Cours d’agriculture (Rozier)/PISAI OU PISÉ

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Hôtel Serpente (Tome septièmep. 719-737).


PISAI ou PISÉ, ou Terre battue entre deux planches[1], au moyen de laquelle on construit des murs, des maisons, &c. On auroit de la peine à se persuader, si l’expérience ne venoit à l’appui de cette assertion, que des murs de terre puissent avoir une durée de plus de deux siècles, pourvu qu’ils ayent été munis d’un bon crépi de mortier, mis a couvert de la pluie, & garantis de toute humidité par des fondations de maçonnerie élevées au-dessus du rez-de-chaussée.

Les murailles en terre ou pisé, servent a former des clôtures, à construire des maisons à plusieurs étages, d’une solidité presque incroyable, sans autre épaisseur que celle des murs de maçonnerie ; leur usage est très-fréquent dans les campagnes, & surtout dans les lieux où la pierre est rare, & où la brique & le bois ne sont employés qu’à grands frais.

Une muraille en pisé, est un assemblage de masses de terre naturelle, mais de qualité particulière, rendues compactes & dures sur le même lieu par l’art du pileur ; & qui tantôt placées bout à bout, & tantôt les unes sur les autres, représentent des pierres de parpaing posées de champ.

Pour faciliter l’intelligence de cet article, on a mis à la fin l'explication des termes techniques.


Des qualités de la terre à piser.

Il n’est point de terre qui ne soit propre au pisé, si l’on en excepte l’argileuse & la sablonneuse : la première, parce qu’elle se fend en séchant ; la seconde, parce qu’elle n’admet aucune liaison. Dans le choix des terres, on préfère celle qui est forte ; c’est-à-dire, celle qui se coagule plus aisément, ce qui se connoît lorsqu’elle garde la forme que la main lui a imprimée sans se lier aux doigts ; telle est en général la terre franche de jardin ; on employe avec le même succès la terre forte, mêlée de gravier.

On observera que la terre ne renferme aucun mélange de racines & de fumier, parce que les racines, quoiqu’elles contribuent à lier les terres, laissent néanmoins, en pourrissant, des vides & des sinuosités par où l’air s’introduit & exerce son action intérieurement au préjudice du mur; elles empêchent en outre la compression de la terre, en la soulevant, elles en barbelent la surface, qui par là, n’est plus propre à recevoir l’enduit de mortier; les effets du fumier ne sont pas moins nuisibles par les raisons que nous venons d’expofer. Il faut que la terre qu’on met en usage, ait à peu près le degré d’humidité qu’elle a ordinairement à un pied de profondeur; cette humidité, par son évaporation infenfible, fert à expulser l’air intérieur, & comme par son poids comprime les parties dont l'affaissement total donne à la masse une condenfation qui en fait toute la solidité. Si la terre est trop mouillée, le volume d’eau qu’elle renferme la rendant mouvante, forme un obstacle à la compression de ses parties, & par son écoulement laisse des ouvertures & des fentes dans lesquelles la chaleur & l’eau venant à pénétrer, concourent à la ruine d’un ouvrage encore mal affermi. La terre sèche n’est point propre à la construction des murs en pisé, parce que étant poreuse & remplie d’air, au lieu de prendre la consistance nécessaire, elle se dilate & se réduit en poussière.


De ta préparation de la terre à piser.

Avant de prendre de la terre d’aucun champ, on aura la précaution de lever le gazon & toute sa superficie à un pied de profondeur, & même jusqu’à ce qu’il ne se rencontre plus de racines. Si le champ a été beaucoup fumé, il faut y fouiller jusqu’à ce que l’on soit assuré qu’il ne s’y trouve plus de fumier mêlé avec la terre.

Si l’on veut ménager au piseur une terre préparée de la manière que son art l’exige, on aura soin i°. d’entretenir son humidité naturelle, humidité si précieuse, qu’il est essentiel de couvrir la fosse pour en empêcher l’évaporation. 2°. De diviser la terre, autant qu’il est possible, avec la pioche, la pelle & le râteau, afin que l’ouvrier ne trouve point de mottes sous son pisois. Si la terre manque d’humidité, on peut la lui communiquer avec un arrosoir à grille & la bien mêler. Si elle s’attache au pisois, elle est trop chargée d’eau.; on doit en ce cas la mêler avec suffisante quantité de semblable terre plus sèche.

Si quelque grande pluie a mouillé toute la terre qu’on se proposoit d’employer, il vaut mieux suspendre l’ouvrage que de le continuer avec de la terre trop molle. On pourroit construire la fosse, de manière qu’il y eût toujours quelque endroit sec lorsque les autres seroient trop mouillés.

Il est des terres à piser de la plus excellente qualité, qui néanmoins sont fort graveleuses ; il suffit d’en ôter des plus gros cailloux : l’abondance les gravier ajoute à l’excellence d’une terre, mais elle diminue la force d’une terre médiocre.

Si l’on a peu de bonne terre, & qu’on puisse y suppléer par de la terre médiocre, il vaut mieux ne les point mêler, que de n’en faire qu’une qualité un peu meilleure que la médiocre. Mais il faut employer la bonne pure dans les cours inférieures des bauchées, & tâcher de la distribuer également dans tout le bas du pourtour de l’édifice, par la ration que non-seulement la charge s’y fait plus violemment sentir ; mais encore, parce que les eaux pluviales y atteignent plus abondamment que dans les parties plus élevées.

Le nombre d’ouvriers nécessaires â un moule de 9 à 12 pieds, est ordinairement fixé à six ; trois batteurs ou piseurs, deux porteurs de terre, & un terrassier pour la piocher & en faire les charges. Si l’on prend sa terre au-delà de douze à quinze toises, deux porteurs ne suffiront pas pour le service de trois piseurs ; on supprime alors un piseur, ou l’on emploie un troisième porteur. On se sert, pour le transport de la terre, d’une corbeille plus propre que la hotte & l’oiseau, au déchargement dans le moule.


Du temps propre à former le pisé.

Le temps le plus favorable à la construction des murs en pisé, commence à la fin de mars & finit au mois d’août ; il faut en excepter les jours pluvieux, qui rendent cette opération absolument impraticable, parce que la terre détrempée ne sauroit prendre la consistance nécessaire, & les pans nouvellement achevés, lorsque la pluie survient, ne peuvent sécher assez promptement pour être en état de recevoir une seconde asisse ; mais un beau jour, ou une belle nuit suffit pour tout réparer. Les grandes chaleurs de l’été préjudicient également à ces constructions par un prompt desséchement, & par les fentes & lézardes qu’elles occasionnent. L’automne, à cause de son humidité, n’est guères moins nuisible à ce genre de travail ; cependant si cette saison commençoit, & qu’elle donnât de beaux jours, on pourroit espérer un ouvrage solide ; mais on conçoit qu’il seroit imprudent de travailler en pisé vers la fin de cette saison, parce que les gelées y sont entièrement contraires. Ces assertions doivent varier suivant les climats ; chacun doit connoître celui qu’il habite, & régler son travail en conséquence.


Description du moule & des outils propres à faire le pisé.

Le moule dont on se sert pour la construction des murs en pisé, est composé de quatre panneaux, dont deux grands & deux petits. Le grand panneau appelé banche A, est un assemblage simple de planches bien jointes, entretenues par quatre planches ou parefeuilles B, posées & clouées en travers sur un même côté ; deux de ces parefeuilles aux extrémités ; & les deux autres entre deux, à distances égales entre elles ; le petit panneau appelé closoir, ou trapon C, est fait d’une seule planche ; la longueur des banches est de neuf pieds, leur largeur ou hauteur, de deux pieds six pouces. Le closoir a aussi deux pieds six pouces de hauteur, sa largeur se règle sur l’épaisseur que l’on veut donner au mur, dont il représente le profil avec son frit. Il demeure le même dans cette largeur pour tous les pans d’une même assise ; il ne peut servir à ceux d’une seconde, qu’après avoir été réformé. Il en est ainsi pour ceux d’une troisième assise, &, de manière que le mur doit avoir le même frit dans toute sa hauteur.

L’on construit ces panneaux ou banches en sapin, parce qu’il est de tous les bois le plus léger, le plus propre au maniement, & le moins sujet à se déjeter ; son épaisseur doit être de douze à quinze lignes, ainsi que celle des parefeuilles. Ces petites planches, qui servent à maintenir l’assemblage des grandes, ont huit pouces de largeur ; leur longueur est celle de la hauteur des banches sur lesquelles elles sont clouées solidement ; à côté des premières & dernières parefeuilles, sont appliquées deux anses de fer appelées manettes R, bien clouées vers le bord supérieur du panneau qu’elles surmontent autant qu’il est nécessaire pour y pouvoir passer librement la main, parce que leur destination est de faciliter le maniement des banches.

Le lançonnier D, est un bout de chevron de chêne de trois pouces de largeur, de deux pouces & demi d’épaisseur, & de trois pieds quatre ponces de longueur, traversé de part en part à quatre pouces près de chacun de ses bouts, par une mortaise de huit pouces de longueur en dessus, & de sept pouces six lignes en dessous, à cause de l’obliquité des coins qu’on est obligé d’y placer. On donnera à cette mortaise un pouce de largeur.

Les aiguilles E sont des bouts de chevron en bois de sapin, de trois pieds & demi à quatre pieds de longueur, ayant deux pouces sur trois d’équarrissage, terminé par le bas en tenons d’un pouce d’épaisseur, de trois pouces de largeur, & de cinq ou six de longueur. Ces tenons sont destinés à entrer dans les mortaises du lançonnier.

Les coins F, qui sont au nombre des aiguilles, sont des planches de chêne, d’un pouce d’épaisseur, taillées en forme de triangle d’un pied de longueur, de trois à quatre pouces de largeur à la tête.


Outil.

L’instrument dont on se sert pour battre ou piser la terre dans le moule, se nomme pilon G. Il est composé de la masse & du manche. Le manche n’est qu’un bâton de quinze à dix-huit lignes de grosseur, & de trois pieds & demi de longueur. La masse est tirée d’un morceau de bois dur, de neuf à dix pouces de longueur, ou hauteur, équarri sur quatre d’épaisseur & sur six de largeur ; cette masse, par sa forme, est comme partagée en deux sur la hauteur ; la partie inférieure est délardée également sur chaque face de sa largeur, pour former un coin émoussé & arrondi, d’un pouce d’épaisseur sur six de largeur. La partie supérieure est taillée en forme pyramidale, mais tronquée, dont la surface a trois pouces de largeur & quatre de longueur ; au milieu de cette surface est un trou d’un pouce de grosseur & de quatre pouces de profondeur, pour recevoir le manche. Tous les angles du pison sont abattus & arrondis. Cet outil emmanché, doit avoir au moins quatre pieds de hauteur ; l’ouvrier le tient à deux mains par le haut du manche, & en use comme d’un pilon, portant ses coups entre ses pieds & un peu en avant.


Construction du pisé.

On suppose dans cet article, qu’il s’agit d’un simple mur de clôture, le plus aisé de tous à décrire ; nous traiterons ensuite de la construction des bâtimens en pisé.

Dès que le mur aura été fondé, comme c’est l’ordinaire, en maçonnerie de chaux, de sable, de pierre ou de cailloux, jusqu’au niveau de terre, on fera une recoupe de chaque côté pour le réduire à dix-huit pouces d’épaisseur, appelée gros de mur ; puis on le monte à trois pieds de hauteur du toit, afin de garantir le pisé supérieur de l’humidité & du rejaillissement des eaux pluviales. En arrosant ce soubassement, on doit ménager de trente-trois en trente-trois pouces des tranchées H, qui auront quatre pouces de profondeur & trois pouces & demi de largeur, & qui traverseront le mur de niveau & d’équerre, d’une face à l’autre pour recevoir les lançonniers. Cela fait, on placera dans les tranchées H, appelées boulins, quatre lançonniers qui, par leur longueur, dépasseront la largeur du mur, & sur l’extrémité de ces lançonniers on mettra des hanches de chaque côté du mur, les parefeuilles en dehors, pour éviter que par leur poids les hanches ne viennent à déranger les lançonniers. Il faut d’abord avoir la précaution de placer ces mêmes hanches de champ, sur le mur. Deux ouvriers placés sur le mur, les soulèvent & les éloignent l’une de l’autre par les manettes, puis les descendent toutes deux sur les lançonniers, & pour plus de sureté, les manœuvres supportent l’extrémité des lançonniers ; & comme les boulins ont quatre pouces de hauteur, & que les lançonniers n’ont que deux pouces & demi, les hanches doivent emboîter le soubassement en maçonnerie, d’un pouce & demi au dessous de son arrasement. Pendant que les ouvriers soutiennent toujours les hanches par leur manette, pour qu’elles ne puissent se renverser, un autre placera les tenons des aiguilles dans les mortaises des lançonniers, & les coins chassés dans les mortaises feront joindre les aiguilles & les hanches contre le mur. Viennent ensuite les closoirs, qui ont pour largeur, dans le bas, l’épaisseur du mur, & sont plus étroits par le haut, suivant le frit qu’on veut donner ; il est ordinairement d’un pouce par toise.

Pour maintenir exactement cette épaisseur sur la longueur des hanches, l’on placera horizontalement entre l’une & l’autre banche, deux ou trois bâtons appelés étrésillonnets, correspondans aux parefeuilles opposées, de la grosseur d’un pouce, entaillés à chaque bout, pour entrer à mi-bois entre les panneaux, ces étrésillonets I, qui donnent la même épaisseur par le haut que les closoirs, le réforment ainsi qu’eux pour la réduction de l’épaisseur des assises supérieures.

L’on doit prévoir que la terre jetée & battue dans le moule feroit écarter les deux hanches ; c’est pour les contenir qu’on se sert des aiguilles qui les serrent par le bas autant qu’elles sont elles-mêmes serrées par le moyen des coins chassés dans chaque mortaise, & que par le haut, les deux aiguilles correspondantes sont fortement serrées au dessus du moule par une corde appelée bride L, traversant à double de l’une à l’autre, & billée dans son milieu par un bâton, ce qu’on appelle liage.

Il y a des provinces, où au lieu de bride en corde, les ouvriers emploient une espèce de lançonnier, qu’ils appellent arçon ; il ne diffère du lançonnier, qu’en ce qu’il est placé sur les banches, & qu’il a un peu moins d’équarrissage : alors il faut que les aiguilles portent des tenons aux deux extrémités, dont une entrera dans les mortaises de l’arçon.

Les closoirs sont retenus chacun par deux boutons M, ou chevilles de fer, qui traversent les banches.

Pour empêcher la terre de s’échapper par le bas, entre la banche & la corne du soubassement, on formera, le long de leur jonction, un cordon S, de mortier de chaux & de sable corroyé & serré avec la truelle ; c’est ce qu’on appelle communément moraine.

Ces moraines forment, en outre, l’arête ou angle des banchées que la terre ne formeroit pas, parce qu’elle ne peut être assez serrée par le pison dans l’angle, alors elle se dégraderoit & laisseroit des balèvres.

Tout étant disposé de la sorte, le moule est en état de recevoir la terre & de former un pan de mur, en supposant qu’il ait été aligné, nivelé, & mis à plomb, ou selon le frit ; on étendra ensuite successivement les lits de terre, les uns bout à bout, les autres, sur les premiers, & de la même manière, sans jamais leur donner plus de trois doigts d’épaisseur en terre meuble ; observant de travailler d’abord dans l’entrebride attenant au closoir, si c’est la première banchée d’un cours ou assise, & si c’est toute autre banchée d’un cours déjà commencé, de travailler dans l’entrebride qui joint la banchée finie, pour ménager un ferme appui à l’échelle du porteur, & éviter que la poussée de l’échelle ne dérangeât les banches qui ne sont point encore remplies.

Le manœuvre qui sert le piseur, c’est-à-dire, qui lui porte de la terre, à mesure qu’il l’emploie, a le dessus de la tête muni d’un coussinet N, & use d’un panier O, d’osier, à deux anses, il le porte sur la tête en montant par l’échelle, ou partie sur la tête & partie sur les épaules, à l’aide du sac ordinaire. Le piseur prend le panier par les deux anses & en distribue la terre dans la partie du moule où il se trouve, appellée chambre ; il rend la corbeille au manœuvre qui va la remplir de nouveau pour la lui rapporter.

Après que l’on aura jeté dans le moule, plein une corbeille de terre, le piseur l’égalisera d’abord avec les pieds, ensuite il la frappera du tranchant du pison, portant les coups de dix à douze pouces de haut, les premiers coups se dirigent le long des panneaux dans cet ordre, le second coup recouvre la moitié du premier ; le troisième, la moitié du second, ainsi de suite : le tranchant du pison est porté parallèlement à la banche contre laquelle il glisse, afin qu’il atteigne la terre dans l’angle commun de sa surface, & de celle de la banche ; le batteur tiendra le manche incliné vers la banche opposée : quand il a ainsi bordé de coups cette couche, il en use de même contre l’autre banche, porte ensuite ses coups en travers, observant que le tranchant du pison soit parallèle au closoir. Le piseur bat une seconde fois la même couche, & redouble les coups dans le même ordre. Si la terre est mêlée de beaucoup de graviers, il faut augmenter le nombre des coups d’un quart en sus, ou environ, & les donner avec plus de force, autrement le gravier soutenant le coup du pison, la terre n’en seroit pas suffisamment comprimée.

Le second piseur en fait autant de la seconde charge, & le troisième en use de même pour la troisième ; chacun d’eux pise la terre incontinent après qu’elle a été versée, ils ne s’attendent point pour commencer & finir en même-temps une couche ; il en résulte que le premier piseur commence une nouvelle couche, pendant que le second achève une partie de la précédente, & que le troisième piseur finit l’antépénultième.

Les trois premiers batteurs, ou piseurs, occupant, chacun un tiers du moule, s’accordent entre eux pour aller en même-temps en avant & en arrière, sans s’incommoder, ou le moins qu’il est possible. On observera de ne jamais admettre de nouvelle terre dans le moule, qu’elle n’ait été suffisamment pisée ; c’est-à-dire, qu’elle l’ait été au point qu’un coup de pison marque à peine le lieu sur lequel il porte.

Les trois premières couches étant battues, les porteurs accumulent dans le moule la même quantité pour la seconde couche, sur laquelle les piseurs opèrent comme sur la première, ce qui se pratique de même de couche en couche, jusqu’à ce que l’on ait rempli & arrasé le moule.

Quand le moule est plein, le pan est fait ; c’est ce qu’on appelle une banchée, & sans attendre qu’elle soit autrement raffermie, on démonte le moule que l’on emploie tout de suite à former une autre banchée. Si cependant un pan demeure revêtu de son moule pendant une nuit, ou une journée ; il en acquiert plus de confiance, parce que l’eau qu’il contient s’évapore plus insensiblement, comme nous l’avons observé pour sa condensation ; mais cette pratique n’est d’usage que pour la dernière bachée de la journée, parce que, si on en usoit autrement, l’ouvrage traîneroit trop en longueur.

Pour démonter le moule, il faut renverser l’ordre que l’on a suivi en le montant, c’est-à-dire, commencer cette seconde opération par où l’on a fini la première. Les porteurs & les piseurs s'aident mutuellement, & voici comment ils s’y prennent : un manœuvre placé sur le pisé, retient les banches par les manettes, afin qu’elles ne renversent pas ; d’autres en même temps détachent les cordes, & ôtent les aiguilles ; ensuite ayant placé trois autres lançonniers dans les boulins suivans, (ce qui démontre la nécessité d’en avoir sept & plus, quoiqu’il n’y en ait ordinairement que quatre ou cinq de service) le piseur placé sur le mur tire à lui une banche par la manette, en la faisant glisser sur les lançonniers, jusqu’à ce qu’elle soit parvenue sur un nouveau lançonnier ; ensuite il amène l’autre banche pour la faire reposer sur le même lançonnier ; il en use ainsi sur les autres pour tenir les banches en équilibre sur les lançonniers ; pendant cette opération, le manoeuvre qui tenoit les banches à l’autre extrémité par les manettes, les tient toujours jointes contre le pisé, en se prêtant au mouvement alternatif des banches.

Lorsque les banches sont parvenues sur le troisième lançonnier, elles repolent encore sur un ancien, & revêtent de quatre à cinq pouces la banchée qui vient d’être formée. Cette disposition rend inutile un des closoirs, parce que le flanc de la banchée en tient lieu. On place l’autre closoir à l’extrémité des banches, ensuite les aiguilles, que l’on serre avec les coins & les cordas, comme dans la précédente opération. On ôte les trois anciens lançonniers, en les frappant à petits coups avec le pison, a dessein d’abord de les ébranler, en, les frappant à droite, à gauche, dessus & dessous, ensuite de les chasser par bout, des boulins qui les contenaient.

Les banches du nouveau moule sont également supportées par quatre lançonniers, & embrassent un ou deux pouces du mur qui sert de base, comme dans la première disposition. Le moule s’établit plus solidement dès qu’il y a une banchée finie, parce qu’elle lui devient un appui latéral. Il sera toujours monté de la même manière avec les mêmes attentions pour l’alignement, le niveau & le frit.

L’on fait la seconde comme la première, y ajoutant des moraines montantes entre le flanc de la banchée, & les banches ; ces moraines ne peuvent le faire que par demi-truellée, à mesure que le prie s’élève.

La troisième banchée se fait comme la seconde, il en est ainsi de la quatrième, de la cinquième & des autres.

On observera de faire successivement toutes les banchées d’une première assise, avant de passer a celles d’une seconde, où les opérations ne sont plus qu’une répétition de la première à la différence près, que pour la première assise on avoit laissé les boulins dans les murs en les rasant pour y placer les lançonniers, & que dans la seconde, il faut les creuser après coup dans le pisé.

La troisième assise se fait comme la seconde, ainsi qu’une quatrième ; mais il faut disposer les banchées d’une seconde assise, de manière qu’elles couvrent les joints de la première ; si elle étoit, par exemple, composée de six banchées, la seconde le seroit de cinq & deux demi-banchées à ses extrémités. La troisième assise seroit semblable à la première, la quatrième à la seconde & ainsi des autres successivement.

Pour faire la dernière banchée, l’on ne remplit que la moitié du moule, & a cet effet, la banche revêt la moitié de la banchée déjà faite.

Je n’ai parlé jusqu’à présent que des banchées formées à angle droit, il en est d’autres dont les flancs, les côtés ou les joints montans sont inclinés ; ces banchées sont d’un usage plus ordinaire, lorsque la terre est médiocrement bonne, par les raisons que nous exposerons dans la suite.

Ces banchées ne diffèrent entr’elles que par l’inclinaison de leurs joints dont elles se recouvrent successivement ; la main-d’œuvre est la même que celle des banchées à angles droits, la première de ces banchées aura un côté droit, ou parce qu’elle forme un angle, ou parce qu’elle est attenante à un pied droit, & l’autre flanc sera incliné en talus d’un pied & demi de base sur deux & demi de hauteur, mesure commune de l’inclinaison de tous les joints suivans.

Ce talus est formé par les retraites que l’on donne à chaque couche de la banchée, & quand la dernière couche a été battue, l’on enlève de dessus ce talus, avec la truelle, toute la terre qui ne fait pas corps avec lui, & on bat ensuite ce talus de bas en haut par des coups portés obliquement. Cela fait, on démonte le moule que l’on rétablit à côté pour former une abachée attenante à la première, laissant en place les deux lançonniers les plus voisins de la banchée qu’on va commencer, pour faire embrasser par les banches le talus de la banchée précédente, & après lui avoir donné cette disposition on opère pour la formation de la nouvelle banchée, comme pour la première, avec cette différence que ses couches s’avancent d’autant sur le talus de la banchée qui précède, qu’elles sont retraite au joint de la banchée qui doit suivre.

Ainsi, le talus de la banchée qui précède, est entièrement recouvert par l’inclinaison de la banchée qui suit ; ce qui s’observe de l’une à l’autre dans la même assise. Dans une seconde assise, on donne aux banchées une inclinaison opposée à celle de la première ; mais il faut observer également de faire couvrir les joints de la première assise par les banchées de la seconde, & les joints de celle-ci par les banchées de la troisième, & de suite : on se passe ordinairement des closoirs ; la banchée qui précède, tient lieu d’un, le talus de celui que l’on forme, n’en a pas besoin, une pierre suffit pour soutenir les premières couches, & les autres à cause de leur retraite, n’en exigent point. Pendant la construction de ces banchées, on borde d’une moraine de mortier les joints inclinés, comme on en a usé pour les joints droits.

La façon des murs à joints droits, seroit plus expéditive que celle des murs à joints inclinés, si on se servoit des mêmes banches, parce que, dans la première, il faut transposer moins fréquemment le moule que dans la seconde ; l’usage des banches plus longues, offre le même avantage ; mais elles donnent plus d’embarras.

La solidité des murs à joints inclinés est beaucoup plus grande que celle des murs à joints droits ; lorsque la terre est médiocre, l’inclinaison des joints rend la liaison plus intime ; les banchées en se recouvrant successivement par leurs joints inclinés, sont d’autant plus adhérentes, que le pison & la pesanteur de la matière concourent à les unir fortement.

Ces joints sont tellement serrés, qu’ils ne laissent aucun vide par où l’on puisse voir le jour à travers ; toute l’assise semble ne former qu’une même banchée. Il n’en est pas ainsi des banches à joints droits, quelques soins que l’on se donne pour les rendre adhérentes, l’on n’y parvient qu’avec bien de la difficulté.

L’on construit les murs de clôture avec les unes ou les autres banchées ; mais pour la construction des bâtimens, il faut préférer les banchées à joints inclinés, à cause de la solidité qu’elles reçoivent de leur liaison.

Quand les murs s’élèvent au-dessus de dix pieds, l’on attache le moule avec des cordages également tendus à droite & à gauche ; ou l’on les retient avec des étaies ; par cette précaution, l’on assure la vie des ouvriers ; & l’on prévient la chute du mur & du moule que pourroit occasionner la poussée des échelles & le mouvement des piseurs.

Il est des détails qui paroissent n’être d’aucune importance, & qui sont cependant nécessaires pour une entière instruction. L’angle commun à deux murs, se forme par le concours de leurs assises qui se surmontent alternativement. Pour lui donner une plus grande liaison, l’on met dans chaque assise une planche de sapin d’un pouce d’épaisseur, de six pieds de longueur, sur un pied de largeur, ce qui forme l’angle à deux pouces près : cette planche sert à garantir les banchées des lézardes qui pourroient provenir de l’inégale résistance de la banchée inférieure qu’elle recouvre sur joint. Pour donner plus de solidité à ces angles, on forme des lits de mortier P de trois pouces en trois pouces, sur un pied & demi ou deux de longueur, à partir de l’angle, ce qui représente à l’extérieur comme autant de petites assises de pierre.

Nous n’avons point dit comment on forme les angles, ni comment les banches doivent être serrées & retenues à l’extrémité de l’angle ; on ne peut y placer un lançonnier, puisqu’il n’y a point de mur au-dessous pour le supporter ; on serrera donc les banches avec deux sergens de fer, outil très-connu des menuisiers & charpentiers. On peut aussi se servir de boulons qui traversent d’une banche à l’autre pour retenir le closoir ; dans ce cas, ces boulons sont à vis avec écrous ; mais on ne s’en sert plus, parce que les ouvriers ont bientôt gâté les vis & perdu les écrous.

On ne sauroit trop multiplier les précautions pour garantir ces murs de la pluie pendant leur construction. A cet effet, on aura soin de les couvrir de planches ou, mieux encore, de tuiles, qui par leur pesanteur résistent davantage aux vents orageux. Les boulins contribuant au desséchement des murs, on ne les bouchera qu’une année après, vers le temps où l’on enduit le mur, & l’on employera de la maçonnerie & non de la terre.


Couverture des murs de pisé.

Lorsque le pisé est parvenu à la hauteur déterminée pour former un mur de clôture, on le couvre avec des tuiles ou avec un chaperon de maçonnerie : dans les deux cas, il faut faire un demi-pied au moins de maçonnerie au-dessous du couvert pour garantir le pisé des écoulemens des eaux pluviales, lorsqu’une tuile ou le chaperon seroit rompu. Dans le premier cas, on rehausse cette maçonnerie d’un seul côté pour donner l’écoulement des eaux sur le fond du propriétaire, si le mur est à lui seul ; lorsque le mur est mitoyen, on le rehausse au milieu de l’épaisseur du mur pour verser les eaux également de chaque côté. Cette maçonnerie est recouverte de tuiles creuses ou plates qui débordent le mur de quatre à cinq pouces de chaque côté pour jeter l’eau loin du pied du mur : on charge les tuiles creuses de pierres ou de cailloux, pour que les vents ne puissent les déranger : dans le second cas, lorsqu’on veut le recouvrir d’un chaperon de maçonnerie, il faut placer dessous un filet de deux rangs de tuiles plates, formant une saillie de quatre à cinq pouces pour le même effet, & avoir soin que le rang de dessus recouvre les joints de celui qui se trouve immédiatement dessous.


De l’enduit du pisé & du crépi appelé rustiquage.

Le pisé peut bien, il est vrai, subsister sans un enduit de mortier ; mais l’employer, c’est prolonger la durée de ces clôtures ; en les garantissant de la pluie & de l’humidité, cet enduit leur donne en outre un air de propreté dont cette construction a plus besoin qu’aucune autre.

Il faut attendre pour l’enduire, que le mur ait perdu toute son humidité naturelle qui ressemble, à bien des égards, à l’eau des carrières dont certaines pierres sont imprégnées, quand la gelée les surprend dans cet état, toute la partie de leur épaisseur qu’elle a pénétrée, tombe en poussière après le dégel.

Mais ce n’est pas la seule raison du retardement présent par rapport à l’enduit des murs en pisé ; nous avons dit que tout pisé perdoit de ses premières dimensions en tout sens en perdant de son humidité ; or, l’enduit qui seroit sec avant que cet effet fut entièrement fini, & qui dès-lors ne seroit plus capable de se retirer sur soi-même comme le pisé, se détacheroit infailliblement & tomberoit en pure perte.

Pour qu’il soit bien desséché, il faut qu’il ait reçu les impressions de la chaleur d’un été & le froid d’un hiver ; il seroit mieux d’attendre deux années pour être plus assuré de sa parfaite dessiccation, ce temps expire, le mur est plus ou moins sillonné par de légères fentes, suivant la bonté de la terre ; s’il l’étoit beaucoup, on jetteroit un premier enduit dans ces sillons pour les combler.

On peut enduire ces murs à la manière accoutumée ; mais nous prévenons que le crépi vaut infiniment mieux, il diffère de l’enduit, en ce qu’il est plus clair, & qu’il se jette avec un petit balai, sans passer la truelle dessus. Il est plus durable, plus économique, & tient sur le pisé sans qu’il soit nécessaire d’en piquer la surface.

Ce crépi, appelé par les maçons rustiquage, se fait avec un mortier de chaux & de sable extrêmement clair. Pour cet effet on le détrempe dans des baquets, jusqu’à ce qu’il soit comme de la bouillie ; on le prend alors, & on le jette contre le mur avec un balai ou un goupillon ; c’est par la crête que l’on commence en suivant de haut en bas, sur une longueur de cinq à six pieds, dans la largeur d’environ un pied ; l’on répète cette opération jusqu’à ce que le mur en soit couvert.

Ce rustiquage n’est point uni, il ressemble à la pierre brute. L’on n’y emploie pas la moitié du mortier dont il seroit besoin pour un enduit ordinaire ; il n’en a pas la propreté, mais il en est plus durable, ce que l’on ne sauroit attribuer qu’à sa liquidité, qui lui fait pénétrer la face du mur avec laquelle il s’incorpore ; il coûte moitié moins que l’autre, ce qui devient pour celui-ci un second motif de préférence. Son usage est particulièrement convenable aux murs de clôture.


Prix du pisé.

Le prix du pisé varie suivant la nature de la terre, le transport qu’il en faut faire, & suivant le prix des journées.

Les six ouvriers nécessaires à la construction du pisé, lorsque le transport n’a pas plus de quinze toises, peuvent faire chaque jour trois toises quarrées de roi. Si les journées sont à trente sous par piseur, & à vingt par porteurs, il reviendra à deux livres & dix sols la toise. Dans les environs de Lyon, le prix est de deux à trois livres de façon. On emploie pour trente sous de mortier à la formation des moraines. Le rustiquage se paie quinze sous la toise quarrée de chaque face, fournitures & façon ; de sorte que les murs en pisé aux environs de Lyon, coûtent de cinq à six livres la toise quarrée de roi, sans y comprendre les fondations ni le couvert en tuiles.


De la conduite du pisé pour la construction d’une maison.

Le pisé pour la construction d’un bâtiment, se fait comme pour un mur de clôture ; mais comme il porte les planchers, les cheminées, les toits, &c. & qu’il est découpé par les ouvertures des portes & fenêtres, il faut beaucoup plus de précaution pour le construire.

Les banchées se font comme nous l’avons expliqué, excepté qu’on place dans chacune une planche de sapin appelée liernes, & lorsque la terre n’est pas d’une excellente qualité, on met encore quatre bouts de planches, appelées parpines, en travers de la banchée. On place ces planches de la manière suivante : lorsque la banchée est à un quart de sa hauteur, deux parpines sont posées de manière qu’elles divisent sa longueur de la banchée en trois parties égales : lorsque la banchée est parvenue à la moitié de sa hauteur, on pose en long la planche appelée liernes au milieu de la largeur de la banchée, & aux trois quarts de sa hauteur, on place les deux autres parpines. Ces parpines & liernes sont autant de planches communes de neuf à dix pouces de largeur & de huit à neuf lignes d'épaisseur ; elles sont mises simplement dans la terre avec la seule précaution qu’elles portent sur toute leur étendue.

L’on ne passera point d’une assise de banchées à celle qui doit être établie sur cette première, qu’on n’ait fait régner celle-ci tout autour du bâtiment, & même sur les principaux murs de refend ; on fait chevaucher alternativement les banchées des murs de refend avec celles des murs de face, afin de les lier ensemble.

En construisant les banchées, l’ouvrier aura soin de laisser une baye pour chaque porte & fenêtre ; l’on n’attend pas que le mur soit, entièrement élevé pour placer les pierres de taille ; dès que les assises sont de la hauteur des pieds droits, il faut les mettre en place avec leur linteaux qui sont recouverts d’un plateau, quand la porte & les fenêtres ne sont pas cintrées, afin de les garantir des fêlures.

C’est principalement dans la construction d’une façade, que l’on se sert de petits moules, à cause de la petite étendue des trumeaux. Si un trumeau ne peut avoir que trois à quatre pieds, y compris les tailles des fenêtres, il se construit en maçonnerie, parce qu’autrement il ne pourroit avoir assez de solidité sur une si petite base, & d’autant moins qu’il faut l’échaper des deux côtés en plusieurs endroits pour donner des prises aux tailles des fenêtres ou des portes. A mesure que l’on pose les tailles, on remplit le vide qui se trouve entre ces pierres & le mur de terre, (vide qui devient nécessaire à cause de la longueur des lances) en maçonnerie de moellon & de mortier, non avec de la terre, parce qu’elle ne sauroit se lier ni faire corps avec le mur, & encore moins avec la pierre, quand même elle auroit pu être foulée ou pisée. C’est par cette raison qu’il faut toujours mettre du mortier entre la terre & la pierre dans quelque position que soit celle-ci.

Après que les tailles sont posées, si l’élévation du plancher demande encore une assise au-dessus de la couverture des fenêtres, on la fera sur toute la longueur du bâtiment pour lier les trumeaux entr’eux & pour donner, par cette construction, plus de solidité à la façade ; si cette assise ne peut recevoir la hauteur ordinaire du moule, parce qu’elle ne s’accorderoit pas avec la hauteur du plancher, il faut la réduire à celle qui convient ; mais s’il ne s’en falloit que de six pouces à un pied que la banchée ne fût assez haute pour atteindre la hauteur déterminée, on soulèveroit les banches à la hauteur requise, les aiguilles étant toujours plus hautes qu’il ne faut pour une banchée ordinaire. On pourroit avoir des aiguilles de cinq à six pieds de hauteur, & par leur moyen on feroit des banchées de trois à quatre pieds de hauteur.

Lorsque la terre n’est pas d’une excellente qualité, il est plus expédient de laisser à ouvrir après coup les fenêtres & les portes. Mais comme le pisé ne sauroit former de bons jambages ni de bons linteaux, il faut, de toute nécessité, ouvrir des bayes, assez larges pour y loger les jambages ; rien n’équivaut pour toutes ces parties à la pierre de taille, on la pose dans la baye ouverte, en maçonnant dessous, & par derrière, jusqu’à ce que tout vide superflu soit rempli ; on fait en sorte que la maçonnerie, montante d’un & d’autre côté, porte la décharge de bois qui doit défendre le linteau de pierre de l’effet de la charge supérieure.

Lorsqu’on approche de la hauteur du plancher, il faut savoir s’il doit être porté par des poutres, ou s’il ne sera formé que de solives.

Dans le premier cas, placez dans le pisé, à la hauteur que doit être la poutre, un plateau de trois à quatre pieds de long, de dix à douze pouces de large, & de deux à trois pouces d’épaisseur, & continuez votre ouvrage ; ensuite vous poserez vos poutres après coup, en ouvrant le pisé, pour les portées de chaque poutre.

Mais si le plancher doit être en solives espacées, tant plein que vide, portant sur les deux murs opposés, il faut arraser le pisé à trois pouces au-dessous du niveau sur lequel s’appuiront les solives, on établit à cette hauteur, en bain de mortier, des plateaux ou sablières de deux à trois pouces d’épaisseur, & de dix à douze pouces de largeur. Les solives doivent être posées sur cette sablière ; on remplit ensuite les solins sur toute l’épaisseur en maçonnerie, on recouvre chaque solive avec des pierres de portée, s’il se peut, d’un solin à l’autre ; on arrase enfin à quatre pouces au-moins plus haut que le dessus des solives ; en observant de former les tranchées destinées à recevoir les lançonniers, & sur cette maçonnerie on continuera le pisé.

Les principales pièces du toit doivent être posées avec le même soin que les poutres, & les chevrons doivent l’être sur une sablière assise en bain de mortier.

L’on construit les cheminées contre ces murs de terre, comme s’ils étoient de maçonnerie, sans contremur, les pieds droits & les briques y ont les mêmes prises, & ces murs sont si fermes, qu’il suffit de donner trois pouces de prise aux marches de pierre.

Pour donner toute la solidité possible à la construction des murs en pisé, il faudroit lier les murs les uns avec les autres, d’autant plus que la liaison des banchées, qui se croisent alternativement, n’est pas suffisante & n’empêche pas les murs de s’écarter.

Rien ne lieroit mieux ces murs qu’une sablière ou un rang de plateaux T à chaque étage, couvrant tous les murs, & assemblés à mi-bois & bien cloués ensemble. Ces plateaux auroient dix à douze pouces de largeur, & un pouce ou deux d’épaisseur, & seroient placés au milieu du mur, de manière qu’il y eût deux à trois pouces de pisé de chaque côté ; i°. pour les cacher, parce que l’enduit appliqué contre des plateaux n’est pas durable, malgré les précautions qu’on auroit prises ; 2°. pour qu’on puisse établir des cheminées contre les murs de refend, sans craindre de mettre le feu à ces plateaux. Les plateaux peuvent être placés tout simplement dans la terre, mais il seroit mieux de les noyer dans un lit de mortier.

Lorsqu’on aura posé une sablière en plateaux, on ne pourra plus passer les banches, les plateaux des murs de refend qui se croisent sur ceux du mur de face, seroient un obstacle, puisqu’il faut que les banches descendent de deux pouces en contrebas de ces plateaux. Voyons le moyen de remédier à cet inconvénient ; cette sablière doit être immédiatement sous les pièces des planchers ; or, ces planchers sont, ou en solives, & alors il n’y a point de difficulté, puisqu’il faut maçonner au-dessus des solives ; ou ces planchers sont formés avec des poutres ; en ce cas, il faut placer quatre banches a, disposées en équerre, c’est-à-dire, de manière qu’elle forme l’angle du bâtiment, à cet effet on aura soin de munir de sergens Q, les deux banches qui forment l’angle extérieur de l’équerre.

Lorsqu’on voudra faire un mur de face à la rencontre d’un mur de refend, il faudra cinq banches, une grande a, figure 3, qui doit être placée en dehors & en face du mur de refend, deux petites bb, en opposition, se terminant chacune au mur de refend, & deux autres cc, formeront ce même mur : ces banchées, ainsi disposées, donneront une double équerre. Par ces deux moyens que nous venons de décrire, on peut faire à la fois les deux murs d’un angle, & faire le mur de face en même temps que le mur de refend. Par ce moyen encore, on peut piser sans inconvénient, lorsqu’on a posé une sablière, & à chaque banchée on peut placer deux planches qui se croisent & tiennent les deux murs. C’est ainsi que le pisé acquiert toute la liaison & la solidité possibles.


De l’enduit.

Pour enduire une maison de pisé, on prendra les mêmes précautions que l’on emploie pour un mur de clôture ; c’est-à-dire, qu’on attendra son entière dessiccation. Si le pisé, en se séchant, a formé beaucoup de petites fentes, on peut l’enduire sans le piquer, en étendant avec la truelle un premier mortier, que l’on recouvre d’un second bien uni ; mais si le pisé est lisse, il faut le piquer assez dru avec la pointe d’un marteau, de manière que chaque empreinte de cet instrument produise un creux en forme de niche : l’enduit se moulera dans ces creux & s’y formera un appui contre sa pesanteur. Dix coups de pointe dans un pied quarré de superficie, doivent suffire.

L’enduit de chaux & de sable, est le plus usité comme le plus durable. Il faut se servir pour le composer de chaux éteinte depuis long temps, avec beaucoup d’eau, afin que toutes les parties de la chaux soient bien fusées ; en la fusant, on rejettera tous les charbons quelques petits qu’ils soient. L’ouvrier aura foin de ne corroyer la chaux avec le sable, qu’au moment où l’on doit l’employer, & de n’y ajouter que le moins d’eau possible. Ce sable sera net & exempt de terre.

Si l’on néglige ces précautions, l’enduit se crible bientôt de trous très-évasés, au fond desquels on apperçoit un très petit morceau de chaux qui n’a pas été suffisamment éteint, & qui, se fusant à la longue, parce qu’il attire à lui l’humidité du mur, se dilate & produit l’effet d’une mine en renversant une partie de l’enduit. Les morceaux de charbons qui se trouvent dans l’enduit, produisent le même effet.

La précaution de donner à la chaux le temps d’éteindre toutes ses molécules, préserve l’enduit des trous qui le défigurent, & le soin de ne la corroyer qu’au moment de l’employer, lui conserve toute sa force.


Prix du pisé pour bâtiment.

Nous avons dit que la façon du pisé pour mur de clôture, étoit de deux a trois livres la toise quarrée ; mais celle du pisé, formant une maison, est de trois à quatre livres la toile mesurée tant plein que vide. Cette différence de prix provient de la plus grande élévation que l’on donne aux murs des maisons, de l’arrangement & du port des pierres de taille.

L’enduit sur chaque face, se paye dix sous la toise pour la façon, & quinze à vingt sous pour la fourniture, en tout vingt-cinq à trente sous.


Conclusion.

Une maison construite d’après les principes que nous venons d’établir, durera autant qu’une autre construite en bonne maçonnerie ; il en est de trente pieds de hauteur au-dessus du soubassement, qui subsistent depuis deux siècles, & sont encore en bon état, sans avoir exigé ni de plus fréquentes, ni de plus importantes réparations que toute autre maçonnerie. En un mot, la construction en pisé est essentiellement durable & du nombre de celles qui nous préservent le mieux des accidens contre lesquels on implore les secours de l’architecture. Une maison bâtie en pisé a le triple avantage d’être promptement terminée & habitable, de coûter moins qu’aucune autre, & de fournir, lors de la démolition, un engrais merveilleux pour certaine terre.


Démolition du pisé.

Pour démolir un mur de terre, on emploie le levier que l’on introduit dans les boulins, on en renverse une banchée, quelquefois même plusieurs ensemble, & pour plus de sûreté & d’aisance, on les arcboutera du côté opposé à leur chute. Cet expédient est plus prompt que le pic & le marteau, qui ne peuvent que difficilement rompre ces murs, tant ils acquièrent de dureté, principalement quand ils ont beaucoup de graviers.


Engrais provenant du pisé.

Ces décombres ne peuvent servir à faire de nouveaux murs, sa terre en est devenue trop friable, mais ils ne sont pas à charge comme nous l’avons dit ; ils dédommagent avantageusement des frais de leur démolition & de leur transport, étant un engrais excellent pour les terres à blé, pour la vigne, &c. ; ils tirent vraisemblablement cette qualité des sels cristallisés, & du nitre dont l’air les a chargés à la longue.

L’expérience a prouvé qu’on retiroit un plus grand avantage du pisé comme engrais, lorsqu’on a eu la précaution de l’enterrer dans un lieu très-humide pendant quelques mois.


Moyen de rendre toute terre propre à faire du pisé.

Nous avons dit que la terre argileuse & la sablonneuse n’étoient point propres à former le pisé, cependant on peut leur communiquer cette propriété, en les mêlant ensemble ; j’ai employé de la terre très-sablonneuse, après l’avoir arrosée avec un lait de chaux ; ce mélangea produit un très-bon pisé, mais un peu coûteux ; j’en ai fait avec la même terre arrosée avec de l’eau, dans laquelle j’avois fait dissoudre de la terre argileuse, ce qui a fait un excellent pisé, moins dispendieux que le premier, mais toujours plus que le pisé ordinaire.

Enfin, il n’est point de terre qui, mêlée à propos avec du sable ou de la glaise, & qui, fortement battue, ne puisse servir à faire du pisé ; les mines en fournissent un exemple ; on bouche le trou de la mine avec du carreau pilé, fortement battu, ce qui forme un vrai pisé qui résiste mieux à l’effort de la poudre, que le rocher lui-même.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 7, pl. 22.png

Explication des Figures.


Figure I.
A. Banche.
B. Parefeuilles.
C. Closoir ou trapon.
D. Face supérieure d’un lançonnier sur la même ligne, & une de ces faces de bout.
E. Face latérale d’une aiguille, sur la même ligne, est celle de ses faces d’about, qui porte le tenon.
F. L’une des faces du coin ; à côté est celle de son épaisseur.
G. Pison ; & sur la même ligne, sa face inférieure.
H. Tranchées ou boulins, destinés à recevoir le lançonnier.
I. Etrésillonet pour tenir les banches à égale distance sur leur longueur.
L. Brides ou cordes pour lier les aiguilles.
M. Boulons servant à retenir le closoir.
N. Coussinet du manœuvre.
O. Corbeille d’osier dans la quelle le manœuvre porte la terre.
P. Couche de mortier faite de trois pouces en trois pouces, pour fortifier l’angle.
R. Manettes de fer, servant au maniment des banches.
S. Moraines, ou cordons de mortier qui bordent les banchées.


Figure II.
a.a.a.a. Quatre banches disposées en équerre pour former les deux murs d’un angle en même temps.
T. Sablières en plateaux, assemblées à mi-bois & bien clouées.


Figure III.


abbcc. Cinq branches formant une double équerre, pour donner la facilité de faire en même temps le mur de face, & un mur mitoyen.
T. Sablières.


Explication des mots techniques du pisé.
Aiguilles, morceau de bois posé verticalement pour empêcher l’écartement des banches.
Aplomb, sur une ligne verticale.
Arçon, espèce de lançonnier, il n’en diffère qu’en ce qu’il est place sur les banches, & qu’il est d’un moindre équarrissage ; il tient lieu d’une bride.
Assise ou cours, c’est un rang de banchées.
Banches, espèce de table, formant le grand côté du moule pour faire le pisé.
Banchée, terre pisée, & formant une partie du mur de la grandeur du moule.
Boulins, ou tranchées, emplacement des lançonniers dans le mur.
Brides, cordes servant à lier les aiguilles, & à retenir les banches.
Closoir ou trapon, espèce de table formant le petit côté du moule.
Cours, voyez Assise.
Crépi, composition de chaux & de sable ou mortier fort clair, jeté sur le mur avec un balai.
Enduit, mortier de chaux & de sable, étendu sur le mur avec la truelle.
Etrésillonet, diminutif d’étrésillon, petite pièce de bois serrée entre les banches pour les retenir à la même distance.
Frit ou Fruits ; c’est une petite diminution de bas en haut d’un
mur, qui cause par dehors une inclinaison peu sensible.
Gros de mur, c’est l’épaisseur du mur.
Lançonnier, morceau de bois ayant deux mortaises ; il est placé sur les banches, & reçoit les aiguilles.
Liernes, planches de sapin, mises en long dans le pisé.
Manettes, ce sont des anses de fer, appliquées à l’extrémité des banches.
Moraine, c’est un cordon en mortier formant les arêtes des banchées.
Pan, c’est une partie d’un mur en terre.
Parefeuilles, c’est un large liteau qui assemble les banches.
Parpain, ou pierre qui traverse le mur, & en fait les deux paremens.
Parpines, c’est un morceau de planche placé au travers d’une banchée, & formant le gros de mur.
Poutres, c’est la plus grosse pièce de bois qui entre dans un bâtiment, & qui soutient les travées des planchers.
Pisé, pizai ou pizé. C’est un mur en terre battue.
Pisée, c’est une terre battue & rendue compacte.
Piseur, ouvrier qui bat la terre pour former le pisé.
Piser, c’est battre ou piler de la terre dans un moule pour en former un mur.
Pison ou pisou, espèce de pilon pour piser la terre & en faire un mur.
Rustiquage, voyez Crépi.
Sablières, c’est un rang de plateaux sur tous les murs de pisé, fortement cloués ensemble pour lier les murs.
Sergent, outil de fer compose d’une barre ou verge de fer dont le bout est recourbé en forme de crochet ; cette barre passe dans un morceau de fer recourbé que l’on nomme la patte du sergent.
Solins, ce sont les bouts des entre-vous des solives dans l’épaisseur du mur.
Solives, pièce de bois de brin ou de sciage, qui sert à former les planchers.
Tranchée, voyez Boulins.
Talus, c’est l’inclinaison de l’extrémité des banchées.

  1. Note de l’Éditeur. M. Boulard architecte, voyer, inspecteur de la ville de Lyon, membre de plusieurs académies, & déjà connu par un grand nombre de mémoires imprimés, a eu la bonté de se rendre à ma prière, & de se charger de cet article si essentiel, & si avantageux pour les campagnes. J’espère que le public s’unira à moi, afin de lui exprimer notre reconnoissance… J’avois en 1772 imprimé, dans le Journal de Physique un mémoire de M. Goisson, sur le même sujet ; mais il n’étoit ni assez clair ni assez méthodique pour l’imprimer ici.

    Cette manière de bâtir s’est transmise de générations en générations depuis le temps des Romains, dans la majeure partie des provinces méridionales du royaume. Nous leur devons également l’art du béton, (consultez ce mot) ainsi que les vignes qui enrichissent nos coteaux. Les anciens écrivains se sont servis du verbe latin piso, pisas, pisare ; Varron a dit, piso, pisi, pisere, auquel on substitua ensuite celui de pinso, &c. & celui de pinsor pour désigner celui qui bat au mortier, ou qui pile dans un mortier. En effet, les banchées, (consultez ce mot technique à la fin de l’article Pisé) tiennent lieu de mortier ou de moule, & l’on voit que la tradition a conservé au mot françois presque son entière identité avec l’expression latine.

    J’avois pensé jusqu’à ce jour, que le pisai ne pouvoit résister aux vents salés qu’on éprouve sur les lisières de la mer, & jusqu’à la distance où ils s’étendent avant que leurs parties salines soient décomposées. Je jugeois, par analogie, du pisai par le plâtre, qui perd bientôt sa consistance lorsque ces vents marins agissent directement sur lui ; ils l’émiettent, le réduisent en poussière, & le décomposent promptement. Ils sont même si actifs, qu’ils pénètrent à travers les murs construits en moellons & en mortiers, & leur humidité pourrit les tapisseries qui les recouvrent.

    L’expérience m’avoit prouvé que l’humidité qui s’évapore des rivières, des étangs n’est pas suffisante pour nuire au pisai, mais ce n’est que depuis peu de temps que j’ai vu ce genre de construction aussi employé en Catalogne qu’il l’est dans le Lyonnois, le Dauphiné, &c. On doit même dire que, pour peu que la pierre soit éloignée on y préfère le pisai, & même qu’on s’en sert dans plusieurs cantons où la pierre est fort commune, ou trop dure, comme le granit. À Barcelonne, la plupart des maisons n’ont que les murs de face en pierre, & tous ceux de l’inférieur sont en pisai ; enfin les maisons des villages sur les bords de la mer, sont construites en terre, & enduites à l’extérieur avec du mortier à sable & à chaux. Je n’ai pas apperçu que celles qui n’étoient pas enduites fussent beaucoup altérées par l’air de mer, ni par l’humidité des vents marins qui doit être à peu près aussi forte en Catalogne qu’en Languedoc.

    Il résulte de ce qui vient d’être dit, que le pisai peut être employé dans tous les pays où la terre a la qualité indiquée dans cet article. Voici encore une manière bien simple de s’assurer si elle est propre à ce genre de construction ; on prend un vaisseau en bois & sarclé, dont la partie supérieure soit un peu plus large que l’inférieure, en un mot, un seau à puiser l’eau ; on le défonce, & il sert de moule pour piser la terre. Quelques jours après on sort le pisé de son moule, on couvre sa partie supérieure avec une pierre ou avec une planche, &c. & on le laisse pendant plusieurs mois exposé à l’air. Cette expérience fera connoître si la terre contient assez de liant, enfin si elle a fait corps.

    Outre le peu de dépense qu’exige la construction en pisé, il réunit le double avantage de préserver beaucoup mieux du froid & de la chaleur que les bâtiments en pierres, parce que la terre fait un tout unique, donc toutes les parties qui le composent, sont étroitement unies & rapprochées.

    En remontant du midi au nord du royaume, depuis le Comtat d’Avignon jusqu’â Tournu en Bourgogne, la manière de bâtir la plus commune est en pisai. Lorsque l’on est parvenu au-delà de cette ville, on ne trouve plus de construction en pisai, ou du moins je n’en ai point apperçu. La moitié des toits des maisons de Tournu, sont fortement inclinés à la manière de ceux de Paris & des autres villes du nord du royaume, & les toits des autres maisons n’ont qu’un pied & même un peu moins d’inclinaison par toise, &. ils ressemblent à ceux des maisons de toute la partie méridionale de France. Si actuellement on tire une ligne de l’orient à l’occident du royaume, passant par Tournu en Bourgogne, & par Châtelleraud en Poitou, on trouve la même démarcation des toits à pentes douces, du côté des provinces du midi, & à pentes rapides du côté de celles de nord ; ce qui semble fixer les limites des deux grands climats. J’ignore si sur toute l’étendue de cette ligne on rencontre cette singulière démarcation ; mais je l’ai observée en plusieurs endroits.