Cours d’agriculture (Rozier)/MANIE

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Hôtel Serpente (Tome sixièmep. 402-405).


MANIE. Médecine Rurale. On appelle de ce nom un délire perpétuel, sans fièvre, avec fureur & audace.

Cette maladie a toujours quelque symptôme précurseur. Pour l’ordinaire, ceux qui en sont menacés éprouvent de fréquens maux de tête, sont agités par des veilles presque continuelles ; leur sommeil est entrecoupé par des songes fatiguans, qui les jettent dans un état violent de souffrance ; ils se sentent plus lourds & plus affaissés immédiatement après leurs repas ; la digestion chez eux est pénible & laborieuse ; ils rendent beaucoup de vents par la bouche ; leurs hippochondres sont comme tuméfiés ; de plus, ils sont rêveurs, pensifs, & naturellement inquiets ; ils se dégoûtent facilement de ce qu’ils recherchoient avec avidité ; le souci, la tristesse, & la peur s’emparent de leur ame, & bientôt après leurs yeux sont frappés & éblouis par des traits de lumière, des espèces d’éclairs ; c’est alors que leur regard est audacieux, leurs yeux enflammés, le visage pâle, & qu’ils sont toujours prêts à faire du mal aux autres ; ils éprouvent un bourdonnement & un tintement d’oreilles ; ils sont insensibles à la faim, aux froids les plus aigus, & aux veilles continuelles ; ils sont d’une chaleur & d’une force si grande, qu’ils brisent tout ce qui les environne, & se débarrasseroient de l’homme le plus fort & le plus vigoureux. Dans cet état ils aiment les femmes avec fureur ; ils désirent ardemment le coït ; les pollutions nocturnes sont fréquentes ; ils s’emportent contre les assistans, déchirent leurs habits, & se découvrent indécemment tout le corps : quelquefois ils fixent les yeux sur un objet, & ce n’est que très-difficilement qu’on parvient à en détourner leurs regards. Quelquefois aussi ils rient, contre leur coutume, ils parlent beaucoup à tort & à travers. Il y en a qui ne cessent de chanter, de parler, de rire ou de pleurer. Ils changent de propos à chaque instant ; ils oublient ce qu’ils viennent de dire, & le répètent sans cesse.

Tantôt le délire est continuel, & tantôt périodique. Les malades semblent, pendant quelque temps, jouir de leur raison : ils étonnent, par leur sagesse, ceux qui les traitent de fous ; mais au bout de quelques heures, de quelques jours, & même de quelques mois, ils retombent dans leur manie.

Les hommes vifs, ardens & colériques, & dont la sensibilité est extrême, soin les plus sujets à la manie. J’ai observé que ceux qui y étoient disposés, avoient les yeux faïencés : je puis même assurer que ce symptôme ne m’a jamais trompé, & certaines personnes de l’art auxquelles j’avois communiqué cette observation, ont été à même de l’observer, & leur témoignage est digne de foi.

Il paroît que la différence essentielle entre la manie, & la mélancolie, consiste en ce que la manie est le plus souvent produite par une cause idiopathique du cerveau, ou de ce qu’on appelle ame pensante. Au lieu que la mélancolie dépend d’une affection sympathique des organes digestifs, & autres viscères du bas ventre, avec vice de constitution. Il n’est pas surprenant que le mouvement des maniaques soit vif, féroce, quelquefois phrénétique, vu que l’ame est primitivement affectée ; tandis que dans la mélancolie on ne voit, la plus souvent, que des idées sombres, tristes, des aliénations d’esprit, moins actives ; ce qui tient au vice qui est placé dans des organes moins sensibles & moins actifs, & à la dominance de l’humeur atrabilaire qui s’y complique le plus souvent.

Parmi les causes qui produisent cette maladie, on peut compter les vives passions, les mouvemens violens de l’ame, la contention d’esprit, une étude trop longtemps suivie, & trop réfléchie, un amour malheureux, des désirs effrénés, & rendus vains, ou satisfaits avec trop d’abandon ; des méditations trop profondes ; des idées révoltantes, qui peuvent agiter vivement les nerfs, déranger l’ordre de leurs fonctions, troubler celles de l’ame. Mais dans les causes prochaines, on doit comprendre une sensibilité extraordinaire dans la constitution, une disposition héréditaire, la suppression des menstrues, des lochies & du flux hémorroïdal ; la répercussion de quelques humeurs dartreuses, écrouelleuses ; les excès dans les plaisirs de l’amour, l’usage abusif des liqueurs fortes & spiritueuses.

La manie peut être sympathique, & reconnoître pour cause un amas de vers contenus dans l’estomac & les premières voies ; un engorgement dans les conduits de la vésicule du fiel, & la présence d’une bile très-âcre, de couleur d’un verd foncé & très-exaltée dans cette même poche ; la manie a lieu quelquefois à la suite des fièvres intermittentes, dont on a trop tôt arrêté les paroxismes, par l’usage précipité du quinquina. Les fièvres aiguës, ardentes & inflammatoires, dont la crise a été imparfaite, laissent quelquefois, après elles, cette maladie. Hippocrate remarque que la cessation d’un ulcère, d’une varice, la disposition des tumeurs qui sont dans les ulcères, sont souvent suivies de manie.

Mais l’ouverture du crâne des maniaques, nous fait voir, que le plus ordinairement la cause est idiopathique, & a son siège dans le cerveau. On a trouvé dans les uns, la substance du cerveau très-ferme & compacte ; les gros vaisseaux & ceux qui rampent sur la surface de ce viscère, gorgés d’un sang très-noir. Dans d’autres, un épanchement aqueux, qui inondoit tous les replis du cerveau ; des hydatides solitaires, & d’autres très-rapprochées, & ramassées en forme de peloton ; des varices au plexus choroïde ; les méninges enflammées, & très-dures ; l’avancement de la faulx ossifié ; des vers dans les sinus frontaux.

La manie est une maladie longue ; pour l’ordinaire, peu dangereuse. Ceux qui en sont attaqués, sont forts, robustes, & à leur état près, bien portans. Ils vivent assez longtemps. Il est prouvé qu’ils ne contractent jamais de maladie épidémique. Mais un profond sommeil, qui succède à un délire continuel, & l’insensibilité des malades au froid le plus aigu, & à l’action des purgatifs, sont des signes de mauvais augure ; & si les forces sont épuisées par l’abstinence, & que le malade tombe dans l’épilepsie, ou dans quelque maladie soporeuse, la mort ne tarde pas à terminer sa vie.

Personne n’ignore que la manie ne soit difficile à guérir, sur-tout lorsqu’elle est invétérée, & que cette maladie est incurable lorsqu’elle est héréditaire.

La nature opère très-rarement d’elle-même la guérison de cette maladie néanmoins on a vu la manie guérie par de fortes hémorragies du nez, ou par d’autres évacuations ; mais ces cas sont si rares, qu’on ne sauroit toujours attendre des crises aussi salutaires, sans exposer les maniaques aux dangers les plus évidens ; on est donc forcé d’avoir recours à d’autres méthodes de traitement, relatives, 1°. à l’état de foiblesse, d’épuisement, de démence, produite ou entretenue par des évacuations immodérées, ou au vice général de la constitution ; 2°. à l’état nerveux, idiopathique du cerveau & des nerfs.

1°. Dans cette espèce de manie qui succède aux fièvres intermittentes mal traitées, & sur-tout à la fièvre quarte, que Sydenham a fort bien observée, il est très-dangereux de faire saigner & de donner des évacuans ; il faut, au contraire, la combattre par des remèdes analeptiques, fortifians & toniques : la thériaque, dans ce cas, est un excellent remède. Locher, qui a très-bien traité de cette maladie, a observé que les saignées & les purgatifs étoient nuisibles dans le cas de foiblesse naturelle & essentielle, & d’épuisement des forces. Au lieu que dans la manie entretenue par une fluxion chronique, ou par une congestion à la tête, à la suite des passions vives, de remèdes échauffans, & d’autres abus de cette espèce ; les évacuans & la saignée, en assombrissant le malade, produisent les plus heureux effets.

Les vésicatoires conviennent surtout à la manie qui reconnoît pour cause la répercussion des exanthèmes, des dartres & autres maladies de la peau. Mais, ce n’est pas comme irritans qu’il faut les employer, mais comme affoiblissant ; pour cet effet il faut les maintenir pendant longtemps. Après les évacuans convenables, les rafraîchissans, tels que l’eau froide, les bains, & autres semblables sont très-avantageux. Il est très-utile de prendre un bain tiède des extrémités, en arrosant en même temps la tête d’eau glacée, & de donner intérieurement de la limonade nitrée. Le vinaigre distillé, paroît sur-tout convenir dans la manie, avec congestion à la tête, dans des sujets pléthoriques.

Les femmes historiques peuvent être facilement attaquées de manie, & sur tout les femmes en couche, par des passions violentes, par la suppression des vidanges, par des dépôts laiteux, & autres causes purement nerveuses, sans congestion à la tête. On est autorisé à soupçonner cette affection sympathique, lorsqu’il s’annonce tout-à-coup un délire, sans cause de congestion, précédé de violentes affections de l’ame. Les remèdes nervins, tels que la myrrhe, le castoreum, l’assa-fœtida, sont très appropriés ; & les martiaux, dont Mead a peut-être trop étendu l’usage, réussissent singulièrement.

L’opium est le remède le plus convenable à la manie qui est produite par des passions vives, des terreurs extrêmes sans congestion, ni pléthore. Un célèbre médecin l’a donné, avec succès, à la dose de huit grains. Mais il faut plutôt entretenir le ventre libre, au moyen de l’émétique, pour prévenir la congestion, qui ne pourroit être que désavantageuse. Dans le cas de veilles opiniâtres, l’opium, gradué à propos, procure un sommeil doux & très-avantageux. Mais il arrive quelquefois aussi, qu’il augmente les symptômes, & qu’il produit des interruptions dans le sommeil, des agitations & des songes très-fâcheux ; il faut alors s’en abstenir, de peur qu’il ne rende la maladie incurable. Il vaut mieux lui préférer des rafraîchissans & d’autres caïmans, tels que le syrop de diacode, & le camphre corrigé avec le nitre donné à très grande dose. Locher assure avoir soulagé, avec le musc, beaucoup de maniaques, & en avoir guéri un radicalement.

On a vu des maniaques guéris par certaines opérations. C’est ainsi qu’un homme, auquel on creva les yeux, parce qu’il faisoit le loup-garou, (Voyez ce mot) fut entièrement exempt d’attaque. Le hasard a plus souvent opéré de pareilles cures, que la main du chirurgien. On n’en sauroit conseiller l’imitation.

Vanhelmont a proposé l’immersion du malade dans l’eau froide. Il est très-vrai qu’on a obtenu de bons effets des bains froids, & de pareilles immersions. Les anciens faisoient un grand usage de l’ellébore blanc mais, comme ce remède est corrosif, il ne peut être employé que comme sternutatoire. Le vinaigre distillé, peut être regardé comme un vrai spécifique dans cette maladie, & comme correctif de l’atrabile qui domine dans les affections maniaques & hyppochondriaques. Locher faisoit prendre chaque jour, une livre d’infusion testacée d’hypericum, & après dîner, il donnoit de quart-d’heure en quart d’heure, quelques cuillerées de vinaigre distillé. Il assure avoir guéri, par cette méthode, un grand nombre de malades ; mais il veut qu’on continue ce traitement pendant deux ou trois mois. Il a vu que l’usage du vinaigre faisoit disparoître l’état étrange des yeux, & ce regard forcé, qui est un symptôme primitif de cette maladie. Il a encore observé que ce remède pousse, par les sueurs, & les autres excrétions ; mais que ces crises étoient indépendantes de la guérison, puisqu’elles n’arrivoient qu’après que la maladie avoit cessé, de même que la suppression des règles & des hémorragies qu’il faisoit disparoître ; ce qui étoit un indice d’un entier rétablissement. M. Ami.