Cours d’agriculture (Rozier)/VERD

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Libairie d’éducation et des sciences et des arts (Tome dixièmep. 1-27).


VERD. [1] Bestiaux au verd. Dans l’état actuel de l’agriculture françoise, le soin de mettre et remettre les bestiaux au verd, est devenu un objet très-essentiel en économie rurale, parce que partout, dans les cités, les hameaux et les villages, les bestiaux sont de plus en plus asservis à un état de domesticité, qui rend leur santé plus délicate, leur corps moins robuste et leur durée moins longue ; ce soin intéresse donc tous ceux qui, par nécessité ou par calcul, employent, élèvent, nourrissent ou engraissent des bestiaux : et surtout ceux qui chaque année, leur font subir alternativement le régime de vivre au sec et au verd.

Si la cupidité, ou si l’on veut, l’industrie a rendu ce régime nécessaire, il n’en est pas moins vrai, que tous les ans les hommes sont forcés, par leur propre intérêt, de rendre hommage à la nature, en lui restituant divers bestiaux qu’ils lui ont ravis, les uns pour être engraissés, parce que de longs et pénibles travaux ont détruit leur vigueur, altéré leur embonpoint ou épuisé leurs forces ; d’autres, pour être refaits, parce que les fatigues, les mauvais traitemens les ont fait maigrir ou rendus malades ; d’autres, pour être préparés par les herbages à redonner des substances ou des forces que le régime domestiques a trop diminué ou fait disparoître.

À mesure que les hommes des campagnes ont connu et pu jouir des aisances de la vie sociale, et qu’ils ont cessé de cohabiter avec leurs bestiaux, ils ont en même-tems et dans la même progression, cherché à en augmenter et favoriser la domesticité. L’expérience du tems antérieur, l’exemple constant de certains animaux sauvages, l’intérêt même, ce grand mobile des actions humaines dans toutes les classes, n’ont pu servir à faire combiner l’aisance ou le mieux-être des cultivateurs avec l’état agreste de leurs bestiaux, que la nature indique si évidemment être celui qui donne et assure la santé, la vigueur, la durée de la vie et des services. Les paysans, au contraire, par un sentiment de pitié, de reconnoissance, de tendresse même ont élevé des toits à leurs bestiaux, presqu’aussi-tôt qu’à eux-mêmes ; et ils les y ont enfermés souvent avec plus de précaution que leur propre famille.

À peine aujourd’hui, le retour à une vie purement champêtre peut-il supporter quelques exceptions pour les animaux même qui sont revêtus d’une épaisse fourure : il semble qu’on ignore ou qu’on doute que les bêtes à cornes, les chevaux, les moutons et les porcs ont habité les forêts dans des tems plus humides, et qu’on pense généralement que les toîts, d’après la nature même, sont d’une absolue nécessité.

Quelques agronomes séduits par l’exemple d’une méthode contraire, usitée chez des peuples plus septentrionaux, ou trompés par des faits sans réalité, ont voulu tout-à-coup transformer en bêtes sauvages des bêtes domestiques énervées et affoiblies de générations en générations ; mais ne connoissant pas la pratique ni le régime propre à ces animaux, ils les ont fait périr, et ils ont ainsi fait proscrire tout autre régime que celui des étables.

D’autres plus éclairés en physiologie, animés par le désir du bien public ou flattés d’être les auteurs d’une méthode nouvelle, mais incapables d’avoir le courage de suivre de près ce qu’ils vouloient introduire, ont été forcés de revenir à l’usage commun, et de céder aux gens même de la campagne, contre lesquels il est difficile, en effet, de lutter pour faire établir un autre régime que celui des toîts strictement clos et couverts.

Les cultivateurs françois aussi, comme les citadins et les guerriers, ont leur impatience et le vif désir de voir promptement réaliser ce qu’ils conçoivent ; avec de la réflexion, avec un zèle constant et raisonné, on se convaincroit facilement qu’il faut au moins quelques années pour faire perdre l’habitude d’une domesticité invétérée depuis plusieurs siècles, pour donner au sang l’action et l’ardeur que l’inertie et les alimens préparés, ont de plus en plus altérée : mais sans se donner le tems ni la peine de se livrer à ces considérations, ils soumettent leurs bestiaux à des expériences précipitées. Les uns, les font sortir brusquement des écuries et les abandonnent dans les herbages ; d’autres, avec la même imprévoyance, les enlèvent aux pâturages pour les fixer à des râteliers ; d’autres enfin, par système ou par manie pour des expériences, placent leurs bestiaux sous des hangards où ils sont à peine garantis de la pluie, et ne leur donnent que du fourage sec ou verd exclusivement et de l’eau ; les animaux ainsi arrachés à leurs habitudes, dépérissent, et s’ils n’en meurent pas, ils sortent des lieux d’expérience tellement maigres et chetifs, qu’on n’ose ni les produire ni en parler ; et bientôt la routine et les préjugés reprennent leur empire avec plus de force qu’auparavant.

Cependant, dans l’état actuel des choses, d’après l’usage des pays à grande culture où les terres sont couvertes chaque année de plantes céréales, accessibles au parcours des bestiaux qui divagueroient ; il faut convenir qu’un régime champêtre, pris dans un sens absolu, seroit aussi extrême que l’est celui par lequel on réduit et on tend sans cesse à réduire à un état violent de domesticité, tous les animaux robustes, même ceux que la nature a le mieux garantis contre le froid et les intempéries, régime si contraire au perfectionnement, au développement et, en général, à l’éducation des bestiaux.

Le bien et le mieux sont entre ces deux extrêmes : tous les hommes sensés en conviendront ; mais tel a été et tel sera toujours le sort de l’agriculture en France, tant que, d’un côté, ceux qui par leurs lumières pourroient heureusement innover, se borneront à des conseils, et qu’ils en abandonneront la pratique à des hommes ignorans et mercenaires ; et que de l’autre, l’ignorance, les préjugés, les abus de tout genre, la misère ou le défaut d’aisance obséderont ou accableront les hommes des campagnes.

Ne pouvant donc pas dans l’état où se trouve l’agriculture, et d’après toutes les circonstances qui la dominent, faire faire quelques pas rétrogrades, sur-tout en ce qui concerne une méthode consacrée depuis plusieurs siècles : il faut se borner à dire ce qui paroît le plus utile pour l’état présent, et attendre du tems, de l’intérêt, et sur-tout de la protection du gouvernement des changemens et améliorations.

Le domaine de l’agriculture française, par rapport aux bestiaux, peut être considéré sous trois grandes divisions.

La première, celle des pays à petite culture.

La seconde, celle des pays à grande culture.

La troisième, celle de tous les endroits où on entretient des bestiaux pour divers usages autres que pour la culture, et pour d’autres fins que celles relatives à leur éducation. J’appelerai cette troisième, la division des animaux domestiques.

§ Ier. Des bestiaux dans les pays de petite culture.

On élève une très-grande quantité de bestiaux dans les pays de petite culture ; le fourage verd pris dans les champs, pendant huit à neuf mois de l’année est leur nourriture habituelle. À l’entrée de l’hiver, on remet tous les troupeaux dans les étables où ils sont nourris avec du foin ou de la paille, ou avec du foin et de la paille mélangés.

Les uns restent constamment à l’écurie, tels que les chevaux et les bœufs de trait, sur-tout dans les pays où ces derniers sont d’une grande taille. Les autres bestiaux, tels que les vaches, génisses, taureaux, même des bœufs de traits et des bêtes à laine, vont tous les jours aux champs : cet ordre de choses varie, selon quelques localités ; mais tel est, en général, l’ordre qui y est observé.

Dans les contrées méridionales et du centre où sont de riches prairies, et en général, par-tout où on bat les grains au soleil immédiatement après la moisson, on n’y fait presque aucun usage de la paille comme fourage. Aussitôt que le blé est battu, on relègue les pailles dans des coins de grange ou dans les cours exposées à la pluie ; les longs et rudes hivers qui font souvent consommer tous les foins, avant le retour de l’herbe des prairies, et qui forcent de recourir à la paille, n’ont pas encore servi à désabuser les cultivateurs si éloignés d’apprécier la paille comme une ressource pour leurs bestiaux, qu’ils regardent comme une calamité mémorable, d’être contraints de les affourrager.

En battant leur blé plus tard, et dans l’hiver, ils maintiendroient plus long-temps la paille saine et fraîche ; en remettant chaque gerbe dans son lieu, en la conservant avec les herbes fines qui croissent avec le blé, en y laissant même quelques grains qui ont résisté aux premiers coups de fléaux, en entassant enfin la paille avec les mêmes soins que les gerbes de blé, ils auroient un excellent fourrage.

Ce n’est pas sans des motifs qui touchent à la question même que je traite, que je rappelle cet état de choses ; parce que la paille, beaucoup mieux que le foin, dispose les organes digestifs des animaux à la reprise du verd, parce que les foins, souvent recueillis par es inondations et de longues pluies, occasionnent des maladies dangereuses, même le charbon ; d’autres fois, serrés trop verds, ils fermentent dans les tas ; parce qu’enfin, le meilleur foin, celui duquel il ne se dégage ni poussière, ni qualités malfaisantes, pris seul et en grande quantité, altère la santé, et diminue plutôt la vigueur des animaux qu’il ne sert à la maintenir.

Tant que la terre n’a pas donné signe de vie pour les herbes, les bestiaux mangent avec appétit les fourrages secs ; et si d’ailleurs les soins ne leur manquent pas, et s’ils ne sont pas trop pressés dans les étables, ils dépérissent peu ; mais aussitôt que l’herbe nouvelle commence à poindre, ils perdent leur appétit ; le peu de verdure qu’ils trouvent à l’aspect du midi, suffit pour les dégoûter du fourrage sec ; ils en rebutent une grande quantité dans les rations qu’on leur donne : c’est alors qu’il faut redoubler de soins, car c’est une époque véritablement critique ; et j’insisterai presque plus pour les soins du pansement, que pour le choix d’un meilleur fourage. Malheur aux bestiaux qui ne sont pas étrillés et bouchonnés ; qu’on accumule en grand nombre sous un même toit, et qu’on fait reposer sur plusieurs couches épaisses de fumier, pour les tenir plus chaudement. La vermine s’en empare ; car, de même que les plantes languissantes sont bientôt couvertes ou d’insectes qui les dévorent, ou d’excroissances fongueuses qui en absorbent les sucs végétatifs ; de même aussi les bestiaux, parvenus à une grande maigreur et langueur, sont bientôt tourmentés par des insectes qui pullulent d’une manière prodigieuse, en raison directe même de leur appauvrissement, et qui se répandent bientôt sur tous ceux de l’étable.

Les hommes de campagne, trop indifférens sur les effets de cette vermine, ou trop confians sur les effets merveilleux de l’herbe nouvelle, et de la fraîcheur des nuits, pour faire disparoître ces insectes, laissent ainsi consumer leurs bestiaux ; et il arrive, ce que j’ai vu tant de fois, que la démangeaison, portant les animaux à se frotter sans cesse, leur poil tombe ; il survient des dartres et des ulcères : la bouche s’enflamme ; les glandes s’engorgent ; l’animal emploie à se frotter tout le temps qu’il mettroit à manger ou à se reposer ; exténué de fatigues, il se couche, et ne se relève que pour se frotter encore.

L’expérience, sans doute, ne trompe pas les paysans qui comptent sur les effets de l’herbe pour détruire ces insectes ; mais, qu’ils réfléchissent donc, ou du moins leurs propriétaires, que cet état retarde de plusieurs mois la santé et l’embonpoint, qu’ils recouvreroient peu de temps après leur arrivée dans les herbages ? Il ne faut donc pas hésiter de détruire ces terribles insectes ; aussitôt qu’on en voit, bouchonner, étriller hors des écuries, tous les individus qui en ont ; les bien laver avec une eau froide et légèrement salée, dans laquelle on aura fait infuser du tabac, et réitérer souvent cette opération. Le citoyen Huzard, bien connu de tous les cultivateurs éclairés, digne de leur confiance par son talent, comme artiste vétérinaire, m’a assuré avoir vu périr des bêtes à corne, qu’on avoit fortement lavées et frictionnées avec fine infusion, trop chargée de sel et de tabac. (Voyez l’art. Pou)

J’ai dit que les bestiaux des pays de petite culture subissoient le régime alternatif d’une nourriture en verd et en sec ; mais comme les uns sortent tous les jours, et que d’autres restent nuit et jour dans les étables, je vais parler du régime des uns et des autres, et des soins qui leur conviennent particulièrement.

§. II. Des bestiaux qui restent nuit et jour dans les étables, pendant l’hiver.

Bêtes à corne.

Il n’y a ordinairement que les bœufs de trait qui ne vont pas aux champs pendant l’hiver, et les premiers jour du printemps : le foin est leur nourriture habituelle : comme ils doivent servir aux premiers travaux à faire après l’hiver, ils sont assez bien soignés, c’est-à-dire, nourris ; car, comme les autres bêtes à corne, ils couchent sur un épais fumier, et sont très pressés dans les rangs : il est même des paysans assez brutes, pour les laisser à dessein dans leur ordure. N’est-il donc pas assez manifeste que cette moiteur continuelle, dans laquelle ils sont jour et nuit, altère leur vigueur, relâche les fibres, les rend délicats et sensibles ; qu’au lieu de voir leur force accroître avec l’âge, elle diminue au contraire, et qu’en les destinant à retourner dans les pâturages, à y passer les nuits, souvent très-froides, on les met à de trop rudes épreuves, et que nécessairement ils doivent en souffrir et dépérir ?

La mise au verd des bœufs de travail, exige des précautions essentielles, il importe de les disposer peu à peu, soit en leur donnant du fourrage verd dans les étables, mêlé avec un peu de foin, soit en les envoyant dans un pâturage pendant quelques heures du jour, et en leur donnant en outre quelques mesures de grains : en s’y prenant de cette manière, les bœufs, n’éprouvant pas de changement brusque dans leur manière de vivre, ne perdront ni de leurs forces ni de leur vigueur, ni de leur embonpoint, et ils s’accoutumeront bientôt à la fraîcheur des nuits.

Tout laboureur intelligent s’abstiendra de les faire travailler au moins 7 à 8 jours, à compter de celui où ils auront été mis au verd : envain les hommes que l’habitude mène, diront-ils qu’on ne prend pas ordinairement toutes ces précautions, que les bœufs, chaque année, n’en font pas moins les travaux accoutumés, qu’ils engraissent et survivent très-bien au régime accoutumé ; ce raisonnement ne peut que prouver seulement, la grande et prompte bienfaisance du fourrage verd ; mais qu’ils calculent donc, et les forces de moins de leur attelage, et leur amaigrissement subit, qui retarde si longtems l’époque où ils voudroient engraisser certains animaux ?

Il sera prudent aussi, d’abréger, dans le commencement, la durée du temps qu’ils seront à la charrue ou à la voiture.

Comme les printemps semblent devenir plus tardifs et plus inconstans ; comme l’herbe, d’ailleurs, n’a presque jamais acquis la consistance nécessaire, à l’époque ou les travaux doivent commencer, je conseille aux cultivateurs, de ne mettre leurs bestiaux au verd, que quand l’herbe est assez abondante et substantielle, et de prendre chaque année leurs précautions, pour avoir assez de fourages secs à donner aux bœufs, pendant l’époque où ils reprendront les travaux des terres.

La nature de l’herbage, où on met les bœufs au verd, n’est pas indifférente ; et si on peut choisir, il ne faut pas balancer et donner la préférence à l’herbage de meilleure qualité : les prairies basses, aquatiques, dont l’herbe a beaucoup moins de qualités nutritives, encore chargée souvent de la vase des inondations, pourroit déranger les bœufs, et les mettre hors d’état de travailler ; je sais que les paysans, en général, regardent ce dérangement comme un effet, nécessaire et même utile de l’herbe nouvelle, et, pour parler comme eux, ils le regardent comme une boue purgative ; mais qu’ils apprennent plutôt que les maladies de leurs bœufs ne proviennent ordinairement que de ces causes, trop réelles et trop communes.

Beaucoup de cultivateurs ont l’habitude de faire saigner leurs bœufs en les mettant au verd ; cette précaution est plutôt un usage dans certains pays, qu’un soin raisonné, sur-tout pour des jeunes bœufs encore ardens, et qui n’ont pas besoin d’un tel remède ; cette saignée cependant paroîtroit mieux indiquée pour les bœufs qu’on veut engraisser, en ce qu’on a remarqué qu’elle disposoit à faire prendre plus tôt de l’embonpoint : je l’ai vue réussir au moins pour des bœufs qui m’appartenoient et qui avoient été trop poussés au travail.

Les vaches aussi, dans beaucoup de cantons des pays à petite culture, sur-tout dans les pays montueux, et où les propriétés foncières sont beaucoup divisées, sont employées aux rudes travaux des champs : destinées par la nature à la reproduction de l’espèce, fatiguées chaque année par les effets de la gestation, affoiblies par la tenue domestique, elles ne devroient payer d’autres tributs à l’homme que celui qu’elle lui donnent aux dépens de leur propre substance, soit en élevant des veaux, soit en lui abandonnant les sources de lait qu’elles portent ; mais dans ces pays, une destinée plus malheureuse que dans toutes les autres contrées de la France, les opprime : les labours, les défrichemens, les charrois de toutes espèces, tout est fait par elles.

Je n’examinerai point ici, si sous les rapports des produits économiques, c’est un grand abus de faire travailler la vache, et si dans l’état de divisions des champs de ces contrées, qui sont tous clos par petite portion, il seroit possible de leur substituer avec avantage, des bœufs ou des chevaux : cet examen bien fait, avec les connoissances des localités, pourroit peut-être avoir pour résultat, que cet usage dans le principe, a eu pour cause une bienfaisante législation coutumière ou féodale, en admettant des acensemens et arrentemens fonciers, et qu’il est peut-être moins l’effet de la misère ou de la nécessité que de l’industrie favorisée par l’aisance que donne toujours une propriété foncière ; on pourroit se convaincre encore que, si un tel usage est souvent funeste ou nuisible aux propriétaires, et fatal aux vaches, c’est bien moins par l’emploi des forces qu’elles comportent que par l’excès du travail et les défauts de soins pour leur régime.

La preuve de cette dernière considération est bien manifeste, en voyant quelques colons employer, conserver et élever de très-belles vaches, en retirer avec la plus industrieuse économie, outre le labour de leurs terres, des élèves, du lait et du beurre. Autant l’homme sensible, le véritable agriculteur, est indigné, en voyant des colons brutaux, exiger des vaches qu’ils mènent, un travail excessif, les maltraiter, les mettre en sueur, et n’en prendre aucun soin quand ils les ôtent du joug, autant il aime à voir le chef d’un ménage, aidé par sa femme et ses enfans, disposer ses vaches à reprendre la charrue ou la charrette, pour aller ensemencer l’héritage de la famille : soignées par le père, caressées par la mère et les enfans, elles viennent d’elles-même s’y soumettre ; pendant que le père en attache une, la mère flatte ou appelle l’autre, les enfans tiennent les filets ou feuillages qui doivent ombrager leur front, et les garantir des mouches : elles quittent sans regret l’étable où elles laissent leurs veaux, parce qu’après leur tâche, elle sont certaines de les revoir, et d’y trouver de bons fourages, du grain ou des buvées ; elles viennent, elles obéissent à leur nom, elles entendent singulièrement bien leur ouvrage, leurs sillons semblent tracés au cordeau : elles sont très-adroites à conduire une charette, et dans certaines occasions elles font un emploi de forces qui étonne ; j’en ai vu dans le département de la Creuse, conduire seule, sans guide, (le métayer étant resté exprès avec moi pour me donner une preuve de leur adresse) une voiture de fumier, en suivant tous les détours d’une haute montagne, coupés en plusieurs endroits par des bandes transversales de rochers sur lesquelles il étoit difficile de prendre pied, et sur-tout de ne pas verser.

Il faut voir ensuite toute la famille au retour : la femme laisse ses plus jeunes enfans, et accourt aider son mari à délier le joug ; l’un les essuie, les bouchonne ; l’autre prépare le fourrage ; les enfans les caressent, les embrassent, les nomment ; les vaches enfin sont de la famille ; biens nourries, sobrement exercées, leur santé en est meilleure, leur corps plus robuste, leur lait est moins abondant, par l’effet d’une plus grande transpiration ; mais combien il est plus nourrissant ! C’est un fait positif, et qui paroît justifié par la différence même du lait d’une femme nourrice qui prend de l’exercice, avec celui d’une citadine qui ne fait rien.

Si l’intérêt privé, si l’industrie, si un doux caractère aussi, font trouver quelques colons aussi soigneux, combien il en existe qui sont différens en tout ! Peu d’entre eux, malheureusement, se corrigeront par ces réflexions ; mais si quelques propriétaires fonciers de ce pays les lisent ; si ailleurs, des cultivateurs vouloient mettre en pratique le labour par des vaches, qu’ils observent donc, avec la plus rigoureuse attention, le régime sévère qui lui convient dans ce cas.

La mise au verd pour ces vaches exige des soins continus. On ne doit, dans les premiers jours, leur administrer de fourrage verd que par petites parties, et jamais sans le mélanger avec un peu de foin. Si on les met au verd dans un champ, il ne faut jamais les y envoyer avant une heure de soleil, et sans leur avoir donné avant, un peu de fourrage sec ou du grain. Si on leur donne le verd à l’écurie, il faut constamment en observer les effets, augmenter le mélange du foin avec le verd. Si on voit, par leur fiente, qu’elles sont relâchées, et si le dévoiement se manifeste, il faut absolument ajourner le travail et attendre la remise de l’équilibre des humeurs. Si elles ont un veau, ou si on les trait, il ne faut point épuiser leur pis ; il faut réveiller leur appétit, soit avec du pain salé, de l’avoine, du seigle. Ces soins, pour les effets du verd, ne durent au surplus que pendant quelques jours, et jusqu’à ce qu’on s’apperçoive que les premiers désordres sont passés. Tout ce qui a été dit, d’ailleurs, s’applique aux vaches.

Des chevaux

Les chevaux, dans les pays de petite culture, sont beaucoup mieux traités que les bêtes à cornes ; mais il y a plusieurs tenues pour leur emploi et leur régime. Dans les pays du ci-devant Limosin, Quercy, Périgord, Marche, Languedoc, Auvergne, les jeunes poulinières et leur suite vont seules paître dans les champs ; les étalons restent constamment dans les écuries.

Dans le ci-devant Poitou, et plusieurs contrées du midi, on y élève beaucoup de mulets, et très-peu de chevaux. Les jumens poulinières ne sont pas employées au labour ni aux voitures, rarement même on s’en sert pour monter, quand elles sont reconnues bonnes poulinières.

Beaucoup de personnes, peut-être même des agronomes, seront étonnés d’apprendre que, quand nulle part en France, les bêtes à laine couchent dehors toute l’année, il existe des haras sauvages, ou, si l’on veut, agrestes, dans un canton entre la Loire et le Cher, à la hauteur du bec de l’Allier. Là, j’ai vu des troupeaux de jumens poulinières, poulains et pouliches, qui ne sont jamais mis à l’écurie, même pendant l’hiver ; pendant les tems de neige seulement, on leur porte, dans les endroits qu’ils affectionnent le plus, quelques bottes de foin ou de paille. Ils sont inaccessibles aux loups et aux voleurs. Un seul homme ordinairement a leur confiance : et si, par quelques circonstances, il s’éloignoit ; si une trop longue absence le fait méconoître, on a recours à une jument, ou à un cheval hongre qu’on a dressé auparavant à venir à un certain signe, ou en lui montrant de l’avoine, il amène avec lui le reste du troupeau, qui se trouve cerné par différens moyens. Ce mode d’éducation, qui semble exister encore pour avertir tous les éducateurs de chevaux de ne pas assujettir ces animaux à un état de domesticité aussi excessif, a réellement de grands avantages, sous plusieurs rapports, la longévité en est un principal, ce qui est très-essentiel pour un animal dont on retire de si grands services.

Dans les pays de ci-devant provinces du Berry, Nivernois, Orléanois, Sologne, Perche, et partie des ci-devant généralités de Paris, et pays de Bourgogne, il existe d’autres haras champêtres, et dont l’importance est plus grande qu’on ne pense. Comme ils subissent chaque année le régime alternatif de paître et courir dans les champs, et d’être renfermés dans les écuries pendant une partie de l’année, il est utile de les faire connoître plus particulièrement ; leur tenue, bien entendue et perfectionnée, pourroit offrir des résultats plus satisfaisants peut être que ceux des haras actuels. Le verd leur occasionne chaque année beaucoup d’accidens qu’il importe de prévenir : et comme ordinairement les cultivateurs les attribuent à d’autres causes, j’ai cru nécessaire d’entrer dans tous les détails qui sont relatifs à la tenue de ces haras.

les fermes, ou plutôt les métairies, ont ordinairement, selon leur étendue, quatre, cinq à six jeunes poulinières, des poulains et pouliches en proportion ; il y a toujours parmi ces jumens, un cheval entier qui travaille avec elles au labour et aux charrois.

On met ordinairement quatre jumens à une charrue, ou seulement trois avec l’étalon : les cultivateurs qui entendent bien leurs intérêts, ménagent ces attelages ; ils ne les emploient ordinairement qu’aux deuxième et troisième labours, ou à des charrois faciles.

Les travaux de ces fermes, pour l’ordinaire, se font concurremment avec des bœufs, auxquels on réserve les premiers labours et les défrichemens. Tant que les jumens ne travaillent qu’à la charrue, leur santé, leur état de gestation n’en souffrent pas ; au contraire, cet exercice, pris avec modération, soutient leur appétit, maintient leur activité, les rend robustes ; elles s’emportent moins en entrant et en sortant des herbages ou des écuries. Quel travail, au surplus, pour quatre animaux de cet âge, que de fendre ou refendre un sillon que les bœufs ont déjà ouvert !

Tous les laboureurs, il est vrai, ne sont pas aussi sages ; il en est beaucoup qui, ne considérant que le produit de l’ouvrage, emploient toute la force de l’attelage ; ils s’en servent même pour des charrois difficiles, pendant lesquels il faut faire de grands efforts, surtout dans les mauvais chemins. D’autres ont l’imprudence de confier ces jumens à des domestiques qui, pour plaire à leurs maîtres, en faisant beaucoup d’ouvrage, ou, pour avoir plutôt fini leur tâche, les frappent, les échauffent et les surmènent. Un tel attelage ne doit donc être confié qu’à des mains sûres, et, s’il est possible, au chef de la métairie exclusivement.

Quoiqu’au printems on remette tous les individus du haras au verd, quoiqu’ils couchent dans les herbages, on les fait cependant rentrer à l’écurie, lorsqu’ils travaillent, le matin, pour leur donner un peu d’avoine ; à midi, au retour de la charrue, (ce qu’on appèle faire la méridienne) pendant trois à quatre heures, et le soir, si on retourne au travail.

L’étalon vit habituellement avec ses jumens dans les paturages. Il est paisible et tranquille ; on le met indifféremment, selon son âge, dans les traits ou aux limons ; il revient du pâturage ou du travail avec la même docilité que la jument.

Ce n’est jamais que dans les champs que se fait la monte, et quand elle est finie, il reste tranquille : cette tranquillité, il est vrai, seroit bientôt troublée, si un autre étalon franchissoit les hayes, si même un jeune cheval du haras s’avisoit de vouloir monter une jument. Cette dernière circonstance ordinairement détermine à vendre les poulains de deux ans, ou bien, on les met dans un autre champ, si on en destine un à remplacer le vieux étalon.

Au pâturage, il veille pour tous ; l’approche d’un loup, dont il est averti par les mères avec un accent particulier, et qu’il entend avec prestesse, lui fait développer toute sa force et son courage. À sa voix, tout le troupeau se rassemble près de lui, non le long d’une haie, mais au milieu même du champ. Les mères et l’étalon forment un demi-cercle, en avant du côté du loup, au centre duquel se placent les poulains, par ordre d’âge. Les yeux étincelans, le souffle bruyant et précipité, frappant alternativement la terre, ils attendent et bravent tous l’ennemi qui se garde bien d’approcher.

Cet animal si rustique dans son maintien ordinaire, si paisible quand rien ne le tourmente, dont les formes même se cachent sous des touffes de poil aussi long que la nature le fait croître, dont on ne peut voir même le regard, par tous les crins qui couvrent et son front et ses yeux, et qui annonce au premier aspect être sans passions et sans caractère, développe en un clin d’œil toutes les beautés du cheval de la nature ; plein d’ardeur, de courage et de sentiment, il se montre intrépide et superbe ; sa rusticité même ajoute à sa beauté ; ses yeux pleins de feu et ombragés par des crins moitié flottans, moitié roulés ; ses oreilles velues, son encolure chargée d’une énorme crinière, ne le rendent que plus majestueusement terrible ; seul, au milieu du troupeau, il attire les regards et inspire de l’effroi… Tel j’ai vu une fois ce beau et touchant spectacle, digne d’exercer le pinceau de nos plus habiles peintres, et aussi de corriger la manie de tant de prétendus connoisseurs qui épilent et mutilent leurs chevaux.

La tranquillité de l’étalon dans le pâturage, ne suppose pourtant pas une fidélité exclusive, pour les jumens qui lui sont destinées. Il franchit quelquefois la haie (après quelques jours de repos) pour aller à d’autres jumens qu’il sent ou qu’il apperçoit ; et c’est pour empêcher ce vagabondage, qu’on lui met, ordinairement après la monte, aux pieds de devant, des entraves de fer ; ce qui l’empêche d’errer, et sert encore plus à effrayer le loup par le bruit que font les mailles de fer, quand il marche ou qu’il court : on n’avoit cependant recours à ce moyen, que quand les étalons avoient quitté le pâturage. Mais, depuis quelques années malheureusement, c’est un usage devenu général et nécessaire pour se prémunir contre les voleurs de chevaux qui désolent les pays où on en élève.

Si l’ardeur de l’amour domine quelquefois l’étalon, s’il se porte à des excursions libertines, il faut lui pardonner par la belle conduite, je dirai presque sentimentale, qu’il observe à l’écurie ; les mères lui ravissent impunément une partie de son avoine ou de son fourage : il ne montre aucune impatience d’être servi le dernier ; il pourroit, à juste titre, se venger de la voracité de certaines mères, que l’allaitement de leurs poulains rend très-affamées, mais jamais il ne s’en irrite. Il en est une cependant qu’il affectionne davantage : et c’est ordinairement celle qui est à côté de lui à l’écurie, et qu’il réclame en hennissant, si elle est absente ; la même prédilection se manifeste dans les champs.

Sa patience, ses bonnes qualités éclatent sur-tout à l’égard des poulains. Quand l’attelage revient du travail, quand les poulains accourent vers leurs mères, ce n’est autour de lui que sauts et bonds. À peine les mères sont-elles au râtelier et dans un espace presque par-tout trop étroit, que les poulains se mettent en position pour teter, c’est-à-dire, le dos vers l’auge, ils poussent et pressent le cheval on la jument qui les gêne ; il y en a même d’assez impatiens pour oser déjà frapper, si on ne leur cède pas aussitôt.

L’étalon, pendant tous ces sauts et caracoles, montre un calme qu’on peut bien dire, dans toute la force du mot, paternel ; après qu’ils ont bien tété, ils rodent autour de lui, le caressent, le mordillent, lui arrachent des brins de foin quand il mange. Il semble se ressouvenir de son enfance, et témoigner que ces caresses le flattent ; les poulains se couchent indistinctement sous lui, comme dessous leur mère ; comme elle, il respecte leur repos, il résiste au besoin de se coucher, si les poulains occupent sa place ; les mouches même ne lui occasionnent jamais de mouvement brusque et dangereux.

Même patience, même tendresse dans les champs, les poulains courent, sautent autour de lui ; il partage instantanément l’inquiétude des mères, quand ceux-ci en jouant, s’éloignent et disparoissent : étourdis ou espiègles, ils hennissent avec un accent d’effroi ; l’étalon et les mères aussitôt se relèvent, rappellent : et si les poulains tardent à paroître, ils partent pour les rechercher. Pendant la nuit, les poulains ne quittent plus la mère ni le cheval, et ces derniers ne se couchent jamais avant que le jour paroisse.

Les soins à prendre, pour mettre au verd les chevaux et jumens qu’on ne fait pas travailler, ne sont ni longs ni difficiles ; il faut les préparer, en leur donnant du verd mélangé avec du foin, et augmenter la ration d’avoine pendant quelques jours ; si on les met au verd dans l’herbage même, il faut les y accoutumer peu à peu, les rentrer à l’écurie, chaque soir, en retardant tous les jours un peu, jusqu’à ce qu’ils soient bien accoutumés à la fraîcheur des nuits.

Il importe encore, s’ils ont resté constamment à l’écurie, de leur faire faire plusieurs milles avant de les lâcher dans le pâturage : les jumens pleines pourroient s’emporter, courir et avorter.

Les jumens des haras champêtres, qu’on fait travailler, exigent plus de soins dans les premiers temps du verd. On doit s’interdire de les faire travailler au moins pendant cinq à six jours ; le pâturage le plus sain est celui qu’il faut leur donner ; il faut bien observer en elles les effets du verd, soit qu’elles aient pouliné, soit qu’elles soient encore pleines. Le changement de régime cause toujours quelque désordre dans les organes, qui influe sur la santé de la mère et la qualité du lait ; c’est pour elles qu’il faut choisir le meilleur fourage, ne pas épurger le grain, éviter les travaux pénibles et les courses trop longues.

Si elles poulinent quand elles sont au verd, il faut les faire rentrer à l’écurie, puisqu’elles en ont l’habitude, leur donner du grain ; si en revenant du labour ou de la voiture, elles avoient trop chaud, si leur pis étoit engorgé par une trop grande abondance de lait, il faut bien se garder alors de les livrer aux poulains, qui en tétant un lait échauffé, ne tarderoient pas à être échauffés eux-mêmes, à dépérir et à perdre leur poil ; il faut avoir le soin de détendre le pis en exprimant du lait, et de le laver avec une eau exposée au soleil, ou dans laquelle on aura promené la main pendant quelques instans. Sans cette attention, on court le risque de refroidir le pis, de diminuer les sources du lait et de rendre encore l’allaitement très douloureux.

Il est un autre soin commun à toutes les jumens pleines mises au verd, c’est de ne jamais leur faire passer les nuits alternativement dans les champs et dans les étables.

À la fin de la belle saison, les gelées blanches les feroient infailliblement avorter : il est donc bien essentiel, quand une fois les jumens sont au verd, de les laisser coucher constamment dans le pâturage : et si, par quelques circonstances imprévues, l’une d’elles couchoit à l’écurie, il faudra bien faire attention à l’état de la température ; les cultivateurs de ces contrées prétendent que le terme de neuf jours suffit pour réaccoutumer sans danger une jument pleine au froid des nuits : ce nombre neuf peut bien être un préjugé ; mais c’est un de ces cas où il faut en quelque sorte que la science respecte le préjugé, puisqu’elle n’a pas donné la preuve contraire, ni désigné un terme plus ou moins long.

Presque tous les cultivateurs de ces contrées attribuent à la saignée des jumens poulinières qu’on met au verd, des dispositions favorables à la fécondité : l’expérience semble en justifier les effets ; ils s’accordent au surplus avec les précautions qu’on prend pour d’autres femelles et pour les mêmes fins, — cependant, sur un tel sujet, je me borne à être l’historien de ces cultivateurs, dont l’expérience justifie bien l’opinion par les nombreux élèves qu’ils font chaque année dans leurs haras respectifs.

La mise au verd de ces jumens m’offre encore l’occasion de soumettre à l’examen et aux observations du cultivateur et des physiciens agronomes, un fait singulier et important. Ces cultivateurs encore sont fortement persuadés que pour bien assurer la fécondité des jumens poulinières, il faut que l’étalon observe le même régime qu’elles, c’est-à-dire, que si les jumens poulinières sont au verd, il faut que l’étalon y soit aussi ; ils pensent encore, et avec raison, que pour cela, l’étalon et les jumens doivent être libres ; et ils attribuent beaucoup moins d’influence pour cet acte, à la bonne nourriture qu’on peut donner à l’écurie pour échauffer les sens, accroître l’ardeur et les forces, qu’à la nourriture prise dans les champs, quand l’herbe a acquis une bienfaisante substance, et pour me servir de leur expression, quand l’herbe du champ rend amoureux.

Je ne me permettrai pas de prononcer pour une telle opinion, et sur de tels effets qu’il n’est pas donné à la sagacité humaine de pénétrer et d’expliquer ; mais si j’avois comme cultivateur une opinion à émettre pour et contre, elle seroit conforme à celle des cultivateurs, 1°. en ce que leur conduite n’est pas le résultat d’un système abstrait, ni du conseil de quelques agronomes physiciens mais celui de leur propre expérience ; 2°. en ce qu’un étalon sédentaire, quelque bien nourri qu’il soit, qui par son esclavage ne peut se livrer à tous les mouvemens que la nature lui inspire et qu’il manifeste avec tant d’ardeur à la vue d’une jument, peut réellement perdre de ses moyens de génération ; 3°. en ce qu’un étalon sédentaire nourri au sec a toujours un nombre de jumens disproportionné à ses facilités ; 4°. en ce qu’un étalon qui vit habituellement dans les champs, qui paît la même herbe, dans la même saison, peut réellement avoir plus de chances pour la fécondation, et que ce dernier encore, n’a qu’un très-petit nombre de jumens à monter ; 5°. en ce qu’une jument qu’on a mis au verd récemment, qu’on mène à un étalon sédentaire, peut n’être pas disposée et ne pas retenir, tandis qu’une jument d’un haras singulier, libre dans le champ, peut échapper aux poursuites du cheval : ou si après avoir été montée, elle redevient en chaleur, le cheval peut encore les monter : avantage qu’on n’a pas avec les étalons sédentaires 6°. enfin une jument saillie dans les champs n’a point à éprouver les courses, les fatigues d’un voyage ni les traitemens ridicules qu’on fait souvent aux jumens conduites à un étalon sédentaire.

Je pourrais exprimer encore beaucoup de motifs et exposer d’autres doutes, mais je me borne à dire, d’après ma propre expérience, puisque j’habite un pays où les haras champêtres sont en usage, qu’il y a réellement plus de chances pour la fécondation par la première méthode que par la seconde. Il est à désirer que le gouvernement fasse faire sur un article aussi important des expériences comparées dans ses haras ; la direction en est confiée à des hommes dont je connois tout le zèle et dont le talent m’est particulièrement connu ; je leur lègue ces réflexions pour les progrès de l’éducation d’un animal dont l’existence et la multiplication tiennent en quelque sorte à la force politique de l’état. Heureux les Français, quand ils ne s’en occuperont que pour les progrès de l’agriculture et l’accroissement des choses qui constituent l’économie politique !

Que ceux donc qui dirigent les haras, que ceux qui en ont de particuliers, ne craignent pas de voir leurs étalons s’abandonner à une fougue long-tems impétueuse ; abandonnés à eux-mêmes, ils seroient bientôt calmes : les vieux étalons ordinairement vicieux et lubriques, par suite de leur esclavage, pourroient ne pas répondre au succès ; mais qu’on en forme à ce dessein, qu’on accoutume les jeunes chevaux à vivre avec les jumens, qu’on s’occupe plutôt à leur donner des forces, que de l’ardeur à soutenir la vigueur par un travail modéré (par celui de la charrue), au lieu de les énerver par le repos.

Je terminerai ce chapitre par une dernière réflexion par l’analogie des substances ou sur la conformité d’un même régime : « C’est que les vaches qui tiennent constamment le même régime, qui sont à la même nourriture que les taureaux, ne manquent presque jamais d’être fécondées dès la première monte ».

§. III. Des Bestiaux qui vont aux champs pendant l’hiver, et qui rentrent chaque soir dans les étables.

Les vaches, taureaux, génisses, et, dans beaucoup d’endroits, les bœufs de trait, et les bêtes à laine, sortent tous les jours pour aller paître, trop souvent pour aller se promener ; ces animaux sont plutôt dégoûtés du fourrage sec, par leur avidité à rechercher la première verdure qui s’offre ; c’est en raison même de ce dégoût, qu’il faut redoubler de soins avant de les mettre tout à fait au verd, leur donner le meilleur fourrage ; et si le verd qu’ils trouvent en dérangeoit trop quelques uns, il ne faut pas balancer de les retenir à l’écurie, et leur donner, outre les rations de fourrage, quelques mesures de grains. Pour ne pas me répéter, je renvoie aux conseils déjà donnés pour les vaches et les bœufs employés à la culture des terres.

Le sort des bêtes à laine y est beaucoup plus malheureux sous le rapport de la tenue domestique, que celui des bêtes à corne ; et pour bien juger des effets du verd, sur ces animaux, il faut avoir une idée de la manière absurde et barbare avec laquelle on les traite ; elles sont presque par-tout très-pressées dans des étables inaérées, où, par précaution, on laisse s’élever plusieurs couches épaisses d’un fumier très-chaud par sa nature ; le plancher en est très-bas et souvent couvert de fourrages : les portes et les fenêtres (s’il y en a) sont étroites et très-soigneusement fermées.

Tels sont les soins meurtriers que les paysans prennent presque par-tout, avec une sorte d’affection pour leurs troupeaux. Qu’on juge de l’état de ces animaux, quand ils sortent de ces étuves, et quand ils y entrent ? Les bêtes à laine les moins mal traitées, sont bien celles des colons insouciant et paresseux dont les étables sont à jour par les portes, fenêtres, par les murs ou par les toits.

Mais si les bêtes à laine souffrent davantage par la tenue domestique, en couchant toute l’année dans la bergerie, elles ont au moins plus de ressources pour se restaurer dans les pâturages, par leur grande facilité à pincer l’herbe. Dans les pays couverts, elles trouvent des feuilles de ronces, des bruyères, ajoncs et arbustes qui corrigent toujours la crudité de l’herbe nouvelle.

La première herbe cependant leur fait toujours éprouver un dérangement souvent dangereux, surtout pour les brebis pleines et celles qui ont des agneaux. Pour peu qu’on attache de l’intérêt à conserver ces animaux, à donner aux mères les moyens d’élever de beaux agneaux, on n’hésitera pas à leur donner soir et matin un peu de fourrage sec, ou au moins quelques poignées de grains ; qu’on fasse bien attention qu’une brebis languissante cherche presqu’indifféremment sa pâture ; elle prend la première herbe qu’elle trouve et si elle étoit soutenue par un peu de grain, elle erreroit plus loin et pourroit mieux choisir les herbes qui lui conviennent. S’il est une saison dans l’année où il soit absolument nécessaire de donner à manger dans la bergerie, c’est à l’époque du printemps, où l’herbe n’a pas encore assez de consistance.

§ II. Des Bestiaux mis au verd dans les pays de grande culture.

Les pays de grande culture présentent un aspect tout diffèrent pour l’éducation et la tenue des bestiaux ; ils sont tributaires des pays à petite culture pour l’éducation des bestiaux, sur-tout pour les chevaux et les bêtes à laine. La culture des terres ne s’y fait que par des chevaux entiers ; depuis quelques années cependant, ou plutôt depuis les temps de réquisition, quelques cultivateurs se servent de jumens pour la culture des terres. Il seroit à désirer que cet usage devînt plus commun, puisqu’il est si authentiquement démontré que le labour et les charrois faciles sont favorables même aux jumens poulinières.

Il est très-rare également d’y voir des troupeaux de brebis, si on en excepte quelques fermiers voisins du pays de bocage et quelques possesseurs de troupeaux de bêtes à laine d’Espagne.

On n’y connoit point l’usage des bœufs pour la culture des terres.

Les vaches y sont presque toute l’année à l’écurie.

On y entend très-bien la manière, de nourrir les chevaux, on leur donne, il est vrai, de fortes rations d’avoine, mais ils consomment beaucoup moins de foin que de paille, ils sont ardens et vigoureux ; puisse ce fait, du moins, bien pénétrer les cultivateurs du centre et du midi de la république, de la grande utilité de la paille, comme fourrage.

Les chevaux de labour n’allant jamais paître dans les champs, étant toujours nourris au sec, ils ne peuvent avoir besoin du verd que quand ils sont malades, ou qu’ils ont été trop poussés au travail. La mise au verd peut avoir des effets d’autant plus salutaires, qu’ils sont presque tous issus de chevaux élevés dans les herbages, et que le retour au genre de vie de leur jeunesse, peut réellement produire les meilleurs effets.

Lors donc que des chevaux maigrissent, lorsqu’ils sont sans appétit, quand ils sont échauffés ou fatigués par le travail, il est utile de les mettre au verd pour les rétablir. Ou ne doit pas douter des effets salutaires du verd, en voyant l’instinct ardent d’un cheval vieux, malade et fatigué, pour rechercher l’herbe ; la fraîcheur et l’humide qu’elle répand dans ses veines, devroient bien déterminer à recourir plus souvent à un moyen aussi simple et aussi efficace.

Je me bornerai à citer aux cultivateurs de ces contrées, un témoin irrécusable, digne de foi, et qui, pendant quarante années, fut cultivateur, avec un succès reconnu, et avoué par tous les cultivateurs, ses voisins, dans un pays de grande culture ; c’est Cretté, (de Palluel).

Quand il avoit un cheval usé, il le mettoit à l’eau blanchie pendant quelques jours, le faisoit saigner selon son état et la cause de sa maladie, et ensuite le mettoit au verd. C’est lui qui, le premier, imagina de nourrir les chevaux de réforme avec de la chicorée sauvage. Cultivateur éclairé, il observa que cette plante seule opéroit un trop grand relâchement ; il en modéra les effets en y mêlant du foin ; bientôt après, il suppléa le foin, en semant avec la chicorée sauvage diverses graines de prairies artificielles ; il mélangea avec la chicorée sauvage quelques graines de trèfle, de luzerne, raigraw, et sur-tout de la grande pimprenelle : ainsi mélangée, la chicorée sauvage produisit les meilleurs effets.

J’ai vu chez lui, ainsi que plusieurs cultivateurs et amis de l’agriculture, des chevaux de sa poste de Saint-Denis qui, en arrivant à sa ferme de Dugni, ne laissoient que peu d’espoir sur leur rétablissement, et qui, après un mois de régime, n’étoient plus reconnaissables.

En sortant du lieu où ils a voient été mis au verd, il ne les renvoyoit pas de suite à la poste, mais à la charrue. Cette transition raisonnée prouve seule les connoissances de ce célèbre agronome. Puisse son exemple être utile au moins aux cultivateurs des pays à grande culture, qui auront des chevaux fatigués.

Les vaches, dans ces contrées, semblent plutôt y être entretenues pour y consommer du fourage et faire du fumier, que pour toute autre fin : on ne les y nourrit que de paille pendant au moins les trois quarts de l’année ; elles attirent peu l’attention du maître ; la maîtresse et les servantes seules les soignent exclusivement, et comme elles l’entendent, ou plutôt, d’après tous les usages anciens, en les accumulant en plus grand nombre possible, dans un petit espace, en laissant sous elle beaucoup de litière, (tandis qu’à côté les chevaux sont nettoyés tous les jours) et en laissant au plancher, et dans tous les coins se former d’immenses toiles d’araignées, pour ou contre lesquelles il existe un préjugé incroyable et absurde.

Dans quelques fermes, après la moisson, on envoie les vaches sur quelques chaumes ou regains, que souvent les bêtes à laines ont déjà déprimé : d’autres les mettent au verd dans l’écurie même, et c’est le plus grand nombre.

Le régime de ces vaches, pour le verd, exige beaucoup plus de soins que pour celles des autres pays : plus délicates, par le séjour continuel à l’écurie, accoutumées à de fortes rations, elles pourroient se trouver plus promptement affectées par les effets fâcheux du verd ; elles ne manqueroient pas d’en prendre avec une extrême avidité, si on les mettoit à même au champ ou au tas. Il importe donc, pour celles qu’on met au verd dans les champs, de ne les y envoyer que quelques heures dans les premiers jours, et après quelques heures de soleil ; que le pâturage qu’on leur abandonne ne soit pas trop abondant, pour qu’il n’en résulte pas de météorisation ; que leur séjour, en un mot, soit calculé sur la durée du temps nécessaire, pour ne prendre que la moitié de ce qu’il faut pour les rassasier.

Si on leur donne le verd à l’étable, il faut toujours mélanger de foin les premières rations, leur donner quelques poignées de grains ou grenailles ; les traire moins qu’à l’ordinaire, et observer les effets du verd sur chacune d’elles.

Le verd peut avoir des effets nuisibles et dangereux sur les veaux qu’on élève, et même sur ceux qu’on fait téter : donné trop frais, il leur donne le dévoiement et des coliques ; beaucoup en périssent. Tel est le motif, dans beaucoup de pays de petite culture même, qui fait préférer les feuilles d’ormes et charmilles à toute autre herbe, pour nourrir les veaux. Ceux qui résistent, étant nourris d’herbes vertes, ne tardent pas à se déformer : ils prennent un gros ventre, plus ou moins balonné, ou abbattu. On appelle ces veaux, des boyarts. (Nom qui signifie, beaucoup de boyaux).

Les bêtes à laine, dans ces contrées, sont tenues encore avec plus de soins, d’entendement et de succès que les chevaux. Quelques cultivateurs, il est vrai, conservent encore des bergeries inaérées ; mais c’est le plus petit nombre. L’herbe nouvelle ne produit presqu’aucun effet sensible sur leurs troupeaux, parce que, pendant tout l’hiver et le printemps, on leur donne de bons fourrages avant d’aller aux champs et au retour ; l’herbe trop nouvelle, aigre ou humide ne tombe point dans des estomacs vides ; et cette première verdure, si indigeste pour d’autres qui sont à jeun, est corrigée dans ceux-ci par un excellent fourrage sec ; la faim, d’ailleurs, ne les tourmentant pas, ils ne se jettent pas sur toute herbe qui s’offre ; ils choisissent, et il est rare qu’ils mangent une herbe malfaisante ou qui ne leur convient pas, quand ils ne sont pas pressés par la faim.

Tous les cultivateurs des pays à petite culture devroient imiter un tel régime ; ils devroient au moins venir l’examiner, et si les conseils donnés par les livres ont si peu leur confiance, ils verroient que ces intéressans troupeaux se maintiennent en nombre, tandis que le régime des autres pays en fait périr souvent plus de la moitié ; les premiers ont des toisons épaisses et de bonne qualité, et les derniers perdent une grande partie de leur laine pendant l’hiver, par l’effet des transpirations forcées qu’on leur fait subir ; beaucoup d’individus même ne prennent pas la peine de la tondre. Les bêtes à aine de ces pays sont propres à prendre graisse presqu’aussitôt la mise au verd ; celle des pays à petite culture mettent à se refaire et à prendre de l’embonpoint, un ou deux mois. Les troupeaux de ces pays donnent de grands produits ; et dans les autres, les frais de garde et la mortalité absorbent presque tous les bénéfices ; dans les pays de grande culture enfin, les bêtes à laine fument douze à quinze arpens par cent ; et dans les autres pays, par le régime suivi, on ne fume pas, avec un égal nombre, plus de trois à quatre arpens.

Combien l’usage de parquer pendant la belle saison répare bientôt les vices de la tenue domestique, pendant l’hiver, en couchant à l’air libre ! Les bêtes à laine jouissent d’une bonne santé ; elles profitent sensiblement… L’obésité qui est cause de tant d’accidens, pour celles qui couchent dans les étables, ne sert au parc qu’à donner plus de moyens de résister aux intempéries ; et si l’ordre des spéculations ne les faisoit pas envoyer aux boucheries, avant l’âge même de leur adolescence, ainsi élevées, les bêtes à laine pourroient parcourir, en santé, toute la carrière que la nature leur a assignée.

Avant de finir ce qui concerne les bestiaux employés à l’agriculture, l’article verd me suggère une réflexion importante qui en résulte immédiatement ; c’est la question de savoir « s’il est plus économique de nourrir à l’écurie les bestiaux qu’on met au verd, que de les envoyer paître dans les pâturages ? » L’usage des pays à petite culture a décidé la négative pour l’éducation et la multiplication ; sur cette question, j’observerai qu’il ne s’agit point ici de bestiaux destinés à la reproduction, mais seulement de quelques exploitations, où on n’en élève pas, où, chaque année on vend ou on engraisse les animaux employés à la culture des terres ; car pour la santé des bestiaux, il n’y a pas de comparaison à faire entre l’une et l’autre méthode.

Il est certain, et d’après ma propre expérience faite à dessein, pour en rendre compte à l’ancienne société d’agriculture de Paris, que j’ai tenu, pendant cinq mois, à l’écurie, quatre bœufs nourris avec du trefle et luzerne, fauchés sur trois arpens ; ces quatre bœufs ont voituré plus de 1,200 toises de bois quarré, à deux lieues de mon domicile ; ils ont fait le labour de vingt arpens, et voituré les moissons d’un même nombre d’arpens ; ils se sont très-bien portés, et à l’entrée de l’hiver, je les ai engraissés et vendus deux mois et demi après. Pendant ce tems-lâ, six bœufs ont paturé un champ de dix arpens, et mangé tous les regains de neuf arpens de pré excellent. Telle est la note, prise dans le tems, sous le rapport de l’économie. Il ne peut donc y avoir de doutes ; mais je bornerai, aux bœufs seulement, ce régime ; je ne crois pas qu’il pût convenir à des chevaux, pour autant de tems. Les motifs et d’autres détails m’écarteroient trop de la question que je traite.

§. IV. Des animaux domestiques étrangers à l’agriculture.

Les effets et les usages de la domesticité sur ces animaux sont si variés, les excès en sont si singuliers et monstrueux, et ils dépendent d’ailleurs de tant de causes différentes, qu’il est impossible de donner des avis raisonnés relatifs aux individus de chaque espèce.

Quel homme observateur et admirateur des belles formes et des proportions que la nature fait développer dans les quadrupèdes ? Quel homme ami ou enthousiaste de la beauté du cheval, n’est pas étonné en voyant dans nos cités la stature colossale et monstrueuse de certains chevaux, dont le régime et la nourriture de choses très-substantielles, force les organes digestifs à prendre une si vaste extension, tandis qu’à côté de ces chevaux énormes, il en passe d’autres qui semblent avoir été condamnés à un jeûne perpétuel, dont les flancs applatis, le ventre étroit et serré, le cou maigre et raccourci feroient croire, au premier coup d’œil, que les uns et les autres sont étrangers à la race indigène des chevaux de la France ?

Quel homme pasteur des belles vaches de Suisse et des Alpes, où la nature leur conserve encore ses belles formes, pourroit en reconnoître en voyant celles qu’on nourrit à Paris et dans les environs ? où leur maigreur, leur ventre excessivement gros et difforme, leur peau luisante et collée sur les os, les cornes du pied allongées et recourbées en grands ergots, les pis énormes et grumeleux sont les effets du régime extrême par lequel, à force de soins, d’art et de cupidité, on est venu à bout de transformer en lait une partie du sang même, à faire en quelque sorte bien porter ces animaux, en les tenant dans un état continuel de maladie, et à ouvrir des sources nouvelles de lait, inconnues à la nature même. On sent combien il seroit donc difficile de donner des avis utiles, pour le régime qui conviendroit à chaque animal domestique ; on voit que pour ces vaches très-délicates, et d’ailleurs accoutumées à des alimens tout préparés, il seroit très difficile, même impossible, de mettre au verd, d’après les indications que la nature prescrit en général.

Il y a aussi des chevaux, tellement conformés par l’habitude de ne vivre qu’au râtelier, qu’ils ne peuvent plus paître l’herbe des champs, qu’avec une extrême difficulté, et en tenant une jambe continuellement pliée. J’ai déjà eu l’occasion de remarquer que des poulains, issus d’étalons et jumens sédentaires, tenoient de cette conformation, que parvenus à l’âge de deux ans, quand ils avoient de la taille, ils ne paissoient que difficilement.

Ce fait, que j’ai remarqué récemment, et qui semble résulter de l’état de domesticité qu’on fait subir à certains chevaux, de génération en génération, peut n’être pas indifférent pour ceux qui dirigent les haras de la république, et pour tous les cultivateurs qui s’occupent d’élever de beaux chevaux. Déjà même la mise au verd est un motif déterminant pour faire choix des tonnes et du régime d’éducation qu’a eu le cheval qu’on veut acheter.

Ceux qui voudront bien juger de la réalité des effets bizarres de la domesticité sur les chevaux, n’ont qu’à aller dans certaines prairies voisines de Paris, comme celles de Chelles, Chatou, l’Isle de la Seine à Saint-Denis, qui servent d’infirmerie habituelle aux chevaux de fiacre de cette ville. C’est là que les hommes qui s’occupent du progrès de l’agriculture, du perfectionnement des races de chevaux, pourront faire des observations utiles. Ils y verront réunis des chevaux de toutes les contrées de la France et de l’Europe ; ils remarqueront que tel cheval qui a brillé par sa haute taille, qui a constamment resté dans des écuries, souvent souterraines, où encore il étoit revêtu d’une couverture de laine, qui jamais n’a connu le bonheur de paître en liberté dans les prés, souffre et dépérit à côté du cheval bocager qui, dans ses premiers ans, fut élevé et nourri dans les herbages ; ils remarqueront que sur l’un, le verd ne produit aucun bon effet ; qu’il relâche excessivement les intestins ; que l’autre, au contraire, se ressentant de son éducation agreste, revient promptement en bon état, s’accoutume et brave bientôt la fraîcheur des nuits ; ils remarqueront que la plupart de ces chevaux efflanqués, pour lesquels c’est une souffrance que de se baisser pour paître, y contractent des rhumes qui dégénèrent en morve, ou d’autres maladies qu’ils n’auroient point eues, si on leur eût administré un verd analogue à leur conformation et à leur tempérament.

J’ai fait les mêmes remarques pour des vaches, particulièrement pour celles dites flamandes ; l’habitude de ne prendre leur nourriture qu’au râtelier, dès la plus tendre jeunesse, et jusqu’à un âge plus avancé, leur fait aussi contracter une telle roideur dans les muscles du col, que ce n’est qu’en éprouvant de la douleur qu’elles peuvent paître ; et celles qui s’y accoutument ne le font qu’avec efforts, en inclinant la bouche d’un côté.

Qu’on fasse attention à un troupeau de vaches qui restent constamment à l’écurie et à celles qui arrivent récemment d’un pays de bocage. La vache flamande, ou toute autre âgée, quand on l’envoie à l’abreuvoir (ou pour dire le mot juste, à la marre), y entre jusqu’aux genoux pour boire à son aise, tandis que la vache bocagère se mettra à boire dès l’entrée, si l’eau en est pure.

Il faut observer encore que ces vaches accoutumées à avaler une grande quantité d’alimens préparés, ayant fait contracter une vaste capacité à leurs intestins, il seroit impossible de trouver un herbage qui pût les nourrir, à moins que ce fût un trèfle ou luzerne, à la seconde coupe, ce qui seroit au moins très-imprudent.

D’après toutes ces considérations, il est donc plus économique et plus sage à tous égards, de leur donner le verd dans les écuries.

Depuis long-temps les nourrisseurs des environs de Paris ont résolu le problème économique, qu’avec 4 à 5 arpens de prairie artificielle on peut nourrir un plus grand nombre de vaches dans les étables qu’on ne le fait avec 60 arpens dans les champs et pâturaux des pays de petite culture.

Quelques herbagers ont l’entêtement de vouloir saigner les vaches qu’ils mettent au verd : c’est un grand abus : il faudroit plutôt leur donner du sang que de leur en ôter, s’il étoit possible.

J’ai déjà parlé des précautions à prendre pour administrer le verd dans les premiers jours. Je ne les rappellerai pas ici ; mais, comme ces animaux sont accoutumés à prendre de fortes rations, il faut se défier de leur voracité : il faut craindre la mémorisation : ce n’est pas qu’elle soit toujours l’effet d’une grande quantité d’herbe dans les intestins : car on a souvent eu la preuve contraire : mais si le gonflement se manifestait pour de telles bêtes, il seroit plus difficile d’en prévenir les suites[2].

§. V. Observations générales sur les plantes à donner aux Bestiaux qu’on met au verd.

Parmi toutes les plantes qu’on emploie pour nourrir en verd les bestiaux, il y a sans doute des choix à faire en raison de leur qualité, et en raison même des animaux auxquels on les destine ; ainsi, par exemple, des feuilles d’arbres, des racines pivotantes conviennent mieux aux bêtes à cornes qu’aux chevaux. Parmi les plantes qui composent la prairie artificielle, je donnerai la préférence au trèfle et à la luzerne pour les bêtes à corne : le sainfoin, le raigraw, la grande pimprenelle, la spergule, etc., conviennent mieux aux chevaux ; les unes et les autres peuvent être données aux chevaux ou bêtes à cornes, mais les hommes du métier sentiront qu’il doit cependant y avoir des nuances, pour es effets, relativement aux uns et aux autres.

C’est ici le lieu de désabuser beaucoup de cultivateurs prévenus contre le trèfle pour ses effets sur les bestiaux qui s’en nourrissent intempestivement ; toutes les plantes, même les plus bienfaisantes, peuvent occasionner des indigestions, si on en donne trop, et mal-à-propos. Le trèfle à la vérité manifeste plus tôt qu’aucune autre plante verte les effets de la météorisation, et j’ajouterai même un fait qui a été peu observé par les cultivateurs et qui en induit beaucoup en erreur, c’est que la météorisation n’est pas toujours occasionnée par la présence d’une grande quantité de trèfle ; il suffit quelquefois, selon les dispositions de l’animal, et la grande fraîcheur de la plante, d’une modique ration, pour exciter ce gonflement fatal. Il est malheureux qu’un tel accident, mal observé ans ses causes, et irraisonné dans ses effets, éloigne un si grand nombre de cultivateurs de la culture d’une plante aussi éminemment utile pour nourrir et engraisser les bestiaux et fertiliser les terres ; j’en connois beaucoup qui ont prononcé anathême contre elle pour quelque perte de bestiaux.

Il est très-facile de prévenir ces effets fâcheux en ne délivrant jamais le trèfle verd, qu’après sept à huit heures d’intervalle après sa fauchaison, en n’en donnant que de modiques rations ; avec cette précaution, il n’arrivera jamais d’accident. Ceux qui voudront avoir plus de motifs de tranquillité, pourront faire mêler quelque peu de foin délicat, ou semer avec le trèfle un peu de raigraw et de pimprenelle.

Il est inutile de prévenir qu’il ne faut pas non plus par un excès de précaution, laisser fermenter le tas de trèfle en herbe.

Je ne peux trop insister pour recommander de laisser venir les plantes qu’on veut donner en verd à un juste degré de végétation. L’époque de la floraison est un des meilleurs signes, et il faut s’en faire une règle invariable, c’est alors que le fourrage verd est excellent ; un nourrisseur intelligent variera par les engrais ou par les époques des ensemencemens, les temps de la floraison de ces plantes d’une ou plusieurs espèces ; et il en saura calculer la graduation de végétation et de la consommation, de manière que la dernière fauche finie, il puisse prendre et trouver en fleurs la partie qui fut fauchée la première.

Il existe un plus grand nombre de plantes propres à nourrir en verd les bestiaux, que ne l’ont observé ou indiqué jusqu’à ce jour les agronomes ; et quoique celles dont je vais parler intéressent peu les grands possesseurs de bestiaux, je me fais un devoir de les indiquer dans cet ouvrage qui, au surplus, est destiné à l’universalité des cultivateurs. C’est dans le voisinage des grandes villes, dans des contrées arides ou montueuses, et par-tout où le droit de parcours n’existe pas, qu’on peut se faire une juste idée des immenses ressources de la nature et de l’industrie pour nourrir en verd les bestiaux utiles.

Dans les vignobles, les femmes recherchent et emportent, pour nourrir leurs vaches plusieurs sortes d’herbes qu’ailleurs on dédaigne et on foule aux pieds, même quand il y a disette de fourrage, les chardons, carduus eriophorus, les séneçons, senecio vulgaris, les pâquerettes, bellis perennis, et plusieurs autres encore qui ne sont connues que par des noms vulgaires, composent ces charges d’herbe que chaque fois les vignerons et leurs femmes emportent pour nourrir leurs vaches.

Il ne faut pas croire que ces différentes herbes soient données indistinctement et sans préparations ; et il existe, à cet égard, une sorte d’industrie qui est digne de trouver place ici. Les uns se bornent à les laver ; d’autres les assortissent pour en faire des mélanges, — presque tous les font bouillir, non pour les faire cuire, mais seulement pour les attendrir ; d’autres, selon les qualités qu’ils ont jugées malfaisantes, jettent la première eau après une ébullition de quelques instans ; ils en remettent de la nouvelle aussitôt, à laquelle ils ajoutent du son et du sel ; les plantes sont encore vertes quand ils les donnent à leurs vaches : et c’est ce qu’ils appelent la buvée.

L’agronome et l’homme d’état qui attacheront de l’importance à la multiplication des bestiaux, seront étonnés de la grande quantité de bestiaux qu’on nourrit en verd avec des moyens aussi précaires, et ils pourroient mieux juger de celle qui devroit exister dans toutes les contrées où la terre offre spontanément et en vain tant de ressources pour en élever et en nourrir.

Il y a encore une autre plante, hors le cercle ordinaire des prairies artificielles, qu’il importe de faire connoître, non que je prétende indiquer une ressource nouvelle, mais bien une ressource à renouveller ; c’est le seigle : il n’y a pas de fourage meilleur pour mettre au verd les bestiaux, pour raviver les vaches qui tarissent et même pour donner au lait un goût exquis.

Les nourrisseurs des environs de Paris, de Meaux, etc., le connoissent bien sous ces rapports, ils en faisoient un grand usage avant la révolution ; quelques expériences même faites au-dessous de Saint-Germain, par un cultivateur zélé, et d’après laquelle on avoit obtenu une récolte en grain, après une fauche en herbe, avoient singulièrement éveillé l’industrie des cultivateurs, et donné une rapide extension à cette nouvelle prairie artificielle ; mais la disette des grains dans les premiers tems de la révolution, la licence effrénée et impunie de quelques ignorans, échos des factieux des grandes villes, ayant fait soulever par-tout l’opinion vulgaire contre l’emploi d’un tel fourage ; quelques cultivateurs même ayant failli de perdre la vie[3], il en résulte que nulle part on ne cultive de seigle, malgré que le blé soit de 6 à 7 liv. le quintal dans les marchés.

De quelle ressource ne seroit pas le seigle dans les pays où il sert de nourriture aux habitans, où les plantes usuelles des prairies artificielles sont incultivables par l’inaptitude du sol, où enfin tous les colons entendent très-bien la culture du seigle ? mais il faudroit triompher d’un préjugé terrible, incréé dans toutes les têtes, même dans celles qui tiennent à l’administration de l’État « que les plantes destinées à nourrir l’homme, ne doivent pas être employées à nourrir les bêtes, etc. »

Ce n’est point aux cultivateurs de quelques départemens du Midi et de l’Est, qu’il faut conseiller et vanter l’usage du maïs comme fourrage en verd, il plaît également aux bêtes à cornes, aux chevaux, aux ânes et aux mulets ; il faut dire pourtant qu’il est plus économique pour les chevaux, en ce qu’ils mangent presque toute la tige quand elle est verte, tandis que les bêtes à cornes ne prennent que les sommités des feuilles et des tiges.

Le célèbre Young auquel j’accorde beaucoup de connoissances pour l’économie rurale, mais que je suis bien loin de regarder comme un oracle, dans un prétendu voyage agronomique en France, a tracé des lignes pour la culture du maïs : je suis bien convaincu que ses zones ne sont pas plus exactes, que les raisons qu’il donne pour les justifier, ne sont solides ; car en général, on ne peut nier que le maïs ne puisse prospérer, par-tout où la vigne croît avec succès, et donne un vin même commun.

La distribution du maïs tient plus à l’impulsion qui lui fut donnée dans le tems de son introduction, qu’au climat qu’on désigne lui convenir exclusivement ; quoiqu’il en soit, comme ce n’est pas le lieu de discuter ce point, on ne disconviendra pas du moins que, par-tout, le maïs peut croître et prospérer comme fourrage ; pourquoi donc est-il si rare ? étant si excellent sous ce rapport, que je serois presque tenté de préférer ses produits en fourrages à ceux qu’il donne en grains.

Les feuilles aussi sont admises comme fourrage verd pour nourrir les bestiaux ; mais c’est une modique ressource qui ne peut servir et être employée que momentanément.

Beaucoup d’écrivains agronomes, quand ils sont à décrire et généraliser les ressources économiques pour élever et nourrir en verd les bestiaux, ne manquent pas de faire une longue et même une scientifique énumération des feuilles qui peuvent être employées ; ils fondent leur opinion sur l’usage de quelques contrées du midi, où le défaut de prés force le cultivateur de recourir à la feuillée ; mais où ont-ils donc vu nourrir exclusivement des bestiaux avec des feuilles ? Qu’ils lisent donc, pour se désabuser, l’ouvrage du C. Chabert, sur les effets des feuilles de chêne, les plus éminemment styptiques ? Et cependant celles-ci sont toujours comprises au nombre des meilleures à donner.

Les plantes pivotantes, celles légumineuses aussi peuvent être très-utilement employées pour mettre au verd les bestiaux, surtout les bêtes à cornes ; les navets et la turneps produisent un effet merveilleux sur les bêtes fatiguées et exténuées ; c’est un trésor que les Anglais savent bien apprécier et que nous négligeons.

On a beaucoup parlé de la pomme de terre aussi pour nourrir et engraisser les bestiaux : j’ai si souvent tenté cette expérience pour des vaches, des bœufs et des cochons, que je ne peux qu’attester le contraire ; mais, en même-temps, je dois dire qu’elle produit de tels effets, si on a le soin de la faire cuire, d’y ajouter un peu de son et sur-tout du sel. Par la cuisson, l’eau de végétation se combine avec la fécule ; crue, au contraire, l’excès et la qualité de l’humide s’opposent à la digestion, et tiennent trop les bestiaux dans un état de relâchement.

Il résulte de toutes ces observations, qu’on ne peut généraliser les préceptes et les ressources ; c’est aux cultivateurs à observer, à faire des expériences comparées ; c’est aussi au gouvernement à donner une meilleure impulsion à l’agriculture, et à la maintenir par le débit des productions de toutes espèces. R. Labergerie.


  1. Notes de l’Éditeur. L’article Verd, Bestiaux au Verd est l’ouvrage de deux auteurs dont les écrits occupent depuis long-temps une place distinguée dans nos bonnes bibliothèques agronomiques, les citoyens Gilbert et Labergerie. Voici la circonstance qui a donné lieu à cette espèce de concours. Nous avions engagé le premier à se charger de la rédaction de cet intéressant article, et il y avoit consenti. Mais avant qu’il eût pu s’en occuper, le gouvernement lui confia une mission très-importante sous les rapports de notre économie rurale : il partit soudainement pour l’Espagne. Le tems s’écouloit, et la crainte que ses nouvelles occupations n’eussent absorbé les momens qu’il avoit destinés à cette rédaction nous détermina à prier le citoyen Labergerie de s’en charger. À peine le travail de celui-ci nous fut-il remis que nous reçûmes celui de Gilbert. Après les avoir lus et comparés, nous n’avons pas hésité à les publier l’un et l’autre, parce qu’à vrai dire, ils forment ensemble le complément du traité. — L’ouvrage de Labergerie présente une suite de faits et des procédés qui servent de base au travail dogmatique de Gilbert.


    Le Verd, nourriture des animaux, a certainement la même origine que le Vert (couleur), qui s’écrivoit aussi par un d, auquel les grammairiens, les lexicographes modernes et l’autorité bien plus puissante de l’usage ont, depuis peu, substitué un t, pour concilier le masculin avec son féminin. Cependant comme ces deux mots ont une acception entièrement différente, que le premier est purement un substantif, que le d a l’avantage de conserver l’étimologie, que nous avons d’ailleurs le mot verdure dans lequel on ne peut pas changer le d, on a cru devoir le conserver dans Verd.

    Peut-être cette observation n’est-elle pas déplacée dans un Dictionnaire qui, pour n’être pas un dictionnaire d’orthographe, doit pourtant présenter les mots écrits de la manière la plus propre à en fixer pour jamais l’orthographe. Au reste, de la même manière rien n’annonce la pauvreté d’une langue comme cette multiplicité de mots écrits et présentant un sens différent.

  2. Voyez l’instruction sur la manière de gouverner les Vaches, par les citoyens Chabert et Huzard, in-8°. an 5, chez le citoyen Huzard, rue de l’Éperon, N°. 11.
  3. Le citoyen… cultivateur, près Lagny, fut enlevé de sa ferme pour avoir mis en coupe une petite pièce de seigle ; amené à Lagny, trempé dans la Fontaine fatale, et traduit par la foule jusqu’à Paris, sur la place de Grève, oùù le général Lafayette lui sauva la vie, en courant lui-même des dangers ; c’est un fait que je me plais à rappeler sur le compte d’un homme trop méconnu et calomnié.