Cours d’agriculture (Rozier)/FOIN

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Hôtel Serpente (Tome quatrièmep. 672-682).
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FOIN. Herbe fauchée, séchée & conservée dans un lieu sec, pour servir d’aliment aux chevaux & aux bestiaux. Sous la dénomination générale de foin, on comprend également & mal à propos l’herbe des prairies naturelles avec la luzerne, les trèfles, le sainfoin ou esparcette qui composent les prairies artificielles. Ces dernières devroient plutôt être appelées fourrages. Nous parlerons dans cet article seulement du foin des prairies naturelles ; les autres formeront autant d’objets particuliers.

La première coupe de l’herbe des prairies naturelles fournit ce qu’on appelle foin ; la seconde, la troisième, &c. ce qu’on nomme regain, revivre, ou second foin.

CHAPITRE PREMIER

Du temps auquel on doit couper le Foin.

Il est impossible de fixer l’époque décisive de la fauchaison : comme la température des années ne se ressemble pas ; comme, dans une même paroisse, les sites, les expositions, les abris sont différens, la coupe de l’herbe doit donc être relative à ces différentes conditions. L’inspection la décide mieux que tel quantième du mois, de la lune, ou la fête de tel ou de tel Saint. Les époques fixes tiennent à l’abus le plus criant ; on doit consulter l’année & les circonstances.

Pourquoi recourir à des époques, lorsqu’on a sous les yeux le livre de la nature ? Sachons y lire, & nous ne nous tromperons jamais. Le grand point est d’avoir un fourrage nourrissant, & qui conserve son odeur & sa couleur verte, c’est à quoi se réduit toute l’opération.

Pour connoître ce qui constitue un fourrage nourrissant, suivons en abrégé les différentes périodes de la plante. En général, jusqu’à ce que la fleur paroisse, la plante végète ; elle est surchargée d’eau de végétation, la sève est trop aqueuse & pas assez élaborée. La fleur paroît ; l’herbe ne croît presque plus, & toute la substance est portée vers la fleur. Il semble que la nature fait les plus grands efforts pour que la fleur & les principes de fécondation qu’elle contient, au moyen des étamines & des pistils, (voyez ces mots) assurent la reproduction de la graine. À cette époque, la plante regorge de sucs, & cet approvisionnement se dissipe peu à peu à mesure que la graine mûrit : la plante est desséchée lorsque la graine est mûre. Il n’en est pas du fourrage comme des autres plantes graminées, uniquement cultivées par rapport à la récolte de leurs grains ; il faut attendre leur maturité. C’est l’herbe qu’on recherche dans le fourrage, & non pas le grain : il faut donc saisir le moment où la plus forte masse d’herbe contient les principes nutritifs dans la plus grande abondance, & c’est précisément à l’instant que la fleur noue, & que le grain se forme. Il est alors vraiment sucré (dans les plantes graminées des prairies), comme il l’est dans les fromens, seigle, orge, avoine, &c. ; on s’en convaincra en mâchant un de leurs grains. Aussitôt que cette partie sucrée n’existe plus par l’avancement du grain vers sa maturité, le fourrage quelconque, même des blés, est plus nuisible qu’utile aux animaux ; il aigrit dans leur estomac. Chacun connoît les funestes effets, sur les chevaux, de l’orge en vert & un peu avancé. Prenons le goût pour guide : mâchez, par exemple, une tige du fromental qui constitue la majeure partie de l’herbe des prairies naturelles. Si on la mâche long-temps avant la fleur, on n’éprouvera qu’un goût fade, insipide, herbacé. Si on la mâche au moment de la fleuraison, le principe sucré sera un peu développé, mais en grande partie masqué par le goût d’herbe. Si on la mâche lorsque le grain est noué, & lui-même dans un état sucré, on trouvera peu de goût d’herbe, & une saveur très-sucrée (proportion gardée). Enfin, lorsque la graine sera mûre, nul goût d’herbe, & presque plus de principe sucré.

Ce qui devient réellement la nourriture de l’animal, est la partie sucrée, élaborée avec la partie mucilagineuse qui donnoit le goût d’herbe : l’une, séparée de l’autre, nourrit peu & nourrit mal. Par la dessiccation, l’eau de végétation s’évapore, & les principes mucilagineux & sucrés restent combinés ensemble. La salive de l’animal, lors de la mastication, délaye les uns & les autres ; la charpente de la plante leste l’estomac, & ne nourrit pas. Ainsi l’herbe, n’étant qu’herbe, contient seulement du mucilage, peu digestif par lui-même lorsqu’il est sec. L’herbe, au moment de la fleuraison & de la formation du grain, contient alors du mucilage & du principe sucré en abondance ; ce dernier est le véhicule ou l’excitateur à la digestion de l’autre. Enfin, lorsque le grain est mûr, une très-grande partie du mucilage est détruite, ainsi que du principe sucré, parce qu’ils ont servi à la formation, à l’accroissement & à la perfection du grain, unique but de la nature, qui veille à la reproduction & à la conservation des individus de toute espèce de plantes.

Si ces principes sont reconnus pour tels, il est donc démontré qu’on doit couper le fourrage dès que la majeure partie des fleurs des plantes graminées a noué ; & que, si on attend que la plante jaunisse, & sur-tout se dessèche sur pied, on récolte, il est vrai, la même quantité de fourrage, mais non pas d’une qualité approchante de celle dont nous parlons, & qui, même, ne peut en aucune sorte lui être comparée, ni relativement à la partie nutritive, ni à l’odeur ni à la couleur.

Cependant, si, à l’époque que l’on indique, il pleuvoit, ou si on étoit menacé d’une pluie prochaine ou d’un orage, il vaudroit mieux retarder de quelques jours la fauchaison, que de couper une herbe trop remplie d’eau de végétation, ou qui seroit dans le cas d’être mouillée, lorsqu’elle seroit étendue sur le sol. Il faut, autant qu’on le peut, couper par un temps sec & avec un beau soleil, & même attendre que la rosée soit levée, parce qu’elle contribue à décolorer l’herbe, comme on le verra ci-après.

Il y a donc abus & perte réelle, soit en fauchant trop tôt, soit en fauchant trop tard, & je préférerois le dernier au premier, parce que la seconde coupe ou le regain dédommageroit de la perte sur le premier foin. En Angleterre, par exemple, on se hâte de faucher, parce qu’on compte beaucoup sur la seconde & sur la troisième coupe : j’admets que cette méthode soit utile en Angleterre & dans les pays dont le climat ressemble à celui de cette île, mais il n’en est pas moins vrai que cette méthode seroit très-pernicieuse à la majeure partie de la France.

On attend communément que l’herbe jaunisse pour faucher. Je demande quel degré d’intensité du jaune indique le moment de faucher ? La nuance dépend de plusieurs causes : un seul jour vaporeux, mais très-chaud, jaunira souvent plus l’herbe qu’elle ne l’auroit été par un beau soleil pendant plusieurs jours. Supposons la graduation de dix degrés dans les nuances du jaune, & supposons que la plante est au quatrième ; qu’il survienne une pluie suffisante pour pénétrer à ses racines, la plante reverdira aussitôt jusqu’à un certain point, & le quatrième degré de jaune reviendra au second & peut-être au premier. L’humidité accidentelle des racines produiroit toujours cet effet, à moins que les tiges n’approchent presqu’entièrement du point de leur dessiccation. Il est donc évident que pendant ces alternatives & ces changemens de couleur, la marche de la nature est interrompue, la plante souffre, & la qualité intrinséque de l’herbe dégénère. Fauchez donc lorsque la plante contient le plus de sucs ; fauchez lorsque la fleur commence à nouer.

Je sais que ces assertions seront contredites, & qu’on objectera que la première coupe fournit une herbe grossière, chargée de tiges dures, & de beaucoup de plantes étrangères au bon fourrage. Il s’agit de s’entendre, & on sera bientôt d’accord.

Il est plus que probable que pendant l’hiver les troupeaux ont parcouru les prairies, & qu’on n’a cessé de les y conduire que lorsque le retour de la chaleur a ranimé la végétation de l’herbe. Dès-lors toutes les plantes sont broutées & au pair, c’est-à-dire, qu’il n’existe plus de vestiges des anciennes tiges de l’année précédente, & que toutes les plantes vont ensemble pousser de nouveau. La végétation, à cette époque, sera moins rapide que pendant l’été, par le défaut de chaleur ; l’herbe restera plus long-temps à croître, mais elle ne durcira pas, parce que l’humidité de la fin de l’hiver & du printemps la maintiendra toujours dans un état de souplesse (toute circonstance étant égale) & elle sera encore tendre & non coriace, si on la coupe au moment que la fleur commence à nouer, époque qui devance de 8 à 15 jours, celle où l’on a coutume de couper les foins, parce qu’on les coupe toujours trop tard, puisqu’on attend que la plante jaunisse. Cette couleur annonce qu’elle perd de sa qualité ; & en se conformant à la loi de la nature & non à une loi arbitraire, comme le plus ou moins d’intensité de la couleur jaune, on est assuré d’avoir un foin bien vert, bien odorant & très-substantiel, si la dessiccation a été conduite ainsi qu’il convient.

La coupe du regain, la première ou la seconde, n’a point d’époque déterminée ou de jour ou de mois ; elle dépend de l’état de l’herbe, de la saison plus ou moins pluvieuse, plus au moins chaude, & en général, le regain de la première coupe ne vaut jamais le foin coupé à propos, parce que la végétation de la plante a trop été hâtée par la chaleur, même dans les prairies arrosées à volonté. La saison seule donne la qualité à l’herbe, & l’art ne sauroit y suppléer. Cependant, si on a dévancé, à la manière de quelques anglois, la coupe des foins avant la floraison, il est constant que, dans un pays très-tempéré & dont l’atmosphère est naturellement humide, le second foin vaudra autant que le premier, & même mieux ; il sera plus fin, plus odorant, &c. ; mais ces exceptions ne détruisent pas la loi générale, & la coutume d’un pays devient pernicieuse dans un autre, lorsque toutes les circonstances ne sont pas absolument les mêmes. Je vois très-peu de provinces de France où la méthode angloise soit admissible.

Dans plusieurs endroits du royaume, le propriétaire d’une prairie n’a pas le droit de la faucher quand il lui plaît : le malheureux doit attendre la Saint-Jean d’été, que la saison soit sèche ou pluvieuse, parce qu’en fauchant plutôt on détruiroit des nids de perdrix, &c. ! C’est au dix-huitième siècle qu’on voit encore subsister ce reste odieux des temps de la féodalité !

Il existe un autre abus aussi criant ; c’est celui du libre parcours sur les prairies, des que le premier foin est coupé, de sorte que le propriétaire ne retire de son fonds que la moitié de son produit, puisqu’il ne récolte ni le premier, ni le second regain qu’il devoit naturellement en espérer. Cette liberté du parcours avoit également lieu pour les prairies artificielles ; il a été heureusement supprimé sous le dernier règne. Je n’examinerai pas si cette immense quantité de prairies, devenues des communaux par le droit de parcours, favorise la multiplication des bestiaux ; je dirai seulement qu’elle ruine les prairies, & n’augmente pas la masse des bestiaux. (Voyez l’article Commune, Communaux, où cet objet a été traité.)

CHAPITRE II.

De la coupe des Foins, & de leur Dessiccation.

On donne la coupe des foins ou à prix fait, ou à journées. Dans le premier cas, le travail est toujours mal fait ; dans le second, il l’est bien, mais coûte fort cher : enfin, dans tous les deux, on ne doit pas perdre de vue un seul instant ses ouvriers, si l’on ne veut pas être trompé. Les prisataires, pour aller plus vite, alongent trop les bras, &, d’un seul coup, portent la faux beaucoup plus loin que le coup ordinaire : dès-lors toute l’herbe la plus éloignée du point du centre de l’espèce de demi-cercle qu’elle décrit, est coupée trop haute ; & outre la perte actuelle, il résulte une seconde perte dans le regain. Chaque coup de faux est marqué sur le pré, & il est aisé de juger celui dont l’herbe a été coupée à prix fait. C’est donc au propriétaire, ou à son homme de confiance, à veiller à ce que la faux soit menée bien horizontalement sur le tapis, & que l’ouvrier se contente d’embrasser ce qu’il peut couper sans gêne. Quant à la célérité du travail, c’est l’affaire de l’ouvrier, & dont on doit peu se mettre en peine. Il n’en est pas ainsi du journalier : si on ne le suit pas, il perdra un quart de la journée à ne rien faire, & l’autre quart à repasser sa faux, (voyez ce mot) sur l’enclume, ou à l’aiguiser avec la pierre. On doit mettre dans les conditions qu’on fera avec lui, que le matin il arrivera sur la prairie avec sa faux bien tranchante, & que si, dans la journée, il est nécessaire de la piquer sur l’enclume, ce sera pendant les heures qu’il appelle de repos.

Lorsque l’herbe est tombée sous la faux de l’ouvrier, elle se trouve rangée d’elle-même sur le sol & disposée en ondains, mot assez significatif, puisque ces rangées d’herbes ressemblent, vues presque horizontalement, aux ondes de la mer ou d’une grande rivière agitée par les vents. Si on a commencé à faucher, suivant la coutume, dès la pointe du jour, l’herbe chargée de rosée, se desséchera beaucoup plus lentement que celle fauchée à six ou sept heures du matin. La première tombe sur un sol imbibé de rosée ; elle est elle-même surchargée, le soleil la fane, les brins se collent les uns contre les autres, & ces causes concentrent une humidité qui se dissipe avec lenteur. L’herbe ainsi mouillée, se décolore. La rosée & le soleil agissent sur elle comme sur la cire étendue sur des toiles destinées au blanchiment, & les principes colorans & odorans du foin sont altérés. Si au contraire on a fauché après l’exsiccation de la rosée, l’herbe n’est point détériorée. Le lendemain, ou dans le jour même, suivant le degré de chaleur de la journée, des femmes, des enfans armés de fourches & de râteaux, rassemblent les petits ondains en de plus considérables, & ceux-ci sont les véritables ondains, parce qu’il se trouve une distance entre eux, & qu’ils sont plus sensibles. Le lendemain les mêmes femmes les retournent, de manière que l’herbe qui étoit en-dessous revienne en-dessus, & on répète cette opération jusqu’à ce que toute la récolte soit sèche ; ce qui dure ordinairement deux à trois jours, suivant les climats.

Il est possible de changer cette méthode presque générale, sans augmenter les frais de la récolte, & de donner une qualité supérieure au fourrage. Elle consiste 1°. à ne commencer la fauchaison que lorsque la rosée a été dissipée ; 2°. à laisser les ondains exposés pendant toute la journée à la vive ardeur du soleil ; 3°. à les rassembler de distance en distance, & avant que le soleil soit couché, en petits monceaux de trois à quatre pieds de hauteur sur autant de diamètre. Par ce moyen, la seule partie de ce monceau, exposée à la rosée, est la seule qui perde sa couleur, & toute la partie intérieure est conservée. 4°. Le lendemain, après que la rose est dissipée, les femmes, les mêmes enfans éparpillent dans toute la circonférence, l’herbe du monceau, & sur le soir & avant le soleil couché, ils la rassemblent en un monceau semblable à celui de la veille. L’expérience a démontré que le foin ainsi traité, conservoit sa belle couleur verte & son odeur agréable, deux points essentiels dont dépend sa perfection.

On ne sauroit avoir un trop grand nombre de faucheurs, de femmes & d’enfans, afin d’enlever promptement sa récolte. L’inconstance du temps & les pluies qui surviennent, dérangent beaucoup l’opération, la font traîner en longueur ; lorsqu’on coupe le foin, une partie est trop mûre ; & une plus grande partie se décolore & se dégrade, si la pluie le surprend couché sur terre. Dans ce dernier cas, il ne faut point retourner l’herbe, jusqu’à ce que le ciel soit redevenu sec & serein. Avec cette précaution, la seule herbe du dessus de l’ondain, sera décolorée ; rendue blanchâtre, s’il y a eu alternativement des pluies & du soleil ; d’un noir brun, si l’humidité a été trop soutenue ; la partie inférieure sera moins attaquée, mais elle le sera. Il vaut donc mieux qu’il en coûte quelque chose de plus pour avoir un grand nombre d’ouvriers qui fassent & terminent toutes les opérations par un temps favorable.

Ce que je dis du foin de la première coupe, s’applique aux seconds foins ou regains, ou revivres.

Il est essentiel de veiller sur la manière dont les femmes râtellent, d’examiner au commencement de la journée si les râteaux sont garnis de chevilles égales en longueur & assez serrées les unes près des autres. Si une cheville ou dent se trouve plus longue que les autres, le râteau ne portera que sur elle, & l’herbe ne sera pas entraînée par les autres. De la manière de promener le râteau sur la prairie, dépend l’exacte cueillette de l’herbe ; Il faut que l’on râtelle presque à plat, c’est-à-dire, que l’angle formé par la pointe de la cheville qui touche le sol & la terre, soit très-étroit. Si on râtelle trop à plat, & que la traverse qui porte les chevilles, touche le gazon, l’herbe éparse ne sera pas entraînée par les dents, parce qu’elles ne toucheront presque pas la terre : si le râteau est placé trop droit, l’herbe s’échappe entre les dents. Peu de femmes savent bien râteler, & râteler d’une façon preste & sûre.

CHAPITRE III.

De la manière de ranger le Foin en meule.

On appelle meule, du foin réuni & rangé en grande masse, sous la forme d’un cône.

Lorsqu’on n’a pas des greniers à foin, les meules y suppléent, & à la rigueur on peut s’en passer, à moins que ce ne soit pour la plus grande facilité du service des écuries & des étables.

Ceux qui vendent le foin sur la prairie ne sont pas dans le cas de le transporter dans la fénière, & c’est une économie ; alors ils réunissent & rassemblent tous les petits monceaux en une ou plusieurs meules sur un des coins de la prairie, & dans la partie la plus rapprochée du chemin, & où il est plus facile de charger les charrettes.

Ceux qui sont botteler le soin, comme dans les environs de Paris, peuvent également le botteler sur la prairie, ranger les bottes en meules ; ce qui évite un second remaniement du foin & la dépense de les porter à la fénière.

Une meule bien faite doit représenter une espèce de fuseau pointu dans le haut, renflé dans son milieu, d’un quart plus étroit à la base que dans son milieu, & la diminution ou augmentation de diamètre doit être régulière.

C’est un abus de trop resserrer les meules les unes près des autres. Si le feu du ciel, comme cela arrive quelquefois, en frappe une, toutes les meules voisines sont consumées.

Le sol sur lequel la meule reposera, sera bombé dans son milieu, le tout un peu plus élevé que le sol voisin ; & lorsque la meule sera montée, on pratiquera encore tout autour un petit fossé pour recevoir les eaux pluviales, les porter au loin, afin de garantir le sol de la meule de toute humidité. C’est la méthode la plus économique. Je préférerois cependant à garnir le sol avec des pièces de bois de six à huit pouces de diamètre, & coupées de longueur égale à celle que doit avoir la meule. Ces pièces de bois, recouvertes avec des blanches, formeront le plancher de la meule, l’éloigneront de terre, la garantiront de toute humidité, & laisseront circuler par-dessous un libre courant d’air. On peut encore, si l’on veut, afin d’empêcher la pourriture des bois, les faire porter de distance en distance sur des pierres plates, & placées de niveau entre elles. Cette première mise, & qui n’est pas bien forte, permettra de consommer & de vendre jusqu’au dernier brin d’herbe.

La forme d’un fuseau pour les meules, n’est pas essentielle ; la quarrée ou le quarré, plus ou moins alongés, servent tout aussi bien, & économisent l’emplacement ; car tout celui qui formeroit les angles d’une meule ronde, est perdu. Si on adopte la forme quarrée, la meule doit être montée dans le même goût que la meule ronde, c’est-à-dire, terminée en pointe, renflée dans son milieu & plus étroite à sa base.

Les meules de forme ronde, destinées à être consommées petit à petit dans la ménagerie, exigent, pour plus de perfection, d’être montées contre une forte pièce de bois, placée perpendiculairement, & fortement fichée en terre dans le centre de l’emplacement. Cette perche ou pièce de bois, fixe la hauteur qu’aura la meule ; & elle doit l’excéder, parce qu’à son sommet on attache fortement de la paille tout autour, qui recouvre la meule. Elle sert encore à régler l’ouvrier dans les dégradations de la base, du milieu & du sommet de la meule. Si la meule est quarrée, on forme un parallélogramme, avec plusieurs perches droites & en nombre proportionné à la longueur qu’elle doit avoir.

Il y a plusieurs manières de monter les meules. La première & la plus simple, est d’étendre sur le sol ou sur le plancher le foin qu’on apporte des petits monceaux ; si c’est sur la prairie, ou si de la prairie on le transporte près de l’habitation, plusieurs hommes le serrent avec les genoux en parcourant toute la superficie à mesure qu’on le jette ; d’autres ne quittent pas les bords, & retroussent sans cesse les brins d’herbe, afin qu’ils n’excèdent pas. Lorsque la meule commence à être à une certaine hauteur, des femmes armées de râteaux, tournent perpétuellement autour, râtèlent les parois de la meule, en font tomber les brins qui ne tiennent pas, & les rejettent par-dessus.

Dans d’autres endroits, lorsque la couche de foin, pressée avec les genoux sur toute sa superficie, est à peu près d’un pouce d’épaisseur, on étend sur les bords un lit léger de paille qu’on laisse déborder d’un pied & demi. Sur cette paille on met de nouveau du foin à la même hauteur ; alors l’ouvrier la relevant sur cette couche & la rabattant sur elle, la retient & empêche que l’herbe ne s’échappe. Toutes ces assises de paille sont comme autant de clefs qui lient l’ensemble de la manière la plus solide. Lorsque la meule est montée, ces zones de différentes couleurs, forment un coup-d’œil agréable. J’en ai vu une sur laquelle l’ouvrier avoit tracé dans l’arrangement de la paille, une ligne spirale & très-régulière, depuis la base jusqu’au sommet.

Dans plusieurs cantons on laisse la paille déborder de quelques pouces seulement, & on ne la retrousse point. L’une & l’autre méthode ont leur avantage. La première lie toutes les parties ensemble, & chaque lit extérieur de la seconde, forme comme une espèce de toit qui garantit de la pluie le foin du dessous. La pluie, le temps, les vents, &c. leur font successivement perdre leur roideur, & ces extrémités de paille, jadis excédantes, se collent contre la meule, & la pluie coule sur elles comme sur une toile cirée.

Ailleurs, toute la partie qui forme la pyramide au-dessus de la plus saillante du milieu, est recouverte par de petites gerbes de paille de la grosseur du bras, liées dans la partie supérieure, & coupées également dans l’inférieure. Ces petites gerbes se posent en recouvrement les unes sur les autres, de la même manière que les tuiles d’un bâtiment ; mais le haut du cône, est moins pyramidal que dans les autres meules dont on a parlé plus haut. À l’extrémité supérieure de la meule, & contre la perche qui la traverse du haut en bas, on assujettit avec des cordes les dernières petites gerbes, & on les couronne par une forte gerbe de paille longue, qui est également fortement liée contre la perche. J’ai vu à la seconde année le foin de ces meules parfaitement sec & bon.

Les hollandois (sans doute que le climat l’exige) plantent un fort piquet ou pièce de bois au quatre coins du sol qui doit porter la meule, & les assujettissent en terre. Ces pièces de bois sont percées de distance en distance de trous d’un pouce de diamètre au moins. Ces trous servent à recevoir des chevilles, & ces chevilles à supporter un toit léger, fait avec des chevrons & des planches peintes en huile, mises & clouées en recouvrement les unes sur les autres. Ce toit déborde de chaque côté, & d’un pied, les parois de la meule. Celui qui vient chercher le fourrage, commence à le prendre dans la partie supérieure de la meule montée quarrément, & continue toujours en descendant. Lorsqu’il se trouve une trop grande distance entre le toit & le foin, on place des pieds droits mobiles pour maintenir le toit ; on tire les chevilles que l’on place dans un ou deux trous plus bas, suivant la hauteur du vide, & petit à petit on retire ou abaisse les pieds droits, & le toit descend de lui-même sur les chevilles destinées à le supporter. Telle est la construction des différentes meules dont j’ai eu connoissance. Il en existe sans doute beaucoup d’autres, & on me rendra service si l’on veut me les indiquer.

Le service des écuries n’exige pas qu’on dérange jusqu’à un certain point ces meules. Chaque brin d’herbe, par le poids des brins supérieurs, & du sommet jusqu’à la base, se pressent les uns sur les autres, & après un certain temps, sont très-serrés, de manière qu’il seroit long & difficile d’arracher avec la fourche le foin de la meule. On se sert d’une doloire bien tranchante, &, matin & soir, on coupe ce dont on a besoin pour la nourriture des bêtes ; cette opération n’est pas longue. L’attention qu’on doit avoir est de couper perpendiculairement à une certaine hauteur, & d’une manière uniforme ; mais il faut avoir soin, autant qu’il est possible, de laisser dans la partie supérieure, un petit rebord pour recouvrir l’inférieure. À mesure que l’on monte, ce rebord est abattu ; on en laisse un autre, & ainsi de suite. Les regains ou seconds foins nécessitent plus que le foin d’ouvrir des tranchées avec la doloire, parce que l’herbe est plus fine, & par conséquent plus serrée dans la meule.

CHAPITRE IV.

Des attentions avant de mettre le Foin dans les greniers.

Le premier soin est de faire balayer rigoureusement les murs & les planchers des greniers, & de faire enlever les graines & les ordures. On se contente communément de les faire tomber par la trappe dans l’auge, & de l’auge dans le fumier ou paille qui sont sous les bêtes. Lorsqu’on nettoie l’écurie, le fumier est porté dans le monceau général, & voilà d’un seul coup une masse énorme de mauvaises graines qui prospéreront à merveille dans le champ auquel le fumier est destiné. Le parti le plus sage est de les descendre du grenier dans des draps, de les porter dans un lieu écarté, & d’y mettre le feu.

Le second est de ne jamais laisser du vieux fourrage dans le grenier, & encore moins de le recouvrir par le nouveau. S’il en existe, c’est une preuve qu’on a eu au-delà de la consommation ordinaire, & il est probable que l’année suivante, en faisant les mêmes provisions, on retrouvera cet ancien foin, & d’année en année, il tiendra une place inutile, & finira par se réduire en poussière.

Les planches d’un grenier à foin doivent au moins être à languettes & fortement liées ensemble, afin que la sécheresse ne les sépare pas, & que les graines & la poussière ne tombent pas sur les animaux, & ne se mêlent pas avec le fumier.

La plus essentielle des attentions est de ne jamais fermer du foin qu’il ne soit parfaitement sec. Le propriétaire doit s’en convaincre par lui-même, & ne s’en jamais rapporter à son maître-valet ni à d’autres, qui ne voient jamais que le moment présent. Pour peu que le foin soit humide, il s’échauffe, il fermente, & dès-lors il devient une nourriture détestable pour toute espèce d’animal. L’on cherche souvent bien loin la cause des maladies, de la mortalité, & elle tient presque toujours au manque de prévoyance.

Voilà sans doute un grand mal ; mais il en existe un encore plus grand ; c’est l’embrasement spontané d’une masse de foin ; on court au remède, on appelle du secours lorsqu’il n’est plus temps. Bien des gens traiteront cette crainte de terreur panique, & ils auront tort ; deux exemples que j’ai vus, m’ont démontré la réalité d’un fait dont la raison seule suffit pour en démontrer la possibilité. Rien ne peut éteindre un pareil feu, parce qu’il ne se manifeste au dehors que lorsque tout le centre est embrasé, & prêt à jeter des flammes dès qu’il y aura un courant d’air.

Dans tout état de cause, il est indispensable de tenir ouverte la trappe qui communique avec l’écurie, & de pratiquer beaucoup de fenêtres dans la fénière, dont on ouvrira les volets à volonté. Il régnera perpétuellement un courant d’air, qui facilitera l’évaporation de d’humidité : malgré ces précautions, ne fermez jamais du foin que lorsqu’il sera bien sec.

Ce que je dis du foin destiné au grenier, s’applique également aux meules. Quoique l’air circule tout autour, souvent le centre s’échauffe & fermente.

Il y a plusieurs moyens de parer à cet inconvénient. On peut mettre un rang de paille sèche de froment, d’orge ou d’avoine entre un lit de foin, & ainsi successivement, du bas jusqu’au haut. Comme la paille ne tasse pas ainsi que le foin, l’humidité intérieure s’évapore par les interstices qui se trouvent entre les brins de paille, & ils permettent l’entrée de l’air extérieur.

Dans plusieurs de nos provinces, on a la coutume de mélanger ainsi la paille avec le foin, & de donner cette mixture pour toute nourriture aux animaux. On dira peut-être qu’ils mangeront le foin & laisseront la paille. Point du tout ; elle s’approprie l’odeur du foin, & les animaux la mangent avec plaisir. L’on a des palefreniers, des valets d’écurie qui se plaisent à bourrer de foin les bêtes dont ils sont chargés ; cette mixture devient très-profitable ; ils sont forcés de la leur donner telle qu’ils rapportent de la meule, ou telle qu’ils la jettent de la fenière dans le râtelier.

La plus forte de toutes les erreurs, est de penser que le cheval, le bœuf, le mulet, ne doivent être nourris qu’avec du foin. Qu’on me permette de rapporter un proverbe de nos campagnes, cheval de foin, cheval de rien ; cheval de paille, cheval de bataille ; il me paroît très-expressif, & je ne suis pas éloigné de penser que telle devroit toujours être sa nourriture, si on a eu soin de préparer la mixture ainsi qu’on vient de le dire, & par portions égales. Il mangera mieux la paille lorsqu’elle aura été grossièrement broyée avant le mélange.

Si la saison force de mettre le foin en meule avant qu’il soit parfaitement sec, voici un moyen qui préviendra la fermentation intérieure. Contre le sommet de la perche du milieu, appuyez trois ou quatre autres perches presque de la même longueur, & assujettissez-les dans le haut avec des cordes, après les avoir écartées de quinze à dix-huit pouces dans le bas ; elles formeront alors une espèce de pyramide large de trois à quatre pieds à sa base. De distance en distance, sur les côtés de cette pyramide, clouez des tasseaux ou légères traverses de bois, qui prennent d’une perche à une autre. Elles empêcheront que les brins d’herbe ne bouchent la partie vide. À la base de la meule, & d’un seul côté, laissez un espace d’un pied en quarré & sur autant de hauteur. Cette gaine, ce passage formé par des morceaux de bois, correspondra au vide qui se trouve entre les perches. Montez ensuite votre meule suivant la pratique ordinaire, & ne craignez pas que de l’humidité naisse la fermentation ni l’échauffement. On sent bien que la partie supérieure de cette espèce de cheminée doit être ouverte, afin de laisser dans l’intérieur la libre circulation de l’air.