Cours d’agriculture (Rozier)/SCORSONÈRE

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 151-154).


SCORSONÈRE. Toornefort la place dans la première section de la cent trente-cinquième classe des herbes à fleurs, à demi-fleurons, dont les semences sont aigrettées, & il l’apelle scorsonera latifolia sinuata. Von-Linné la nomme scorsonera hispanica, & la classe dans la syngénésie polygamie. On a tort de confondre la scorsonère avec le salsifix ; ce sont deux espèces bien différentes.

Fleur, composée de demi-fleurons hermaphrodites, dont les extérieurs sont les plus longs, & dont la languette est divisée en quatre ou cinq dentelures. Ils sont rassemblés dans un calice long, presque cylindrique, garni d’environ quinze écailles membraneuses à leurs bords.

Fruit ; semences oblongues, cylindriques, cannelées, de la moitié plus courtes que le calice, couronnées d’une aigrette plumeuse. Le réceptacle est nu.

Feuilles ; elles embrassent la tige par leur base ; entières, dentées en manière de scie.

Racine, en forme de fuseau, noirâtre en dehors, blanche en dedans, remplie d’un suc laiteux.

Port ; tige haute de deux pieds environ, rameuse, ronde, cannelée, creuse, un peu velue ; les fleurs naissent au sommet, soutenues par des pédoncules, seules à seules ; les feuilles sont alternativement placées sur les tiges.

Lieu ; originaire d’Espagne ; cultivée dans les jardins potagers.

Propriétés ; racine inodore, d’une saveur un peu fade ; elle nourrit médiocrement, se digère avec facilité, calme souvent les ardeurs d’urine, quelquefois diminue la chaleur des poumons & des viscères de l’abdomen. On prescrit la racine récente depuis demi-once jusqu’à deux onces en décoction dans une livre d’eau pour boisson.

Culture. Cette plante croît d’elle-même dans nos provinces méridionales ; sa culture y doit donc différer de celle des provinces du nord : la forme de sa racine, le sol & le climat dans lequel elle croît spontanément, indiquent le genre de culture qui lui convient ; le mérite de sa racine est de beaucoup pivoter, elle demande donc une terre défoncée profondément ; les cailloux la font tordre ou se bifurquer ; mais pour pivoter à son aise, la terre doit donc être douce, friable, bien ameublie & naturellement humide ou rendue & entretenue telle par des arrosemens ; enfin sa graine reste long-temps à germer. La plante est originaire des pays chauds, il faut donc attendre, chacun dans son climat, que la température de l’atmosphère soit au point fixé par la nature pour la germination de la graine.

Dans les provinces du midi & où l’on arrose par irrigation, (consultez ce mot) après avoir établi les ados, on trace avec le manche du râteau, ou avec tel autre morceau de bois, un petit sillon sur l’ados, tant soit peu au-dessus de l’endroit jusqu’où parviendra l’eau qui doit courir dans le fossé, afin que l’humidité seule pénètre jusqu’à la graine, & que la terre du haut de l’ados, étant moins mouillée, s’échauffe davantage. On peut dans ces provinces semer à la fin de mars, mais il est plus prudent d’attendre le milieu d’avril afin que la saison soit plus décidée & par conséquent la chaleur plus forte, il faut semer épais dans le petit sillon, parce que beaucoup de graines ne germent pas ; recouvrir exactement après que l’on a semé. Le grand point jusqu’à ce que la germination ait eu lieu, & jusqu’à ce que les premières feuilles couvrent la terre, est de ne pas épargner les arrosemens : on peut également semer en mai & en août ; mais les racines sont trop foibles, pour être mangées dans le courant de l’hiver ou du carême suivant. Lorsque les semailles sont tardives, la racine passe deux hivers en terre ; elle devient très-belle & très bonne pour être mangée jusqu’à la fin du carême… Dans les cantons de ces provinces, un peu moins chauds, & où l’on arrose par irrigation, après avoir défoncé le terrain, on dresse les tables sur lesquelles on trace de petits sillons dans lesquels on jette la graine ; chaque sillon doit être séparé du voisin par un espace de huit à dix pouces, & on recouvre de terre la semence avec le secours du râteau. C’est au commencement de mai qu’on sème, & on n’épargne pas les arrosemens avec de l’eau échauffée par le soleil… Dans les provinces plus au nord, & semblables par le climat à celui de Paris, on sème en août, & la plante reste en terre pendant deux hivers ; si le sol lui convient, elle est encore très-grosse & très bonne après le troisième hiver.

Après un certain temps & lorsque les plantes sont décidées, on éclaircit les jeunes pieds, mais à plusieurs reprises & en temps différens afin de ne pas endommager les racines des pieds qu’on veut laisser subsister. Toutes les suppressions faites, il suffit que chaque racine soit éloignée de sa voisine de quatre à six pouces si on veut les avoir belles, & de trois pouces si on désire la quantité.

Sous quelque climat que ce soit, il convient de serfouir souvent les scorsonères, il en résulte deux avantages : la soustraction des mauvaises herbes qui leur sont très-nuisibles, & la plante profite beaucoup plus quand le collet de sa racine n’est pas resserré par une terre compacte naturellement, ou sa superficie rendue telle par ses arrosemens.

Il est inutile & même nuisible de fumer la terre que l’on destine aux scorsonères, mais si elle a été fumée largement, une année auparavant, & que le fumier ait eu le temps de se réduire en terreau, il lui devient profitable. Telle est en général l’opinion des jardiniers. Je dirai cependant que j’ai fait arroser pendant l’hiver des scorsonères qui avoient été semées en août, avec la matière liquide retirée des latrines, & que cet engrais puissant, loin de nuire aux plantes, rend leurs racines beaucoup plus belles ; je conviens cependant que les pieds dont les feuillages restèrent couverts de cette matière, périrent ; il auroit donc fallu le rendre plus fluide, & il n’y auroit pas eu de mal ; le succès des plantes voisines le prouvèrent.

La première fleur que portent les scorsonères ne produit jamais une bien bonne graine : il faut cueillir celle des fleurs de la seconde année, & elle ne se conserve en état d’être semée, que pendant deux ans. La graine de la troisième année est encore meilleure ; cette graine est très-fugace : comme elle est couronnée d’une aigrette, & comme sa base s’implante sur un réceptacle nu, le moindre coup de vent l’en détache & l’emporte au loin ; d’ailleurs les oiseaux en sont très-friands : il faut donc, au moins trois ou quatre fois par jour, faire la visite pendant l’époque de la maturité des graines. Quelques-uns pour prévenir cette perte, coupent les boutons un peu avant leur parfaite maturité, les étendent sur un drap & les laissent ainsi compléter leur maturité. La scorsonère est plus délicate que le saslifix, maïs sa culture est moins lucrative, parce que ce dernier reste moins long-temps en-terre. Dans les climats où les hivers sont très-longs, & la terre engourdie par la glace, on prend la précaution d’enlever la quantité de racines de scorsonère que l’on veut vendre ou consommer, & on les porte & les enterre dans le jardin d’hiver ou serre.