Cours d’agriculture (Rozier)/PHORMIUM

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PHORMIUM, genre de plante qui eût fait partie de la classe neuvième, première section, ou des fleurs en lis de Tournefort, et de l’hexandrie-monogynie, ou de la sixième classe, section première de Linnæus, s’il eût été connu de ces deux auteurs. Il entre dans la famille des asphodèles, et se range à côté du genre de la jacinthe, dans l’ordre naturel. Relativement à ses usages économiques, il doit faire partie de la série des plantes textiles ou filamenteuses.

Ce genre a été institué par Forster, dans son Ouvrage sur les plantes de la mer du Sud. Il en a décrit et figuré les caractères essentiels, avec beaucoup de méthode et d’exactitude. La plante sur laquelle a été établi ce nouveau genre, a été trouvée à la Nouvelle-Zélande, par sir Joseph Bank’s, auquel les sciences naturelles ont tant d’obligation : il la découvrit dans le voyage qu’il fit, avec le capitaine Cook, autour du monde, et en publia une excellente figure qui est insérée dans le premier volume du deuxième voyage de Cook.

Le phormium, qu’on appelle improprement lin de la Nouvelle-Zélande, puisqu’il n’a d’autre rapport avec cette plante que de fournir des fibres propres à la filature, comme beaucoup d’autres, telles que le chanvre, le pite, l’abutilon, l’ortie, le mûrier, etc., est connu des botanistes sous le nom de phormium tenax. Nous traduirons ce nom en français par celui de phormium textile, pour ne pas introduire de confusion dans les idées des cultivateurs.

Le phormium textile est une plante vivace qui conserve ses feuilles toute l’année, et ne les perd que successivement ; celles de la circonférence, parvenues à toute leur étendue, s’oblitèrent et se dessèchent, tandis qu’il en pousse de nouvelles du centre de la plante.

Racines. Elles sont épaisses, tubéreuses, charnues, de couleur blanche dans leur intérieur, et couvertes d’un épiderme brun ; d’une forme irrégulière et noueuse, garnies de racines secondaires jaunâtres qui se divisent en chevelu brun, délié, très rameux, et se terminent par de petites houppes ou suçoirs glanduliformes.

Œilletons. Ils font, dans ces plantes, l’office de bouture ou de gemma dans les arbres. Leur forme est arrondie dans leur circonférence, pointue par le haut ; ils sont appliqués sur les plus grosses racines dont ils ne semblent d’abord que des nodosités, et prennent ensuite la forme d’une bulbe arrondie et pointue. Ils croissent près de l’œilleton principal, souvent ils s’implantent dessus et poussent entre les feuilles du bas des mères plantes.

Feuilles. Elles sortent successivement du centre des œilletons, au nombre de huit ou dix, qui, partant toujours du même point, écartent du centre celles qui ont crû les premières. Elles sont longues d’environ cinq pieds, terminées en pointes aiguës, sur près de quatre pouces de large, d’un vert gai et luisant en dessus, blanchâtres en dessous et bordées d’un liseré très-étroit, coloré en rouge. Ces feuilles sont distiques et s’engainent les unes dans les autres par leur base ; elles sont divisées en deux parties égales dans toute leur longueur, par une carêne ou côte d’autant plus saillante qu’elle est plus voisine du pied de la plante. Leur consistance est sèche, coriace et filandreuse : il est impossible de les casser dans leur largeur avec les deux mains ; mais elles se divisent aisément dans toute leur longueur en autant de lanières qu’on le désire. En vieillissant, ces feuilles se colorent d’un jaune rougeâtre qui devient d’un jaune de paille luisant lorsqu’elles sont desséchées. La presque totalité de leur substance est composée de fibres longitudinales, d’un blanc argenté comme de la soie, divisible à l’infini et d’une force très-considérable.

Fleur. Lorsque les plantes ont acquis une certaine force, il sort du centre des feuilles une tige qui les dépasse en élévation de plus d’un tiers. Elle se divise vers son extrémité en plusieurs rameaux qui se chargent d’une grande quantité de fleurs très-rapprochées les unes des autres, et qui forment un thyrse pyramidal d’un beau jaune. Les fleurs sont composées de six pétales, dont trois extérieurs et trois intérieurs. Les premiers sont plus courts que les seconds, et ceux-ci sont surmontés, du tiers de leur longueur, par les filets des étamines qui portent des anthères vacillantes.

Fruit. Il est composé d’une capsule sèche à trois loges, qui, lors de sa maturité, s’ouvre par son extrémité supérieure. Il renferme un grand nombre de semences noires, plates, très-minces, membraneuses sur leurs bords, apposées les unes sur les autres dans les loges qui les renferment. Elles y sont disposées de la même manière que celles des jacinthes, des tulipes et de la couronne impériale, avec lesquelles elles ont de la ressemblance.

Lieu. Le phormium textile croit dans l’hémisphère austral, entre le trente-quatrième et le quarante-septième degré de latitude. Il se trouve abondamment à la Nouvelle-Zélande, et dans l’île de Norfolk, où il a été observé dernièrement par le commodore Philip. On commence à le cultiver au port Jackson, dans la Nouvelle-Hollande. Les voyageurs ne sont pas d’accord sur la nature du terrain dans lequel cette plante croît ; les uns disent qu’elle préfère les terrains marécageux ; d’autres, qu’on la trouve au bord de la mer et dans son voisinage, sur les sables arides et dans des lagunes arrosées momentanément par des eaux saumâtres. Ce qu’il y a de certain, c’est que neuf pieds de ce phormium, plantés dans un baril, au port Jackson, dans la terre du lieu où on les a trouvés, n’étoit qu’un sable blanc, très-fin, qui paroissoit infertile ; que ces plantes apportées au Muséum par le navire le Naturaliste, second des deux vaisseaux de l’expédition de découverte, commandée par le capitaine Baudin, sont arrivées en bon état, qu’elles ont continué de végéter dans cette même terre pendant plus de dix-huit mois, et que dans ce moment, elles sont en pleine végétation. Ainsi, on peut croire que cette plante n’est point délicate sur le choix du terrain, et qu’elle croît dans les sols arides comme dans les lieux marécageux ; faculté extrêmement intéressante pour l’emploi de ces deux natures de terrains, trop abondans et presqu’inutiles en France.

Propriétés. Comme c’est de M. Labillardière, membre de l’Institut, que nous emprunterons ce que nous avons à dire sur les propriétés du phormium textile, ou lin de la Nouvelle-Zélande, nous extrairons de son Mémoire tout ce qui a rapport à cet objet et aux expériences qu’il a faites sur la force des filamens de cette plante, comparativement avec ceux du chanvre, de l’aloès-pite, du lin et de la soie.

« Le lin de la Nouvelle-Zélande, dit M. Labillardière, (dans son Mémoire lu à la classe des sciences physiques et mathématiques de l’Institut, en nivose an 11) que j’ai soumis à l’épreuve pour en connoître la force, me fut donné en échange de quincaillerie, par les habitans de cette grande terre, avec lesquels nous communiquâmes vers sa pointe septentrionale dans le voyage à la recherche de la Pérouse, le 22 ventôse, première année de la république. La plante qui le fournit est d’une bien grande utilité à ces sauvages ; aussi, lorsqu’ils approchèrent de nous, les objets qu’ils montrèrent furent de grosses poignées de ces feuilles préparées de diverses manières. Encore assez éloignés de nous, ils les agitoient avec une espèce d’enthousiasme, paroissant vouloir en faire ainsi connoître tout le prix ; et bientôt nous vîmes que nous avions très-bien entendu cette sorte de langage, car ils y mirent une assez grande valeur dès qu’ils furent le long du bord de notre vaisseau. »

Nous ne suivrons pas M. Labillardière dans la description de l’appareil qu’il a employé pour ses expériences comparatives, pour constater la force et l’élasticité des fibres du phormium, non plus que dans le nombre des expériences qu’il a faites et dans la manière dont il les a exécutées, nous nous contenterons de rapporter leur résultat.

Il suit des expériences qu’il a faites, « 1°. que la force des fibres de l’aloès-pite étant égalé à sept, celle du lin ordinaire est représentée par  ; celle du chanvre, par  ; celle du phormium textile, par et celle de la soie par 34. Mais la quantité dont ces fibres se distendent avant de rompre, est dans une autre proportion ; car, étant égale à pour les filamens de l’aloès-pite, elle n’est que de pour le lin ordinaire, de 1 pour le chanvre, de pour le phormium textile, et de 5 pour la soie.

» Il est aisé, continue notre auteur, de pressentir tous les avantages qui peuvent résulter de la culture de ce végétal précieux, sur-tout pour notre marine, en donnant les moyens d’alléger singulièrement la charge des vaisseaux ; car, pour un vaisseau de 74, on évalue à soixante huit mille livres la pesanteur des cordages qui entrent seulement dans sa garniture au dessus de la flottaison. L’emploi du lin de la Nouvelle-Zélande (phormium textile) procurant la facilite de diminuer ce poids de plus de la moitié de cette quantité, et aussi de celle des autres cordages qui sont au dessous de la flottaison, on pourra s’approvisionner d’autant plus d’autres objets de première nécessité. D’ailleurs, on sent que moins les cordages qui se trouvent au dessus de la flottaison pour garniture, auront de diamètre, moins la dérive sera grande ; et ainsi ces nouveaux cordages contribueront à accélérer la marche des vaisseaux, qui ne peut qu’augmenter encore par l’allégement qu’ils éprouveront, si on ne les charge pas d’un poids plus grand que celui dont on les charge ordinairement. Ces cordages étant plus minces et plus légers que ceux faits avec le chanvre, il faudra moins de bras pour la manœuvre ; de sorte que par leur usage on pourra, avec le même nombre d’hommes, armer beaucoup plus de vaisseaux qu’en se servant de cordages de chanvre.

» On croira facilement que des fibres aussi fortes et aussi liantes seront très-propres à la fabrication de divers tissus, et pourront remplacer avec un très-grand avantage, dans nos manufactures, le chanvre et même le lin. Sans doute elles conserveront dans l’apprêt la supériorité qu’elles ont par leur force sur le chanvre : leur grande blancheur et leur coup d’œil satiné, font espérer que les toiles qu’on en fera surpasseront encore, par leur éclat, celles du lin.

» Tous les vêtemens que nous achetâmes des sauvages de la Nouvelle-Zélande, étoient faits avec les fibres de leur lin ; c’étoit encore avec des cordes de cette plante qu’ils avoient attaché divers ornemens, au nombre desquels ces cannibales avoient mis de petites parties d’ossemens humains qu’ils tenoient sur leur poitrine comme une espèce de trophée dont ils ne se dessaisirent qu’avec difficulté, témoignant qu’ils y attachoient beaucoup de prix.

» Leurs lignes pour pêcher avoient été cordées à deux brins ; mais leurs filets étoient faits avec les feuilles de la plante divisées par lanières, sans autre préparation. Sans doute, comme ces filets sont d’une prodigieuse étendue pour pêcher au large à une bonne distance de la côte, ces sauvages négligent de faire des cordes pour cet usage, parce qu’ils y emploiroient bien du temps, et que d’ailleurs ils trouvent ainsi l’emploi de leur lin assez sûr ; car ils vivent en grande partie du produit de leur pêche. »

D’après tous ces faits, le phormium textile paroît fournir les meilleures fibres végétales connues pour faire des cordes et des tissus. Cette vérité fut annoncée, pour la première fois, par le célèbre capitaine Cook et son illustre compagnon de voyage sir Joseph Bank’s. Labillardière vient de la démontrer par une suite d’expériences aussi ingénieuses qu’elles sont exactes et concluantes. (Voyez son Mémoire, imprimé dans les Annales du Muséum, second volume, page 474.)

Culture. Nous n’avons point encore d’expériences en grand, faites en Europe, qui puissent nous diriger dans la culture de cette plante en rase campagne. Mais nous possédons quelques données qui peuvent nous mettre sur la voie pour y parvenir avec quelques degrés de certitude. Nous allons les extraire d’un Mémoire que nous avons publié dans les Annales du Muséum national d’Histoire naturelle, volume II, page 228, et nous y ajouterons quelques faits qui n’existoient pas alors.

D’abord, la Nouvelle-Zélande étant située entre le trente-quatre et le trente-septième degré, vers le pole antarctique, offre à peu près la même latitude que plusieurs parties de la France. Elle doit être même beaucoup plus froide, parce que le pole dont elle est voisine présente une région glacée, plus étendue que celle du pole arctique, puisqu’on est allé vers celui-ci jusqu’au soixante-dixième degré, tandis que les voyageurs ont été arrêtés par des montagnes de glace dès le soixantième du pôle sud. Il résulte de cette position que les îles de la Nouvelle-Zélande doivent être plus froides que la France pendant leur hiver, et plus chaudes pendant leur été ; que de plus, la température de ce climat doit être variable, parce que toutes les fois que les vents viennent du pole, ils doivent porter, même au milieu de l’été, le froid dont ils se sont chargés en passant sur les montagnes de glace qu’ils ont parcourues ; et que lorsqu’ils soufflent de l’équateur, il en doit résulter une chaleur semblable à celle qu’éprouve la côte de Barbarie située à la même latitude à peu près. En raison de cette variation du climat, les végétaux qui l’habitent doivent être doués d’une grande étendue de facultés, soit pour résister au froid, soit pour supporter la chaleur. Une expérience fortuite, dont les détails ne peuvent être regardés ici comme un hors-d’œuvre, pourra nous en donner, sinon une preuve, au moins une forte présomption.

Le pied de phormium textile, envoyé au Muséum, par M. Aiton, en nivose de l’an 8, se trouvant dépourvu de racines fibreuses, et ayant beaucoup souffert dans la traversée d’Angleterre ici, par une température froide et très-humide, fut placé dans une serre chaude, sur une couche de tan neuf. Un fourneau établi au dessous de la couche, ayant été chauffé tous les jours pendant ce mois, fit monter graduellement la chaleur de cette couche, dans l’une de ses parties, jusqu’à quarante-sept degrés au dessus de zéro du thermomètre de Réaumur, c’est-à-dire, à une chaleur de trois à quatre degrés plus forte que celle des sables d’Afrique, et plus qu’il n’en faut pour faire durcir des œufs. Malgré cette vive chaleur, le phormium qui se trouvoit dans cette partie de la couche, ainsi que des pandanus odoratus, calamus rotang, dracœna pendilla, ensifolia, et tradescantia discolor ne furent point fatigués : au contraire, toutes ces plantes poussèrent avec vigueur, et plusieurs d’entr’elles fleurirent et fructifièrent. Il est vrai qu’on proportionna les arrosemens à la déperdition d’humidité qu’éprouvoient ces végétaux, et qu’on leur donna de l’eau en abondance. Il est bon d’observer aussi que l’époque à laquelle on donna une si forte chaleur à ces plantes répond à celle de leur été dans leur climat naturel, sur-tout pour le phormium, dont le pays se trouve peu éloigné de nos antipodes. Depuis ce temps, cette plante a été laissée pendant l’hiver dans la même serre, et l’été, en plein air, à une exposition chaude. Elle a continué de végéter, de pousser des cayeux de sa souche et de donner des espérances pour sa naturalisation. Mais revenons à l’exposition des motifs qui nous font croire que le phormium textile peut s’acclimater chez nous.

Indépendamment de la similitude des deux climats de la Nouvelle-Zélande et de quelques unes des parties de la France, dont les différences sont à l’avantage de cette dernière, il existe deux autres motifs d’espérance : le premier, que le phormium étant une plante vivace dont les œilletons, qui répondent au gemma dans les arbres, croissant sous terre à plusieurs pouces de profondeur, se trouvent par ce moyen abrités des gelées et hors de leur atteinte, si l’on établit la culture de cette plante dans la partie la plus méridionale de la France. Le second motif vient de ce que le phormium étant de nature sèche, doit donner peu de prise aux froids, même assez considérables, puisque leur action se porte particulièrement sur les corps aqueux, dont elle détruit l’organisation. Tout porte donc à croire qu’on pourra naturaliser ce végétal utile sur le territoire de la république.

Quoique nous, ayons semé de différentes manières, dans diverses saisons et sans succès, une assez grande quantité de graines de cette plante, qui nous avoient été envoyées par sir Joseph Bank’s, à son retour de la mer du Sud, nous croyons cependant que ce doit être la voie de naturalisalion la plus sûre, la plus abondante, et celle qu’on doit employer de préférence. D’ailleurs, quelques tentatives faites depuis peu d’années en Angleterre prouvent que des semences de cette plante y sont arrivées sans avoir perdu leurs propriétés germinatives, puisqu’on est parvenu à en faire lever plusieurs. Mais comme cette graine est très-mince et se dessèche en peu de temps, il est convenable de la laisser renfermée dans les capsules qui la contiennent, jusqu’à l’instant de la semer ; de prendre ensuite la précaution de préserver des grandes chaleurs, autant qu’il sera possible, les caisses qui la renfermeront, lorsque le bâtiment passera sous les zônes chaudes, et sur-tout dans le voisinage de l’équateur, parce que la chaleur brûlante de ces parages détruit les germes d’une grande quantité d’espèces de semences. On pourroit aussi en transporter des pieds qui, étant cultivés pendant la traversée, ne manqueroient pas de fournir des individus propres à faire des essais sur la culture de cette plante. Dans les renseignemens fournis par les professeurs du Muséum, au capitaine Baudin, ils l’avoient fortement engagé, si ses instructions le conduisoient à la Nouvelle-Zélande, à faire ramasser une grande quantité de graines et de racines de ces plantes, en les prenant de préférence dans la partie de l’île Tavay-Pœnamoo, la plus voisine du Cap Sud, qui est la plus près du pôle, et par conséquent la plus froide. Le C. Riedlé, premier jardinier de l’expédition, étoit chargé spécialement d’emballer ces graines de différentes manières, pour varier les chances, et d’en mettre surtout dans les terres des caisses de plantes vivantes qu’il devoit rapporter en Europe. Au moyen de ces précautions, il est à présumer qu’on parviendra à introduire une très-grande quantité d’individus de cette plante en France ; mais cela ne suffit pas, il faut encore choisir la localité qui offre le plus de chances à la réussite, et employer les moyens de culture les plus propres à sa naturalisation.

Le climat qui paroît devoir être le plus favorable aux premières plantations du phormium, est celui des départemens méridionaux, vers les bords de la Méditerranée, dans le voisinage de Nice ou d’Hyères, parce qu’il offre un grand nombre de rapports avec celui de la Nouvelle-Zélande, tant pour la latitude que pour la nature du sol et la quantité d’eau saumâtre qui s’y rencontre. D’ailleurs, ce pays est traversé par de hautes montagnes qui, en abritant les rivages des vents du nord, les défendent des fortes gelées, et en font un climat doux en hiver, sec et chaud pendant l’été.

Quant à la culture première, elle consiste à planter les pieds de phormium dans des planches formées de diverses espèces de terres, à différentes expositions, et à leur donner des arrosemens proportionnés à leur vigueur, à leurs besoins et au degré de chaleur de la saison. Les graines, qui arriveront stratifiées ou mélangées dans de la terre, devront être semées, peu de temps après leur débarquement, sur des banquettes de terre meuble et substantielle, susceptibles d’être ombragées des rayons d’un soleil trop brûlant, et d’être arrosées par irrigation. Il sera plus sûr de ne semer les graines qui auront été transportées sèches dans des caisses, que par parties, de quinze en quinze jours, et depuis la fin de l’été jusqu’au milieu du printemps. Quelques portions pourront être semées dans des caisses à semis, afin de donner la facilité d’orienter les jeunes plants, suivant le besoin, dans les différentes saisons de l’année et pendant la jeunesse des plantes. Mais il est essentiel que tous ces semis, de quelque manière qu’ils aient été faits, ne soient recouverts que d’une couche de terre sablonneuse très-fine, et de l’épaisseur d’une ligne ou d’une ligne et demie tout au plus. Il sera très-utile aussi de les garantir des ardeurs du soleil, non seulement depuis l’instant où les graines auront été confiées à la terre, mais encore pendant la jeunesse des plantules, et jusqu’à ce qu’elles aient acquis assez de force pour supporter le plein air et se défendre de l’intempérie des saisons. Si pendant l’hiver il survenoit des gelées de quelques degrés, il seroit prudent de couvrir les jeunesse mis avec de la paille longue, de la litière, ou, mieux encore, avec des fanes de fougère. Dès que le jeune plant aura acquis sa seconde ou troisième année, et qu’il aura deux ou trois feuilles, on pourra le repiquer dans des planches, sur trois rangs et à dix-huit pouces les uns des autres ; ce qui donnera la facilité de les labourer, et de leur donner les binages nécessaires chaque année, pour ameublir la terre autour de leurs racines et en écarter les mauvaises herbes.

Lorsqu’une fois ces plantes auront poussé des drageons de leurs souches et qu’elles auront produit des graines, c’est alors qu’on pourra tenter, en pleine campagne, des expériences de naturalisation en grand, dans des terrains de différente nature, et dans le voisinage de la mer. Celles-ci venant à réussir, fourniront, avec le temps, les moyens de répandre cette plante précieuse, de proche en proche, sur tous les rivages de la mer, dont elle paroît devoir fixer les sables, et préserver les cultures intérieures de leur invasion ; elle offrira une nouvelle matière première à l’industrie des artisans, et procurera aux arts et au commerce une nouvelle source de richesses.

Le voyage du capitaine Baudin, sur lequel nous comptions pour accélérer ces expériences, n’a pas rempli, sous ce rapport, les espérances que nous avions conçues. Ses instructions ne l’ont point conduit à la Nouvelle-Zélande, et il a exploré les côtes de la Nouvelle-Hollande, d’où il a rapporté des richesses infinies en histoire naturelle. Tout ce qu’on a pu faire a été de recueillir neuf individus de cette plante, qui ont été pris au port Jackson, où ils avoient été apportés de l’île Norfolk. Suivant M. John-White, chirurgien en chef de la colonie anglaise du port Jackson, le phormium croît en abondance à l’île Norfolk, et peut devenir une spéculation commerciale pour une puissance maritime qui posséderoit ce pays. Sans doute les Anglais ne la laisseront pas échapper, puisqu’elle peut contribuer à maintenir la supériorité de leur marine, et fournir un nouvel aliment à leur commerce.

Quoique les neuf individus de phormium fussent tirés d’une latitude beaucoup plus élevée que celle du Cap Sud de la Nouvelle-Zélande, ils ont supporté le voyage avec facilité sur le navire le Naturaliste, commandé par le capitaine Hamelin, et sont arrivés à Paris sur la fin de l’an 11, en bon état. Depuis cette époque, l’administration du Muséum en a fait passer des pieds dans les départemens de la Seine-Inférieure, de l’Hérault, de la Drôme, du Var, et dans l’île de Corse, à l’effet de varier les chances de leur réussite. D’après les renseignemens que nous nous sommes procurés depuis peu de temps, ces plantes prospèrent à merveille dans tous les climats chauds où elles ont été envoyées ; plusieurs poussent des œilletons de leurs racines, et promettent beaucoup de succès. Enfin, nous ajouterons que M. Cels, qui possède cette plante depuis plusieurs années, en a mis un pied en pleine terre l’an dernier, dans son jardin de Montrouge, près Paris, et qu’il y a très-bien passé l’hiver, couvert d’un simple châssis et de litière ; ce qui donne l’espérance que cette plante pourra un jour prospérer dans le nord comme dans le midi de la France.

En terminant cet article, nous rappellerons aux cultivateurs que le chanvre est originaire de Perse et de l’Inde, pays beaucoup plus chauds et plus fertiles que la Nouvelle-Zélande ; qu’il est annuel, et doit être semé tous les ans, tandis que le phormium est vivace, et paroît rustique ; que la première de ces plantes exige une terre excellente et peu commune, des labours multipliés et des engrais abondans, tandis que la seconde se contente de terrains abandonnés, malheureusement trop multipliés en France, et qu’elle n’a besoin, une fois plantée, ni de culture, ni de fumiers ; que la récolte du chanvre, sa macération et l’extraction de ses fibres exigent du temps, des machines, des dépenses et de l’intelligence dans les ouvriers, tandis qu’une serpette pour couper les feuilles parvenues à leur grandeur, une auge pour les amollir, et un battoir pour en séparer les fibres, suffisent à la récolte et à la préparation du lin de la Nouvelle-Zélande…

Tant d’avantages réunis, sans faire abandonner la culture du chanvre et du lin, sont bien propres à stimuler l’ambition des propriétaires de terres voisines de la Méditerranée, et à les déterminer à faire quelques sacrifices pécuniaires pour se procurer cette plante précieuse. Une souscription rempliroit ce but, et seroit préférable à d’autres moyens, tentés presque toujours en vain. D’ailleurs, il est si satisfaisant d’être soi-même l’artisan de sa fortune, qu’il ne faut pas laisser ce soin à d’autres. Cette souscription fourniroit aux dépenses de fret d’un bâtiment, qui partiroit chargé d’une cargaison d’un débit assuré dans l’Inde, et qui se chargeroit, en retour, de graines et de plantes de phormium textile. Cette dépense, et celle d’un jardinier intelligent pour la récolte des graines et la culture des plantes pendant la traversée, ne seroient pas considérables, relativement aux avantages qui en résulteroient, et les souscripteurs et les voyageurs qui introduiroient en grand cette plante en France auroient bien mérité de son agriculture et de la patrie. Quelle plus noble récompense pourroit déterminer cette entreprise ! (Thouin.)