Cours d’agriculture (Rozier)/IRRIGATION

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 695-703).


Rozier - Cours d’agriculture, tome 5, pl. 28.png

IRRIGATION. (V. Pl. XXVIII, p. 695). C’est arroser un jardin, un champ, une prairie, par le moyen d’un courant d’eau ; c’est en quoi cette opération diffère de l’arrosement, pour lequel on se sert de vases appelés Arrosoirs. (Voyez ces mots).

L’irrigation suppose deux choses : la facilité de se procurer beaucoup d’eau, & un certain niveau de pente sur l’endroit qui doit être arrosé.

1°. De l’eau. Il ne s’agit pas ici de sa qualité, (voyez ce qui a été dit au mot Arrosement), mais de sa quantité. On se procure l’eau ou par une rivière, un ruisseau dont on détourne une partie, ou le tout, suivant le besoin. Le grand point est que l’eau ne manque jamais. Au défaut de l’un ou de l’autre, on se sert d’une source abondante, ou d’un puits.

Comme l’eau des ruisseaux ou des rivières est à peu de chose près à la température de l’atmosphère, on peut l’employer telle qu’elle est pour arroser. Il n’en est pas ainsi de l’eau de source ou de puits : son degré de chaleur n’est ordinairement que de douze degrés, tandis que celui de l’atmosphère, pendant l’été, & dans les provinces un peu méridionales du royaume, est de 22 à 24, à 16. Cette différence dans les degrés de chaleur abîme les plantes qu’on arrose. (Relisez l’article Arrosement ; il est essentiel).

Il est très-rare que l’eau d’une source soit assez abondante pour arroser par irrigation, & jamais celle tirée d’un puits ordinaire ou par une pompe, ne sera suffisante. La nécessité oblige donc à pratiquer un vaste réservoir construit en terre argileuse bien corroyée, ou en maçonnerie, derrière laquelle on tasse une couche d’argile de 15 à 18 pouces d’épaisseur. Bâtir en béton, (voyez ce mot), est la manière la plus sûre, & la plus économique. Un réservoir de 36 pieds de longueur, de 12 de largeur, & de 6 de profondeur suffit pour l’irrigation d’un jardin de 10 à 20 arpens, c’est-à-dire, que l’eau y séjourne assez long-temps pour s’échauffer, parce qu’à mesure qu’on le vide par en bas, il se remplit de nouvelle eau, soit de source, soit de puits, & la masse reste toujours à peu près la même. Si les proportions du bassin sont plus étendues, ce sera encore mieux ; mille circonstances prouveront l’avantage d’un vaste bassin ou réservoir. Sa base doit nécessairement être au-dessus de la partie la plus élevée du jardin ou de la pièce à arroser, afin qu’en ouvrant un robinet, l’eau se distribue par-tout où le besoin l’exige.

J’ai dit qu’il falloit une quantité d’eau assez considérable à la fois ; j’ajoute qu’elle doit courir dans les sillons comme un petit ruisseau ; car si elle est en petite quantité, elle s’emboira toute avant d’arriver au bout du sillon, & si elle y arrive, ce sera après un très-long espace de temps. Le point essentiel est qu’un seul homme puisse, dans un jour, arroser six à sept arpens de jardinage.

On tenteroit vainement dans les provinces méridionales, d’arroser avec des arrosoirs. Quarante hommes occupés du matin jusqu’au soir, n’y feroient pas l’ouvrage d’un seul, & tout leur travail seroit à recommencer le lendemain, à cause de la chaleur & de l’évaporation, tandis que l’irrigation tient la terre suffisamment humectée pour trois ou quatre jours.

2°. Du niveau de pente. Il peut être général, ou partiel, ce qui dépend de la position du jardin. J’appelle niveau général, lorsque le sol est sur le même plan, & partiel, lorsqu’il y a des inégalités, du bas, du haut ; mais jamais ce dernier aussi élevé que le point d’où l’on distribue les eaux. Ainsi, il y aura autant de niveaux partiels qu’il y aura de surfaces irrégulières, relativement à la surface générale.

Avec un pied de pente sur cent toises, on a ce qu’il faut. Cette donnée peut servir de règle. À six pouces la pente n’est pas assez forte ; au-delà de douze, elle est trop rapide. Cependant il convient d’observer que plus le but est éloigné du réservoir ou du point de partage dans les divisions, & plus il faut augmenter le niveau de pente, afin d’accélérer la rapidité de l’eau, & perdre moins de temps à arroser. À 100 toises, 18 à 20 pouces suffisent ; à 400 toises, 3 pieds, & ces proportions ne sont pas scrupuleusement suivies par ceux qui aiment à expédier le travail ; mais alors l’eau coule trop vite, dégrade & creuse les maîtresses rigoles.

Lorsqu’on n’a pas l’habitude de niveler le terrain au simple coup d’œil, il faut alors prendre un arpenteur, ou telle autre personne, qui sache manier & se servir de l’instrument appelé Niveau d’eau, au moyen duquel il piquete de distance en distance, & les piquets indiquent à quelle hauteur on doit rabaisser ou relever la surface du sol. Si l’on peut donner un niveau de pente général pour tout le jardin, l’opération sera beaucoup plutôt & plus sûrement faite & sera plus utile, parce qu’à l’extrémité de la pente générale, on ménagera un dégorgeoir, par lequel les eaux surabondantes de l’irrigation, & sur-tout des pluies d’orage, auront la facilité de s’échapper. Sans cette précaution, l’eau surcharge les carreaux ; & si les pluies sont de longue durée, elles font pourrir beaucoup de plantes. Avec de telles précautions, on donne autant & aussi peu d’eau qu’on le désire, & il n’y en a jamais de superflue.

Si on est forcé d’avoir des niveaux partiels, l’eau y sera conduite par une mère rigole, & si le besoin l’exige pour la communication, on élèvera de petits aqueducs de communication. Il est possible, de cette manière, de porter l’eau à la distance la plus éloignée. Les jardiniers de profession n’ont pas besoin d’instrumens pour juger d’un niveau ; l’habitude de voir & de comparer, a été leur maître ; d’ailleurs, ils ont entre leurs mains le meilleur niveau possible, l’eau. Ils élèvent ou abaissent le sol, suivant le besoin, mais rarement ils sont dans le cas de tâtonner ; leur justesse & leur précision dans le coup-d’œil m’a étonné plus d’une fois.

Il ne faut pas s’imaginer que par le secours d’une pompe, de l’eau tirée à bras d’homme, d’un puits, suffise à une semblable irrigation, à moins que le jardin ne soit très-petit. Il est indispensable d’avoir un puits à chappelet ou noria, (voyez ces mots), inventé par les Arabes. Le chapelet formé par une suite de pots en terre ou en bois, tourne sur une roue, & la roue est mise en mouvement par un mulet ou un cheval : au mot Noria. j’en donnerai la description.

Cette manière d’arroser, dans nos provinces du midi, suppose une culture totalement opposée à celle des provinces du nord, & elle pourroit être introduite avec succès dans beaucoup d’endroits du centre du royaume. La noria seroit même avantageuse dans celles du nord, non pour arroser par irrigation, mais au moins, pour éviter à ces malheureux jardiniers d’être attachés jour & nuit ou à une chaîne de puits, ou au balancier d’une pompe. Si on calculoit les frais, leurs journées, avec le peu de dépenses pour avoir de l’eau par la noria, on verroit que cette machine fournit en une ou deux heures plus d’eau qu’ils n’en tireront dans les vingt-quatre. Le même animal qui porte l’herbage au marché, serviroit à la faire mouvoir : il y auroit donc une très-grande économie. La seconde économie, aussi forte que la première, seroit de porter l’eau dans des réservoirs distribués dans le jardin, où le journalier la trouveroit rapprochée des carreaux qu’il veut arroser. Cet objet mérite d’être pris en sérieuse considération par les propriétaires ou locataires de vastes jardins ; enfin, par ceux qui veulent se procurer des cascades, des jets d’eau, ou arroser ce qu’on appelle aujourd’hui des jardins anglois. Ils pourroient même s’y procurer, à volonté, des ruisseaux d’eau claire & limpide : une noria & un réservoir suffisent, à moins que l’eau ne soit à une trop grande profondeur. De ces préliminaires, passons à la pratique.

De la culture d’un jardin arrosé par irrigation. Cette culture des jardins situés dans nos provinces ou dans les pays vraiment méridionaux, ne ressemble en rien à celle des pays du nord, & même de l’intérieur de la France : elle ne commence à être mise en pratique qu’un peu au-dessous de Montelimard jusqu’à Amibes, & d’Antibes jusqu’à Perpignan, en côtoyant toujours la Méditerrannée, sans s’enfoncer à plus de 12 à 20 lieues dans les terres dans la partie du Bas-Languedoc. La raison est est bien simple, si l’on se rappelle ce qui a été dit au mot agriculture (voyez ce mot), en parlant des bassins & des abris, qui seuls décident & nécessitent tel ou tel genre de culture : s’en écarter seroit la plus grande de toutes les erreurs ; point essentiel auquel les écrivains sur l’agriculture ont fait peu d’attention. Ils ont voulu généraliser, & après s’être trompés, ils ont trompé les autres. Je le répète, la culture d’Espagne, d’Italie, ne doit pas plus ressembler à celle d’Allemagne, que celle des provinces du midi de la France doit ressembler à celle du nord de ce royaume. Les abris, & quoi encore ? les abris ; voilà la grande loi, la règle unique.

Supposons une étendue de terrain quelconque, destinée pour un jardin, avec un juste niveau de pente relativement à sa largeur, son étendue, & au point d’où l’eau doit partir pour arroser la totalité. Il s’agit actuellement de le diviser en carreaux, les carreaux en tables, & les tables en sillons.

On ne voit des carreaux, proprement dits, que dans les jardins des bourgeois ; ils sont séparés les uns des autres par des allées, Fig. 4. A. La grandeur & la largeur de ces carreaux dépend de celle de la totalité du jardin. Ils sont ordinairement quarrés, &. de 25 à 30 toiles en tout sens.

Les tables ont ordinairement de 40 à 50 pieds de largeur, & la longueur du carreau. Elles sont divisées par des sillons, en aussi grand nombre qu’elles peuvent en contenir. Entre chaque table on laisse une espèce de plate-bande, au milieu de laquelle sont plantés des arbres fruitiers, à plein-vent, sur une distance convenable, mais ordinairement trop serrés, car il n’y a pas 15 pieds de l’un à l’autre, de manière que chaque table semble faire un jardin particulier, environné d’arbres de toutes parts. Les jardiniers, pour profiter du terrain, ne laissent à la plate-bande qu’une largeur d’un chemin à talon, & cultivent de l’autre côté jusqu’au pied de l’arbre, c’est-à-dire, qu’ils prolongent les sillons jusqu’à ce point.

Les jardins ordinaires n’ont point d’allées, proprement dites, sinon une qui traverse tout le jardin, & dont la largeur n’excède guère au-delà celle de la voie d’une charrette.

On entend par sillon, Fig. 2., une terre creusée à une égale profondeur & largeur, qui doit avoir la base & l’élévation de l’ados. AAA représentent la coupe perpendiculaire du terrain ; BB, la rigole par où doit passer l’eau. La base du sillon a communément 18 pouces de largeur ; & la hauteur de l’ados, à partir de la plus basse de la rigole, est de 6 à 8. & à 10 pouces, suivant la plante qu’on doit y cultiver. Ainsi l’on voit que la largeur & profondeur des sillons & des rigoles, sont susceptibles d’être variées suivant les besoins. Les plantes menues, de peu de durée, exigent des sillons moins élevés, & moins larges. Des choux, par exemple, qui acquièrent beaucoup de volume, & restent long-temps en terre, demandent des ados plus élevés, & des rigoles plus profondes.

Le plan ci-joint, d’une partie du jardin d’un bourgeois, fait voir en D, une plate-bande. Il est aisé actuellement de supposer la plate bande du côté opposé de ce carreau. Celle de l’allée est plantée en arbres comme les autres, mais ils n’y sont pas figurés. Sur le bord de la plate bande & de la rigole E, on voit des plantes : ce sont communément des choux de toutes espèces, des artichauts, & autres grosses plantes. Il en est ainsi pour la bordure de toutes les autres plates-bandes. Certains bourgeois sacrifient les plates-bandes voisines des allées, à la culture des fleurs, sans cependant se priver des arbres plantés dans le milieu, & qui accompagnent l’allée.

Toutes les plates-bandes sont travaillées autant de fois qu’on renouvelle leurs plantes de bordure ; mais si elles sont vivaces, les artichauts, par exemple, on les travaille deux ou trois fois dans une année.

Dans les grands jardins, chaque table entière est ordinairement destinée à la culture d’une même espèce de plante, ou tout au moins la moitié est destinée à cet usage. Les petites divisions font perdre beaucoup d’eau & de temps, quand il s’agit de les arroser. Il en est ainsi du labour à donner à la table.

Supposons actuellement la table entière, dépouillée de plantes, & qui demande a être mise en valeur. On commence par y porter le fumier nécessaire, si le cas l’exige, ensuite on en défonce le terrain d’un pied d’arbre à l’autre sur la largeur de la table ; ce défoncement s’exécute ou avec une pioche quarrée, large de cinq à six pouces, sur huit à neuf de hauteur, & coupée quarrément dans le bas, ou bien avec une pioche fourchue, large d’un pied dans le haut, & divisée en deux branches longues de 12 à 15 pouces, & terminées en pointe. On commence à travailler un bout, & l’on continue jusqu’à l’autre extrémité, en jetant la terre toujours derrière soi. Il résulte nécessairement, qu’à la partie où l’on finit, il manque la portion de terre jetée en arrière ; mais pour prévenir cet inconvénient, & mieux diviser la terre, on recommence un nouveau labour par l’endroit où l’on avoit fini, & on continue jusqu’à l’autre bout ; alors tout le terrain se trouve défoncé, & au même niveau. L’habitude, la terrible habitude ne permet pas aux ouvriers de changer de méthode. Je leur ai proposé de substituer la bêche (voyez ce mot) aux instrumens dont ils le servent, je leur ai fait voir, par expérience, qu’il étoit aussitôt fait de bêcher une table que de la biner deux fois, & que la bêche avoit l’avantage de remuer la terre à 10 pouces de profondeur, de ramener sûrement la terre du dessous en dessus, & de la mieux émietter qu’avec tout autre instrument. Ces entêtés en conviennent, & ne veulent pas s’en servir.

Lorsque toute la table est travaillée, le jardinier prend son cordeau, l’étend sur toute la longueur de la table, du côté de la rangée d’arbres où il doit laisser un passage ; c’est-à-dire, environ deux pieds. Là, avec le manche d’un râteau, ou avec tel autre bois pointu, il sillonne une petite raie le long du cordeau. Il le transporte à 18 pouces dans la table, & sillonne comme la première fois. Cet espace est destiné à former, dans la suite, la rigole EE.

Actuellement il s’agit de tracer les sillons transversaux de la table. Si l’ouvrier est novice, il se sert encore du cordeau, & les trace ; mais pour peu qu’il soit exercé, le coup-d’œil lui suffit. Les bons jardiniers mettent un certain amour-propre à faire correspondre sur le même alignement, tous les sillons des tables qui composent le carreau. Cet arrangement symétrique plaît, il est vrai, beaucoup plus à l’œil, & ne fait rien quant au fond.

À la seconde raie du cordeau ou raie intérieure, commence la table, proprement dite, celle qui doit être sillonnée. L’ouvrier, armé de l’instrument, Fig. 3, ouvre le sillon, comme on le voit en B, Fig. 2., & forme successivement l’ados A, avec la terre qu’il tire de l’endroit B. Le premier sillon & le premier ados une fois formés, il continue jusqu’au dernier de la table, c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’elle soit toute garnie de sillons & d’ados. Autant que la situation peut le permettre, leur direction est du levant au couchant, & par conséquent une partie de l’ados regarde le nord, & l’autre le midi. On ne sauroit se persuader la différence de végétation de la même plante, pendant l’hiver, d’un côté de l’ados ou de l’autre. La végétation est toujours, bien plus vigoureuse du côté du midi ; cependant il ne s’agit que d’une élévation de quelques pouces au-dessus du sol. Or, si cette petite élévation influe si sensiblement sur une laitue, par exemple, combien donc ne doivent pas influer ces grands ados, ces grandes élévations, ces chaînes de montagnes ? J’ai donc eu raison de dire que la forme des bassins, successivement décidés par le cours des grandes rivières, & aujourd’hui mis en valeur, prescrivoit des genres de cultures locales.

Tous les sillons & les ados établis, il s’agit de les semer ou de les planter. Si on sème ces ados, l’ouvrier trace avec la pointe d’un bâton, une ligne transversale à la moitié ou au deux tiers de la hauteur, plus ou moins profonde, suivant la nature de la graine, & la recouvre de terre.

La seconde manière est de tracer les lignes sur le terrain lorsqu’il est encore horizontal ; alors le jardinier enlève la terre qui se trouve dans l’intervalle d’une ligne semée à une autre, & de cette terre, il en forme l’ados qui recouvre la graine.

La troisième manière de semer, & sur-tout pour les semis ou plançons, est de former les deux tiers de la hauteur de l’ados, de semer les graines à la volée, de les recouvrir & de finir l’ados avec la terre de la rigole.

La quatrième méthode consiste à faire les rigoles de 6 à 8 pouces de largeur, & les ados dans les mêmes proportions ; alors on ne sème ou plante l’ados que d’un seul côté ; c’est la méthode la plus suivie. La gravure représente, les ados plantés de chaque côté, mais il est aisé, en la voyant, & en considérant la place que les chiffres occupent, de supposer une rigole entre les deux rangs de plantes.

Quelque méthode que l’on suive pour semer, le grand point est de confier la graine à la terre à une hauteur que l’eau d’irrigation ne puisse surmonter, afin que la terre supérieure à la graine ne forme pas une croûte qui s’oppose à sa germination & à sa sortie. CC de la Fig. 2, indique la hauteur à laquelle la graine doit être placée.

Si on a semé à la volée suivant la troisième méthode, & recouvert ainsi qu’il a été dit, le besoin exige que la partie supérieure de l’ados soit arrosée ; alors le jardinier tient le manche de l’instrument, Fig. 3, vulgairement nommé Essade, Aiguade, & promène l’autre extrémité en fer, dans la rigole pleine d’eau, & la fait refluer légèrement sur le sommet de l’ados.

Si on sème des pois, des haricots, & autres graines assez grosses, avec une houlette ou une petite pioche, &c., on fait des trous à une distance convenable, toujours à la hauteur indiquée, & on met plus ou moins de graines dans un même trou, suivant l’espace que les plantes occuperont dans la suite.

La plantation s’exécute de la même manière, & à la même hauteur. Le volume que doit acquérir la plante, décide la largeur de la rigole, & la largeur & la hauteur de l’ados.

Les jardiniers bousilleurs font toujours les rigoles trop peu profondes, & les ados pas assez élevés. L’irrigation ou les pluies ont bientôt comblé la rigole. Voyons actuellement comment on arrose.

J’ai dit qu’on laissoit sans sillonner, un espace de 11 à 18 pouces contre la plate-bande, dans laquelle sont plantés les arbres, & qui borde la table. Ce terrain reste uni, & il est destiné à former l’entrée de la rigole B, Fig. 2. Supposons actuellement que toutes les rigoles soient bouchées, comme on le voit en G, alors la rigole générale ou de communication EE, sera ouverte dans toute son étendue, & par conséquent, l’eau désignée par de petites flèches, se propagera d’un bout à l’autre. Lorsqu’elle sera arrivée à l’extrémité de la table, alors l’ouvrier armé de son essade, Fig. 3, tire de H en F, la terre qui bouche la rigole entre l’ados 1 & 2 ; l’eau suit cette rigole, & arrose les plantes, ainsi qu’on le voit entre 3 & 4. Lorsque la quantité d’eau est suffisante dans la rigole 3 & 4, il ouvre celle de 4 & 5, & tire la terre qui la bouche de G en H, de la même manière qu’il avoit ramené celle des portes d’écluse FF. L’essade est placée dans le plan, de manière que d’un seul coup elle puisse retirer la plus grande partie de la terre qui doit former la porte d’écluse. Après en avoir ramené une quantité suffisante de terre pour intercepter le cours de l’eau & la forcer d’entrer dans la rigole 4 & 5, il passe le plat du fer de l’essade contre cette terre nouvellement remuée, la lisse, la presse & la serre, afin que lorsqu’il la faudra changer de place, elle soit liée, & forme un corps solide. Par ce moyen, d’un seul coup d’essade il enlèvera, dans la suite, tout le monceau qui servira ou à boucher une partie de la rigole générale, ou l’ouverture de la rigole partielle dont elle a été tirée. Après avoir rempli la rigole 4 & 5, le monceau de terre G reste dans la même position que les monceaux FF. Il opère ainsi pour les rigoles 5 & 6, 6 & 7, &c. &c, jusqu’à ce qu’il soit parvenu au sommet de la table, & d’où vient l’eau.

Voilà toutes les rigoles partielles ouvertes, & la rigole générale touchée, à toutes les entrées des rigoles partielles, comme on le voit en FF ; la seconde irrigation sera donc l’inverse de la première. Lorsque l’ouvrier donne l’eau, & lorsqu’elle est parvenue au haut de la table, elle coule naturellement dans la première rigole partielle, puisqu’elle est ouverte. Lorsqu’elle a assez d’eau, d’un coup d’essade l’ouvrier la bouche, comme on le voit en G ; il remplit ensuite la seconde petite rigole, la bouche, & passe à la troisième, quatrième, &c., en répétant toujours la même opération, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à la dernière extrémité de la table : alors, toutes les rigoles partielles se trouvent bouchées, & la rigole générale entièrement ouverte. La troisième irrigation est la répétition de la première, puisqu’on la commence par le bas, & la quatrième est la répétition de la seconde, puisqu’on la commence par le haut, & ainsi de suite.

Il faut beaucoup d’eau pour arroser ainsi un jardin d’une certaine étendue, puisque c’est un ruisseau que l’on promène sur sa superficie ; mais aussi quand elle ne manque pas, le travail que fait un seul homme étonne, & celui de 10 à 20 personnes armées d’arrosoirs, ne sauroit lui être comparé. Elles humecteroient la superficie de la terre ; dans la nuit toute l’humidité seroit évaporée, & il faudroit, le lendemain même, recommencer l’arrosement ; au lieu que celui de l’irrigation suffit pour 3 à 4 jours dans la saison la plus dévorante par sa chaleur.

Ces irrigations répétées, serrent la terre, & la compriment au point que si la plante est délicate, sa végétation deviendroit laborieuse à la longue. D’ailleurs, les mauvaises herbes ne tarderoient pas à se multiplier, & à dévorer sa subsistance. Un seul labour ou serfouissage remplit à-la-fois le but qu’on se propose.

Après un certain temps, le jardinier commence à piocher le terrain qui forme la rigole entre les deux ados ; ensuite il travaille celui de l’ados, & le met de niveau avec celui de la rigole, & ainsi de suite pour tout le terrain de la plante. Voilà les plantes CC fig. 2 dans la même situation que celles des jardins ordinaires, & elles vont bientôt en changer. La partie A, (Fig. 2) qui formoit l’ados, va devenir la place de la rigole, & la partie B qui formoit la rigole, va devenir l’ados ; de cette manière la terre se trouve fortement remuée, brisée, émiettée & dépouillée de toute espèce de mauvaises herbes. L’opération est singulièrement plus facile lorsque l’ados n’est planté que d’un seul côté. Ce labour est, comme on le voir, de beaucoup supérieur à tous les piochettemens mis en usage dans les jardins ordinaires. Si les plantes sont délicates, menues, il faut beaucoup d’adresse si on ne veut pas endommager les racines ; mais l’habitude la donne, pour peu qu’on ait d’aptitude. La dextérité est peu nécessaire lorsque les plantes sont fortes.

On sait que les cardons, les céleris exigent d’être plantés sur des lignes éloignées les unes des autres, parce qu’ils exigent une place, soit pour les blanchir en les buttant avec de la terre, soit lorsqu’on prend le parti de les enterrer pour les faire blanchir. Alors on sème ou on plante sur les ados de l’entre-deux, les plants qui seront au point d’être coupés lorsque le temps viendra blanchir les cardons ou les céleris. Il en est ainsi peur les courges & pour les concombres, dont les bras s’étendent beaucoup.

Comme la végétation est très hâtive dans les provinces méridionales, dès qu’on n’a pas d’eau pour arroser, il y a des tables qu’on renouvelle jusqu’à quatre fois par an. Celles de choux qui demandent à être plus espacées que les plantes ordinaires, & qui exigent par conséquent des ados plus larges, ont les ados garnis avec des chicorées, des laitues d’été ; mais dès que ces choux commencent à acquérir un certain volume, leur ombre nuiroit aux plantes voisines, & celles-ci absorberoient en partie la substance des choux.

On doit conclure de ce qui vient d’être dit, que la manière de cultiver les jardins dans les provinces méridionales, exige un plus grand emplacement que les jardins ordinaires ; car, à superficie égale, il y a un huitième de perdu dans ceux du midi, sur-tout si les petites plantes sont plus nombreuses que les autres. Ce défaut est compensé, & bien au-delà, par l’hâtiveté de la végétation.

Si le climat nécessite à une manière diamétralement opposée, on doit conclure que le temps de semer & de récolter n’est pas le même que celui des provinces du nord ; c’est ce que l’on observera au mot Jardin, & dans chaque article des plantes potagères. Je n’en parle pas ici afin d’éviter les répétitions. Il convient encore de remarquer qu’il ne s’agit ici que des cultures ordinaires, en pleine terre & non pas de celles où l’on emploie les serres chaudes, les châssis vitrés, les couches, les cloches ; ces objets plus de luxe que d’utilité, sont, pour ainsi dire, inconnus dans les provinces du midi. Le bon sens dicte de manger les légumes & les fruits dans leur saison, afin de les manger bons ; d’ailleurs, le fumier, les tannées sont trop chers dans des provinces où l’argent est aussi rare qu’il est commun dans les capitales.

J’ai oublié de dire que dans les vastes jardins on ne défonce pas toujours les tables à la pioche. Lorsqu’une table, à l’entrée de l’hiver ou au printemps, a été bien fumée & bien défoncée, on se contente souvent, lorsqu’elle est dépouillée de ses plantes, de la labourer plusieurs fois avec la charrue à oreille, (voyez ce mot), non pas montée sur des roues, mais la charrue simple. Si le sol est maigre, on lui donne du fumier, on laboure de nouveau, on forme les rigoles & les ados, enfin on sème ou on plante suivant le besoin. Rarement le fumier est employé pendant l’été, parce que son action, jointe à l’ardeur du soleil, nuiroit aux plantes plutôt que de leur être utile. Le vrai temps de fumer est avant, pendant & après l’hiver, qui n’y est jamais bien rigoureux ; les grands froids sont de 4 à 6 degrés, & durent peu.