Cours d’agriculture (Rozier)/RACINE DE DISETTE

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 484-494).


RACINE DE DISETTE, ou nouvellement appelée bette-rave champêtre. Lorsque je publiai l’article bette-rave, il n’étoit pas question en France de la culture réglée pour fourrage de la racine de disette ; depuis cette époque elle a acquis de la célébrité, & elle mérite de sortir des jardins des provinces méridionales de France, & d’être transportée dans les champs des provinces du nord.

À l’article bette-rave, j’ai qualifié du nom de bette-rave de Castelnaudari la petite bette-rave rouge, parce qu’elle est assez commune dans le bas-Languedoc ; mais depuis cette époque, j’ai vérifié que la vraie bette-rave de Castelnaudari, & celle qui mérite véritablement ce nom, est la bette-rave jaune, & que l’on cultive beaucoup dans tous les jardins des provinces méridionales, rarement en planche, mais en bordure des quarreaux, afin qu’elle profite des eaux d’irrigation, (consultez mot) & qu’elle retienne d’un côté la partie de la terre de la rigole, du côté qu’elle ne doit point être remuée. La culture de cette racine réussira difficilement en grand, dans la basse-Provence & dans le bas-Languedoc, ainsi que dans tous les cantons où les chaleurs de l’été sont très-fortes, & les pluies très-rares dans cette saison. Si on veut y tenter leur culture, il convient de semer la graine en pépinière, à la fin septembre, ou au commencement d’octobre ; il faut garantir les jeunes plants des gelées d’hiver, & se hâter de les planter au plus tard à la fin de février. Si le premier printemps est pluvieux elles réussiront passablement. Si la chaleur survient de bonne heure, par exemple, en mai, la plante se hâtera de monter en graine, & la racine sera perdue pour le bétail ; mais on retirera deux grands avantages de cette plante ; 1°. les feuilles pour la nourriture des hommes & des bestiaux ; 2°. sa racine & sa tige lorsqu’elle est en pleine fleur, enfouie dans la terre par deux bons labours, y devient un excellent engrais pour la récolte suivante en grains. C’est une des meilleures plantes pour alterner les champs dans les parties de nos provinces méridionales. Quant aux pays qui s’éloignent de cette température & de cette siccité pendant l’été, on fera très bien d’y suivre dans tous ses points la culture publiée par M. l’abbé de Commerell, imprimée par ordre du gouvernement.

Instruction sur la culture, l’usage et les avantages de la Bette-rave champêtre.

§. Ier

Description de la Bette-rave champêtre, & ses principales propriétés.

La plante (c’est M. l’abbé de Commerell qui parle) qui est l’objet de ce mémoire, est peu connue en France ; elle n’a pas encore de nom propre en françois.

En Allemagne, où l’on en retire les plus grands avantages, on rappelle Dick-Ruben (gros navet), Dick-Wurzel (grosse racine), Manuel-Wurzel (racine de disette).

L’auteur d’un mémoire adressé à la société royale d’Agriculture de Paris, & dont cette compagnie a fait publier un extrait, lui a dernièrement donné le nom de turlips, qui a l’inconvénient de ressembler trop à celui de turneps,[1] & de pouvoir ainsi induire en erreur les habitans des campagnes. ;

L’analogie avec un nom anglois n’étant pas une raison pour en former un françois, & les trois noms allemands n’ayant ni précision ni justesse, on préfère d’en donner à cette plante un qui exprime ses propriétés, & de la désigner par celui de bette-rave-champêtre. En effet, c’est une bette-rave moins délicate que la bette-rave commune ou de jardin ; c’est une bette-rave qui réussit aisément dans les champs, & qui offre une variété de la bette-rave commune, ainsi que la grosse rave ou le turneps en sont une du navet. Le turneps & la grosse rave, moins sucrés que le nayet, viennent hors de terre & n’y tiennent que par une radicule, tandis que le navet s’y plonge en entier. La bette-rave champêtre, plus dure & moins sucrée que celle de nos jardins, vient aussi à la superficie du sol, n’y tient que par la pointe, ne le pénètre que jusqu’à moitié de son volume ; elle n’acquerroit pas sa beauté, & seroit même exposée à pourrir, si l’on vouloit la couvrir de terre.

Elle a une autre propriété très-précieuse, c’est de pouvoir être effeuillée à plusieurs reprises, de fournir ainsi un fourrage renaissant, & de n’en devenir que plus belle, tandis que l’on nuiroit à la bette-rave commune en l’effeuillant.

La culture de la bette-rave champêtre est facile, ses avantages sont multipliés ; elle peut suppléer tout autre fourrage. On la plante en plein champ & sur les jachères ; elle réussit dans toutes les terres, & sur-tout dans celles qui sont humides & légères.

Cette racine paroît peu sensible aux vicissitudes des saisons ; le puceron ne l’attaque pas ; la sécheresse n’altère pas beaucoup sa végétation ; elle ameublit le sol & le rend propre à recevoir, avant l’hiver, le blé & les autres semences qu’on veut lui confier.


§. II.

Temps & manière de semer la graine de la bette-rave champêtre.

On peut semer la graine de cette plante dès que le temps permet de cultiver la terre, depuis la fin de février jusqu’à la mi-avril ; on la sème comme celle des autres légumes qu’on transplante ; à la volée, ou en rayons espacés de cinq pouces ; on la recouvre d’un pouce de bonne terre au moins ; il faut la semer clair, parce qu’elle est grosse, qu’on a plus de facilité à arracher les mauvaises herbes, & que les plants deviennent par ce moyen plus beaux & plus vigoureux. On sème ordinairement cette graine dans un jardin, ou dans une pièce de terre bien bonne, bien meuble.


§. III.

Préparation de la terre où l’on veut transplanter les racines.

Lorsqu’on a semé la graine, on s’occupe à préparer le champ où l’on veut transplanter les racines. Il en est de ces racines comme de toutes les autres plantes : plus la terre est fumée, profondément labourée & rendue meuble, & plus elles viennent grosses & belles ; la récolte de leurs feuilles est aussi dans ce cas plus multipliée & plus abondante. Dans une terre médiocre, elles ne pèsent que quatre à cinq livres, & on ne les effeuille que quatre à cinq fois ; dans une bonne terre, elles pèsent neuf à dix livres, & on les effeuille huit à neuf fois. Dans un sol léger, sablonneux & gras, elles viennent encore plus grosses ; & il s’en trouve qui pèsent quatorze & même seize livres.


Observation

Quoique le temps le plus favorable pour semer la graine de la bette-rave champêtre, soit depuis le mois de février jusqu’à la mi-avril, il est cependant avantageux d’en semer chaque mois, jusqu’en juin, afin d’en avoir toujours de propres à être transplantées. On a vu des bette-raves champêtres semées au mois d’août, donner trois récoltes de feuilles, & peser trois à quatre livres. Dans les chènevières, après que la récolte du chanvre est faite, on pourroit encore planter ces racines, elles y viendroient belles.


§. IV.

Temps & manière de transplanter la Bette-rave champêtre.

Vers le commencement de mai, la terre étant bien labourée à la bêche ou à la charrue, bien dressée & nivelée au râteau ou à la herse, il faut visiter la pépinière. Si les racines ont cinq à six pouces de long, & si elles sont de la grosseur d’un fort tuyau de plume à écrire, on les tire de terre ; on ne retranche rien de leurs fibres, mais on coupe le haut de leurs feuilles ; prenant ensuite un plantoir de bois, on fait dans la terre des trous profonds de quatre pouces & demi à cinq pouces ; on fait ces trous en ligne droite & en échiquier, à dix-huit pouces de distance l’un de l’autre : on met une racine dans chaque trou, on l’y place de manière qu’on puisse en découvrir le collet hors de terre, environ de six lignes. Précaution aisée, mais très-essentielle, & sans laquelle on ne réussit jamais bien ; ces plantes reprennent racine en vingt-quatre heures, & un homme un peu exercé, peut en planter dix-huit cents à deux mille dans sa journée.


§ V.

Première récolte des feuilles, & culture des racines.

À la fin de juin ou dans les premiers jours de juillet, quand les feuilles extérieures ont acquis environ un pied de long, on en fait une première récolte, en les cassant autour & tout près de la racine ; on appuie à cet effet le pouce en dedans & à la naissance de la feuille ; il faut avoir l’attention de ne pas laisser de chicot : on ne doit cueillir que les feuilles qui penchent vers la terre, & toujours ménager celles du cœur de la plante, elles se reproduisent & croissent plus vite. Aussitôt après cette première récolte, on donne avec le hoyau un labour ou binage aux racines. On doit, en donnant cette seconde façon, éloigner du haut de la racine, avec une spatule de bois, la superficie de la terre fraîchement remuée, de manière que chaque racine soit déchaussée d’un pouce & demi ou deux pouces ; elles paroissent alors plantées dans un petit bassin de neuf à dix pouces de diamètre ; un enfant peut aisément faire cette opération. Dans les terres légères, il suffit de sarcler les mauvaises herbes, & de bien faire le travail avec la spatule ; après cette seconde opération essentielle, on n’a plus qu’à récolter : c’est le moment où les racines commencent à s’étendre & à croître d’une manière étonnante ; elles ne veulent point de plantes parasites pour voisines ; il leur faut de l’air & de la place pour pouvoir s’abandonner à toute leur végétation.


§. VI.

Produit des Feuilles.

Dans une bonne terre, on peut effeuiller ces racines tous les douze à quinze jours.

Les bœufs, les vaches, les moutons dévorent ces feuilles, s’en nourrissent, & s’en engraissent facilement ; on les leur donne entières, comme elles arrivent des champs ; toutes les volailles de basse-cour en mangent coupées & hachées menu, mêlées avec du son ; les chevaux même s’en accommodent très-bien, on peut leur donner les racines mélangées avec de la paille hachée ; les cochons en mangent très-volontiers.


Observations Essentielles.

Les vaches à lait que l’on veut conserver telles, peuvent manger des feuilles de bette-rave champêtre pour toute nourriture, pendant huit à quinze jours de suite ; dès les premiers jours, elles donnent une plus grande quantité de lait & de crème de la plus parfaite qualité ; mais si l’on continue à les nourrir avec ce fourrage seul, elles engraissent trop & leur lait diminue. Ces feuilles engraissent très-bien aussi les bœufs & les moutons.

Pour conserver les vaches à lait dans tout leur produit, il faut mêler avec ces feuilles, de temps en temps, un tiers ou un quart des herbes dont on les nourrit communément. On peut leur donner de ces herbes une fois par jour, ou bien, tous les trois jours, les en nourrir une journée entière ; par ce moyen les vaches seront toujours d’un grand rapport, & leur laitage sera excellent. Ces observations ne concernent que les vaches que l’on nourrit constamment à l’étable.

Quand on est menacé de pluie ou de mauvais temps, on doit faire sa provision de feuilles pour deux ou trois jours ; mais il faut retourner quelquefois les tas qu’on en a faits, afin qu’elles ne s’échauffent pas. Les récoltes multipliées de ces feuilles, ne donnent pas plus de peine que celles des autres fourrages verts, qu’on est obligé de faucher, de fauciller, ou d’arracher dans les prés ou dans les champs, & qu’il faut également ramasser & transporter dans les étables. S’il y a une différence, elle est en faveur des feuilles de la bette rave champêtre, un enfant peut les casser, les cueillir, tandis qu’il faut des hommes pour faucher les autres fourrages.

En plantant une quantité de racines proportionnée à celle des bestiaux qu’on veut entretenir ou engraisser, on est sûr de pouvoir leur fournir des feuilles, quelque temps qu’il fasse, même pendant les plus longues sécheresses ; en un mot jusqu’au moment où l’on peut commencer à leur faire manger les racines.


§. VII.

Usage des feuilles pour les hommes.

Les feuilles de cette racine, sont aussi pour les hommes un aliment sain & agréable ; on en mange les côtes comme celles des bettes ; elles n’ont pas comme celles-ci le goût de terre, & participent à celui du cardon d’Espagne. On peut les préparer de différentes manières ; apprêtées comme les épinards, elles leur sont préférées par beaucoup de personnes ; on peut en manger depuis le printemps jusqu’au mois de novembre. Par leur reproduction aussi continuelle qu’abondant, elles sont très-utiles aux fermiers, aux gens de la campagne, & dans les maisons où il y a un nombreux domestique. Les racines se mangent cuites pendant l’hiver, on peut les accommoder de plusieurs façons ; c’est un légume très-bon, d’un goût agréable. Les feuilles que les racines renfermées dans une cave, produisent pendant l’hiver, sont fort tendres & très délicates en entremets.


§. VIII.

Récolte des Racines.

L’arrivée des fortes gelées décide de l’instant de la récolte des racines. Il faut choisir un beau jour pour faire cette récolte, au risque de l’avancer de plusieurs jours ; il importe à la conservation de la racine, de la renfermer sans humidité. Le jour pris, on doit arracher les racines dès le matin, & les laisser sur place, afin que l’air & le soleil puissent les ressuyer ; des enfans suivent celui qui arrache les racines, & coupent toutes les feuilles jusqu’au cœur ; on peut également faire cette opération la veille, ou quelques jours avant celui de la récolte. Le soir on amasse toutes les racines, si elles sont bien essorées, on les met à couvert à la cave, ou dans un autre lieu sec, inaccessible à la forte gelée ; si l’on n’a point à craindre de pluie, on peut laisser dans le champ celles qu’on a arrachées le soir, & les transporter le lendemain au magasin. Quand le temps permettra de les laisser à l’air deux ou trois jours, on fera bien d’en profiter. Il ne faut les manier durement, ni dans le transport, ni en les déchargeant ; comme elles ont la peau fort mince, elles se meurtrissent facilement, & alors elles se conservent moins bien.


§. IX.

Choix de celles qu’on doit réserver pour porter graine.

Le temps de la récolte est le moment de choisir les racines propres à porter de la graine ; les seules bonnes sont celles qui ont atteint une grosseur moyenne, qui sont unies, lisses, couleur de rose en dehors, & intérieurement blanches ou marbrées de rouge & blanc : tels sont les signes qui caractérisent celles qu’il faut conserver & cultiver. Celles qui sont toutes blanches ou toutes rouges, sont ou dégénérées, ou de vraies bette-raves de jardin, dont la graine, par la négligence des cultivateurs, s’est mêlée avec celle de la bette-rave champêtre. On doit loger séparément dans un endroit totalement à l’abri de l’humidité & de la gelée, les racines qu’on destine à reproduire de la graine.


§ X.

Instant & manière de replanter les racines qui doivent porter de la graine.

Au commencement d’avril, on doit mettre en pleine terre les racines destinées à porter de la graine ; on les place à 3 pieds de distance l’une de l’autre ; comme leurs tiges montent de 5 à 6 pieds, il faut leur donner des tuteurs de 7 pieds de haut, enfoncés d’un pied & demi dans la terre ; on croise les tuteurs avec de petites gaules, on en forme un treillage, c’est contre ce treillage à grands carreaux qu’on attache les tiges à mesure qu’elles s’allongent, afin que les vents ne puissent pas les casser.


§. XI.

Récolte de la graine, manière de la conserver.

Cette graine mûrit ordinairement vers la fin d’octobre ; on doit la recueillir aussitôt après les premières gelées blanches ; alors on en coupe les tiges, & si le temps le permet on les dresse contre un mur ou une palissade ; si le temps est mauvais on les lie ensemble par poignées, & on les suspend à l’abri dans un lieu aéré, jusqu’à ce qu’elles soient bien sèches ; on en détache ensuite la graine, & on la conserve en la mettant dans des sacs, comme les autres semences potagères.

Chaque racine transplantée, peut rendre 10 à 12 onces de graine.


§. X II.

Manière de prévenir la dé génération des Racines.

La graine de bette-rave champêtre, dégénère comme toutes les autres, quand ©n ne prend pas la précaution de la changer de terre tous les ans, ou au moins tous les deux ans ; c’est-à-dire, de semer dans une terre forte celle qui a été produite par une terre légère & sablonneuse ; & dans un sol léger, celle qui est venue dans une terre compacte & forte : ainsi les cultivateurs des deux espèces de terres, en faisant tous les ans des échanges de leurs semences, se rendent réciproquement service. Cette graine se conserve dans toute sa bonté pendant trois ou quatre ans.


§. X III.

Moyens de conserver ces Racines depuis le mois de novembre Jusqu’à la fin de Juin.

Si la provision des racines est considérable, & si l’on ne peut pas la loger à la maison, il faut, plusieurs jours avant la récolte, faire creuser des fosses dans le champ même, ou dans un autre endroit qui pendant l’hiver, soit à l’abri des eaux ; après avoir laissé sécher le dedans de ces fosses pendant 8 ou 10 jours, on met un peu de paille dans le fond & sur les côtés ; on y place ensuite les racines une à une, en les maniant doucement, & après avoir pris la précaution de les débarrasser de toute la terre qui les entoure. On couvre les dernières racines avec de la paille, & l’on rejette sur cette paille trois pieds de terre tirée du fossé. On bat bien cette terre, & on la dispose en dos d’âne, afin que l’eau s’en écoule facilement.

§. XIV.

Dimensions des fosses.

Les dimensions de ces fosses, sont relatives à l’élévation du terrain, ou à sa pente ; on peut leur donner depuis 2 jusqu’à 4 pieds de profondeur, leur longueur dépend de la quantité de racines qu’on veut y loger ; leur largeur est ordinairement de 3 pieds & demi.

Ces racines pouvant se conserver sans altération jusqu’au mois de juin, on fera bien de multiplier les fosses, & d’en faire une pour la consommation de chaque mois, à commencer par celui de mars, temps où la provision d’hiver, renfermée dans la cave, finit ordinairement. Il faut multiplier les fosses, parce que ces racines, lorsqu’elles sont exposées au grand air, après en avoir été privées, ne se conservent pas long-temps fraîches.


§. XV.

Nécessite & manière de faire un soupirail.

Il faut absolument que chaque fosse ait un soupirail par lequel la fermentation des racines puisse s’exhaler ; sans cette précaution tout ce qu’on veut conserver sous terre, pourrit ou se détériore. Pour former ce soupirail, avant de rien mettre dans la fosse, on plante au milieu une perche de 6 à 7 pieds de long & de 2 pouces de diamètre ; on roule autour de cette perche un cordon de foin d’un pouce d’épaisseur, dont on la revêt en entier sans la trop serrer ; on place ensuite les racines dans la fosse & on les dispose en dos d’âne ; lorsque la fosse est pleine, & que les racines s’élèvent dans le milieu, d’un demi-pied au-dessus du niveau des bords, on les recouvre de paille, & ensuite de terre, que l’on arrange & que l’on bat comme il a été dit lus haut. Quand les racines sont bien recouvertes, on arrache la perche ; le foin reste dans le trou, & les exhalaisons que jettent les racines en fermentant, s’évaporent par ce passage : au bout de quelques jours, on couvre ce trou avec un morceau de tuile creuse, & quand les grands froids viennent, on le bouche avec une pierre plate,


§. XVI.

Manière de préparer les Racines pour la nourriture des bestiaux.

Pour faire manger ces racines à toute espèce de bétail, il faut les couper ou les hacher, après les avoir bien lavées & nettoyées. Dans le pays Messin, on emploie un instrument tranchant, composé d’une lame de fer d’un pied de longueur, de deux pouces de largeur, & repliée en S ; au milieu des deux branches de l’S, est soudée une douille d’environ 6 pouces ; dans cette douille, on assujettit un manche de bois d’environ 3 pieds 6 pouces de longueur ; avec cet instrument on hache ces racines en morceaux de la grosseur d’une noix, dans un baquet ou une auge uniquement destinés à cet usage. Avant de jeter les racines dans l’auge, il faut les fendre & les couper en quartiers.


§. XVII,

Pour les bêtes à cornes.

Préparées de cette manière, on peut donner ces racines, sans autre mélange, à toutes les bêtes à cornes & laine, sur-tout à celles que l’on veut engraisser ; mais si l’on est forcé d’économiser les racines, on peut y mêler un quart & plus de soin & de paille hachés ; il est même bon d’observer cette méthode pendant les trois ou quatre premières semaines, avec le bétail maigre que l’on met à l’engrais ; le foin de trèfle, de sainfoin, & de luzerne, est le meilleur pour cet usage.

Les personnes qui ont, ou qui voudront se procurer un hache-paille ou banc monté pour hacher les fourrages secs, économiseront beaucoup de temps & consommeront moins de provisions.

§. XVIII.

Pour les Chevaux.

On peut, pendant tout l’hiver, nourrir les chevaux avec cette racine, en y ajoutant cependant moitié paille & foin hachés ensemble ; nourris ainsi, ils seront gras, vigoureux & bien portans ; mais lors des travaux pénibles & continus, il faut ajouter à ce mélange un peu d’avoine. C’est ainsi qu’on en use dans les provinces d’Allemagne, où cette racine tient presque lieu de prairies, & dont l’espèce de chevaux est aussi connue qu’estimé.


§. XIX.

Pour les Cochons.

Les cochons mangent également ces racines hachées, crues & mêlées dans la boisson grasse ou laiteuse qu’on leur donne ordinairement. Ils reviennent aussi gras que ceux qui mangent des pommes de terre, légumes qu’on est obligé de faire cuire. On économise donc en employant la racine de disette, le bois qui devient si rare & si cher par-tout, & les peines que donne la cuisson ; &c.

§. XX.

Rations des différens Bestiaux.

La quantité de ces racines, qu’on doit faire manger par jour aux différens bestiaux, doit se mesurer sur celle des fourrages secs qu’on veut & qu’on doit y ajouter ; (car il leur en faut tous les jours un peu avant de les faire boire) on doit encore proportionner cette quantité à la taille & à la grosseur des bêtes ; on doit aussi la calculer d’après le projet qu’on a formé sur les bestiaux : ceux qu’on veut nourrir pour les garder, doivent en manger moins que ceux qu’on veut engraisser pour s’en défaire. En hiver, les vaches font deux repas par jour, chacun consiste en 16 ou 18 livres de racines hachées & mêlées avec quatre livres de paille ou de foin également haché ; leur laitage est aussi bon, aussi abondant qu’en été, & elles sont dans le meilleur état possible.

Pour engraisser les œufs, on leur donne d’abord à chacun, deux fois par jour, 20 livres de ces racines mêlées avec 5 livres de regain ou de foin haché. Au bout d’un mois, on leur retranche le foin haché, & l’on y substitue 5 livres de racines : on les nourrit ainsi pendant deux mois de racines seules ; après ce terme, ils sont assez gras pour être vendus. Il est avantageux de donner aux bœufs, ainsi qu’aux vaches, leur ration en deux ou trois reprises successives, ils engraissent plus vite ; il n’y a rien de gâté, de perdu, comme cela arrive quand on leur donne le tout à la fois.


§. XXI.

Avantages de cette Culture, & attentions qu’elle demande.

D’après les faits qui viennent d’être exposés, on peut calculer aisément ce qu’il faut de ces racines pour nourrir une vache & engraisser un bœuf ; combien un arpent de terre peut en rapporter en les plantant à 18 pouces de distance, & combien on peut engraisser de bœufs, ou entretenir de vaches avec le produit d’un arpent.

Si la terre est médiocre & peu fumée, on peut y planter ces racines à un pied ou 15 pouces de distance l’une de l’autre ; mais dans une bonne terre, il faut les espacer toujours de 18 pouces.

Les cultivateurs qui enfonceroient trop leurs plants dans la terre, qui les rapprocheroient trop les uns des autres, qui les retiroient parmi les pommes de terre ou autres légumes, ou qui ne leur donneroient aucune culture, n’auroient pas de succès ; mais ils ne devroient pas attribuer à la nature de la racine & à celle du sol ce qui n’auroit été que l’effet de leur négligence.

Il seroit à désirer que dans chaque canton il se trouvât quelqu’un assez bienfaisant pour semer une grande quantité de bette-rave champêtre, pour en distribuer les plants à ceux qui voudroient en cultiver, & pour leur enseigner la manière de les planter, de les soigner & de les employer ; ce seroit rendre le plus grand service aux habitans de la campagne.

La possibilité d’entretenir une vache, fait la félicité de la famille du manœuvre ; celui qui jusqu’ici n’en a pas eu, parce qu’il ne pouvoit la nourrir, pourroit affermer un terrain peu étendu, y cultiver la betterave champêtre, en nourrir sa vache, & le lait qu’elle produiroit, payeroit en peu de temps le prix de sa ferme. Le paysan qui n’a encore pu nourrir qu’une vache, pourroit en nourrir deux ou trois en s’adonnant à la culture de cette racine.

Outre les avantages dont nous avons déjà fait mention, la bette-rave champêtre en réunit encore plusieurs ; celui d’une récolte abondante, qui craint peu l’intempérie des saisons ; celui d’épargner pendant l’été les prés artificiels & naturels, de sorte que toute l’herbe qu’ils produisent puisse être convertie en foin ; enfin la facilité de nourrir les bestiaux à l’étable pendant toute l’année, & d’augmenter par conséquent la provision du fumier, objet si nécessaire, si indispensable en agriculture.


§. XXII.

Résumé.

1°. Les hommes peuvent manger pendant toute l’année de cette espèce de légume : il est bon & sain.

2°. Le puceron & la lisette, ni aucune autre chenille ou insecte ne l’attaquent ; il souffre peu de la vicissitude des saisons.

3°. Les feuilles de la bette-rave champêtre font une nourriture excellente pour les bestiaux de toute espèce pendant quatre mois de l’année ; celles du turneps & des autres navets ne procurent cet avantage qu’une seule fois, & encore sont elles alors très-dures & gâtées par les insectes.

4°. La bette-rave champêtre se conserve parfaitement pendant huit mois de l’année, & n’est pas aussi sujette à la pourriture que les turneps ou navets, qui, dès la fin de mars, deviennent filandreux, coriaces, creux & cordelés.

Les turneps & les autres navets manquent souvent dans les terres fortes ; la bette-rave champêtre vient par-tout.

6°. Le laitage provenant des vaches qui se nourrissent de navets pendant quelques jours de suite, contracte un gout désagréable ; celles qui mangent de la bette-rave champêtre, donnent du lait & du beurre d’une excellente qualité.

Ce bon fourrage vient au secours de tous les troupeaux, sur-tout dans le temps où la verdure, si utile & si nécessaire aux bestiaux, est encore rare.

Jamais le bétail ne s’en dégoûte ; il le mange toujours avec la même avidité. Dans plusieurs provinces de l’Allemagne, où on le cultive avec succès, on lui donne la préférence sur tous les autres fourrages, & l’on s’en sert pour engraisser la plupart des troupeaux de bœufs que les habitans de ces provinces viennent vendre tous les ans dans le royaume.


  1. Note de l’Éditeur. Je ne sais d’où vient la manie d’introduire des noms nouveaux, & de franciser des noms anglois pour désigner des plantes qui sont connues de toute ancienneté en France. Le Turneps, est le gros navet, que l’on cultive de temps immémorial en Dauphiné, dans le Lyonnois, le Beaujollois, las Savoye, ainsi qu’on le verra au mot Rave. Le fameux Reis-grass, est le fromental de tous nos prés, &c.