Cours d’agriculture (Rozier)/SAFRAN

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 8-20).
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SAFRAN. Tournefort le place dans la seconde section de la neuvième classe, qui comprend les herbes à fleur régulière d’une seule pièce en rose, divisée en six parties, & dont le calice devient le fruit ; il s’appelle Crocus sativus. Von-Linné lui conserve la même dénomination, & le classe dans la triandrie monogynie.

Fleur, liliacée, le tube simple, très-alongé, en forme de fil, sa partie supérieure droite divisée en six découpures ovales, oblongues, égales. Un spath tient lieu de calice ; il est d’une seule pièce, & il part de la racine. Le centre est occupé par trois étamines & un pistil.

Fruit ; l’espèce de calice devient le fruit ; le germe, placé sous le réceptacle de la fleur, se change en une capsule arrondie, à trois lobes, à trois loges & à trois valvules.

Feuilles ; elles partent de l’oignon, sont étroites, longues, cylindriques, en forme de glaive.

Racine, bulbeuse, recouverte de tuniques, composée de plusieurs oignons les uns sur les autres.

Pcrt ; les feuilles & les fleurs partent de la racine, sans tiges ; la fleur paroît en juin, avant les feuilles.

Lieu ; originaire des montagnes des Alpes, des Pyrénées, d’où il a été tiré pour être cultivé en grand dans plusieurs de nos provinces, telles que le Gâtinois, le Poitou, l’Angoumois, le Languedoc, &c.

Le safran qui donne sa fleur au printemps, est une variété de celui dont il est ici question, & tous deux produisent de jolies variétés qu’il ne faut pas confondre avec les colchiques. Les fleurs de ces dernières plantes ont six étamines, & celles des safrans n’en ont que trois.

Les variétés du safran d’automne sont, ou à une fleur bleu pâle, ou à plusieurs fleurs bleuâtres, ou à plusieurs fleurs de couleur bleu-céleste, ou enfin d’un bleu foncé.

Les variétés du safran printanier sont, ou à feuilles larges & à fleur de couleur pourpre & rayée, ou rayée & d’un bleu-foncé, ou à une seule grosse fleur blanche foncée, ou à fleurs blanches & à fond pourpre, ou blanches & rayées, ou d’un pourpre violet rayé de blanc, ou à fleurs de couleur de cendre, ou à fleurs d’un jaune plus ou moins foncé, ou jaunes rayées de noir, ou de couleur de soufre ; ou enfin, à fleurs blanches.


§. Premier.

De sa culture.

Je n’ai jamais été dans le cas de cultiver cette plante, je ne puis donc pas parler d’après ma propre expérience. Je préviens que je vais copier ce qu’en a dit M. Duhamel, qui a suivi avec soin cette culture dans le Gâtinois, où elle est en grande recommandation, & ce grand homme auquel l’agriculture est si redevable, a joint aux connoissances de théorie celles de la pratique. J’ajouterai seulement quelques observations que j’ai faites dans l’Angoumois.

Les terres légères sont les plus propres pour le safran. Cette plante ne réussit pas bien dans les sables maigres, ni dans les terres trop fortes, argileuses ou humides[1]. Les terres pierreuses ne doivent pas être rejetées, pourvu qu’on ait l’attention d’en ôter toutes les pierres plus grosses que de petites noix. Ce travail est pénible à la vérité, néanmoins nos paysans l’exécutent avec beaucoup d’exactitude… En général, on peut dire qu’il y a deux sortes de terrain qui sont propres au safran ; savoir, les terres noires, légères & un peu sablonneuses, & les terres roussâtres : il faut que l’une & l’autre se trouvent avoir huit à neuf pouces de fond[2].

On remarque que les oignons prospèrent admirablement bien dans les terres noires qui ont un peu de substance ; ils y deviennent gros & produisent beaucoup de gros cayeux ; mais dans les terres roussâtres, la récolte des fleurs est plus abondante. Ceci a quelque rapport avec ce que remarquent les fleuristes. Leurs oignons se fortifient dans les terres un peu fortes & qui ont de la substance, mais les fleurs deviennent plus belles dans les terres légères & maigres.

On trouve dans la même terre deux sortes d’oignons ; les uns, larges, aplatis, fournissent plus de cayeux ; les autres, arrondis, donnent plus de fleurs… Il y a aussi des oignons qui ont leur robe ou enveloppe d’une couleur fauve, rouge & foncée, & d’autres qui l’ont blanchâtre, mais ces petites différences n’influent en rien sur les productions tant en fleurs qu’en oignons.

On prépare les terres qu’on destine au safran par trois bons labours qu’on donne dans l’espace d’une année avec la houe ou la bêche ; on remue la terre jusqu’à neuf ou dix pouces de profondeur, de sorte qu’une terre bien préparée doit être presque aussi meuble que de la cendre. On a grand soin de l’épierrer & de l’émotter. Le premier labour, qu’on nomme entre-hiver, se fait vers Noël ; le second, qu’on appelle biner, se fait au mois d’avril, & le troisième, qu’on désigne indifféremment par le terme de rebiner, se fait un peu avant de planter[3]

La Rochefoucault dit que dans l’Angoumois on fume deux fois les terres à safran avec du fumier très-pourri & réduit en terreau, & qu’on ne rejette que le fumier de pourceaux, ceux de brebis, de chevaux & de bœufs sont bons pourvu qu’ils soient pourris. Jamais dans le Gâtinois on ne fume les terres à safran ; peut-être est-ce par cette raison que le safran de cette province est plus estimé que tout autre[4].

Quoique Pline dise que le safran doit avoir été foulé aux pieds, on évite cependant de marcher ni de faire passer aucun animal sur les safranières, sur-tout quand la terre est humide. D’ailleurs le pas des hommes & des animaux endurcit la terre & forme alors un obstacle à la sortie de la fleur.

Les oignons souffrent beaucoup lorsque l’on retranche l’herbe ou la fane du safran. C’est pourquoi les pâtres ont grande attention d’empêcher leurs bestiaux de la paître. Quelques cultivateurs entourent leurs champs de fossés & de haies qui les défendent du bétail ; mais ces moyens ne suffisent pas pour arrêter les lièvres & les lapins, qui sont très-friands de cette herbe. Lors donc qu’une safranière est exposée à ce gibier, on est obligé de l’entourer avec des palis ou échalats, qu’il faut placer assez serrés pour qu’un lièvre ou un lapin ne puisse y pénétrer… On doit aussi faire la guerre aux taupes ; elles ne mangent point, il est vrai, les oignons, mais elles font des routes souterraines, dont les mulots, les rats & les souris profitent pour arriver aux oignons dont ces animaux se nourrissent.

Lorsque la terre a été bien ameublie par trois ou quatre bons labours, on met les oignons en terre dans les mois de juin, de juillet & d’aoùt. Voici comment cette plantation doit se faire… Un ouvrier, avec la houe ou avec la bêche, ouvre une tranchée ou un sillon de sept pouces de profondeur ; il est suivi par une femme ou par quelque enfant qui arrange les oignons dans cette tranchée à un pouce les uns des autres[5]. Cette première rangée finie, l’homme qui mène la houe ou la bêche, forme un autre sillon & comble le premier, de sorte que les premiers oignons se trouvent recouverts de six pouces de terre. Il a encore l’attention que le second sillon qu’il forme soit assez éloigné du premier, ainsi que les autres, pour que ces rangées d’oignons soient écartées les unes des autres de six à sept pouces. Les ouvriers sont tellement accoutumés à ce travail, que les oignons se trouvent aussi régulièrement rangés que s’ils étoient dirigés par un cordeau, quoiqu’ils ne fassent cette opération qu’à vue d’œil.

Pendant que nous sommes occupés de la plantation du safran, nous devons faire remarquer, 1°. qu’il y a des personnes qui replantent leur safran presqu’aussi tôt qu’ils l’ont arraché, prétendant qu’il en fleurit mieux ; d’autres, qui ont levé leurs oignons en juillet, ne les remettent en terre qu’en septembre, disant que l’oignon qui s’est ainsi desséché est moins sujet à pourrir. Comme nous ne voyons point pourquoi les oignons pourriroient plutôt la première année qu’on les met en terre, que la seconde & la troisième, nous inclinerions pour la pratique des premiers[6].

2°. La plupart mettent leur safran en terre avec leurs enveloppes, d’autres les en dépouillent, parce qu’en voyant le corps de l’oignon à découvert, ils sont en état de rejeter ceux qui sont attaqués de la mort ou de la carie ; (il sera ci-après question de ces deux maladies) ou bien, ils emportent avec un couteau les endroits affectés, si la maladie ne pénètre pas trop avant ; quoique cette opération d’éplucher les oignons ne laisse pas d’être très-longue, nous la jugeons cependant très-utile.

3°. La Rochefoucault dit qu’on peut couper en deux ou trois parties les gros oignons pour en multiplier le nombre. Nous convenons bien que si l’on coupe en plusieurs portions un gros oignon, il pourra faire des productions, pourvu que l’on ait eu l’attention de le couper de façon que chaque portion d’oignon ait un mamelon d’où doivent sortir les feuilles & les fleurs. Néanmoins nous ne conseillons point de suivre cette pratique, & nous croyons qu’il est plus avantageux d’avoir un petit nombre d’oignons bien conditionnés, qu’un plus grand nombre de mauvais.

Peu de temps après que le safran a été planté, il produit des racines ; & quand l’humidité de l’automne commence à pénétrer la terre, la fleur commence à s’élever : alors on lui donne un labour superficiel ou un ratissage qui ne s’étend qu’environ à deux pouces de profondeur ; car il faut éviter de couper les fleurs avec le tranchant de l’instrument.

Les fleurs paroissent au commencement d’octobre, alors on les cueille & on les épluche, comme nous le dirons dans la suite. Quand les fleurs sont passées, les feuilles se montrent, & les champs de safran restent verts pendant tout l’hiver. Vers la fin de mai, lorsqu’elles sont presque desséchées, on les arrache pour les donner aux vaches. Pendant tout ce temps on ne donne aucun labour à la terre.

Vers la mi-juin on donne le premier labour à la profondeur de trois ou, quatre pouces. On en donne un pareil à la fin du mois d’août ; vers la fin de septembre on donne le troisième labour, qui n’est, comme celui de l’année précédente, qu’un ratissage qui ne remue qu’à deux pouces de profondeur. Vers le commencement d’octobre on voit paroître la fleur.

On continue une pareille culture pendant trois années consécutives, & ce n’est que dans la quatrième qu’on relève les oignons ; opération qui s’exécute ordinairement dans les mois de juin, de juillet & d’août.

Pour lever ou arracher les oignons, on suit l’une après l’autre toutes les rangées, on les découvre avec la houe, ou avec la bêche en prenant bien garde d’endommager les oignons. Pour cet effet on doit faire la tranchée plus basse que l’endroit où l’oignon a été posé. Ensuite des femmes & des enfants qui suivent celui qui mène la houe, ramassent soigneusement tous les oignons qu’ils mettent dans des paniers pour les porter vers un coin du champ, où l’on en fait de gros monceaux. La Rochefoucault dit, qu’après les avoir mis dans des sacs, on les porte dans des greniers où on les remue comme les noix. Nos paysans ne prennent point cette précaution : les uns, comme nous l’avons dit, les laissent sur le champ pendant un mois ou six semaines, & les autres les replantent peu de temps après les avoir arrachés : quelques-uns les dépouillent de leurs robes, d’autres les mettent en terre sans les dépouiller ; mais tous changent de champ pour les planter : car la terre se trouve tellement épuisée, qu’elle a besoin de se reposer quinze ou vingt ans avant de recevoir de nouveaux oignons de safran[7].

Comme dans la première année la terre n’est pas fournie de toute la quantité d’oignons qu’elle pourroit nourrir, la récolte des fleurs n’est pas abondante. Elle devient beaucoup plus avantageuse dans la seconde année, & il y a encore plus de fleurs à recueillir dans la troisième ; mais elles ne sont pas ordinairement aussi belles que celles de la seconde, parce que le terrain commence alors à se trouver surchargé : c’est pour cette raison qu’on lève les oignons dans la quatrième année. Un demi-arpent fournit ordinairement assez d’oignons, pour en planter un en plein[8].

La Rochefoucault propose de ne lever les oignons que dans la cinquième année, mais crois qu’il y auroit à craindre qu’ils ne se trouvassent alors trop pressés les uns par les autres & ne fussent très-petits. Six boisseaux d’oignons en ont produit treize en deux ans, & cinq boisseaux en ont fourni vingt en quatre ans.

Quand les hivers sont doux, il y a de l’avantage à ne planter les oignons qu’à cinq pouces de profondeur, parce que les fleurs pourront plus aisément sortir de terre ; mais comme les oignons de safran sont sensibles à la gelée, & que chaque année ils s’élèvent de leur épaisseur, c’est-à-dire d’environ un pouce, il vaut mieux, pour éviter de les perdre lorsqu’il arrive un hiver rude, les placer à sept ou huit pouces de profondeur.


§. II.

De la récolte du safran.

Les fleurs de safran se montrent plutôt ou plus tard, suivant que les automnes sont sèches ou humides, chaudes ou froides. Quand sur la fin de septembre il survient des pluies douces & qu’il s’y joint un air chaud, les fleurs paroissent avec une abondance extraordinaire. Tous les matins les champs semblent être recouverts d’un tapis gris de lin. C’est alors que les paysans n’ont de repos ni jour ni nuit ; mais il arrive, malgré tous les soins que l’on se donne, qu’ils perdent une partie de leurs fleurs, sur-tout quand il survient des vents qui les mûrit ou la pluie qui les fait pourrir. Ces tristes circonstances se réunirent en 1753. Il y eut alors une prodigieuse quantité de fleurs perdues, quoique l’on donnât 50 sous pour éplucher une livre de safran vert. Ce qui augmentoit encore l’embarras de cette récolte, étoit qu’elle se rencontra dans le même temps que les vendanges, qui, cette année, furent tardives. Il y a au contraire des années ou les safrans ne paroissent qu’après les vendanges faites, & où les fleurs ne se montrent que les unes après les autres : alors, comme, la récolte du safran dure plus longtemps, on a le loisir de tout éplucher sans laisser rien perdre. Je me souviens, continue M. Duhamel, qu’une année il survint de fortes gelées après que les premières fleurs eurent été épluchées, & que l’on fut plus de quinze jours sans en voir paroître de nouvelles. On croyoit alors que la récolte étoit finie ; mais le temps s’étant adouci, les fleurs reparurent les unes après les autres, de sorte que la récolte se trouva assez bonne. Ordinairement la récolte du safran dure trois semaines ou un mois ; pendant ce temps les hommes & les femmes surtout vont dès la pointe du jour dans les champs avec des paniers & des manes garnies d’anses. Ils écartent les jambes, & placent leurs pieds entre les rangées de safran : ils en cueillent les fleurs en les rompant au-dessous de leur bassin, & quand ils en ont rempli leur main droite, ils les mettent dans le panier qu’ils tiennent de la main gauche. Lorsque le panier est plein, on verse doucement les fleurs, soit dans les manes, soit dans de grands paniers garnis d’anses, dans lesquels on les transporte dans la maison.

On doit cueillir les fleurs de safran aussitôt qu’elles paroissent, & même avant qu’elles soient épanouies. Si l’on différoit plus longtemps, elles seroient plus difficiles à éplucher ; & comme ces fleurs passent promptement, on commence à les cueillir avant que la rosée du matin soit dissipée, Quand on est dans le fort de la récolte, on cueille encore les fleurs le soir ; cependant celles du matin sont toujours plus fermes, car il paroît que le safran, qui est une plante automnale, croît plus pendant la nuit que pendant le jour,

La Rochefoucault recommande de couper les fleurs avec l’ongle, parce qu’il observe que si on les rompt au lieu de les couper ainsi, le pistil reste, & que la fleur que l’on emporte à la maison se trouve vide. Il ajoute que l’eau s’insinuant par cette rupture, pourrit par la suite l’oignon… Les paysans du Gâtinois ne coupent point les fleurs avec les ongles. Après les avoir saisies près de terre, entre le pouce & le milieu du second doigt, ils plient la fleur & la rompent aisément. De cette façon le pistil ne reste jamais attaché à l’oignon, & on ne s’aperçoit point que ces oignons pourrissent. Les ouvrières que l’on emploie à cette cueillette, exécutent cette opération avec tant d’adresse & de promptitude, que l’œil peut à peine suivre la main d’une cueilleuse.

Quand il n’est pas possible d’éplucher sur le champ toutes les fleurs que l’on a cueillies, on les étend sur le plancher d’un grenier, & par ce moyen elles se conservent d’un jour à l’autre : sans cette précaution elles s’échaufferoient, & il ne seroit presque plus possible de les éplucher.

Aussitôt que les fleurs ont été transportées à la maison, on les répand sur de grandes tables autour desquelles sont assises des éplucheuses qui ont à leur côté droit une assiette. Elles prennent chaque fleur de la main droite ; elles les portent à la main gauche qui la saisit à l’endroit où commence l’évasement du tuyau, Elles coupent le pétale à cet endroit, après quoi saisissant de la main droite un des stigmates, elles le jettent tous trois ensemble sur l’assiette… Les habiles éplucheuses coupent le pistil environ deux ou trois lignes au-dessous des stigmates ; sans cela ces stigmates se sépareroient, & il faudroit employer trop de temps à les ramasser. D’ailleurs les connoisseurs ne sont pas fâchés de voir un petit bout de blanc, parce qu’il arrive que quelques paysans mêlent du safranum ou carthame (consultez ce mot) avec le safran, & ce petit bout blanc sert à reconnoître la fraude.

Les acheteurs redoutent sur-tout de trouver des fragmens des pétales dans le safran, parce que ces parties qui se moisissent, lui communiquent une mauvaise odeur. Comme les étamines n’ont aucune odeur, elles doivent être regardées comme des parties étrangères ou au moins inutiles : quand les éplucheuses s’apperçoivent qu’il en reste quelques-unes attachées au pistil, elles les font tomber en frappant le poignet de la main droite sur la table. Tout cela s’exécute si promptement, qu’une éplucheuse habile peut charger son assiette d’une livre de safran vert dans l’espace d’une journée.

Quoiqu’une famille entière soit occupée jour & nuit à éplucher le safran, ceux qui en recueillent une quantité considérable, sont obligés de louer des cueilleuses pendant un mois entier, qui est à peu près le temps que dure la récolte. On voit à cette époque transporter dans les villes & dans les villages où l’on ne cultive point cette fleur, des charretées de safran à éplucher : on paye ordinairement cet épluchement à raison de cinq ou six sols la livre, mais quelquefois aussi jusqu’à quarante & cinquante sous, suivant que la fleuraison est abondante, ou que les fleurs sont plus ou moins difficiles à éplucher.

À mesure qu’on épluche le safran, il faut le faire sécher au feu ; & comme cette opération exige beaucoup d’attention, c’est ordinairement le maître ou la maîtresse de la maison qui prend ce soin, parce qu’un feu trop vif pourroit tout perdre. Pour faire sécher le safran, il y a quelques provinces où l’on le met dans des terrines dont le bord est cassé d’un côté ; d’autres le font sécher dans des espèces de tourtières ; mais dans le Gâtinois on l’étend en le soulevant sur des tamis de crin à l’épaisseur d’environ trois doigts. On suspend ces tamis avec des cordes à environ un pied & demi de terre ; on met au-dessous de la braise allumée & couverte de cendre chaude, & à mesure que le safran perd son humidité, on le remue doucement & on le retourne : si le feu étoit trop vif, le safran se brûleroit & seroit presqu’entièrement perdu. La fumée lui communique une mauvaise odeur, & lui fait perdre l’éclat de sa couleur. Quand le safran est sec au point de se briser entre les doigts, on le met dans des boîtes garnies de papier & qui ferment exactement. Quand les paysans sont sur le point de vendre leur safran, ils mettent pendant un jour ou deux leurs boîtes à la cave, afin d’augmenter le poids de leur marchandise ; mais les facteurs ou les commissionnaires humectent beaucoup plus & quelquefois au point de le faire pourrir. Le prix du safran est fort diminué depuis quelque temps, car on le vendoit autrefois jusqu’à vingt écus la livre, & maintenant il ne vaut communément que vingt à vingt-quatre livres.

La première année, un arpent produit tout au plus quatre livres de safran sec ; mais dans la seconde & la troisième, il en donne jusqu’à vingt… vingt Le safran, pour être réputé bon, doit être fort sec, en gros brins, d’un rouge vif sans fragmens de pétales ni d’étamines, & non sophistiqué avec le safranum. On pratique peu cette fraude dans le Gâtinois. De plus, son odeur doit être forte & absolument exempte du goût de fumée.


§ III.


Des maladies qui attaquent les oignons de safran.

On en distingue trois principales, 1°. le fausset, 2°. le tacon, 3°. la mort.

Le fausset est une production monstrueuse qui se forme auprès du jeune oignon. On lui a donné ce nom parce qu’il a la figure d’un petit navet, assez approchante de celle d’un fausset. Elle arrête la végétation du jeune oignon dont elle s’approprie la substance. Cette maladie fait par conséquent un obstacle à la multiplication des oignons. Je crois, continue M. Duhamel qu’elle est produite par une abondance de sève qui occasionne une espèce de tumeur anévrismale. Lorsque cette tumeur à fait peu de progrès, on peut, quand on arrache les oignons, remédier à ce mal en en faisant l’amputation ; au reste cette maladie cause peu de dommages.

Le tacon est une maladie qui attaque le corps même de l’oignon, & qui ne se manifeste pas sur les enveloppes… Cette carie se fait connoître par une tache pourpre ou brune qui dégénère en un ulcère sec, qui entame de plus en plus la substance de l’oignon, & qui en le consommant gagne le cœur, & le fait périr entièrement. Nous ignorons ce qui peut produire cette maladie. Il paroît seulement qu’elle est plus fréquente dans les terres roussâtres que dans les noires, & l’on prétend qu’elle n’est devenue commune dans le Gâtinois que depuis une trentaine d’années[9]… Le seul moyen qu’on puisse employer pour guérir cette maladie, est d’emporter l’ulcère avec la pointe d’un couteau, & de laisser l’oignon se dessécher un peu avant ée le mettre en terre ; mais il faut pour cela que l’ulcère n’ait pas pénétré trop avant dans la substance de l’oignon. la Rochefoucault qui confond ensemble les différentes maladies du safran, propose néanmoins ce remède ; mais il veut qu’on plante à part les oignons entamés, & il assure que l’année suivante on en trouvera la meilleure partie parfaitement guérie,

La mort s’annonce par des symptômes bien singuliers. Elle est à l’égard de plusieurs plantes, ce que la peste est aux hommes & aux animaux. Elle attaque d’abord les enveloppes, qu’elle rend violettes & hérissées de petits filamens. Elle attaque ensuite l’oignon même, qu’elle fait périr, parce qu’elle en détruit totalement la substance. On s’aperçoit aisément du désordre qu’elle y cause, & sans qu’il soit besoin d’arracher l’oignon, car on voit les feuilles qui jaunissent & se détachent Dès qu’un oignon est attaqué de cette maladie, il devient contagieux & meurtrier pour les oignons voisins. Cette maladie se communiquant de proche en proche, fait périr tous les oignons dans un espace circulaire dont le premier oignon attaqué est le centre, & en même temps le foyer… Si on plante par mégarde un oignon malade dans un champ sain, la maladie s’y établit en peu de temps, & fait les mêmes ravages que nous venons de dire. Ce n’est pas encore tout, une pellée de terre prise dans un endroit infecté, & jetée sur un champ dont les plantes sont saines, y porte la contagion.

On ne connoît point de remèdes pour les oignons attaqués de cette maladie ; on sait seulement les en préserver par la même précaution que l’on emploie pour arrêter les progrès de la peste. Pour cet effet on fouille, dans le mois de mai, tout autour des endroits infectés, des tranchées profondes d’un pied, & l’on jette la terre que l’on en tire, sur celle où les oignons sont morts. En coupant ainsi la communication entre les oignons sains & ceux qui sont malades, on parvient à arrêter les progrès de la contagion, qui est telle, qu’en une année de temps, un seul oignon infecté fait périr ceux qui l’entourent à un pied de distance. Ils y a encore une circonstance bien singulière, c’est que l’impression de cette contagion reste tellement adhérente au terrain, que le soignons sains qu’on voudroit y planter après douze, quinze ou vingt ans, se trouveroient en peu de temps attaqués de cette même maladie.

La Rochefoucault, qui, comme je l’ai dit, a confondu toutes les maladies du safran, assure que quand cette plante à pourri dans une terre, elle y laisse une infection & une odeur maligne qui existe assez longtemps pour faire pourrir le safran qu’on y replante. M. Duhamel a observé que les oignons du centre se trouvoient totalement détruits. Leurs enveloppes étoient d’un brun terreux fort désagréable à la vue. Une grande quantité de corps glanduleux, gros comme des fèves, & d’un rouge obscur les couvroit extérieurement. Le corps de l’oignon étoit réduit en une substance terreuse dans laquelle on appercevoit les principales fibres de la bulbe… Les oignons de la circonférence qui étoient les moins attaqués de la maladie, n’avoient d’autres marques de la contagion, que quelques fibres violettes qui traversoient les membranes de leurs tégumens. Quelques-autres avoient sur leurs tégumens & entre les lames qui les forment, quelques-uns de ces corps glanduleux dont il est question, & on n’apercevoit sur les enveloppes de ces oignons que quelques taches violettes… Les oignons qui étoient à la partie moyenne, c’est-à-dire entre le centre & la circonférence des endroits infectés, étoient dans un état mitoyen de maladie ; mais la tare étoit entièrement traversée par des filets violets extremement déliés & aisés à rompre.

Ces corps glanduleux ressemblent assez a de petites trufes ; mais leur superficie est velue : leur grosseur n’excède pas celle d’une noisette. Ils ont l’odeur du champignon avec un retour terreux, sont adhérens aux oignons de safran, & les autres en sont éloignés de deux à trois pouces.

Les filets sont ordinairement de la grosseur d’un fil de lin & de couleur violette, velus comme les corps glanduleux : quelques-uns s’étendent d’une glande à l’autre ; d’autres vont s’insérer entre les tégumens des oignons, se partagent en plusieurs ramifications, & pénètrent jusqu’au corps de la bulbe, sans paroître sensiblement y entrer : ils forment dans cette route une infinité d’anastomoses & de divisions, & sont parsemés de petits nœuds ou ganglions, qui ne paroissent être autre chose qu’un amas de la laine qui recouvre les corps glanduleux & les filets. Ces observations m’ont fait penser que ces tubercules sont des plantes parasites qui se nourrissent de la substance de l’oignon, & qui, comme les trufes, se multiplient dans l’intérieur de la terre sans se montrer à la superficie. Cette maladie fait presque tous ses progrès dans les trois mois du printemps. Pour m’assurer de ce fait, continue M. Duhamel, j’ai planté quelques tubercules de mort dans des pots où j’avois planté dans la terre saine des oignons de différentes fleurs. En un an de temps ces tubercules se sont multipliés dans ces pots, & ont attaqué les oignons que j’y avois plantés. J’ai depuis ce temps-là trouvé cette même plante, qui causoit le même dommage à des hièbles, à l’arrêté-bœuf, à des plants d’asperges. Elle n’attaque point les plantes annuelles ni celles qui ont leurs racines à la superficie de la terre.


§. IV.


De ses Propriétés.

I. Propriétés d’agrément. Les nombreuses variétés du safran printanier sont fort recherchées par les fleuristes. En effet, elles produisent un très-joli effet, & il est très-agréable à voir une petite étendue de terrain jonchée de fleurs de toutes couleurs & bien variées. Ces variétés ne fleurissent pas en même temps, il faut donc rapprocher les unes des autres celles dont la fleuraison est parfaitement analogue. En général tous les terrains conviennent aux oignons de ces fleurs, cependant ils réussissent mal dans les sols argileux, tenaces & humides ; mais le fleuriste sait bientôt, par l’addition du sable ou du terreau bien consommé, le rendre propre à la végétation de ces plantes. La plus grande partie de ces variétés pousse ses fleurs dès que les gelées cessent, & même elles paraissent en janvier & février, si le froid ne s’est pas fait sentir jusqu’à cette époque, ce qui dépend beaucoup & de la saison & du climat.

L’amateur qui se propose de lever ses oignons chaque année, après que leurs feuilles sont fanées, ne doit les planter ensuite qu’à la profondeur de deux pouces, & à deux pouces de distance les uns des autres. Si au contraire il les laisse enterrés pendant quatre à cinq ans, il les plante, l’œil en haut, à quatre pouces de profondeur, parce que l’oignon s’élève sans cesse & cherche à venir à fleur de terre. Afin de donner un ordre, un air d’arrangement, il trace des rigoles au cordeau ; il plante dans ces rigoles, & ensuite passe par-dessus le rateau, sans déranger l’oignon de sa position, ce qui le recouvre de terre. Si les oignons doivent rester en terre pendant le laps de temps indiqué, il enlève la terre à la profondeur convenable, place ses oignons, & les recouvre avec la même terre ou avec de la meilleure.

Après que les fleurs sont passées, les feuilles commencent à paroître ; quoiqu’elles ne soient pas agréables à la vue, il est important de ne les point couper ni froisser ; elles doivent végéter dans toute leur liberté, sans quoi l’oignon périroit. Il faut même débarrasser la place qu’elles occupent, de toutes espèces d’herbes, qui deviennent parasites de la cause de la pourriture de la bulbe.

On lève de terre les bulbes, seulement lorsque les feuilles sont fanées, & on les transporte dans un grenier bien aéré ; on les étend sur des claies, & sur-tout on les préserve de la voracité des rats & des souris, qui en sont très-friands.

Si l’amateur prend la peine de récolter la semence que produisent les variétés du safran printanier, de les semer & de conduire leurs productions avec le soin convenable, il est assuré d’avoir de jolies variétés, & souvent des variétés nouvelles : ce n’est que par les semis qu’il peut s’enrichir ; sans eux il augmente il est vrai chaque année le nombre des espèces qu’il a déja, mais il ne fait aucune nouvelle acquisition.

Les variétés du safran d’automne doivent être traitées pour la culture ainsi qu’il a été dit en parlant du safran en général, c’est-à-dire, la plantation doit en être faite au commencement d’août, tandis que les printanières ne demandent à être mises en terre qu’à la fin de septembre ou d’octobre, suivant le climat.

Les peintres emploient les stigmates du safran ordinaire pour les couleurs. Leur infusion donne un très-beau jaune, utile dans les miniatures. Les teinturiers s’en serviroient plus fréquemment pour les étoffes, si le prix n’étoit pas aussi haut.

II. Propriétés alimentaires & médicinales. Les métayères ajoutent quelques stigmates dans le lait qu’elles battent pendant l’hiver pour avoir le beurre plus coloré. Ceux qui travaillent les pâtes afin de les réduire en vermicelle, en lazagne, en macaroni, &c, les colorent de même. En Espagne & dans quelques autres royaumes, les stigmates sont très employés dans la préparation des viandes & des alimens.

Les stigmates ont une odeur aromatique, assez agréable, une saveur amère. Ils sont réputés anodins, stomachiques, expectorans, légèrement cordiaux, emménagogues & diaphoniques.

On ne se sert que des stigmates, mais on doit craindre de les donner à trop haute dose ; ils provoqueroient l’assoupissement, le ris sardonique, accompagnés de vomissement, le délire… Ils calment les coliques d’estomac causées par des humeurs pituiteuses ; ils échauffent, excitent le flux menstruel, les lochies, les pertes blanches suspendues par les vives passions de l’ame… Extérieurement en poudre sur la tête des enfans, ils passent pour dissiper la rache, effet moins certain que l’espèce d’assoupissement où cette poudre jette le malade lorsqu’elle est appliquée à haute dose & souvent réitérée. Il est douteux qu’étant mêlés avec la mie de pain & le lait, ils calment la douleur & facilitent la résolution des tumeurs phlegmoneuses. La teinture de safran ranime puissamment les forces vitales ; quelquefois elle rappelle le flux menstruel suspendu par l’impression des corps froids.

On prescrit les stigmates séchés & pulvérisés, depuis dix grains jusqu’à une dragme, incorporés avec un sirop… Stigmates secs, depuis cinq grains jusqu’à deux dragmes, en macération au bain marie dans cinq onces d’eau. On donne la teinture de safran depuis demi-dragme jusqu’à deux onces dans trois onces de véhicule aqueux. Cette teinture n’est autre chose que quatre onces de stigmates mis à infuser dans une livre d’esprit de vin, le tout tenu pendant quinze jours à la chaleur de l’étuve ou au soleil, dans une bouteille bien bouchée. Après cette époque on tire à clair, & on obtient la teinture de safran.

L’odeur du safran affecte plus particulièrement certaines personnes que d’autres, & leur procure un sommeil suivi de défaillances. Les cueilleuses en sont souvent attaquées, & les éplucheuses sur-tout, s’il ne règne pas un très-grand courant d’air dans leur attelier. Dès que l’on sent naître l’assoupissement, il convient d’abandonner l’ouvrage, de se promener au grand air, & encore mieux d’y travailler autant que les circonstances le permettent. Il seroit trop long de rapporter ici les funestes effets causés par l’odeur de ces fleurs.


Safran batard, ou safranum. Voyez Carthame.


  1. Note de l’Éditeur. Il en est ainsi de presque tous les oignons, ils n’ont communément besoin que de l’humidité qu’ils absorbent de l’air pour commencer leur végétation, & elle suffit pour celle de plusieurs.
  2. Si sous cette couche il s’en trouve une d’argile, ou ce que l’on nomme un gor, très-peu perméable à l’eau, l’oignon y pourrira pendant l’hiver
  3. Dans l’Angoumois on sème sur le premier labour de grosses féves, & après leur récolte on couvre le champ de fumier, qui est aussitôt enterré par le second labour.
  4. Je croirois plutôt que le Gâtinois étant plus tempéré que l’Angoumois & le Languedoc, la végétation de l’oignon se trouve plus rapprochée de celle qu’il auroit éprouvé sur les Alpes ou sur les Pyrénées qui sont son pays natal. Cependant l’usage du fumier peur contribuer à diminuer l’odeur de la plante.
  5. En Angoumois on les plante à trois pouces les uns des autres.
  6. C’est au mois de mai qu’on lève de terre l’oignon dans l’Angoumois.
  7. Dans l’Angoumois on ne laisse reposer la terre que pendant sept ans, elle est occupée par des récoltes en blés. Ce laps de temps écoulé, on y replante de nouveau le safran. Ces coutumes confirment ce que j’ai dit si souvent dans le cours de cet ouvrage, que toute culture étoit fondée sur la manière d’être des racines des plantes. Il en est de la luzerne &c. comme du safran, (consultez ce mot) ces plantes épuisent la terre à une certaine profondeur, tandis qu’elles n’épuisent pas les sucs contenus dans la partie supérieure. C’est pourquoi le froment, & toute espèce de plante à racines chevelues, réussissent très-bien après la soustraction des plantes à racines pivotantes.
  8. On compte dans l’Angoumois que pendant le premier hiver un oignon en reproduit jusqu’à trois, & qu’après l’hiver suivant on en compte jusqu’à sept ou huit.
  9. M. Duhamel écrivoit ainsi en 1762.