Cours d’agriculture (Rozier)/RAGE

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 498-515).


RAGE. Médecine rurale. Il n’est point de maladie plus cruelle que la rage, & il n’y en a pas dont il soit plus difficile de le garantir, elle a été connue des anciens médecins. Celse a été le premier qui en ait parlé. Galien en a donné une description assez étendue ; &après eux, Cœlius Aurelianus & Schenkius, ont écrit sur cette maladie.

Parmi les modernes, Lister & Astruc, Sauvage, Tissot, Wansvicten, Buchan & Portal, n’ont rien laissé à désirer sur les dénominations, les symptômes, l’origine, enfin sur l’histoire de la rage.

On l’observe plus fréquemment dans les pays chauds que dans les pays froids. Aussi est-elle très-commune en Espagne & en Italie. Les régions méridionales de France n’en sont point à l’abri ; mais on peut avancer, sans craindre d’être démenti, que la rage est moins fréquente dans le bas-Languedoc & la Provence, que dans nos provinces septentrionales.

L’horreur de l’eau en fait le principal caractère, mais on est encore dans les ténèbres sur sa nature, sa cause, ses préservatifs, & ses remèdes.

On distingue deux espèces de rage ; celle qui vient d’elle-même dans une personne qui n’a été mordue par aucun animal enragé, est appelée spontanée ; mais si elle dépend d’une morsuree ou d’un attouchement immédiat, elle prend le nom de rage communiquée.

L’homme est rarement attaqué de la rage spontanée ; néanmoins il est prouvé, par une infinité d’observations, qu’il n’en est pas absolument exempt. Samult & Salius en rapportent des exemples.

Les vives passions de l’ame ont souvent rendu les morsures très-venimeuses. On lit, dans les Éphémérides des curieux de la nature, qu’un jeune homme, s’étant mordu le doigt, dans un transport de colère, eut le lendemain tous les symptômes de la rage, & en mourut.

Les mélancoliques & les maniaques sont ceux qui sont le plus sujets à la rage. Il paroît que les tempéramens vifs & nerveux y sont aussi très-exposés ; on l’a vu souvent se manifester dans le cours des fièvres malignes, & des fortes fièvres inflammatoires, telles que la phrénésie, la paraphrénésie, & l’inflammation de l’estomac.

La rage spontanée est plus facile à guérir que la communiquée ; on la combat avec succès par les rémèdes généraux, sur-tout si elle est symptomatique. La saignée, les relâchans, & les antispasmodiques, administrés à propos, produisent des effets très-salutaires. Nous nous étendrons davantage sur les différens moyens curatifs qu’on lui oppose, quand nous parlerons du traitement de la rage communiquée. Nous y renvoyons le lecteur.

Pour développer d’une manière claire & précise les différens symptômes qui caractérisent la rage, il faut plutôt faire connoître les différens animaux qui enragent d’eux-mêmes, & qui peuvent la communiquer aux hommes & à d’autres animaux.

De ce nombre sont toutes les espèces de chiens, les loups, les fouines, les belettes, les renards & les chats, qui, d’après Bucham, ne sont pas les seuls animaux qu’on doive craindre à cet égard ; & pour preuve de son assertion, il rapporte l’observation suivante, qui lui a été bien certifiée par un témoin oculaire. « Un cocher étant à la chasse, tire sur un lièvre, & ne le tue pas ; mais il le blesse assez pour que le lièvre reste sur la place ; il court prendre la proie, le lièvre blessé lui attrape le petit de doigt, & le mord très-fortement. Ce cocher, qui n’étoit de la plus glande sécurité sur son état, six semaines après devint enragé, & mourut en trois jours.

On a observé que les animaux carnassiers, tels que les chiens, les loups & les renards, ont les humours plus disposées à la corruption, & que leurs entrailles exhalent, quand on les ouvre, une odeur forte & désagréable ; on sait encore qu’ils ne suent que très-difficilement, qu’ils ont le sang extrêmement gluant, & leur cuir très-serré, & qu’ils enragent le plus souvent en hiver, saison, comme l’observe très-bien M. Sauvage, où la faim dévore les loups, lès échauffe intérieurement, & où l’électricité est la plus forte ; ils mangent en été des charognes, des brebis mortes, des chardons, & les eaux croupissantes, dont ils se nourrissent, les disposent & peuvent engendrer dans leur corps les différens vers qu’on a trouvé dans le cerveau, les reins, & les sinus de ceux qui sont morts de la rage.

C’est assez mal à propos qu’on fait tuer un chien, immédiatement après qu’il a mordu quelqu’un. On doit au contraire le conserver, pour s’assurer si la rage a été communiquée. Et pour cet effet, on doit commencer par enfermer l’animal, & le mettre hors de portée de pouvoir assouvir son désir insatiable de mordre.

On le reconnoîtra enragé, s’il ne veut ni boire ni manger ; s’il a le regard louche ou morne ; s’il s’éloigne des autres chiens quand il les apperçoit. Enfin un chien enragé semble plutôt murmurer qu’aboyer. Il est hargneux & disposé à mordre les personnes étrangères. Il porte en marchant, ses oreilles & sa queue plus bas qu’à l’ordinaire. Quelquefois il paroît endormi, ensuite sa langue commence à sortir de sa gueule ; il écume & ses yeux deviennent larmoyans. S’il n’est pas enfermé, sa marche devient précipitée, il court en haletant ; sa contenance est abattue, & il finit par périr insensiblement dans des contorsions violentes.

Voyons à présent quels sont les symptômes ayant-coureurs de cette maladie communiquée à l’homme par la morsure d’un animal enragé. Pour l’ordinaire la plaie qui résulte de cette morsure, est légère en apparence & ne tarde pas long-temps à se guérir. Celui qui a été mordu, perd bientôt sa joie naturelle ; il devient pensif, inquiet & rêveur, il ressent des malaises dans tout le corps ; il pousse de profonds soupirs, il bâille souvent & devient dans peu mélancolique ; cet état dure ordinairement quinze jours, ou trois semaines. C’est alors que la plaie, avant de se rouvrir, commence à devenir douloureuse, le malade y ressent une douleur vive & gravative ; la peau qui la revêt change de couleur & se transforme en un rouge obscur. Il s’y forme quelquefois, par dessous, une ecchymose ; sa surface devient rude & inégale en divers endroits ; tout le voisinage de la plaie s’enfle & se ramollit ; ses bords se renversent, & leur tissu paroît spongieux & imbu d’un sang corrompu. Il s’écoule de cette plaie une humeur fétide & souvent noirâtre.

À cette époque se déclarent d’autres symptômes qui caractérisent le premier degré de la rage, communément appelée rage mue, ou rage déclarée, tels qu’un engourdissement général, un froid continuel, des soubresauts dans les tendons, la contraction de certaines parties du corps ; un grand resserrement aux hippocondres, une difficulté de respirer, entremêlée de soupirs ; l’horreur pour l’eau & pour toute espèce de liquide, qui devient plus forte ; un tremblement général, à la vue de quelque glace, d’une lame de métal poli, d’un couteau ou d’une épée luisante ; la soif devient plus ardente. Il survient quelquefois un vomissement de matières atrabilaires, avec une fièvre forte ; le corps s’échauffe, le sommeil est interrompu, & M. Portal ajoute que la peur qu’ils ont de la boisson, trouble leur raison au point qu’ils croyent voir tous ceux qui les entourent armés de verres & de bouteilles pour les forcer à boire.

Le moindre vent, le plus léger mouvement dans l’atmosphère qui les entoure, suffit pour leur rappeler l’idée de la boisson, ou pour exciter en eux une telle irritation, qu’ils disent souffrir des commotions générales dans tout leur corps ; ils poussent des cris de douleur lorsqu’on ouvre une fenêtre, ou lors qu’on approche d’eux avec un peu de précipitation.

« Leurs yeux ne peuvent plus supporter la clarté de la lumière ; ils se couvrent quelquefois le visage, & font fermer les fenêtres, pour rester dans l’obscurité : les uns sont si effrayés, qu’ils croyent voir continuellement, ou par intervalle, l’animal qui les a mordus. Les autres entendent des bruits fort incommodes dans les lieux les plus silencieux, & si l’on vient à faire le bruit le plus léger, à ouvrir une porte, ou à fermer une fenêtre, ils croyent que la maison tombe sur eux.»

La rage blanche, ou le second degré de la rage confirmée, est accompagnée de symptômes plus terribles. Dans cet état déplorable on observe un délire furieux, dans lequel les malades se jettent sur toutes sortes de personnes, & leur crachent au visage. Ils mordent & déchirent tout ce qu’ils trouvent, ils tirent la langue comme des lions, ils écument de la bouche, & jettent beaucoup de salive. Leur visage est rouge, leurs yeux sont étincelans. L’urine s’épaissit & s’enflamme, & quelquefois elle se supprime ; la voix devient rauque, ou les malades la perdent entièrement. Communément ils ressentent des douleurs si vives, qu’ils prient les assistans de les leur abréger, en leur ôtant la vie : il y en a qui se mordent eux-mêmes. À tous ces accidents fâcheux la foiblesse succède, & annonce une mort prochaine. D’autres ne sont jamais furieux ils pleurent & périssent sans éprouver de convulsions. La rage se communique, dit M. de Sauvage d’un sujet à l’autre de deux manières ; car, ou la salive de l’homme est immédiatement infectée de la bave de l’animal, ou bien la bave de l’animal infecte d’abord le sang au moyen d’une morsure, & ensuite l’infection se communique à la salive.

Le même savant nous apprend, « que la salive est immédiatement infectée de six manières ; 1°. en tirant le souffle vaporeux & chaud d’un animal enragé, comme l’observe Calius ; 2°. en portant à la bouche des alimens salis de cette bave ; 3°. en passant à la bouche des corps infectés, même depuis long-temps, de cette bave ; 4°. en recevant un baiser des personnes ou des animaux qui ont cette maladie ; 5°. en recevant une morsure au visage, sur les joues, où passe le conduit de Sténon ; aux oreilles, où sont les parotides ; aux glandes maxillaires, d’où la bave est portée avec la salive dans la bouche ; 6°. enfin en recevant ces blessures aux yeux, au nez, aux sinus frontaux, d’où l’humeur est portée par les arrières-narines au gosier ».

Il faut observer que la rage communiquée par l’infection de la salive, se développe plus promptement que la rage communiquée par le sang, & que le nombre & la véhémence des symptômes varie beaucoup, selon la quantité & l’activité du venin reçu.

C’est dans la bave de l’animal enragé, qu’est renfermé le venin de la rage. Elle est composée de deux parties ; savoir, d’une fixe, qui est cette salive écumeuse & gluante qui tombe sous les sens, & d’une autre partie qui est volatile & qui s’évapore aisément. Il ne faut pas croire que le venin introduit dans le corps, puisse y rester des années entières pour exciter la rage. Il est vrai qu’il a besoin d’une certaine coction ou préparation pour produire cet effet. Il faut qu’il fermente dans le sang, & qu’il l’infecte ; mais pour cela il ne faut pas un si long espace de temps. On a vu la rage se développer au bout de trois jours, de trois semaines dans les uns, & de deux ou trois mois dans les autres : d’après cela une personne mordue ne doit pas négliger de mettre en usage les différens remèdes qui peuvent la préserver de la rage. Si cependant il ne reste aucun symptôme de cette maladie, après avoir pris pendant les quarante jours qui suivent l’instant ou il a été mordu, les remèdes convenables, il y a lieu de se croire à l’abri de tout danger. Ou appliquera un cautère sur l’endroit de la morsure ; on laissera la plaie longtemps ouverte, & on scarifiera les bords, s’ils sont calleux.

Outre les profondes scarifications, on séparera & on amputera les chairs de la plaie & des environs. Les allemands prescrivent encore de brûler la plaie, & de la couvrir avec un emplâtre vésicatoire, fortement saupoudré de mouches cantharides. Un médecin hollandois y faisoit appliquer des harengs salés ; Boerhave approuve beaucoup cette application. Vandrereren recommande beaucoup le vinaigre.

La saignée & les autres évacuans laxatifs & antiphlogistiques, peuvent beaucoup soulager les malades ; il faut les faire boire abondamment, sur-tout lorsque l’horreur de l’eau n’est pas encore déclarée.

Comme il existe, dans le commencement de cette maladie, & lorsqu’elle est déclarée, un état de congestion, une tension inflammatoire dans la poitrine & la gorge, la sensibilité des malades est extrême ; il faut alors combattre cet état nerveux par des remèdes calmans & antispasmodiques, & donner le musc & le camphre, en commençant par de petites doses, & en les portant au plus haut point, avec d’autant plus de fondement, que les malades supportent les plus fortes doses des remèdes les plus énergiques. Il est avantageux de jeter le malade dans un état d’engourdissement & d’insensibilité, à l’aide duquel on peut lui faire prendre des bains, auxquels il se refuseroit. D’après cette observation, on ne sauroit recommander assez long-temps l’usage assidu de la valériane, du camphre & de l’opium. Neugans a guéri une femme avec une combinaison de musc & de cinabre ; il fit appliquer un antispasmodique sur la partie affectée, composé avec le galbanum & l’opium, & fit frotter ensuite la partie mordue avec de l’huile d’olive ; enfin, il appliqua un cautère sur le bras affecté ; tous ces remèdes lui réussirent dans la première attaque ; ils eurent encore du succès dans la seconde ; mais ils furent infructueux dans la troisième. Neugans soupçonna alors que la nature s’habituait à ces remèdes il les changea, donna des antihystériques, & la guérit radicalement. M. d’Astruc, médecin de Provence, a guéri un enfant de dix ans, en faisant oindre l’endroit de la morsure d’un liniment où il fit entrer le camphre & l’opium, & en faisant boire, au jeune malade, quelques gouttes d’eau de luce ; il fit encore scarifier les bords de la plaie, qui étoient calleux, & y fit appliquer des topiques mercuriels. M. Sage recommande beaucoup l’usage extérieur & intérieur de l’akali volatil fluor ; & il constate par différentes observations qu’il rapporte, qu’on a guéri radicalement plusieurs femmes hydrophobes, avec ce seul remède. Cette méthode a déja eu des partisans célèbres & éclairés ; elle a eu en Espagne les plus brillans succès.

Les bains & l’immersion dans l’eau, sont en général regardés comme de très-bons préservatifs ; mais, comme le remarque très-bien Morgagni, ils guérissent rarement, & peuvent même être dangereux, quand l’horreur de l’eau est venue ; d’ailleurs, les immersions ne doivent avoir lieu qu’au moment où le malade s’y attend le moins ; elles peuvent alors produire un changement salutaire en agissant de deux manières ; 1°. par la terreur qui change de nature l’idée du principe vital qui constituoit l’affection hydrophobique ; 2°. par l’affusion qui pénètre tout le système : d’après ces principes, l’immersion doit être considérable, & souvent répétée.

Les arabes & les hongrois se servent beaucoup des cantharides. Vitmar, médecin de Milan, assure en avoir obtenu de grands avantages en les mêlant avec le poivre.

Le mercure peut être regardé comme spécifique dans cette maladie, parce qu’il opère, sans produire des salivations, des sueurs, & autres évacuations sensibles. Kleink assure qu’on peut prévenir le développement de la rage, en appliquant sur la plaie un digestif où l’on fait entrer le sublimé corrosif. On a encore regardé plusieurs remèdes comme spécifiques, tels que la noix vomique & les amandes amères ; mais ces spécifiques sont défectueux ; le musc & le mercure leur sont préférables. Enfin le docteur Meadconseille le remède suivant, comme un spécifique & un préservatif qui ne lui a jamais manqué, quoique dans l’espace de 30 ans il l’ait employé plus de mille fois. Prenez d’hépatique terrestre nettoyée, séchée & pulvérisée, demi-once, de poivre noir en poudre, deux gros ; mêlez, divisez cette poudre en quatre prises égales. On donne une de ces prises tous les matins à jeun, pendant quatre jours, dans un demi-setier de lait de vache. On fait saigner le malade avant de commencer, & le cinquième jour on lui donne un bain froid qu’il continue pendant un mois. M. AMI.


RAGE. Médecine vétérinaire. De toutes les maladies auxquelles sont sujets les animaux, & qu’ils communiquent à l’homme, celle qui inspire le plus de crainte, de répugnance & d’alarmes, c’est la rage : il n’est point de maladie sur laquelle il y ait plus de préjugés & d’erreurs, point de maladie dont le vrai traitement soit moins connu ; son nom seul inspire de l’horreur. On dit, on répète journellement dans les campagnes, que la morsure d’un animal enragé est sans remède ; &, d’après cette idée désespérante, on abandonne les animaux, ou bien on se livre avec sécurité à des pratiques superstitieuses, à l’usage de quelques recettes empiriques, absurdes, & toujours inefficaces : ainsi les accidens se multiplient, l’erreur s’accrédite, le préjugé se perpétue ; cependant la morsure d’un animal enragé n’est point la rage ; il est possible, disons mieux, il est facile de prévenir tous ces accidens par un traitement simple, mais bien dirigé. Nous l’exposerons à la fin de cet article.


Ce que l’on entend par Rage.

La rage est une espèce de fièvre nerveuse, qui attaque le principe vital, & produit dans toutes les humeurs, & particulièrement dans la salive, une telle dépravation, que la morsure d’un animal affecté de cette maladie, la communique à un autre.

Comme cette maladie peut survenir par un simple état d’irritation particulière à l’estomac ou à quel qu’autre organe nerveux & très-sensible, on a coutume de distinguer deux espèces de rage.

1°. On appelle Rage spontanée celle qui survient aux animaux sans avoir été mordus par un autre animal malade. Elle dépend toujours d’une cause interne, fixée sur quelque organe nerveux. La marche de cette espèce de maladie est très-rapide ; elle ne dure jamais plus de sept jours dans quelque animal que ce soit ; souvent même elle les fait périr beaucoup plus promptement. Comme la cause & le siége de cette maladie sont quelquefois équivoques ; comme on ne la reconnoît souvent que fort tard, le traitement de cette espèce de rage est peu assuré. Au lieu d’essayer des remèdes dans les animaux, il vaut mieux les enfermer avec loin ou les faire tuer, pour prévenir les ravages qu’ils pourroient causer.

2°. On appelle Rage communiquée, celle qui est la suite d’une morsure faite par un animal attaqué de la maladie. Dans le dernier cas, la maladie est toujours plus ou moins long-temps à se développer ; la cause est externe & évidente : c’est la morsure ; le remède aussi est entièrement externe. Porté sur la partie même, il y détruit surement la cause qui auroit pu produire la maladie ; son application est simple & facile, son action est prompte, son effet infaillible ; enfin nous ne craignons pas d’avancer que la guérison est toujours assurée lorsque le traitement de la plaie a été pratiqué convenablement.

Quels animaux sont sujets à la Rage.

Tous les animaux peuvent être attaqués de la rage spontanée ; l’homme même n’en est pas exempt ; mais ces cas sont extrêmement rares, & à peine en connoit-on quelques exemples. On a vu aussi quelquefois des chevaux, des ânes, des mulets, des bœufs, des cochons, des singes, attaqués de cette maladie. Mais les animaux carnivores, les chats, les renards, les loups, & sur-tout les chiens, y sont plus sujets. Quelques auteurs assurent avoir vu des coqs, des canards, attaqués de cette maladie, & la communiquer par leur morsure.


Saisons où la rage spontanée est le plus ordinaire.

Quoique la rage spontanée puisse attaquer les animaux dans tous les temps, on a cependant observé qu’elle étoit plus fréquente dans les étés brûlans & dans les hivers rigoureux, lorsque les sources sont taries ou glacées, & que les animaux ne trouvent point à se désaltérer ; le défaut de boisson & d’alimens, des fatigues extrêmes, l’exposition à l’ardeur du soleil, des alimens pourris, remplis de vers, & capables d’irriter l’estomac, d’en dépraver les sucs, sont les causes déterminantes de la rage spontanée.


Signes qui font reconnoître un chien enragé.

Comme les chiens sont sujets à plusieurs espèces de maladies, que l’on confond généralement sous le nom de rage, il est essentiel de s’assurer de bonne heure, si un chien est enragé.

Dans les premiers temps de la maladie, l’arrimai paroît triste, abbattu, tapi dans un coin, il aime l’obscurité, la solitude ; il éprouve de temps en temps des soubresauts ; il n’aboie pas, mais il grogne souvent, & sans cause apparente, surtout contre les étrangers ; il refuse également la boisson & la nourriture ; il connoît encore son maître, & le flatte ; s’il marche, il est tremblant, il paroît endormi.

Cet état dure ordinairement deux ou trois jours ; mais la maladie faisant toujours des progrès l’animal quitte tout à coup la maison de son maître : il fuit de tous côtés, mais sa démarche est incertaine, mal assurée : tantôt il va d’un pas lent, tantôt il court en furieux, se portant à droite, à gauche : souvent il tombe ; le poil est hérissé ; l’œil hagard, fixe, brillant ; la tête est basse ; la gueule ouverte, pleine d’une bave écumeuse, la langue est pendante, la queue serrée : il n’aboie point ; ordinairement il fuit l’eau, son aspect même semble l’irriter & augmenter ses maux : de temps en temps, il éprouve des accès de fureur qui reviennent par intervalles, mais d’une manière irrégulière ; alors il se jette, indistinctement, surtout ce qu’il rencontre, même sur son maître. Après trente ou trente-six heures passées dans cet état de fureur, l’animal meurt dans des convulsions, & son cadavre se pourrit promptement en répandant une odeur infecte Quelques observateurs dignes de foi, assurent qu’à l’aspect d’un chien enragé, les autres chiens fuyent en aboyant, & que s’ils se trouvent sur son passage, & ne peuvent l’éviter, au lieu de chercher à se défendre, ils sont timides & semblent le caresser.

Nous avons rapporté, avec exactitude, tous les symptômes que l’on remarque dans un chien enragé ; ils sont à peu près les mêmes dans tous les animaux : l’abattement, la tristesse, le dégoût des alimens, caractérisent le premier degré de la maladie ; des accès de fureur, de délire, l’envie de mordre, l’horreur de l’eau, une salive gluante & écumeuse, caractérisent le second degré : mais ce seroit se tromper d’une manière bien fâcheuse, que de négliger des blessures, parce qu’on n’aura pas observé dans l’animal qui les a faites, tous les symptômes que nous venons de décrire ; quelquefois la maladie présente des variétés qu’il est important de connoître. Par exemple, la répugnance, l’horreur de l’eau, paroît être dans tous les animaux le signe le plus certain du second degré de la rage ; cependant plus d’une fois on a vu des chiens, des loups, dont la rage étoit bien constatée, boire abondamment, après avoir mordu des personnes ; on les a vus traverser des rivières, se détourner même de leur route, pour mordre des ouvriers occupés au milieu d’un ruisseau : ainsi, l’absence d’un de ses signes ne suffit pas pour décider qu’un animal n’est pas enragé ; en général, on doit se défier de toute morsure faite par un animal qui n’a point été provoqué, & on ne doit pas hésiter à employer le traitement que nous indiquerons à la dernière Section, sur-tout, si l’animal est fugitif, & a quelque signe de maladie.

Pour s’assurer d’une manière positive si une plaie a été faite par un animal enragé, il faut, nous disent quelques auteurs, frotter la blessure avec un morceau de pain ou de viande, de manière qu’il soit imbibé du sang, ou des sucs de la plaie : on le donnera ensuite à un chien sain ; s’il le mange, on peut, dit-on, rester tranquille sur la nature de la blessure ; mais s’il le refuse, s’il fuit en aboyant, on ne peut douter que la plaie n’ait été faite par un animal enragé. Quoique ce moyen soit recommandé par beaucoup d’écrivains, il ne paroît mériter aucune confiance : en effet, un chien affamé mangera sans répugnance le pain imbibé des sucs d’une plaie, & le venin de la rage, inhérent à la partie mordue, est en trop petite quantité, pour qu’un chien, malgré la finesse de son odorat, puisse le reconnoître.

Quelquefois un chien qui a perdu son maître, court à travers un village : on s’alarme, on s’inquiète, on le poursuit ; l’animal effrayé, & cherchant à s’échapper, mord quelquefois ceux qui se trouvent sur sa route : on le tue, & les personnes blessées sont dans la plus cruelle incertitude. Il seroit donc essentiel de pouvoir s’assurer si l’animal étoit seulement effrayé, ou s’il étoit véritablement enragé. Dans ces cas, M. Petit, fameux chirurgien de Paris, conseille, d’après son expérience, de frotter la gueule, les dents, les gencives du chien tué, avec un morceau de viande cuite, & de le présenter ensuite à un chien sain ; s’il la refuse, en criant & en hurlant, l’animal tué étoit enragé ; mais, ajoute-t-il, si la viande a été bien reçue & mangée, il n’y a rien à craindre. Ce procédé est plus raisonnable que le premier.

M. Cramer indique un autre moyen qui paroît plus efficace, & plus propre à faire connoître l’état de l’animal qui a fait les blessures. Il faut, dit-il, faire une incision à un chien bien portant, la frotter avec la bave de l’animal mort ; & afin que le sang qui coule de cette incision ne nuise pas à l’objet qu’on se propose, il seroit convenable d’y mettre un morceau de charpie imbibée de la bave de l’animal suspect. S’il se passe des jours, & même une semaine, sans aucun symptôme de maladie, on peut conclure avec assurance, que l’animal suspecté n’étoit point enragé.

Cette expérience sans doute est très-décisive ; mais pour en obtenir le résultat, il faut attendre plusieurs jours, & le temps est précieux ; si le bétail a été mordu, la maladie se développe pendant cet intervalle, & parvient à un degré où tous les remèdes deviennent inefficaces.


Précautions à prendre.

Quoique toutes les maladies des chiens, que l’on confond sous le nom de rage, ne soient pas également dangereuses, il est toujours prudent d’y apporter des attentions. Dès qu’on s’aperçoit qu’un chien est malade, languissant, plus triste qu’à l’ordinaire, qu’il refuse de prendre les alimens, & grogne sans cesse contre les étrangers, il ne faut pas hésiter à l’enfermer ou à l’attacher : on lui présentera quelquefois de la boisson ; s’il la refuse, s’il entre en fureur, il faut redoubler d’attention, n’en approcher qu’avec précaution, ou le tuer sur le champ, sur-tout s’il n’a mordu personne. Mais si l’animal est échappé de la maison de son maître, si les autres chiens le fuyent en aboyant, s’il se jette en furieux sur tout ce qu’il rencontre, on ne peut plus douter du caractère de la maladie.

Des gens courageux & prudens, autorisés par la police des lieux, doivent s’armer d’un fusil, & le suivre jusqu’à ce qu’ils soient venus à bout de le tuer ; s’il a déjà mordu du bétail, & si on l’a saisi vivant, il faut l’enfermer avec soin ; car s’il est attaqué de la rage, il périra bientôt dans des convulsions, & on emploiera pour le bétail mordu, le traitement convenable ; si au contraire on l’a tué, on s’informera avec soin de tous les symptômes qu’il a éprouvés ; on comparera tous les signes, toutes les circonstances qui sont propres à éclairer sur la nature de cette maladie.

Enfin, il ne faut point abandonner à l’air le cadavre d’un animal enragé ; car, outre l’infection occasionnée par la pourriture, il est à craindre que des loups ou d’autres animaux affamés, en le mangeant, ne contractent la rage. Il est donc de la prudence de l’enterrer profondément.


Comment la Rage se communique.

Ordinairement, c’est par la morsure d’un chien, d’un loup, d’un chat enragé, que le bétail contracte cette cruelle maladie ; il est cependant d’autres voies d’infection, le contact seul de la bave sur la peau suffit pour communiquer la rage. Palmarius assure avoir vu des chevaux, des bœufs & des moutons, contracter la rage, pour avoir mangé de la litière sur laquelle avoient demeuré des cochons enragés.


Temps ou les accident surviennent après la morsure d’un animal enragé.

Une plaie faite par un animal enragé, abandonnée aux seuls soins de la nature, ou pansée simplement avec de l’eau-de-vie, ou quelqu’autre vulnéraire semblable, se guérit au moins aussi promptement qu’une plaie faite par un animal sain ; ce n’est que quelque temps après qu’une douleur locale annonce l’action du venin renfermé dans la plaie, & bientôt on voit naître les accidens les plus graves ; ces accidens se développent plus ou moins promptement dans les différentes espèces d’animaux ; en général, un chien ou un bœuf, qui a été mordu par un animal enragé, ne passe pas le neuvième jour, & ce n’est que trente ou quarante jours après la morsure, que l’on voit cette maladie se déclarer dans l’homme ; cependant nous l’avons vu survenir seulement au bout de quarante-neuf jours, dans un petit mulet, âgé de cinq ans. (Voyez cette observation, Journal de Médecine, mai 1781, page 420.) Ces différences dépendent du tempérament des animaux mordus, de la violence de la maladie dans l’animal enragé, de la nature de la plaie, de la saison, tout autant d’agens qui doivent, sans contredit, accélérer plus ou moins le développement de ce terrible venin.

Traitement de la Rage.

Le bétail est si précieux aux habitans de la campagne, que nous nous faisons un devoir d’indiquer les précautions à prendre pour de le conserver, & prévenir les suites funestes de la morsure d’un animal enragé ; le mal est le même que dans l’homme, à quelques petites différences près ; seulement dans les quadrupèdes, il faut se hâter d’employer les remèdes, parce qu’en général le venin se développe beaucoup plus promptement que dans l’homme.

Si donc un bœuf, un cheval a été mordu à la queue, à l’oreille, au lieu de porter le caustique dans la morsure, comme il est d’usage chez l’homme, il est plus simple, il est aussi plus sûr de couper sur le champ cette partie de peu d’importance pour la vie de l’animal ; on passera un fer rougi sur la place saignante, ce qui arrêtera promptement l’hémorragie, & fournira une longue suppuration ; on pansera ensuite la plaie avec un digestif térébenthiné ; mais si la morsure est dans un endroit dont on ne puisse faire l’extirpation, après avoir coupé le poil, lavé fortement la partie, on agrandit la plaie, & on y porte le fer rouge, de manière à pénétrer dans toute l’étendue de la blessure ; on la panse ensuite avec un onguent digestif que l’on anime de temps en temps avec les cantharides ou la pierre à cautère ; après quelques semaines on laisse fermer la plaie.

Pendant le traitement on sépare l’animal blessé, afin que les autres ne viennent point lécher sa plaie ; il faut aussi que celui qui la panse ait soin de se laver les mains, soit avec du savon, soit avec du vinaigre, après chaque pansement.

Nous avons dit plus haut que le venin étoit porté dans la plaie par la dent de l’animal ; nous croyons devoir ajouter qu’il y reste plus ou moins longtemps avant d’exercer ses ravages ; il faut donc empêcher son développement ; il faut le détacher, l’arracher en quelque sorte de la partie où il est fixé, ou bien, pour présenter nos idées sous un autre point de vue, & être mieux entendu, il faut détruire le venin dans la partie & avec la partie où il est introduit, avant qu’il ait eu le temps de déployer son énergie, & d’agir sur l’économie animale ; en cela consiste tout le procédé curatif dans les animaux.

C’est dans cette intention, sans doute, que quelques praticiens ont conseillé d’extirper, de séparer dans l’homme, toute la partie mordue ; mais outre que ce moyen est très douloureux, il exige, dans celui qui le pratique, beaucoup de délicatesse, de connoissances anatomiques, & il est bien des cas où un pareil procédé seroit dangereux ; ne parviendroit-on pas au même but promptement & infailliblement, & d’une manière sans doute moins douloureuse, en brûlant exactement & profondément toute la surface infectée par la bave de l’animal ? Ce moyen ne mérite-t-il pas à juste, titre le nom de spécifique ? Seul, ne pourroit-il pas suffire dans le plus grand nombre des cas, & toujours réussir entre les mains des praticiens sages, éclairés, & attentifs, pour prévenir la rage & assurer la guérison ?

Le feu étoit chez nos anciens, & est encore chez quelques nations, un moyen fort usité dans le traitement des maladies ; ils le recommandent sur-tout pour les blessures venimeuses ; un homme étoit-il mordu par un chien enragé ? sur le champ ils faisoient rougir un fer un peu plus large que la plaie, l’appliquoient hardiment, de manière à comprendre toute l’étendue de la plaie, & toujours le succès couronnoit l’entreprise.

M. Saunder, médecin vétérinaire à Hanovre, & M. Munch, ont publié un grand nombre d’observations sur l’efficacité de la bella-dona, contre la rage des bestiaux. Nous allons rapporter la méthode que conseillent ces artistes, parce que ce moyen ne peut que contribuer à en assurer la guérison, & ne peut jamais avoir des suites fâcheuses, sur-tout si l’on fait suivre le traitement local que nous venons d’indiquer, qui, dans tous les temps, est toujours le point essentiel, & le seul qui mérite une entière confiance.

La bella-dona est une plante assez commune ; on en fait prendre les feuilles fraîches aux animaux, en les mettant dans du foin, de l’herbe, ou des feuilles de choux : s’ils répugnent d’en manger, on leur ouvre la bouche de force, on y enfonce la prise, & l’on a attention que l’animal ne la rejette pas : on l’empêche de manger six à huit heures ; l’on continue ainsi trois jours de suite. La dose, pour un jeune veau, est d’un gros le premier jour ; deux gros, le second jour, & trois gros le troisième : on augmente la dose, suivant l’âge & la force de l’animal. Pour un bœuf vigoureux, on commence par une once, ou une once & demie.

Quoique nous soyons bien éloignés d’adopter l’opinion de M. Munch, & de regarder cette plante comme un spécifique, ce moyen cependant nous paroît mériter quelque attention, en ce que cette plante narcotique, par sa vertu, porte le calme dans le systême nerveux, favorise la transpiration ; peut concourir à l’effet du traitement local ; mais on feroit mieux de l’employer en décoction : pour cet effet, on fait bouillir neuf ou dix feuilles de cette plante dans environ une livre & demie d’eau ; & on en fait prendre la moitié le matin à jeun, & autant le soir. Le régime de l’animal ne doit point être sévère ; il doit se borner à l’eau blanche, pour boisson ; à la paille, au son mouillé, à un peu de soin bien choisi, pour nourriture ; on ne doit pas oublier de le promener de temps en temps ; cet exercice est très-convenable à la circonstance.

Les effets souvent funestes du mercure donné sans méthode, la difficulté de trouver dans les campagnes des personnes en état d’en suivre & d’en diriger l’administration, la longueur du temps que ce traitement exige, l’impossibilité d’assujettir les animaux à un régime nécessaire, les inconvéniens qui résultent de ce remède, ont déterminé l’école vétérinaire à adopter, à préférer, après la quantité d’épreuves qu’elle a faites, un médicament très simple. Ce médicament qui ne consiste que dans une plante très-commune, qu’on cueille entre la nouvelle & la vieille saint-jean, est connue sous la dénomination de mouron rouge, anagallis flore puniceo. On prend la fleur & la tige de cette plante, on fait sécher le tout à l’ombre, on la conserve dans des sachets de toile épaisse, ou dans des boîtes garnies intérieurement de papier ; on la pulvérise, & on la donne à l’animal avec du sel & de l’alun : on peut aussi la faire prendre dans de l’eau commune ou dans une infusion de la même plante.

Ce remède est déjà tombé en désuétude depuis long-temps, nous ne voyons plus nos confrères s’en servir avec succès dans les cas qui se présentent ; nous les voyons adopter avec empressement le cautère actuel, & employer avec succès le spécifique, non seulement pour les blessures faites par des animaux enragés, mais encore dans le traitement de quelques fistules.

Avant de terminer cet article, nous devons encore avertir que si un bœuf, ou un autre animal domestique meurt de la rage ; il ne faut point le dépouiller, car sa bave, son sang pourroient communiquer la maladie à celui qui le toucheroit sans attention : il seroit encore moins sage d’en manger les chairs. Des auteurs assurent que le lait d’une vache parvenue au dernier degré de la rage, a communiqué la maladie. Il faut aussi, nous le répétons, avoir attention d’enterrer l’animal profondément. Les chiens, les loups qui le dévoreroient pourroient être exposés à la maladie, & devenir ainsi une source de nouveaux malheurs. M. T.

La rage est une maladie si terrible, qu’on ne sauroit donner trop de publicité aux remèdes qui ont eu un succès bien marqué. Les états généraux de Bearn, firent imprimer dans le journal de Paris le 14 juin, 1785 ; la méthode suivante.

I. Contre la morsure des chiens & autres bêtes enragées.

1°. Lavez, avec de l’eau de la Reine de Hongrie ou Sans-pareille, la plaie, égratignure ou contusion faite par la morsure de la bête enragée ; trempez un petit linge dans la même eau ; approchez-le d’une chandelle allumée, afin que le feu y prenne ; communiquez-le de suite a la plaie, égratignure ou contusion ; réitérez cette opération trois ou quatre fois.

2°. Faites ensuite un emplâtre avec de bonne thériaque, une bonne pincée de poudre de vipère, autant d’écailles d’huîtres calcinées & pulvérisées ; mettez cet emplâtre sur la plaie ou contusion ; ayez soin de la rafraîchir deux jours après ; laissez-le sur la plaie quatre ou cinq jours, observant de ne pas mouiller ladite plaie pendant que l’emplâtre y sera appliqué.

3°. Après l’application de l’emplâtre ci-dessus, la personne mordue par une bête enragée, prendra de suite une prise de thériaque, de la grosseur d’une grosse sève, délayée dans du vin blanc ou rouge, avec une bonne pincée de poudre de vipère, autant d’écailles d’huîtres calcinées & pulvérisées ; elle réitérera ce remède pendant trois ou quatre jours consécutifs, observant de prendre ce remède à jeun, & de ne rien manger ni boire pendant deux heures après l’avoir pris. On diminuera la dose pour les enfans.

II. Contre la piquure des serpens & des vipères.

1°. En attendant que le remède puisse être appliqué, faites, s’il est possible, une ligature au-dessus de la piqûre, afin d’empêcher que l’enflure ne fasse des progrès.

2°. Faites avec un canif ou avec la pointe d’un rasoir, ou avec tel autre instrument tranchant, une petite incision sur la piqûre ; il en sortira de l’eau. Brûlez ensuite cette piqûre trois ou quatre fois de la manière expliquée dans la recette précédente, article I.

3°. Appliquez sur la piqûre le même emplâtre indiqué dans la recette précédente, article II, avec cette différence, qu’il faudra le rafraîchir avec de la thériaque & avec les mêmes poudres, deux ou trois fois par jour, attendu la grande chaleur qui sera occasionnée par ladite piqûre.

4°. Après les opérations ci-dessus faites, avalez deux ou trois fois par jour, & pendant trois ou quatre jours consécutifs, le même remède indiqué dans la recette précédente, article III, observant toujours de ne rien manger ni boire que deux heures après avoir pris ce remède.

On lit également dans le Journal de Paris, du 28 du même mois & de la même année, une autre méthode bien simple, présentée par M. Roze.

Je me trouvois quelquefois, il y a cinq ans, à Amsterdam avec un anglois qui avoit passé toute sa vie à parcourir la terre par curiosité, & qui depuis est mort à Astracan.

Il me raconta que, se trouvant en Perse, dans un bourg dont je me suis peu soucié de retenir le nom, un chien enragé entra dans un attelier où l’on faisoit de l’huile. Il fit trois morsures aux jambes d’un ouvrier qui, en fuyant l’animal, se précipita dans une chaudière à moitié pleine de la matière qu’il préparoit. Son camarade vint à son secours, & assomma le chien. Mais dans le combat il fut mordu, sans tomber dans l’huile ainsi qu’avoit fait l’autre. Il en mourut & le premier n’en fut seulement pas malade. Le chien assommé avoit mordu d’autres chiens. Leur maladie se manifesta quelques jours après, & ils la communiquèrent à plusieurs habitans. Il y avoit alors dans ce bourg un de ces médecins ambulans, communs dans ce pays-là. Il tira parti de l’aventure des deux ouvriers. Il pansa les malades blessés par les chiens, avec de l’huile mise aussi-tôt sur la morsure. Il changeoit souvent les compresses, & même il leur en faisoit boire un peu. Aucun n’en mourut, & tous ceux qui ne s’adressèrent pas à lui périrent. Cet anglois, nommé le Clerc, françois d’origine, homme très-véridique, rempli de diverses connoissances, m’a assuré qu’il avoit depuis préservé lui-même plusieurs personnes mordues de chiens enragés, en employant le même remède.

J’ai cru devoir rendre compte au public de ce que le hasard m’a fait apprendre. Je regrette seulement de ne pas savoir de quelle espèce d’huile se servoit le médecin dont j’ai eu l’honneur de vous parler sur le rapport de M. le Clerc.

Sabatier, de l’académie des Sciences, membre du collège & de l’académie de chirurgie, & qui jouit, dans cette ville, de la plus grande réputation, a lu à la séance publique de l’académie des Sciences, le 13 de juin 1784, un mémoire sur un très-grand nombre de morsures faites à une même personne, par un chien enragé, & l’extrait de ce mémoire est consigné dans le Journal de Paris du 19 novembre 1784 ; nous allons le transcrire. Il confirme ce que M. Thorel a dit plus haut dans l’article Médecine vétérinaire, sur la cautérisation par le feu.

M. Sabatier, en constatant, comme il le fait dans ce mémoire, la préférence que l’on doit donner à une méthode sur les autres dans le traitement de la plus horrible des maladies, la rage, acquiert des droits à la reconnoissance de l’humanité entière. Le 17 février dernier, un chien, destiné à la garde d’une maison, devient enragé, se jette sur le jardinier & le blesse à la lèvre supérieure. On enferme l’animal dans le jardin, où on lui descend des alimens par une fenêtre. On crut qu’il buvoit & mangeoit ; d’ailleurs il venoit à la voix. Un jeune homme de 22 ans, grand & robuste, se jhasarde à entrer dans le jardin ; le chien approche, apperçoit de l’eau, recule, & bientôt après s’élance sur le jeune homme ; il appelle du secours, que la crainte rendit tardif, il lutte avec l’animal & parvient à le terrasser. Le maître arrive armé d’un couteau de chasse & égorge le chien. Le jeune homme est couvert de blessures, dont quelques-unes étoient considérables.

Cependant le jardinier étoit sans inquiétude, mais le jeune homme ne l’étoit pas. M. Sabatier est appelé, & propose d’élargir celles des blessures qui en avoient besoin, & de les cautériser toutes à une assez grande profondeur. Ces blessures étoient au nombre de vingt-cinq, & les égratignures remarquables au nombre de cinquante. L’opération fut différée jusqu’au lendemain, par des circonstances particulières. Il falloit du courage pour la supporter. M. Sabatier n’eut pas besoin d’en inspirer au malade, quoique le supplice auquel il alloit être exposé dût devenir bien long. Les ouvertures faites par les dents de l’animal, les égratignures, furent toutes incisées en étoiles à plus ou moins de profondeur. Les premières furent cautérisées avec le beurre d’antimoine ; les secondes, avec de grosses aiguilles rougies à la flamme d’une bougie. Le caustique fut porté sur tous les points de la surface & du bord des plaies, de manière que la sphère de son activité répondît à la grandeur de leurs dimensions. Deux heures ne purent pas suffire à cette opération, devenue plus cruelle pour l’opérateur que pour le malade, tant la crainte de la rage exaltoit le courage de ce dernier. Nous demandons grâce pour ces détails déchirans, mais bien consolans aussi, puisqu’ils assurent un moyen de guérir une maladie à laquelle on a eu jusqu’à présent si peu d’armes victorieuses à opposer. Les escares ne tardèrent point à tomber : les plaies légères furent promptement cicatrisées, & successivement les plaies plus considérables : en sorte que le plus heureux succès couronna la constance du jeune homme, qui jouit maintenant de la meilleure santé.

Dire que ce moyen, la cautérisation, est connu & qu’il est recommandé par les auteurs qui ont écrit sur la rage, ce n’est rien diminuer du mérite de M. Sabatier, puis qu’avant lui on le regardoit simplement comme auxiliaire, & qu’on étoit bien loin d’y attacher l’importance qu’il doit avoir.

Dans cet intervalle, cinquante cinq jours après, le jardinier, si tranquille sur son sort, ne tarda pas à éprouver des symptômes effrayans, avant-coureurs de l’hydrophobie ; bientôt elle fut déclarée & il périt.

On observera que M, Sabatier pérmit au jeune homme, qui le déiiroit, quelques gouttes d’alkali-volatil ; mais nous croyons devoir ajouter, pour écarter toute prévention en faveur de ce remède comme anti-hydrophobique, que ce fut par complaisance que M. Sabatier se prêta à l’usage de ce remède dont il avoit déja reconnu l’inutilité, plusieurs personnes mordues par des animaux enragés, & qui en avoient pris à forte dose, ayant péri.

Ce sujet est assez important pour ne pas le terminer sans ajouter quelques-unes des réflexions de M. Sabatier. Le caustique, le feu, détruisent en pareil cas le virus, en même temps que le tissu des parties qui en sont imprégnées : alors il n’a pas le temps de déployer son énergie & de l’exercer sur l’économie animale ; car la longueur du temps qui s’écoule avant que la rage se déclare, prouve qu’il est d’abord sans action : en effet, ce n’est guères qu’au bout de trente ou quarante jours qu’on commence à éprouver des accidens. Ce virus peut être comparé au virus variolique qu’on inocule, & qui est quelque-temps sans se développer.

M. Sabatier cite à l’appui de ce fait, deux autres faits de même genre & qui lui sont également particuliers ; c’est-à-dire, que de plusieurs individus mordus par le même animal enragé, ceux qu’il a traités par la méthode que nous venons d’indiquer, n’ont point éprouvé d’hydrophobie, tandis que les autres y ont succombé.

Solleysel, dans son ouvrage intitulé, le parfait Maréchal, édition de Paris 1754, & dans une nouvelle édition de 1775, Page 310 de toutes les deux, annonce un remède infaillible contre la rage ; il dit : Ce remède a été pendant plusieurs centaines d’années un secret renfermé dans une famille qui se faisoit gloire d’en communiquer gratuitement les salutaires effets à ceux qui en avoient besoin, conservant pour toujours le secret comme un honorable héritage de la famille ; mais enfin, il m’a été communiqué depuis peu par un père de la compagnie de Jésus, qui est de la même famille, lequel, pour obliger le public, m’a permis d’en faire part ; ce que je fais d’autant plus volontiers, qu’il m’a assuré que ce remède est si expérimenté & tellement reconnu dans tout le pays où est sa famille, que quoiqu’elle ne soit éloignée que de sept petites lieues de l’Océan, duquel les eaux sont un remède assuré pour le même mal, on ne laisse pas d’y venir préférablement. » Quelle que soit l’origine de ce remède, de sa filiation de famille en famille, toujours est-il vrai & très-vrai que depuis un temps très-considérable, on se rend de plus de vingt lieues à la ronde à Tullins en Dauphiné, chez celui qui l’administre, & que le succès le plus décidé a toujours accompagné le traitement. Aujourd’hui, c’est la demoiselle Gallien qui donne ce remède, lequel n’est autre chose que la recette de Solleysel, mise en pratique, avec quelques modifications dont je ferai part après l’avoir transcrite.

Remède contre la rage, de Solleysel. Si quelque personne ou quelque autre animal a été mordu par une bête ou par une personne enragée, & qu’il y ait plaie entamée, il faut, avant toute chose, bien nettoyer les plaies, les raclant avec quelque ferrement (non pourtant avec un couteau duquel on doive se servir pour manger) sans rien couper néanmoins, si ce n’est qu’il y eût quelque partie déchirée qui auroit peine de se rejoindre aux autres ; puis il faut bien laver & étuver les mêmes plaies avec de l’eau ou du vin un peu tiède, dans quoi on a mis une pincée de sel, autant qu’on en peut prendre avec les trois doigts dans une salière. »

« Les plaies étant nettoyées de cette sorte, il faut avoir de la rhue, de la sauge, & des marguerites sauvages qui croissent dans les champs & dans les prés, feuilles & fleurs, s’il y en a, une pincée de chacune ou davantage à proportion, s’il y avoit beaucoup de plaies ou plusieurs personnes à panser ; mais pour une personne & une plaie, une pincée de chacune suffit. On peut bien prendre un peu plus de marguerites que des deux autres. Prenez encore quelques racines d’églantier ou de rosier sauvage, des plus tendres, & si vous avez de la scorsonère, prenez sa racine. Hachez ces racines, particulièrement celle de l’églantier, bien menu ; ajoutez à tout cela cinq ou six bulbes d’ail, chacune de la grosseur d’une noisette pilez premièrement les racines de l’églantier & la sauge dans un mortier, & ces deux étant assez pilées, mettez & pilez encore dans le même mortier tout le reste, la rhue, les marguerites, les aulx, la racine de scorsonère, avec une pincée de gros sel ou un peu davantage de sel blanc, mêlant bien le tout ensemble, & faisant un marc de tout cela.

« Prenez de ce marc, & mettez-en sur la plaie en forme de cataplasme, & si la plaie étoit profonde, il seroit à propos d’y injecter du jus de ce même marc ; puis l’ayant mis sur la plaie, il la faudra bien bander & la laisser ainsi jusqu’au lendemain.

» Cela fait, sur le reste du marc, qui sera de la grosseur d’un bon œuf de poule vous jeterez un demi-verre de vin blanc, si vous pouvez en avoir, ou autant d’un autre vin, faute de celui-là, & ayant un peu mêlé le tout avec un pilon dans un mortier, il faudra le presser dans un linge, bien exprimer tout le jus, & le faire boire au patient à jeun ; & après, lui faire laver la bouche avec du vin ou de l’eau, pour lui ôter tout le mauvais goût de cette potion, laquelle est nécessaire pour empêcher que le venin ne se saisisse du cœur, ou pour l’en chasser, s’il y étoit déja arrivé. Il ne faut ni boire ni manger autre chose que trois heures ou environ après cette potion.

» Il n’est pas besoin, les jours suivans, de racler ou laver les plaies comme le premier jour ; mais il faut au moins, neuf jours durant, y mettre du marc chaque matin, & prendre tous les mêmes jours à jeun, une semblable potion comme au premier jour, sans manquer à cela, pour le danger qu’il y a de le discontinuer avant les neuf jours accomplis.

» Si dans les neuf jours les plaies ne sont pas entièrement guéries, comme il arrive ordinairement, on peut les panser comme on feroit une plaie simple, & au bout des neuf jours on peut converser avec le monde sans danger ; ce qu’il ne faudroit pas faire avant cette époque, particulièrement s’il y avoit déja assez long-temps que la personne eût été mordue de bête enragée.

» Pour les bêtes qui ont été mordues de quelque autre bête enragée, il faut entièrement user du même remède, sinon qu’on peut mettre du lait au lieu du vin, parce que les chiens le prendront plus facilement ».

Mademoiselle Gallien n’a rien changé à la recette de Sollesel, excepté à la manipulation. Elle prépare actuellement les neuf doses ensemble, & les personnes qui en font usage ont soin d’agiter le mélange avant d’en tirer plein le verre de jus à boire chaque matin ; & le dernier jour on presse fortement le marc pour en exprimer tout le liquide, qui alors est épais & extrêmement désagréable à prendre. Le changement dans l’administration de ce remède est devenu nécessaire pour envoyer ce spécifique tout préparé au loin.

La confiance qu’on a dans tous les environs à ce remède, peut sans doute beaucoup ajouter à ses vertus chez les hommes ; & on fait bien en conséquence de le maintenir infaillible ; quoi qu’il en soit, on assure qu’on ne connoît pas d’exemple de personnes devenues enragées, après l’avoir pris comme il convient.

Ces renseignemens m’ont été envoyés par un militaire très-distingué & très-digne de foi, qui réside à Tullins même, & qui, chaque année, est le témoin oculaire des guérisons.