclos, qu’ils se tiennent sous la mère, et ne manifestent aucun désir de prendre de la nourriture ; il en a conclu que, sans doute, la chaleur animale leur étoit plus nécessaire que le manger. Ses essais l’ont conduit à cette opinion, savoir : qu’il se passe deux ou trois jours avant de montrer une disposition à chercher leur aliment ; mais qu’ensuite ils becquètent très-bien, et n’ont absolument besoin d’aucun secours étranger.

Mais les poules d’Inde ne sont pas seulement les couveuses les plus assidues pour les différentes sortes d’œufs, elles méritent encore d’avoir la préférence sur toutes les autres femelles des oiseaux de basse-cour, pour conduire les petits des diverses familles ; elles manifestent pour eux la même sollicitude que pour les leurs propres ; aucun oiseau de proie, aucune bête fauve n’ose en approcher, et les poulets, conduits par une dinde, trouvent une nourriture plus abondante et deviennent plus tôt gras ; ils quittent leur mère nourrice plus tard que si elle étoit une poule ordinaire.

L’état de foiblesse du premier âge des poussins dure en général l’espace de deux mois, ou jusqu’à ce que les mamelons dont leur tête et leur cou sont revêtus, se colorent en rouge plus ou moins foncé. Cette époque remarquable dans l’histoire naturelle de cet oiseau est réellement un temps critique pour eux ; les périls dont ils sont environnés pendant leur débile jeunesse s’affbiblissent, et ils perdent le nom de poussin pour prendre celui de dindonneau.

La nature, en colorant ces mamelons, semble annoncer que ces oiseaux n’ont plus besoin des soins multipliés qui leur ont été prodigués, et que pour favoriser cette éruption, il faut encore prolonger ces mêmes soins, augmenter la nourriture, et la rendre plus tonique en y ajoutant quelques jaunes d’œufs, du vin avec du pain émietté, de la farine de froment, du chènevis écrasé, etc.

Après l’époque du rouge, qu’on doit regarder, ainsi que je l’ai déjà observé, comme celle de leur acclimatation, les dindonneaux vont aux champs avec leurs mères, qui ne tardent pas à s’occuper d’une nouvelle ponte ; ils se mêlent sans difficullé et sans danger avec les dindons des années précédentes, s’il s’en trouve. Ils logent en plein air, sur les arbres ou sur le juchoir qui leur est destiné ; ils peuvent, jusqu’au mois d’octobre, être conduits dans les guérets, les prairies et les vignes, après la moisson, la fauchaison et la vendange ; au bois, après la chute du gland et de la faîne, enfin, dans tous les lieux où il y a des fruits sauvages, des insectes et des grains à ramasser ; mais il faut sur-tout les éloigner des vignes lorsque le raisin est mûr, car la grêle n’exerce pas plus de ravages ; ils rentrent le soir à la ferme, bien gorgés de tout ce qu’ils ont avalé d’insectes dont ils ont délivré les champs, des grains qui ont échappé à la main du glaneur, et d’une quantité de subsistances qui seroient absolument perdues pour le propriétaire.

Une fille de douze à quinze ans peut facilement conduire une centaine de dindonneaux ; mais il faut lui recommander de ne pas oublier que, n’ayant pas encore acquis le maximum de leur croissance, ils seroient fatigués par des courses trop longues. Aucune nourriture ne leur donne une chair plus blanche ni plus délicate que le pain de creton ou marc de suif ; on en fait bouillir plus ou moins suivant la quantité d’individus à nourrir ; quand ce creton est bien divisé, on le délaie dans une chaudière, on y mêle des plantes et sur-tout de l’ortie hachée, des racines potagères. Le tout étant bien cuit, on y ajoute de la farine d’orge ou de maïs, dont on forme une espèce une pâte, qu’on distribue aux dindonneaux deux fois par jour au moins, le matin et à une heure, quand on veut qu’ils deviennent gras. Mais comme on ne peut se procurer du pain de creton par-tout, les tourteaux ou marcs d’huile de noix, de lin ou d’amandes douces le suppléent ; mais il faut éviter soigneusement de les engraisser avec cette nourriture, car leur chair en participeroit.

Indépendamment de l’ortie grièche, du persil, toutes les plantes auxquelles on reconnoit une propriété tonique et stomachique conviennent singulièrement bien aux dindons de tous les âges ; le fenouil, la chicorée sauvage, la mille-feuille, peuvent entrer dans la composition de leur nourriture. Un soleil ardent est funeste à ces oiseaux autant que la pluie ; aussi les dindonniers intelligent ont-ils soin de ne conduire leurs jeunes troupeaux au pâturage que pendant les heures du jour les plus tempérées, le matin, après que la rosée est dissipée, et le soir, avant qu’elle paroisse, savoir : depuis huit heures jusqu’à dix, et le soir depuis quatre jusqu’à sept ; il est bon que les dindonneaux trouvent de l’ombrage dans leur promenade, et on, doit, au moindre signe de pluie, se hâter de les rentrer dans leur habitation, et de les garantir des mauvais effets que produit sur eux l’humidité froide.

Engrais des dindons. Ce n’est que quand le froid arrive, et que les dindonneaux ont atteint environ six mois, qu’on doit songer à leur administrer une nourriture plus ample et plus recherchée, afin d’augmenter promptement leur volume et leur embonpoint. Les mâles sont connus alors sous le nom dindon, et les femelles sous celui de dinde.

Pour les engraisser, on se sert de leur appétit, et le régime ordinaire suffit ; mais s’ils n’en ont pas un assez violent, il faut les gorger, les tenir dans un lieu sec et obscur, bien aéré, ou mieux les laisser rôder autour des bâtimens, mais sans sortir de la cour de la ferme. Pendant un mois, tous les matins, on leur donne des pommes de terre, cuites et écrasées, et mêlées avec de la farine de sarrasin, de maïs, d’orge, de fèves grises, suivant les ressources locales ; on en forme une pâtée qu’on leur laisse manger à discrétion. Tous les soirs il faut avoir l’attention d’ôter ce qui reste de cette pâtée, de laver parfaitement le vase dans lequel elle avoit été mise le matin.

Il faut, pour cet oiseau, comme pour les autres, tenir propre leur manger, et bien se garder de donner le lendemain le restant de la pâtée de la veille, parce que s’il fait chaud, elle contracte de l’aigreur et pourroit leur déplaire. Un mois après l’usage de cette nourriture, on y ajoute tous les soirs, lorsqu’ils vont se coucher, une demi-douzaine de boulettes composées de farine d’orge, qu’on leur fait avaler, et cela seulement pendant huit jours, au bout duquel temps on a des dindes excessivement grasses, délicieuses, du poids de vingt à vingt-cinq livres.

Dans beaucoup d’endroits, on ne prend pas le soin d’élever des dindons ; on les achète maigres, au marché, mais lorsqu’ils ont poussé le rouge ; et on les engraisse insensiblement, en leur donnant tous les résidus dont on peut disposer. Les femelles s’engraissent plus facilement que les mâles.

Ou met encore en usage une autre pratique pour engraisser les dindons ; elle consiste à leur faire avaler des boulettes composées de coquilles de noix et de pommes de terre, qu’ils digèrent à merveille. On commence par un petit nombre, et l’on va toujours en augmentant. La première chose, c’est de les enfermer dans un lieu obscur, et de les faire manger par force, en leur fourrant dans le gosier tous les alimens qui peuvent leur convenir.

Chaque canton a sa méthode pour engraisser les dindons, et toujours elle dépend des ressources locales ; tantôt c’est le gland, la faîne ou la châtaigne, qu’on fait cuire et qu’on broie avec une farine quelconque, du grain le plus commun ; tantôt, comme dans la ci-devant Provence, ce sont des noix tout entières, qu’on leur fait avaler une à une, en leur glissant la main le long du cou, jusqu’à ce qu’on sente qu’elle a passé l’œsophage. On commence par une noix, et on augmente insensiblement jusqu’à quarante ; mais beaucoup de personnes n’estiment pas ce genre d’engrais pour les dindons, à cause du caractère huileux qu’il donne à la chair.

On a annoncé qu’il seroit possible d’engraisser les dindons plus vite, et à moins de frais, en les chaponnant ; que d’ailleurs il en résulteroit une chair plus fine et plus succulente. Nous ignorons si cette opération est pratiquée quelque part ; mais en supposant qu’elle le soit, elle doit être accompagnée d’accidens nombreux.

On sait qu’avant l’apparition du rouge, c’est-à-dire avant d’avoir atteint l’âge de deux à trois mois, les poussins sont si délicats, que la moindre lésion qu’ils éprouvent devient mortelle. Comment donc résisteroient-ils à l’opération la plus douloureuse que la nature puisse supporter ? Passé cette époque, on ignore si l’opération seroit heureuse. C’est à l’expérience à résoudre ce problème. Plusieurs fermières intelligentes doivent s’en occuper.

Nous observerons, en attendant leurs résultats, qu’une ménagère très-instruite dans l’art de chaponner les oiseaux de basse-cour, l’a tentée plusieurs fois sans pouvoir y réussir ; que cet oiseau est très-grand ; que les doigts ne sauroient atteindre les rognons sans faire une grande ouverture, et par conséquent une large plaie. Naturellement gloutons, ils s’engraissent facilement avec toute espèce de nourriture donnée abondamment, sans qu’il soit nécessaire de recourir à une opération facilement praticable pour le poulet, et qui ne peut s’exécuter sans danger pour le dindon.

Ennemis des dindons. La vesce, les pois carrés, l’ers, sont un poison pour les poussins d’Inde ; et si, dans leur pâtée, on fait entrer une surabondance de laitue, l’usage immodéré de cette plante les relâche. Or, pour peu qu’ils soient dévoyés, c’en est fait d’eux ; aucun remède ne les garantit de la mort. Il faut donc s’attachera leur administrer de préférence les herbes aromatiques, plus propres à les échauffer qu’à les rafraîchir.

Il existe aussi dans les champs quelques plantes préjudiciables à la santé des dindons, et qui sont de même pour les canards et les oies un véritable poison ; telles sont la jusquiame, la grande digitale à fleurs bleues, la ciguë ; ces plantes devroient être indiquées aux conducteurs des troupeaux, — pour les arracher par-tout où ils ont coutume de les mener paître.

Les bêtes fauves mangent les poules, et les pies aiment leurs œufs de passion. Dans le voisinage des bois, on a aussi à craindre la fouine, le putois et les animaux de cette espèce ; il faut prendre garde aussi aux limaces, aux limaçons et aux sauterelles, dont les dindons sont fort avides ; il paroît que quand ils en mangent à discrétion, ils leur causent le flux de ventre, dont ils meurent.

La pluie est le plus mortel ennemi des poulets d’Inde ; s’ils en ont été atteints, on les essuie les uns après les autres, et on leur souffle du vin chaud sur le dos et sur les ailes. Le grand soleil, les brouillards leur occasionnent encore d’autres accidens. (Parm.)