Cours d’agriculture (Rozier)/RAVE

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 534-557).
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RAVE. Les mots navets, radis, raifort, turneps, petite-rave, vont être compris sous cette dénomination, ainsi que celui de navette ; parce que toutes ces plantes, qu’il est important de distinguer dans le jardinage, ne sont que des variétés de la rave ou des espèces jardinières du troisième ordre. (Consultez le mot Espèce)

Tournefort la place dans la quatrième section de la cinquième classe, qui comprend les herbes à fleurs de plusieurs pièces régulières, disposées en croix, dont le pistil devient une silique divisée dans sa longueur en deux loges, par une cloison mitoyenne, & il l’appelle Rapa sativa. Von-Linné la classe dans la tétradynamie siliqueuse & la réunit dans les genres de choux ; il la nomme brassica Rapa.

Afin de se conformer aux idées reçues en agriculture & dans le jardinage, nous ferons deux genres ; l’un des raves proprement dites, & l’autre des navets, sous lesquels les variétés seront placées comme espèces jardinières.


CHAPITRE PREMIER.

Des espèces de Raves & de Navets.

I, Caractères des Raves. Rapa sativa radice rotundâ.

Fleur ; en forme ; de croix, blanches, un peu colorées en rouge ; ses pétales sont ovales, planes, diminuant vers les onglets qui ont la longueur du calice rougeâtre, dont les découpures sont linéaires, en forme de lance, rougeâtres, presque réunies.

Fruit ; silique surmontée d’un style en forme de corne fongueuse & renflée, qui contient des semences arrondies d’un brun rougeâtre.

Feuilles ; celles qui partent des racines sont profondément découpées & couchées, & étendues en grande partie sur terre ; celles de la tige l’embrassent à moitié par leur base, & se terminent en pointe.

Racine ; elle établit le caractère spécifique de la plante pour les jardiniers, la forme est ronde, aplatie au sommet & un peu terminée en pointe à sa base, d’où part sa racine ou pivot souvent unique & quelquefois divisé en deux ou trois racines.

Port. La racine monte en tige au milieu des feuilles ; sa hauteur varie suivant les espèces ; les fleurs naissent au sommet ; les feuilles sont alternativement placées sur la tige des espèces ou variétés des raves proprement dites.

La première & la plus commune dans le Dauphiné, la Savoie, le Lyonnois, le Beaujolois, &c, est la rave écorce d’un blanc jaune, souvent de quatre & même cinq pouces de diamètre, sur trois de hauteur ; son sommet, ainsi que sa base, sont comme tronqués ou aplatis, le premier l’est beaucoup plus que le second. La grosseur de cette racine dépend beaucoup de la saison, du sol & du climat. Elle offre une variété dont le sommet est tronqué comme dans la précédente, mais dont la base s’alonge, & dont le total ne ressemble pas mal à une toupie. On préfère la première pour l’usage, elle est plus douce au goût, & ce prolongement semble une première dégénérescence à l’état de navet.

La seconde variété est la rave proprement dite, en tout semblable à la précédente, mais à écorce jaspée de rouge, surtout dans la partie qui sort de terre. La nervure de ses feuilles est d’une couleur plus foncée que celle de la précédente : on la cultive dans les mêmes provinces que la première, & on les sème ensemble.

La troisième variété que j’appellerai Rave de Mende ou des Cévènes, est plus aplatie à son sommet & à sa base que toutes les autres ; son écorce est noire, même dans la partie qui est enterrée. C’est à mon avis la plus délicate, la plus sucrée & la plus parfumée de toutes celles que je connois.

Toutes les espèces de grosses racines se rapprochent & participent plus ou moins aux qualités & formes de celles dont on vient de parler.


Des Radis.

Ils offrent de jolies variétés qui sont aux grosses raves ce que la prune de mirabelle est au perdigons, ou la pomme d’api aux calviles ou à la pomme reinette d’Angleterre. J’ignore le lieu & l’époque à laquelle le jardinage a fait cette conquête. Je ne pense pas qu’il y ait plus de 30 ans que ces espèces soient connues en France. Je les ferai connoître en traitant de leur culture.

§. II. Des navets. Rapa sativa, radice longá.

On a fait une grande confusion de mots à mesure qu’on a commencé en France à adopter la nomenclature des anglois, des allemands, &c. Qui s’imagineroit que les navets ou raves à racines charnues, grosses & longues, & qu’on cultive de temps immémorial dans nos provinces du centre du royaume, sont la même choie que le turneps des anglois, & que les papiers publics ont vanté depuis quelques années comme une espèce nouvelle, & dont la culture devient très-avantageuse. Ils ont eu raison, dans ce dernier point. Il en a été du turneps comme de la pomme de terre cultivée, depuis plus d’un siècle, très en grand & très-utilement en Alsace, en Franche-Comté, en Dauphine, dans le Lyonnois, le Beaujolois, tandis qu’à l’orient de la France, & près de Paris, son existence étoit inconnue. Il en a été ainsi pour la racine appelée de disette, qui n’est autre chose que la betterave blanche ou jaune, cultivée de temps immémorial dans la partie du Languedoc qui avoisine Castelnaudari. Parce qu’une plante n’est pas connue dans une province, on la regarde comme nouvelle, & on se hâte de publier des Mémoires. Je suis cependant bien éloigné de désapprouver leur publication ; il en résulte qu’une culture avantageuse, mais circonscrite dans un canton, devient plus connue & plus générale, autant que le climat le permet. Je ne connois point de plantes sur lesquelles le climat & le sol influent plus que sur les raves & sur les navets. Dans les provinces vraiment méridionales par le climat & non par la position géographique relativement aux autres provinces, la culture des raves & des navets devient nulle ou presque, nulle, ou du moins, ces plantes y prennent un caractère tout différent du premier, & se rapprochent bientôt de l’état agreste que le perfectionnement des espèces (consultez ce mot) leur avoit fait perdre sous d’autres climats : je n’en citerai qu’un exemple. J’avois tiré de Paris la graine de radis blancs, roses & rouges ; je les semai en Languedoc, près de la mer, dans un sol préparé & au premier printemps. J’eus à la première année de vrais radis bien arrondis, en un mot, semblables à ceux que l’on mange à Paris ; quelques plantes restèrent pour graine ; elle fut semée l’année d’après & elle produisit des radis alongés, un peu plus âcres que les premiers : l’année suivante, nulle forme arrondie de la rave, mais complettement celle des navets ; enfin, au quatrième semis j’eus, non des radis, mais des navets blancs de 10 à 15 lignes de diamètre, sur 8 à 12 pouces de longueur ; leur saveur étoit excessivement âcre, & semblable à celle des navets du pays ; les couleurs roses & rouges avoient disparu. Cet exemple prouve donc que le climat influe singulièrement sur la forme & sur la saveur des raves & des navets, & que ce que les jardiniers appellent espèces, ne sont que des variétés qui se perpétuent par les graines seulement, quand les circonstances restent les mêmes. Sous le même climat il en a été de même du turneps dont j’avois reçu la graine de Paris ; il fut pendant la première année un navet gros, charnu & long, & à la seconde, sa saveur devint très-âcre, sa grosseur diminua, & sa forme s’allongea beaucoup. Revenons aux espèces de navets.

Je classe sous la dénomination de navet toute espèce de rave, qui, au lieu d’être plate par ses deux extrémités, est alongée ;… ainsi le navet que l’on sème avec & en même temps que les raves, dans les provinces déja citées, tient le premier rang. Il ne diffère des raves que par sa forme alongée, & en général, cuit sous la cendre il est moins sucré.

Cette famille de navets, que dans certaines provinces on appelle Raifort, renferme plusieurs variétés. Le gros navet dont on vient de parler est le turneps des anglois ; comparé avec les gros navets de France, il en diffère un peu par le vert de ses feuilles qui est plus clair, par ses feuilles plus nombreuses, plus droites & moins inclinées contre terre. Cette particularité est-elle constante ? je ne le crois pas ; parce qu’on doit observer que la graine nouvellement venue d’Angleterre n’avoit encore éprouvé aucune dégénération par les semis multipliés dans des sols ou dans des climats opposés. Je suis presqu’assuré qu’après un certain nombre d’années, le turneps anglois ne différera pas ici de nos gros navets.

La seconde variété est le navet des provinces méridionales, dont la grosseur n’excède pas un pouce ou un pouce & demi de diamètre, & dont la longueur se prolonge depuis 12 jusqu’à 15 pouces. Il est excessivement fort & âcre au goût ; c’est pourquoi il est très-recherché par les peuples qui aiment beaucoup l’ail.

Les navets dont on se sert dans les cuisines, pour les ragoûts, forment la troisième variété ou espèce jardinière (consultez ce mot) ; ils sont beaucoup plus petits, leur écorce est brune, presque noire dans certains cantons, & dans d’autres de couleur de café brûlé ; leur saveur est très-sucrée. Les cantons les plus renommés pour cette production sont les environs de Berlin en Prusse, de Fréneuse dans le Vexin françois près la Roche-Guyon, de Saulieu en Bourgogne, de Chérouble dans le Beaujolois, de Pardullan près Saint-Pons en Languedoc, &c. Ils doivent leurs qualités & leur saveur au terrain maigre, sablonneux, souvent ferrugineux & rougeâtre dans lequel ils végètent. La graine transportée & semée dans nos climats vraiment méridionaux, y dégénère bien vite quant à la forme, la couleur & la saveur de la racine ; ce qui prouve l’influence du sol & du climat.

Les petites raves des jardiniers, vulgairement nommées petits Raiforts dans plusieurs provinces, sont alongées, presque toutes d’une venue, excepté dans la partie qui forme le pivot, qui diminue progressivement & s’alonge beaucoup. Les plus communes sont d’un rouge clair & foncé dans la partie frappée par le soleil. D’autres varient par la couleur, les unes ont l’écorce toute blanche, d’autres de couleur vineuse, d’autres enfin d’un joli rose, on d’un rouge tirant sur celui du corail. Les roses sont originaires de Strasbourg. C’est à la fraîcheur du climat ou aux abondantes irrigations qu’elles doivent leur douceur. Si la chaleur ou le manque d’eau les surprennent, elles deviennent âcres & fortes, & dégénèrent très-promptement.

Il seroit facile de citer un plus grand nombre de variétés de raves ou de navets ; puisque chaque canton à celle qui lui convient & qui y réussit le mieux ; mais tous peuvent être classés dans un des ordres qu’on vient d’établir.


CHAPITRE II.

De la culture des Raves & des Navets.


Section première.

De leur culture dans les champs.

§ I. Des Raves & des Navets ou Turneps considérés comme engrais des champs. Dans tout le cours de cet Ouvrage, je me suis sans cesse élevé contre les années de repos ou de Jachères. (Consultez ce mot, afin de ne pas répéter ce qui est déja dit) Je ne connois point d’engrais plus simple & moins dispendieux que celui qui est fourni par ces raves, leurs tiges & leurs feuilles ; ils rendent à la terre beaucoup plus de principes qu’ils n’en ont reçus, & ces feuilles, ces tiges en pourrissant lâchent l’air fixe qu’elles contiennent, ainsi que tous les matériaux de la séve, & les incorporent & en enrichissent le sol. La récolte en froment, qui suit l’année de repos, n’est pas capable d’épuiser la moitié des principes de végétation fournis par la décomposition des raves & des navets.

La forme de la racine de ces plantes indique à l’homme le moins clair-voyant, qu’elle demande à pivoter & à s’enfoncer aussi profondément en terre qu’elle le peut, quand la dureté du sol ne s’y oppose pas. Qu’on ne soit donc pas surpris si les raves, & surtout les navets, sortent à moitié de terre pendant leur végétation ; c’est contre nature & la raison en est simple ; le sol trop dur ne leur permet pas de pivoter ; mais comme la végétation doit s’accomplir, la racine produit au dehors la partie qui auroit été bien mieux nourrie & plus longue si elle avoit été au dedans.

Peur tirer le parti le plus avantageux que présente la culture des raves & des navets, comme engrais ; je demande, 1°. qu’aussitôt que les blés sont semés, on mette la charrue dans les terres destinées à la jachère l’année suivante ; 2°. qu’on leur donne un fort labour croisé, & encore mieux, que la charrue passe deux fois dans le même sillon, afin de soulever plus de terre & lui donner plus de profondeur. Cette terre fortement soulevée éprouve toute l’action des pluies, des neiges, des gelées de l’hiver ; plus il y a de neige, plus les gelées sont fortes & mieux les molécules de la terre sont atténuées, divisées & séparées ; car la gelée est le meilleur de tous les laboureurs. Une observation que chacun peut faire, confirme cette assertion. Toutes les fois que les froids ont été longs & rigoureux, on peut parier que la récolte en grains sera très-belle, à moins qu’au printemps les pluies, la coulaison des fleurs, ou telle autre circonstance ne s’y opposent. Jusqu’à l’époque du froid le blé n’a pas eu le temps de pousser beaucoup de racines, souvent il n’a que sa première racine pivotante ; c’est à la fin de l’hiver lorsque le temps commence à devenir doux, que les racines partent en abondance du collet & qu’elles commencent à former une touffe assez forte & proportionnée aux besoins que la plante en aura par la suite ; mais comme après les gelées ces racines trouvent une terre bien soulevée auparavant par la glace, bien divisée, bien atténuée, elles se hâtent de s’enfoncer, de travailler à la nourriture de la plante, & sa végétation est superbe peu de jours après. D’après cet exemple, il est naturel de conclure que la gelée produira un très-grand effet sur les terres soulevées par les labours donnés avant l’hiver, & plus la gelée aura été forte, plus grande sera la division des grains de terre. La preuve en est encore dans les mottes de terre qui existoient avant l’hiver & qu’on ne retrouve plus dans un champ ainsi labouré. L’eau glacée occupe plus d’espace que dans son état naturel, ainsi l’eau disséminée entre les molécules de la terre, se glaçant, produit le même effet, les sépare les unes des autres, & dès que le dégel survient, ces molécules n’ont plus d’adhésion entre elles ; donc, plus le labour aura été profond, plus il y aura eu de terre soulevée, & plus il y aura eu de division dans les molécules de la terre. On doit encore observer que la partie inférieure & vide entre les sillons, éprouve également l’effet de la gelée, & participe à cette espèce de labourage. À quelle espèce de grains que ce soit, le labourage avant l’hiver est toujours très-avantageux. J’ai insisté sur cette pratique, parce qu’elle influe d’une manière très-avantageuse sur la production des raves & des navets considérés comme engrais. Elle seroit encore très-utile, quand même le champ seroit destiné à rester en jachère. Revenons à la continuation du travail… 3°. Aussitôt après l’hiver ; c’est-à-dire, aussitôt que l’eau surabondante de l’hiver se sera infiltrée dans l’intérieur de la terre, ou évaporée, en un mot, lorsque la terre ne sera plus gâcheuse, c’est le cas de labourer de nouveau, de croiser & de recroiser, de passer légèrement la herse (consultez ce mot). Lorsqu’on ne craint plus les gelées on sème sur le champ ainsi préparé, les raves & les navets, & on sème la graine fort dru, parce qu’il ne s’agit pas ici d’avoir des raves ou des navets pour la nourriture de l’homme & du bétail, mais de l’herbe qui doit être enfouie & servir d’engrais ; aussitôt après, on herse a plusieurs reprises & on a grand soin d’attacher quelques fagots derrière la herse, afin que chaque graine soit enterrée ; toutes celles qui restent sur la surface sont dévorées par les oiseaux à bec court qui en sont très friands, ainsi que les pigeons. Lorsque la graine est enterrée trop profondément, elle ne germe pas ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il falloit herser légèrement avant de semer. Quelques anglois font passer & repasser un troupeau de moutons sur le champ nouvellement semé ; on est sûr alors que toute la graine sera enfouie. Cette opération ne doit avoir lieu que lorsque le champ est peu humide, sans quoi le piétinement réduiroit la superficie en croûte qui durciroit beaucoup si le sol est tenace, & si la chaleur & la sécheresse le surprenoient dans cet état. Les raves ainsi semées détruisent complettement les mauvaises herbes qui poussent dans le champ ; elles les étouffent par leur ombre. 4°. Du moment que la plante commence à être en fleur, on l’enterre par un fort coup de charrue ; ce qui n’a pas été enterré est livré au troupeau qu’on ne doit conduire dans le champ que lorsqu’il fait sec ; son piétinement redoublé durciroit trop la terre & nuiroit aux labourages postérieurs. On est assuré en pratiquant tous les deux ans cette méthode, 1°. que la récolte des grains qui suivra celle du semis des raves & des navets, sera très-belle, toutes circonstances égales ; 2°. qu’en perpétuant cette alternative de raves & de grains, on parviendra à changer la nature, du sol, & un champ maigre sera peu à peu converti en un champ ; très-productif.

Les terrains forts, tenaces, argileux conviennent peu aux raves & aux navets, à moins qu’ils n’aient été profondément labourés, ou que des pluies salutaires ne permettent à leurs racines de pivoter ; ils deviennent prodigieux en grosseur & longueur dans les terres douces & substantielles, & très-beaux dans les terres sablonneuses, un peu humides & nourries d’abord par les engrais.


§. II, De la culture des raves & navets, relativement à la nourriture de t homme & du bétail,

Aussitôt après la récolte des blés hivernaux, on se hâte de labourer une ou deux fois pour semer des raves & navets. La culture de ces racines est trop négligée, si on considère leurs avantages. Après la récolte des grains, plus ou moins avancée, ou retardée suivant les climats, la terre est ordinairement sèche & on la laboure mal, sur tout avec les petites charrues qui ne font que l’égratigner ; d’ailleurs le sol est déja fatigué par la récolte du grain qu’il vient de produire ; le bon agronome ne se contentera pas de ces labours légers que la coutume & la négligence justifient ; il choisira sa plus forte charrue, ses meilleurs attelages, & si deux bœufs ne suffisent pas, il en mettra quatre à la même charrue ; alors les sillons seront plus profonds, & les navets sur-tout pivoteront à leur aise & ne sortiront plus à moitié de terre quand ils trouveront un sol bien défoncé. Aussitôt après chaque labour, des femmes, des enfans, armés de maillets de bois à long manche, briseront exactement les mottes & ameubliront la terre autant qu’il sera en leur pouvoir. Ensuite le champ sera hersë grossièrement & la graine semée à la volée : comme elle n’est pas bien grosse on peut la mêler avec du sable ou de la cendre ; mais le bon semeur n’a pas besoin de recourir à ces précautions, il sait la portée de sa main, & l’habitude lui a appris à proportionner la quantité de graine à l’espace qu’il doit couvrir à chaque mouvement demi-circulaire de son bras ; une livre & demie ou deux livres de bonne graine suffisent pour semer l’étendue d’un arpent (consultez ce mot) : avant de semer on herse grossièrement, en sème ensuite, & on herse avec des fagots, ainsi qu’il a été dit.

Dans les pays où l’on se sert habituellement de la bêche, il est beaucoup plus avantageux d’employer cet instrument, parce qu’il retourne complettement le sol sur une profondeur de dix à douze pouces, & ne laisse après lui aucune motte de terre, à moins que le manouvrier par une paresse bien volontaire, ne les divise pas avec le plat de sa bêche. On conçoit avec quelle aisance les raves & les navets travaillent dans un sol ainsi soulevé. On sème aussitôt sans herser préalablement ; mais on redouble les façons de la herse à fagots, aussitôt après, afin que toute la graine soit enfouie.

Lorsque la rave est semée de bonne heure, par exemple à la fin de juin ou au commencement de juillet, elle profite beaucoup plus, soit pour l’abondance des feuilles, soit pour la grosseur des racines, que celle qui est semée en août ; celle-ci n’a pas le temps de grossir, & les plus petites gelées de la fin de l’automne arrêtent son accroissement &, lui nuisent beaucoup, parce que toute la plante est encore trop tendre. Ainsi dans certains climats on ne doit pas attendre que la récolte des froments soit levée, & on y sème après celle des seigles, des avoines ; enfin, si le climat est froid, on sème sur le champ destiné à la jachère. Si après les semailles il survient des pluies, on est assuré que la graine germera, lèvera promptement & prospérera ; si elle est surprise par une longue sécheresse, son produit sera chétif, sur-tout si le climat est naturellement chaud.

J’ai vu un particulier qui faisoit travailler toutes ses ravières à la bêche, & chaque soir semer & râteler la partie du champ qui avoit été semée dans la journée. Par cette méthode, la portion de terre de dessous, que la bêche avoit ramenée à la superficie, se trouvoit assez fraîche pour communiquer son humidité à la graine & l’aider à germer promptement ; un de ses ouvriers traînoit un râteau à trois dents espacées de dix pouces l’une de l’autre, & traçoit ainsi de petits sillons ; un second ouvrier le suivoit & semoit à la main dans ces sillons ; enfin, un troisième enterroit la graine, niveloit le terrain avec un râteau à dents de fer & serrées ; dans moins d’une demi-heure ces trois hommes semoient & hersoient ainsi tout le travail de leur journée. Voilà ce qu’on appelle savoir économiser le temps, & travailler avec connoissance de cause.

Lorsque l’on sème à la volée après que le champ est labouré & légèrement hersé, la graine se trouve trop abondante en certaines places, tandis que d’autres en sont entièrement dépourvues, soit par la mal-adresse du semeur, soit parce que cette graine a été enfouie trop profondément, & n’a pas pu germer. Mais elle n’est pas perdue ; elle repoussera l’année suivante avec les blés si elle se trouve dans le cas de germer : une semblable plante parasite fait beaucoup de tort aux plantes de blés ses voisines, parce qu’elle devance leur végétation & les étouffe, à moins qu’on ne l’arrache.

Cette confusion de graines nécessite différens sarclages afin d’éclaircir & diminuer le nombre des plantes ; en bonne règle, toute rave ou navet doit être éloignée de la plante voisine de dix à douze pouces. C’est aussi ce que le propriétaire déja cité se procuroit sans peine ; je lui demandai un jour pourquoi il ne se servoit pas du semoir si vanté, & si prôné, il y a vingt cinq à trente ans ? il me répondit : c’est une machine, elle est coûteuse, on ne doit jamais mettre de machines entre les mains des paysans ; ils les ont bientôt dérangées & brisées, ou par malice, ou par gaucherie ; au lieu que le râteau est simple, tout aussi expéditif & je ne perds point de temps.

Le premier binage a lieu lorsque la plante a donné six à sept feuilles & que sa racine est grosse comme le petit doigt ; ce labour a deux avantages, celui de supprimer les plantes surnuméraires, & celui de détruire les mauvaises herbes, sans compter qu’il ameublit la couche supérieure du sol. Le second a lieu lorsque les raves & les navets commencent à acquérir la grosseur d’une pomme ; ces deux binages sont l’ouvrage des enfans & des femmes. Toutes les plantes qu’on arrache sont portées, après avoir été lavées, dans les râteliers des bœufs, vaches & moutons. Si, à l’exemple du propriétaire déja cité, on enlevoit chaque jour, & par progression, les pantes surnuméraires d’espace en espace, on auroit une récolte qui dureroit pendant tout l’été, & fourniroit journellement de l’herbe fraîche pour la nourriture du bétail ; c’est précisément la méthode contraire qu’on suit presque par-tout. On rassemble un bon nombre de femmes & d’enfans que l’on met tout à la fois au travail dans la ravière, & en quelques jours tout le champ est nettoyé ; il en résulte que l’on amoncèle l’herbe, qu’elle s’échauffe, se fane, & qu’on la donne en profusion au bétail tant qu’il en reste ; par l’autre méthode, il a chaque jour de l’herbe fraîche & en quantité proportionnée à ses besoins. Chez le propriétaire dont il est question, les femmes & les enfans alloient à des heures réglées dans la ravière ; ils étoient accoutumés à mesurer des yeux l’espace de dix à quinze pouces ; ils arrachoient les deux plantes voisines de celle qui devoit rester en place ; le lendemain, non pas la suivante, mais la troisième, & ainsi successivement pendant les autres jours, de manière qu’à la fin la plante à demeure étoit à dix pouces de celle du sillon voisin & à douze ou quinze pouces de celle de son sillon ; je n’ai jamais vu de raves & navets si gros & si feuilles.

Dans plusieurs cantons, où le fourrage est rare, & par conséquent très-cher, on le supplée par le fourrage des raves. On sème la graine fort épais au premier printemps, on fauche ensuite l’herbe aussi souvent que ses pousses le permettent, & à force de la faucher on l’empêche de fleurir ; enfin après la dernière coupe on laboure, mais sa racine procure très-peu d’engrais au champ, parce qu’elle s’est épuisée à nourrir les feuilles & les tiges. Dans plusieurs endroits on fauche les feuilles seulement lorsqu’elles ont acquis la hauteur d’un pied ; je conseillerai pour cas pays de tirer chaque année, ou du moins tous les deux ans, la graine d’Angleterre, afin d’avoir des feuilles plus longues & d’une direction plus perpendiculaire que celle de nos raves & de nos navets. J’ai vu dans plusieurs de nos provinces la totalité de ces plantes n’avoir que des feuilles horizontales & couchées sur terre, & cependant avoir des racines monstrueuses pour leur grosseur.

Les raves & les navets ont deux ennemis redoutables, les chenilles & les pucerons ; les premiers n’exercent leurs ravages que pendant un espace de temps assez court, mais trop long dans les cantons où l’on ne cultive ces plantes que comme fourrage. Le seul remède à employer, est de couper les feuilles à mesure que l’on commence à s’apercevoir de leur dégât, de les rassembler dans des sacs ou dans des balles & de transporter le tout au fumier : il en est ainsi pour les pucerons dont l’existence est plus longue, ou du moins qui se renouvelle à plusieurs reprises pendant le même été. On a proposé comme remède efficace de passer pendant l’été, au grand matin & par un temps sec, le rouleau sur les raves & sur les navets, afin d’écraser les pucerons.

Cette opération ne détruira pas le quart des pucerons ; ils sont si petits & l’œuf l’étant davantage, échappe à l’écrasement que doit produire la pression. On n’a rien ou presque rien à espérer d’une plantation gagnée par les pucerons, à moins qu’on n’en supprime régulièrement toutes les feuilles & qu’on ne les fasse pourrir ou dans une fosse creusée dans le champ, ou dans la fosse à fumier de la basse-cour ; si on ne prend pas ce parti, il convient de labourer le champ de nouveau & d’y semer des carottes jaunes ou rouges, ou blanches, ou même des bettes-raves. La suppression complette des feuilles ne nuit pas beaucoup aux racines, elles sont bientôt remplacées par d’autres ; cependant, après plusieurs coupes répétées, la racine devient caverneuse, elle n’offre qu’une mauvaise nourriture pour le bétail ; il vaut mieux l’enfouir par un coup de charrue. Les journaux & les livres d’agriculture sont remplis de recette contre ces animaux destructeurs. Les uns conseillent d’arroser les plantes avec de l’eau dans laquelle on aura fait infuser ou bouillir des feuilles de noyer, de l’absinthe, de l’assa-fœtida. & autres drogues semblables. Sans chercher à examiner & à constater ici l’efficacité de ces recettes, je demande s’il est possible de préparer ces mixtions en quantité suffisante pour arroser convenablement toutes les plantes d’un champ. Si l’on considère que les chenilles se cachent dessous les feuilles, on concevra sans peine que dans leurs retraites elles bravent toutes les aspersions que l’on fait contre elles. On dira peut-être que la feuille reste imprégnée de cette saveur, soit ; mais l’amertume n’est pas un poison pour les chenilles, & d’ailleurs les rosées, les pluies jointes à leur perpétuelle transpiration, ont bientôt dépouillé les feuilles de cette odeur & saveur factices. Supprimez les feuilles, la recette est plus expéditive & plus sûre. (Consultez l’article Cloque)

À l’approche de l’époque des gelées d’hiver, chacun suivant son climat, il convient de se hâter de déterrer les raves & les navets. À cet effet, des hommes & des femmes, la pioche à la main, cernent & fouillent la terre tout autour de la racine & l’enlèvent sans l’endommager. On coupe, les feuilles à leur base, à cinq ou six lignes au-dessus du collet de la racine, & on recueille ces feuilles, dont les plus intactes sont portées à la métairie pour la nourriture du bétail. Il s’agit actuellement de conserver ces racines pendant tout l’hiver. On a imaginé plusieurs moyens.

Le premier, le plus économique, est d’ouvrir circulairement une fosse dans une partie du champ même, de cinq, six, à huit pieds de profondeur ; la terre que l’on en retire est mise de côté. On a soin que la partie inférieure de la fosse, bombe dans son milieu & assez fortement, afin que si l’eau des pluies ou de filtration y pénètre, elle ait un écoulement. On sent combien il est avantageux que le fond de cette fosse porte sur un sol capable de laisser filtrer l’eau : on en couvre tout le fond, ainsi que les parois, avec beaucoup de paille, & on place les raves & navets, rang par rang. Lorsque le monceau est parvenu, à peu près, à un pied près du bord supérieur de la fosse, on le couvre de nouveau avec beaucoup de paille, & on jette ensuite par dessus de la terre tirée de la fosse, en la piétine, on la serre, on fait bomber le milieu, de manière que les eaux pluviales soient portées loin de la fosse. Quelques personnes garnissent d’un lit de paille l’entre deux de la partie supérieure de la terre, ce qui contribue beaucoup à diriger le cours, des eaux, & à préserver la fosse de toute humidité ; un chapeau ou couvercle en paille bien serrée, placé par dessus la terre & maintenu avec des piquets & des lattes transversales, produiroit beaucoup mieux le même effet, & préserveroit encore la totalité des gelées.

Dans plusieurs endroits on se contente de bomber le terrain sur une partie inclinée du champ, d’en battre fortement la terre, ainsi que dans la circonférence ; on enfonce à un pied de profondeur cinq ou six piquets forts, & longs de huit à dix pieds, & quelques piquets moins forts & tout aussi longs entre deux ; on les réunit tous par leur sommet, au moyen de fortes ligatures d’osier qui les assujettissent les uns aux autres, de manière que la totalité représente un cône. Autour de ces piquets, & de l’un à l’autre, on assujettit une chaîne de paille, & à mesure que l’on place ces chaînes ou tresses, on les serre près les unes des autres afin de ne laisser aucun vide ; on obtient enfin une hutte forte & solide en paille ; ces tresses de paille sont placées les unes sur les autres à mesure qu’on remplit la hutte de raves & de navets, & les dernières tresses servent seulement à terminer l’enveloppe ; cette méthode est suffisante tant qu’il ne gèle pas, mais dès que l’on appréhende le froid, on entoure la hutte, & sur toute sa hauteur, de 15 à 16 pouces de terre que l’on bat fortement à mesure qu’on l’élève. Dans cet état, on prendroit cette hutte pour un fourneau à faire du charbon de bois. Lorsque toute l’opération est finie, on bat de nouveau, & tout autour de la hutte, le terrain afin de le rendre plus solide & moins perméable à l’eau ; on l’incline en manière de rigole bien battue, elle règne tout autour & l’eau s’écoule comme dans une rigole à l’extérieur & vers la partie la plus basse. Cette méthode est à préférer à la première, parce que dans aucun cas on ne craint pas que l’humidité extérieure se communique à l’intérieur & fasse pourrir les raves. En construisant la hutte, & en plaçant les tresses de paille, on a eu soin de laisser dans le bas une partie vide à la hauteur de deux pieds, sur dix-huit pouces de hauteur ; c’est une ouverture par laquelle on tire les raves de l’entrepôt, lorsqu’on en a besoin. Cette ouverture a la porte mobile, formée de deux piquets garnis de tresses de paille, qui s’adapte exactement contre l’ouverture & qui est également recouverte de terre pendant les gelées ; il faut que le froid soit très-rigoureux pour pénétrer dans l’intérieur.

Ces deux méthodes ne doivent être suivies qu’autant que dans une métairie on n’a pas quelque hangard ou cellier propres à remiser les raves ; car il n’y a point d’économie pour la voiture, puisque tôt ou tard il faut transporter à la ferme les raves, soit en totalité, soit en partie. Si on craint que la rigueur du froid pénètre dans le cellier, on doit couvrir les racines avec suffisante quantité de paille, & encore mieux avec la balle du blé ou de l’avoine ; enfin si le froid devient trop rigoureux, il est absolument essentiel de les descendre dans la cave & de les y laisser tant que l’on redoute l’âpreté de la saison.

La culture des navets, proprement dits, destinés aux usages de la cuisine, est la même que celle des grosses raves & des gros navets ; il n’est pas nécessaire de labourer aussi profondément, puisque la racine ne pivote pas à plus de six pouces, & chaque plante demande à être plus rapprochée de ses voisines, attendu qu’elle n’a guères plus d’un pouce de diamètre, & que ses feuilles ont peu d’étendue ; cette espèce monte plus vîte en graine que les autres. Si dans l’automne la chaleur se soutient, si on laisse trop long-temps la plante en terre, elle se dispose à monter en graine ; il faut donc l’enlever avant cet instant. Aussitôt qu’elle montre la plus légère disposition à s’élever, à monter, la racine souffre beaucoup, c’est-à-dire, devient creuse & perd toutes les qualités qui la faisoient rechercher pour l’usage des cuisines. On conserve ces navets comme les autres, en les tenant à l’abri des pluies & des gelées, & ils se conservent même plus long-temps avant de pousser de nouvelles feuilles.

Le bon économe ne s’en rapporte qu’à lui pour le choix des graines, & il ne sème que celles qu’il a cueillies ; par ce moyen il est sûr de n’employer que des semences saines, fraîches & bien nourries. Aussitôt après la récolte, il sépare les plus belles raves & les plus beaux navets de la masse totale, & il les met en réserve. À la fin de l’hiver & lorsqu’on ne craint plus les gelées tardives, une partie de son jardin est bien travaillée & bien fumée, c’est là qu’il place ses racines de choix, afin d’en recueillir la semence dans la saison. Mais comme les choux, les raves & navets sont de la même famille, comme ce ne sont que des espèces jardinières & non premières, il sait que par le mélange des étamines (consultez ces mots), ces espèces s’abâtardissent ou forment des espèces hybrides, il a très-grand soin de beaucoup éloigner des plantes destinées à la graine, toute autre espèce de cette famille qui fleurit en même temps ; cette précaution paroîtra très-minutieuse à beaucoup de cultivateurs ; mais l’observation leur en fera connoître la nécessité. Dans plusieurs provinces, la grosse rave réussit mieux que le navet ou turneps, & dans d’autres celui-ci mérite la préférence ; alors tout propriétaire doit s’attacher à la culture de la plante la plus utile & abandonner l’autre ; cette préférence doit être déterminée d’après les différences du sol & du climat. Quoi qu’il en soit, les racines des navets ou des raves destinées pour donner la graine, doivent donc être plantées séparément & à de très-grandes distances des autres espèces de ces plantes, afin d’éviter le mélange des étamines.

Section II.

De la culture des Radis & petites Raves dans les Jardins.

On peut cultiver dans les jardins les grosses raves & gros navets dont il a été question dans la section précédente ; cependant il vaut beaucoup mieux consacrer la place qu’ils y occuperoient à des plantes potagères plus précieuses ; ainsi je n’en parlerai pas ici.

Les radis, les petites raves, ou pour mieux les désigner, ceux qui sont cultivés dans les jardins, diffèrent très peu quant à la graine, & il faut être très-grand connoisseur pour la distinguer si elle est mêlée, ainsi que d’après la fleuraison & la fructification de la plante ; il n’est donc pas rare que les jardiniers fassent beaucoup de méprises, à moins qu’ils n’étiquettent séparément chaque espèce de graine, & qu’ils ne désignent, par des marques sur les endroits où ils plantent, les pieds destinés à porter graine.

Je commence par les radis, parce que leur forme les raproche de la rave, & que celle des raiforts improprement appelés petites raves, les réunit aux navets.


§. I.

Des espèces de Radis.

1. Petit radis blanc & rond, de tous les mois, ou radis blanc hâtif ;[1] il est ainsi nommé parce qu’on peut le semer pendant tous les mois de l’année en prenant tous les soins que sa conservation exige. Sa racine est ronde, elle parvient à la grosseur d’une petite noix, & est terminée par une queue fort déliée & menue ; il est tendre, délicat, plein d’une eau fort douce quoique d’un goût bien marqué ; il est très-hâtif, réussit bien sur couche pendant l’hiver, & au printemps en pleine terre meuble & fraîche, ou rendue telle par le terreau & les arrosemens.

2. Petit radis rouge hâtif. Il se distingue du précédent par la couleur rouge très-foncée ; l’intérieur même est veiné, souvent entièrement teint de rouge. Il réussit très-bien sur couche ; en pleine terre ; il acquiert quelquefois plus d’un pouce de diamètre.

3. Petit radis blanc & long. Le nom de ce radis indique ses deux caractères ; il a plus de douceur que les précédens, mais moins de diamètre, son goût est un peu plus piquant ; il est moins tendre & moins hâtif ; il réussit bien sur couche pendant l’hiver, & en pleine terre dans les trois autres saisons,[2] pourvu qu’il soit mouillé fréquemment pendant les chaleurs ; les qualités de la graine & du terrain font varier la forme des radis ; ceux qui sont longs ne sont ordinairement que des radis dégénérés.

4. Petit radis gris. Sa grosseur est la même que celle du précédent, il est moins long, son goût plus relevé, sa couleur grise ; il réussit également bien en pleine terre même pendant l’été, en l’arrosant souvent.

5. Petit radis noir. Quoique moins tendre & plus sec que les deux précédens, ce petit radis assez alongé leur est préféré pendant l’été & pendant l’automne à cause de son goût de noisette ; sa peau est toute noire.

6. Gros radis blanc. Dans un terrain fort léger & frais, ou souvent arrosé, ce radis réussit bien pendant l’automne ; il est très-blanc, tendre, plein d’eau peu relevée, d’une forme très-alongée, & d’une grosseur (15 a 18 lignes) bien supérieure à celle de tous les précédens.

7. Gros radis noir, radis d’hiver, radis de Strasbourg. Ce radis alongé, plus gros qu’aucun autre, est noir, dur, sec, d’un goût très-piquant ; il se sème en juin & juillet, se mouille souvent ; on l’arrache avant les gelées, on le transporte dans la serre & on l’enterre dans du sable, ou bien on fait une ranchée dans l’endroit le plus sec du jardin, on y arrange les radis près les uns des autres, & on les couvre de litière dans les grands froids ; ils se consomment pendant l’hiver. Il y a une variété qui n’en diffère que par son goût moins piquant & par sa couleur d’un blanc sale. Plus on approche des provinces méridionales & plus cette espèce de navet perd de sa grosseur pour gagner en longueur ; de manière qu’on pourroit le classer parmi les raiforts. Souvent il y acquiert 12 à 15 pouces de longueur sur deux & trois pouces de diamètre.

Le petit radis saumoné ou radis à la reine, est recherché à cause de sa nouveauté & de sa couleur semblable à celle de la rave du même nom, & il mérite de l’être parce qu’il est fort tendre :… on connoît encore plusieurs variétés de ces espèces, mais comme elles tiennent au climat & au sol, il est inutile d’en parler.


§. II.

Des Raiforts ou petites Raves.

La première dénomination leur convient beaucoup mieux que la seconde, puisque leur forme approche essentiellement de celle du navet & non de la véritable rave dont il a été question dans le premier Chapitre ; mais comme la véritable rave de nos champs est presque inconnue dans les environs de Paris, les auteurs n’ont pas fait cette différence ; ainsi, afin de ne laisser aucun louche dans la nomenclature, j’emploierai la dénomination de Raifort en conservant cependant celle employée à Paris & dans ses environs.

I. Raifort à racine longue, blanche & rouge, ou grosse rave de Paris. La racine de cette espèce a jusqu’à 6 à 8 pouces de longueur, sur 9 à 10 lignes de diamètre ; elle est d’un goût fort piquant : sa peau est partie blanche, partie rouge ; son défaut de délicatesse & de grosseur est compensé par sa longueur & par l’avantage de réussir pendant l’été ; cette espèce devient blanche dans les pays du midi & s’alonge du double ; sa saveur est piquante comme celle du poivre ; il faut les partager en quatre & les mettre dans l’eau avant de les manger ; cependant le peuple mange ce raifort sortant de terre.

2. Raifort commun, ou rave commune de Paris. Il tient le milieu entre la précédente & la suivante pour la grosseur & les qualités ; le printemps & l’automne sont ses deux saisons en pleine terre ; sa racine est bien teinte de rouge.

3 Raifort hâtif, ou rave hâtive de Paris. Il est très-petit, mais fort tendre, doux, d’un beau rouge & formé en peu de temps ; dès qu’il a 4 ou 5 feuilles, il est bon à cueillir, au lieu que les autres en poussent un grand nombre avant que leur racine commence à grossir ; il a encore l’avantage de lever sur couche pendant la plus rude saison.

4. Raifort saumoné, ou rave saumonée de Paris. C’est une nouvelle variété à la mode, moins hâtive que la précédente, de la même grosseur que le raifort commun, de couleur de chair de saumon, fort claire, comme transparente, agréable à la vue.

Il est important de se rappeler que ce que l’on appelle ici espèces, ne sont que des espèces jardinières d’un ordre plus ou moins constant, & que leur conservation dépend également du sol, des soins dans la culture & du climat ; que fi l’un des trois varie, l’espèce dégénère ; elle dégénère également par le mélange des étamines lorsque plusieurs de ces sortes de plantes sont en fleur.

L’industrie a toujours l’œil ouvert dans les lieux où l’argent circule avec abondance, & cette industrie est presque la seule ressource du malheu reux. Il échange ses soins, ses travaux & sa patience contre cet argent, dont il a un si grand besoin pour vivre ; mais dans les pays pauvres l’industrie est moins active, parce qu’elle y seroit superflue, & on ne pourroit y payer ses produits au prix qu’ils méritent. De cette diversité de circulation sont nées deux cultures différentes pour les radis & pour les raiforts, Vulgairement nommés petite raves.

1. De la culture de luxe. Comme je n’ai jamais été dans le cas de la suivre, j’emprunte de l’ouvrage intitulé, École du jardin potager, ce qui la concerne ; ce qu’on y dit des raiforts qui y sont appelés raves s’applique également aux radis.

« Pour avoir la rave dans le degré de perfection qu’elle demande, c’est-à-dire, pour qu’elle soit tendre, douce & cassante, unie, droite & bien rouge, il n’y a que la couche qui puisse la rendre telle, & c’est aussi de ce côté là que nos marêchers[3] tournent tous leurs soins. Ils préparent leurs premières couches (consultez ce mot) dès la Toussaint pour celles qui doivent commencer l’année au mois de janvier suivant. Ils donnent à ces premières couches deux pieds seulement de hauteur, & les chargent de huit à neuf pouces de terreau ; ils leur font perdre presque toute leur chaleur avant que de semer, en sorte que la couche ne soit plus que tiède ; car la rave vient couverte de petits filamens, quand elle est plus chaude que je ne dis & c’est un grand défaut. »

« Pour la distribution de la semence, voici leur méthode : les uns après avoir marqué la place de leurs cloches sur le terreau, font des trous avec le doigt dans toute la place à deux pouces de distance en tout sens, & jettent trois graines dans chaque trou, où ils font couler un peu de terreau avec le doigt pour les couvrir simplement. S’il en échappe davantage, ils les arrachent après qu’elles sont levées, & chauffent en même-temps celles qui doivent rester : d’autres, pour avoir plutôt fait, sèment à la volée, remuent le terreau pour enterrer la graine, & quand elle est levée ils arrachent ce qu’il y a de trop. La première façon est la meilleure ; le navet vient plus long & plus droit ».

« Au reste, les uns & les autres laissent les couches à l’air jusqu’à ce que toute la graine soit levée, & pour lors ils mettent les cloches de verre pendant les nuits seulement & les jours fâcheux, laissant toujours le plant découvert autant que le temps le permet… S’il survient des gelées, ils couvrent les cloches avec de la lisière ; quand on a des paillassons la sûreté est encore plus grande. Ils sont particulièrement nécessaires dans les temps de pluie, qui les fait rouiller, bien entendu qu’on les place de manière que les eaux s’écoulent dans les sentiers ».

« Ces raves de première semence sont ordinairement bonnes en janvier, pourvu qu’elles aient été bien soignées & réchauffées à propos, & que la saison n’ait pas été excessivement rude & contraire[4] ».

« Au mois de décembre, on en sème pour la seconde fois pour succéder aux premières, & celles-ci sont les plus difficiles à élever de toute l’année, car elles n’ont que de mauvais jours à passer : cependant à force de soins on parvient à les conserver, mais elles demandent la couche plus forte & beaucoup plus de couvertures & de réchauffement que les premières : il leur faut aussi un temps propre, son extrême rigueur ou sa trop grande douceur leur étant également contraire. Nous avons remarqué en 1746, que le mois de janvier & le commencement de février s’étant passés sans aucun froid, la rave s’épuisa en feuilles & ne fit point de navets ; la plupart des marêchers furent obligés de retourner leurs couches, sans en avoir tiré aucun profit ; mais comme ces cas n’arrivent pas souvent, on fait toujours cette seconde en décembre, & la rave se trouve bonne pour l’ordinaire en février ou au commencement de mars.»

« Ce que je viens de dire forme un contraste apparent avec ce qui est arrivé dans l’hiver de 1748, où nous avons vu assez communément des raves dans les mois de janvier & de février, qui ont été aussi doux que dans le plus beau printemps, à deux jours de gelée près ; mais si on avoit bien observé le temps, on auroit remarqué que le soleil s’étoit montré bien plus fréquemment dans cette dernière époque que dans la première dont j’ai déja parlé plus haut, & il ne faut pas douter que ce ne soit l’influence de cet astre qui ait produit cet effet contraire à l’autre… On ne sauroit donc être trop attentif à profiter des moindres rayons de soleil pour en faire jouir cette plante, & à son défaut il faut au moins lui donner de l’air tant qu’on peut ; car pour peu qu’elle demeure, étouffée sous les couvertures, elle s’étiole sans faire navet, ou elle périt tout-à-fait, ce qui revient au même ».

« Le troisième semis se fait en janvier, & il faut couvrir la graine avec les cloches aussitôt qu’on l’a mise en terre pour conserver la chaleur ; les couches doivent être encore plus fortes que dans les mois précédens, & soignées de la même manière. On sème pour la quatrième fois, au commencement de février, & pour lors on se dispense des cloches, la saison devenant plus favorable ; on diminue aussi le volume de la couche, & on sème en plein ; la semence est espacée de deux à trois pouces ; si on veut donner un air de propreté à la couche après qu’elle a été bien dressée, on tend un cordeau d’un bout à l’autre, qu’on frotte avec de la chaux, & cette chaux appliquée sur le terreau dans les distances qu’on juge à propos, forme des lignes droites pour régler les trous qu’on fait. On fait ceci avec le doigt, comme il a été dit, ou avec un plantoir de même grosseur, coupé diamétralement pour que les trois grains qu’on y jette, en tombant au fond, puissent s’écarter les uns des autres : on couvre ensuite la couche avec des paillassons ou de la grande litière, jusqu’à ce que la graine commence à lever. Pour lors on retire la couverture, & on bâtit un petit treillage sur les deux bords de la couche à six pouces en dedans, & quatre pouces d’élévation, sur lequel on pose des paillassons pendant les nuits & les jours de mauvais temps ; on les charge encore de litière sèche, si le froid est rigoureux, en bouchant les côtés avec une bonne épaisseur de lisière. Lorsque malgré toutes ces précautions la gelée a pénétré, & que la rave est attaquée, on doit bien se garder de la découvrir pendant le soleil, ce qui la perdroit ; il faut la laisser dégeler peu à peu sous sa couverture, en retirant simplement la lisière qui fermoit les cotés, afin que l’air puisse y passer ; mais si le temps est adouci sans que le soleil paroisse, il faut mettre tout à l’air ».

« La rave semée à cette époque est ordinairement bonne à la fin de mars ou au commencement d’avril, & c’est la meilleure qui se mange ; car celles qui ont précédé ayant beaucoup souffert, n’ont pas à beaucoup près la même tendreté, ni le même goût, & celles qui suivent commencent à devenir trop fortes.

II. De la culture simple. Pour ne pas interrompre ce que dit l’auteur de l’École du jardin potager, je vais continuer son instruction, sauf à revenir ensuite aux travaux qui doivent avoir lieu dans les climats différens de ceux de Paris… » On continue en mars d’en semer qui sont bonnes en mai ; mais passe ce mois on n’en sème plus guère sur couche : on les mêle dans d’autres semis quand la terre s’y trouve propre, & on en sème de cette manière jusqu’au commencement de mai pour les manger en juin, & c’est de l’espèce commune qu’on se sert comme étant plus belle & plus profitable. Ce temps passé, on s’en trouve assez communément las, & on n’en sème plus ; cependant ceux qui les aiment à ne pouvoir s’en ennuyer, continuent d’en semer ; mais comme au plein soleil elles deviendroient trop piquantes, il faut les placer à l’ombre le long de quelques murs exposés au nord, où on aura fait porter un pied de terreau pour substituer à la même quantité de terre qu’on en aura ôtée, car la terre les rend dures & cordées dans cette saison. Si on n’a pas de murs disposés convenablement, on peut faire un abri avec des paillassons de cinq à six pieds de hauteur & semer les raves derrière, en les arrosant exactement tous les jours & observant de remplir la place de terreau.

Jusqu’en septembre, il n’y a plus que les gens déterminés à ne vouloir pas s’en passer, qui élèvent des deux premières espèces de raves ; mais on peut semer de la grosse qui ne durcit pas tant, pourvu néanmoins qu’elle soit journellement arrosée ».

« Le mois de septembre arrivé, on recommence d’en semer à force en pleine terre, où elles sont meilleures que sur couche ; & c’est toujours l’espèce commune qu’il faut préférer. On les sème fort clair ; elles en sont plus rouges & meilleures ; on en mêle alors dans les semences d’épinard & de mâches, ou dans les chicorées, & quelque part enfin qu’on les mette, elles sont bien… On continue en octobre, mais celles-ci demandent plus d’attention ; car les gelées qui commencent dans ce mois venant à les surprendre, les font périr. Il faut les semer en planche à quelque abri exposé au soleil, & les couvrir de paillassons pendant le mauvais temps, & sur-tout pendant les nuits. Il est encore plus sûr de les semer sur de vieillis couches ou sur des ados de terreau, où elles sont moins sujettes à rouiller que dans la terre, sont toujours plus douces à manger & ne sont pas tant exposées à être rongées par les insectes. Si elles sont bien soignées, elles fournissent des raves jusqu’à noël, mais elles perdent beaucoup de leur goût dans cette dernière saison ; & si la moindre gelée les a surprises, elles n’en ont point du tout ».

« Pour en recueillir la graine, on replante au mois de mars ou d’avril une planche, plus ou moins, des premières qui ont été élevées sur couche, & on choisit les plus rouges & les plus unies. On les espace à un bon pied les unes des autres[5], & on les arrose tout de suite, ce qu’il faut continuer jusqu’à ce qu’elles soient bien reprises. On les abandonne ensuite, & quand elles commencent à faire leur montant, on les lie à des échelles ou à des lattes courantes qu’on place entre les rangs. Beaucoup de gens les laissent en liberté pour s’épargner ces soins, mais fort souvent les vents & les pluies d’orage cassent ou couchent sur terre ces plantes ; alors la graine pourrit en très-grande partie[6]. Plus cette graine est aérée & frappée du soleil, meilleure elle est. Les oiseaux lui font une cruelle guerre aux approches de sa maturité : il faut s’en défendre le mieux qu’on peut. Lorsqu’enfin dans le courant d’août les siliques sont jaunes pour la plupart, on arrache les pieds & on les laisse encore pendant quelques jours exposés au soleil, après quoi on les lie par paquets & on les attache au plancher dans un lieu sec où les souris ne puissent pas aborder ; car cette graine demande à demeurer dans les siliques le plus long-temps qu’on peut l’y garder. Elle s’y nourrit & se conserve beaucoup mieux, & même elle est bonne après dix ans si elle est restée dans son enveloppe ».

Ces détails sur la culture simple de la rave, pratiquée dans les environs de Paris, peuvent s’appliquer à celle de presque toutes nos provinces du nord & à quelques-unes du centre du royaume, dont le climat en rapproche ; les provinces vraiment méridionales demandent des modifications dans leur culture. Il est rare que dans celles du nord & du centre on puisse semer avant les grandes gelées de janvier ; elles se prolongent souvent avec autant de force pendant le mois de février : c’est donc la manière d’être de ces mois qui décide les semis. Si le jardinier est soigneux, vigilant, s’il appartient à un maître qui ne craigne pas la dépense, il fera très-bien de suivre les méthodes des environs de Paris, parce que la perte ne sera pas pour son compte ; mais au contraire s’il travaille pour lui, il est assuré que sur dix années, il perdra pendant cinq le fruit de ses peines, & la vente de leur produit le dédommagera bien peu. Pour réussir, il choisit un abri formé par un mur en plein midi, & contre ce mur il accumule du sable mêlé avec une terre très-douce & du fumier réduit en terreau. Il en dispose la totalité en l’inclinant sur l’angle de 45 à 50 degrés, de manière que cette terre présente cette forme

Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, p547.png

aa représente le mur, bb l’inclinaison de la terre. Au moyen de cette forme, les rayons très-obliques du soleil pendant cette saison, & par conséquent peu susceptibles de produire la chaleur, sont redressés, agissent plus perpendiculairement sur le sol & l’échauffent davantage (consultez le mot Châssis) ; des planches ou de la paille longue, ou des paillassons dans les pays où on les çonnoît, servent à garantir le tout des fraîcheurs de la nuit & du mauvais temps pendant le jour. Si on s’est hâté de semer, si le froid détruit les semis, on en est quitte pour bouleverser la terre, la disposer comme auparavant, & semer de nouveau. Par ce procédé, on est sûr d’avoir quinze jours plutôt des radis & petites raves que si on avoit simplement semé à plat & le long du mur. Cette manière de semer n’est utile que lorsque l’on travaille à se procurer des primeurs. En mars & en avril, l’exposition seroit trop chaude, & les radis & petites raves deviendroient fortes & âcres. Le fumier est ce qu’il y a de plus rare & de plus cher dans les provinces, & par conséquent le terreau, qui en est le produit, l’est également. C’est donc par le mélange du sable fin qu’il faut donner de la mobilité à la terre. Tout sol compact & tenace nuit autant à la végétation de ces racines qu’à leur saveur. Si on peut se procurer un amas de feuilles, on aura une espèce de terreau qui a son mérite. Un lit de feuilles & un lit de terre douce que l’on laisse fermenter ensemble pendant une année ou deux, fournira le terreau dont on a besoin. D’ailleurs les balayures des maisons, le ratissage des cours & basse-cours, enfin des gazonnées bien pourries produiront le même effet.

Dans les provinces méridionales, c’est-à-dire dans tous les climats où le froid ordinaire n’est que de trois à quatre degrés, & encore qui dure peu de jours, on peut semer depuis septembre jusqu’en avril les radis & les raiforts, en se conformant aux précautions indiquées ci-dessus, lorsque la rigueur de la saison l’exige. Il est inutile de songer à cette culture pendant l’été, parce, qu’on auroit beau arroser sans cesse, les racines auront toujours un goût âcre, fort & piquant ; & presque toujours elles seront cordées. On confond mal à propos ce mot avec celui de caverneux ; les radis & les petites raves deviennent caverneux lorsque la racine se dispose à lancer sa tige. Si on coupe transversalement la petite rave ou le radis, on voit par l’aire de la coupure des fibres plus blanches que le reste de la chair, qui tendent du centre à la circonférence. Ce sont ces fibres qui deviennent dures, ligneuses, & souvent par leur resserrement elles forcent le navet de la petite rave à se contourner en manière de corde. Ce défaut, qui nuit essentiellement à la saveur & à la qualité de la plante, est occasionné par la trop forte chaleur & le défaut d’eau. On peut dire que la culture des radis & des petites raves, tient à trois points essentiels ; l’eau en abondance & journalière, la garantie de la gelée & de la trop grande chaleur, enfin le sol réduit à l’état de terreau sur une épaisseur de 5 à 10 pouces,


CHAPITRE III.

Des propriétés des Raves, Navets, Radis & Raiforts.


I. Propriétés médicinales. La grosse rave ronde cultivée dans les champs ainsi que le gros navet ou turneps, nourrissent, rendent le cours des urines plus abondant, fatiguent rarement l’estomac lorsqu’ils sont bien cuits ; quelquefois ils augmentent le météorisme ; adoucissent la trachée artère & les bronches pulmonaires, & incitent à expectorer ;… ils sont indiqués dans la grippe, la toux essentielle, la toux catarrhale, l’extinction de voix catarrhale occasionnée par une violente toux, l’asthme pituiteux, la phtisie pulmonaire essentielle & commençante ; l’application des raves cuites sur les testicules légèrement enflammés, produit de bons effets. La grosse rave fonde doit être préférée au turneps.

On donne la racine cuite dans la braise, depuis demi-once jusqu’à deux onces, en infusion dans cinq onces d’eau édulcorée avec du sucre & du miel ; le suc exprimé des racines cuites dans la braise, se donne depuis demi-once jusqu’à trois onces.

Prenez des racines cuites dans la braise, exprimez-en le suc, que vous clarifierez avec des blancs d’œufs ; faites fondre au bain-marie, dans une livre de suc clarifié, deux livres moins trois onces de sucre blanc, & vous aurez le sirop de rave, transparent, d’une couleur jaunâtre, d’une odeur légèrement aromatique, d’une saveur très-douce. On le donne depuis demi-once jusqu’à deux onces, seul ou en solution dans cinq onces d’eau.

Les radis & petites raves sont difficilement digérés par les estomacs foibles ; ils causent des rapports désagréables ; ils poussent fortement aux urines.

II. Propriétés économiques. La récolte des grosses raves & des navets ou turneps, est un objet très-considérable pour plusieurs de nos provinces. Si une gelée précoce les endommage, on estime que la seule province de Bresse éprouve une perte qui excède 300,000 liv.

Tous les animaux de basse-cour mangent avec avidité les raves & turneps, & cette nourriture les engraisse beaucoup. On commence à la leur donner peu à peu, & on l’augmente toujours, surtout pour les animaux destinés à la boucherie ; mais avant de tuer l’animal, on a soin de lui retrancher pendant quinze jours cette nourriture, parce que la saveur de sa chair ne seroit pas très-agréable. Dans une instruction sur la culture du turneps, imprimée & distribuée par ordre du Gouvernement, il est dit, qu’un bœuf mange en Angleterre quelquefois par jour jusqu’à deux cents livres de turneps, tandis qu’il ne mangeroit pas plus de vingt-cinq livres de tout autre fourrage. Cette nourriture augmente beaucoup le lait des vaches.

Dans les provinces du centre & de l’orient du Royaume où la culture de la grosse rave est en grande recommandation, j’ai vu dans plusieurs endroits que les ménagères fasoient cuire à près de moitié ces racines dans l’eau un peu imprégnée de la petite farine du son, sans en retirer le son ; elles ajoutoient plusieurs autres herbes qui cuisoient en même temps que les raves, & donnoient aux vaches cette préparation un peu chaude. L’expérience a prouvé que ces animaux donnoient alors beaucoup plus de lait que lorsqu’ils mangeoient l’herbe crue. (Consultez à ce sujet l’article Chèvre) La même préparation chaude, profite beaucoup à la volaille. On objectera peut-être la dépense du bois & du charbon ; elle est nulle, puisque le même feu qui sert à la cuisine, sert en même temps à la demi-cuisson de ces herbes. Aussitôt qu’on retire un chaudron de la cheminée, on en place un autre ; de cette manière, la chaleur est perpétellement mise à profit : les cochons sont très-avides de ces racines, surtout quand elles sont cuites.

Si on donne au bétail ces racines crues & coupées par morceaux, il les avale sans les mâcher ; elles lui profitent beaucoup moins, & souvent ces morceaux s’arrêtent dans leur gosier, & il en résulte des accidens funestes. S’il arrivoit, dit l’Auteur de la feuille déja citée, qu’un morceau de turneps s’arrêtât dans le gosier d’un bœuf ou d’une vache, il faudroit le soulager promptement. Dans les pays où le turneps est commun, les filles de basse-cour sont dans l’usage d’enfoncer leur bras nud dans la gueule de la vache, & de retirer avec la main le morceau qui s’est arrêté. Aujourd’hui on préfère de les donner entiers.

Dans les cantons où le fourrage est rare, on le supplée en partie par les feuilles de la grosse rave & du gros navet ou turneps ; si la soustraction de ces feuilles est graduelle & modérée, elle ne nuit pas, ou du moins bien peu, à l’accroissement & à la bonté des racines.


CHAPITRE IV.

De la culture de la Navette ou Rabiole.


L’Auteur du Journal d’Agriculture, dans le cahier du mois de mars 1771, dit : « Personne n’ignore que de temps immémorial les Flamands ont cultivé la navette sous le nom de colsat : cette culture est sur tout en vigueur dans les pays de Liège, de Cologne, dans la Brie, la Champagne, la Normandie, &c. ; mais la navette de Hollande & de Flandre est plus grosse & mieux nourrie que celle de France ».

L’Auteur n’a sans doute jamais vu les champs semés en navette. Le colsat (consultez ce mot) a tout l’extérieur d’un chou de nos jardins ; ses feuilles en ont la couleur, presque la forme, & sont un peu moins grandes. Le port de la navette, la manière de tenir ses feuilles & leur forme ressemblent parfaitement, & à quelques modifications près, à la totalité de la rave.

La navette est le vrai brassica napus, silvestris ; sa racine est fibreuse, menue, & ne fait point un gros navet à l’instar des plantes dont j’ai parlé ci-dessus ; le calice de sa fleur est plus ouvert que celui du colsat, & il approche beaucoup de celui des moutardes ; sa fleur est toute semblable pour la forme à celle du colsat & des autres grosses raves ou navets ; elles varient du jaune au blanc, rarement au violet ; la couleur jaune est dominante ; les feuilles sont d’un vert moins foncé que celles du navet ; celles qui partent de la racine sont découpées en manière de lyre, plus alongées & moins arrondies à leur sommet, recouvertes de poils qui les rendent dures au toucher, ordinairement couchées sur terre ; les feuilles qui partent des tiges ont la forme d’un cœur alongé, & elles embrassent la tige par leur base : la tige a communément deux ou trois pieds de hauteur, suivant la nature du sol où on la cultive ; de cette tige sortent des fleurs en croix dont l’odeur est très-forte ; elles attirent beaucoup les abeilles ; le pistil se change en une silique ou gousse longue & ronde, qui renferme de petites graines rondes, brunes en dehors & jaunes en dedans.

On doit être bien persuadé que la bonne culture prodiguée à cette plante de nos champs, a dû la perfectionner & occasionner plusieurs variétés, les unes plus hâtives, & les autres plus productives pour la graine.

La culture de la navette est un objet considérable en Allemagne, dans la Flandre françoise & autrichienne, &c. : le but principal qu’on se propose dans cette culture, est d’obtenir une graine destinée à donner de l’huile qui se consomme en grande partie pour brûler, & dans les manufactures pour préparer les laines ; enfin elle est presque la base du savon noir & liquide dont on se sert à laver le linge dans les pays du nord. Ce savon a une odeur désagréable qu’il communique au linge, mais que le linge perd en restant quelques jours exposé à l’air : il seroit plus expédient de se servir du procédé que j’ai indiqué à l’article colsat, au moyen duquel la graine, ainsi préparée avant d’être envoyée au moulin, ne transmet plus à l’huile son odeur & sa saveur désagréables.

J’ai répété sans cesse, & je ne cesserai de dire, que toutes les plantes à racines pivotantes demandent une terre légère, ameublie & substancielle : la navette est sur-tout dans ce cas, & il vaut mieux ne pas la cultiver dans un sol compact, à moins que ce ne soit simplement comme engrais ou comme fourrage ; dans ce cas, je préfère la grosse rave & le turneps.

L’époque du semis varie suivant les cantons : dans quelques-uns, on la sème aussitôt après la récolte des blés ; dans d’autres, en automne ; enfin, dans quelques-uns, après l’hiver. La plante est dure, craint peu les gelées, à moins qu’elles ne soient très-fortes. Je préférerois, toutes circonstances égales, les semis faits après la récolte des blés, parce que la plante reste plus long-temps en terre, y prend plus de nourriture, plus d’empâtement dans ses racines, & elle a beaucoup plus de force lorsqu’elle monte en tige au printems suivant ; dès lors beaucoup plus de graines & mieux nourries. Il en est de cette plante comme des blés hivernaux, comparés aux marsais ou blés trémois.

Si l’on destine le champ de navette à être engraissé par cette plante lorsque la charrue l’enfouira, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, ou bien si ce champ doit produire du pâturage, on peut semer à la volée, ayant soin de mêler la graine avec du sable ou de la cendre lorsqu’on la répand, afin qu’elle ne soit pas semée trop épais. Si au contraire le but du propriétaire est d’avoir une récolte d’huile, on doit semer en sillons, & encore mieux de la manière employée par le propriétaire instruit dont j’ai parlé. Si le sol est maigre, il convient de l’enrichir par du fumier ; lorsque le temps sera venu, on sarclera le champ ainsi qu’il a été dit.

En Angleterre & en plusieurs autres endroits, la coutume commence à s’introduire de replanter la navette comme le colsat ; cette méthode est très-bonne ; elle suppose que l’opération a lieu pendant que la terre est humide ou que le temps est disposé à la pluie. Au reste, la culture de la navette est semblable à celle du colsat. (article à lire afin d’éviter ici les répétitions) On estime qu’une livre de graine (poids de marc) suffit pour ensemencer vingt-deux toises quarrées ; mais si on replante, cette quantité suffira pour le triple de terrain.

L’époque de la maturité de la navette, tient au climat & à la saison. La saison ne la devance pour l’ordinaire ou ne la retarde que de quelques jours ; on choisit un temps beau & sec pour couper les tiges, mais on n’attend pas la complète maturité de toutes les gousses ; les supérieures ne sont mûres que long-temps âpres les inférieures, & si on l’attendoit, les inférieures se dégraderoient. Il vaudroit beaucoup mieux, après la fleuraison, retrancher le sommet des tiges qui devient comme inutile & qui absorbe en pure perte une partie de la sève dont les gousses inférieures auroient profité.

De grandes toiles ou draps reçoivent les tiges à mesure qu’on les coupe ou qu’on les arrache de terre, & on les porte ensuite sur l’aire ou sous des hangards dans la métairie. Là le tout est amoncelé afin que les graines du sommet achèvent leur maturité. J’aimerois beaucoup mieux les laisser étendues sur l’aire ou sous le hangard, parce que cet amoncellement produit la fermentation dans les parties qui ne sont pas mûres, & cette fermentation gagne du plus au moins la totalité du monceau. On doit observer que ces graines sont encore bien plus émulsives qu’huileuses, & que celles qui ne sont pas bien sèches ne sont qu’émulsives. L’expérience a prouvé que lorsque la fermentation gagne la partie émulsive, c’est toujours aux dépens de la qualité, & sur-tout de la quantité de l’huile. C’est d’après ce principe que je conseille la suppression de la partie supérieure des tiges après la fleuraison… Si on ne veut pas suivre cette méthode, voici un procédé qui la supplée en partie, mais qui supposé que la fermentation n’a pas été établie dans le monceau. Les graines des sommets des tiges sont beaucoup plus petites que celles du bas ; avec un crible à cribler, dont les trous sont proportionnés à la grosseur des premières, on les sépare des autres. Cette séparation devient nécessaire, parce que la fécule de ces graines absorbe pendant le pressurage plus d’huile qu’elles n’en donnent ; elles font l’office d’éponge, & l’huile qu’elles rendent est au-dessous de la médiocre. Cette graine de qualité inférieure n’est pas perdue, elle sert à nourrir les oiseaux de basse-cour, qui en sont très-friands, les pigeons sur-tout. (Quant aux soins que cette graine exige dans le grenier, consultez l’article Colsat.)


  1. Je copie cet article dans l’ouvrage intitulé : Nouveau Laquintinie parce que l’auteur qui demeure à Paris, & qui suit avec grand soin les travaux du jardinage, est plus sur de ce qu’il avance que je ne le suis en province, où les cultures un peu recherchées, & qui exigent beaucoup de fumier, ne peuvent avoir lieu, tant par rapport à leur peu de produit, qu’à cause de la dépense qu’elles exigent.
  2. Cela est vrai, dans tous les climats semblables à celui de Paris, mais non dans ceux qui sont plus chauds, ainsi qu’on le dira plus bas.
  3. À Paris, & dans ses environs, on appelle Marais le terrain destiné à la culture des plantes potagères, & marêchers ceux qui les cultivent.
  4. Voyez l’article couche, comment on l’arrange, & ce qu’on appelleréchaux.
  5. Bien entendu qu’on séparera & plantera à une très-grande distance les espèces différentes, sans cette précaution on court grand risque d’avoir des espèces altérées.
  6. Pour avoir d’excellente graine, il convient de ne laisser que les siliques inférieures, & dès qu’elles sont bien formées, de supprimer la partie supérieure de la plante. Le raiforts ou petites raves & radis qu’on replante pour graine, doivent être placés dans un terrain aussi doux & aussi fertile que le premier qui a servi à leur végétation, par ce moyen la graine ne dégénère pas.