Cours d’agriculture (Rozier)/SCORPION

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 149-151).


SCORPION, animal hideux, habitant dans les provinces méridionales du royaume. On en connoît deux espèces ; l’une à couleur fauve, & l’autre de couleur obscure, plus foncée, mêlée de gris, de brun & de noir, avec les huit pattes blanchâtres ou fauves, & presque transparentes. La première espèce est plus grosse que la seconde ; l’une & l’autre sont très-bien décrites dans la notice des insectes venimeux en France, ouvrage couronné par l’Académie de Lyon, & publié par M. Amoreux, docteur en médecine à Montpellier ; son auteur & très-bon observateur. C’est de cet excellent ouvrage que je vais extraire ce qu’il importe au public de savoir sur cet animal.

« C’est vraiment le plus vilain de tous nos insectes & le plus dangereux par sa piqûre, qui est plus ou moins venimeuse suivant la saison, quoique très-rarement mortelle, même dans les pays plus chauds que la France méridionale. Le scorpion porte à l’extrémité de sa queue, qui a cinq articulations, une ampoule ovale, membraneuse, a demi-transparente, pleine d’un venin limpide, qui s’en échappe lorsqu’il blesse quelque animal avec l’aiguillon : c’est cette pointe qui surmonte l’ampoule & termine la queue. L’aiguillon est argué & de substance cornée, il n’a pas une ouverture visible ; il n’étoit pas probable que l’ouverture fût précisément placée a l’extrémité de cette partie, elle l’auroit rendue mousse, & elle auroit été bouchée par la peau, par la chair ou le sang de l’animal blessé. En comprimant l’ampoule à des scorpions morts récemment, j’ai vu (c’est l’auteur qui parle) la liqueur sortir non pas par la pointe, mais par la base qui s’implante sur la dernière articulation de la queue.

« Le scorpion, avec sa hideuse figure, a des allures fort singulières ; il fuit le grand jour, il aime les lieux frais, sans être trop humides : on le trouve tapi dans des encoignures, dans l’embrasure des fenêtres, entre les volets brisés, sous les lits, courant le long des murs ; il se plaît davantage dans les lieux bas & voûtés, dans les jardins, sous les pots à fleurs, entre les pierres, dans les décombres ; il supporte long-temps la faim ; & il faut très-peu de chose pour le rassasier ; quelques petits insectes ou des moucherons, des cloportes lui suffisent sans doute ; j’en ai vu manger des individus de leur propre espèce & leurs petits, & ce repas affreux est plus long, plus savouré que celui d’un apicias. Un scorpion restera des heures entières immobile, dans la même attitude, comme s’il étoit cataleptique ; il remuera par fois une patte ou deux, ou les quatre, d’un côté seulement, sans remuer celles de l’autre côté ; il replie sa queue sur le dos ou à côté de son corps, & l’aiguillon sur la queue ; tantôt la tête ou la queue en bas, il reste assoupi, on le croiroit mort ; tout-à-coup il s’épanouit, étend ses bras, ouvre ses pinces, court avec l’agilité d’un insecte qui a huit longues pattes avec des articulations très-mobiles. Le scorpion est vivipare.

« Pour un être condamné à vivre dans l’obscurité, la nature l’a bien avantageusement partagé en lui donnant huit yeux ; mais quel funeste présent que de le pourvoir d’une arme cruelle & d’un poison subtil, avec lequel il fait sans doute un grand nombre de victimes.

« Il est surprenant qu’un insecte, qui vit dans les lieux frais & humides, périsse par le simple contact immédiat de l’eau sans être pourtant noyé ; un crachat suffit pour lui donner la mort, s’il est obligé de se vautrer dedans sans pouvoir s’en débarrasser ; de là l’origine de la tradition, qui dit que la salive de l’homme tue le scorpion : l’eau la plus simple produit le même effet. On dit encore que si on entoure un scorpion d’un cercle de charbons allumés, il se pique & meurt de sa blessure ; le fait est faux. Dans ce moment cruel, trouvant par-tout une barrière de feu, il s’irrite, il redresse sa queue & la recourbe sur son dos, il menace de tous côtés, il agite son aiguillon & ne se pique point ; il périt consumé par l’ardeur du brasier.

« Le peuple de Provence & de Languedoc se fait un jeu de provoquer les scorpions contre différentes sortes d’animaux. Les uns en sont mal affectés, & les autres n’en éprouvent rien de fâcheux ; ce que l’on doit sans doute attribuer à la constitution de l’animal piqué & a d’autres circonstances ou se trouve le scorpion ; comme lorsqu’il est affamé, si c’est le temps de son rut, s’il a épuisé son venin à d’autres combats, si c’est dans une saison plus ou moins chaude, dans un climat qui favorise ou ralentisse l’action de son venin ; enfin, s’il est libre ou dans la captivité, & si c’est le pur besoin qui le porte à piquer, ou s’il est irrité ou sur la défensive. Tantôt on le fait combattre contre de grosses araignées, des guêpes, des limaces, des grenouilles, de petits lézards de muraille, scorpion contre scorpion ; le vaincu est dévoré par le vainqueur, excepté quand ils sont de force égale. Le combat de la souris & du scorpion est le plus amusant & le plus instructif ; le petit quadrupède, en vigoureux athlète, se précipite sur son adversaire : le combat dont parle M. Amoreux a été funeste de part & d’autre. La souris a été vivement piquée, mais elle a su renverser le scorpion sur le dos, lui a rongé d’abord les pattes, ensuite le thorax à demi ; elle l’a curé en fouillant dans ses entrailles ; elle a abandonné la queue, les pinces & l’extrémité du ventre. Après mille sauts & gambades inutiles, pour atteindre le haut de la cucurbite qui les renfermoit, elle revenoit à sa proie qu’elle n’a point achevée. Cinq heures après je trouvai la souris, si éveillée auparavant, assoupie, & le fond de la cucurbite sali, il s’en élevoit une odeur marine très-forte. Je lui livrai un autre scorpion pour la ranimer, elle n’en fit pas cas ; celui-ci se recoigna sans coup férir. Deux heures après la souris étoit abattue & se soutenoit à peine sur ses jambes ; je trouvai la souris & le scorpion morts, celui-ci étant entier & la souris enflée. Je crois qu’indépendamment de la piqûre que la souris avoit reçue, sa mort a pu être hâtée par l’infection de sa propre atmosphère, & le scorpion aura péri de la même cause, ou de l’humidité qui provenoit sans doute de l’urine de la souris ».

Le venin du scorpion agit sur les insectes & sur les animaux à sang froid, comme sur ceux à sang chaud. Quant à ses effets sur le corps humain, quoique soumis aux mêmes modifications, on ne peut les révoquer en doute : les symptômes, qui varient aussi, annoncent plus qu’une simple piqûre ; mais il est douteux si jamais elle a été mortelle en France.

On a propose un grand nombre de remèdes contre cette piqûre : l’alcali volatil paroît convenir également pour arrêter les effets du venin du scorpion, comme pour celui de la vipère. Il est indifférent qu’on emploie l’eau de Luce, le sel volatil d’Angleterre, ou l’alcali fluor quelconque. À défaut de ces préparations chimiques, le peuple peut avoir recours aux plantes qui fournissent des principes équivalons ; telles sont les plantes à fleur en croix, comme les raves, navets, choux, &c.

L’huile d’olive, dans laquelle on a fait macérer un certain nombre de scorpions, a été fort recommandée contre la piqûre de cet insecte. On a également recommandé d’écraser le scorpion, & de l’appliquer sur la blessure. L’un & l’autre sont des erreurs très-accréditées, mais elles n’en sont pas moins des erreurs.