Cours de linguistique générale/Introduction

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Texte établi par Charles Bally, Albert Sechehaye et Albert Riedlinger, Payot (p. 13-61).

Introduction

Chapitre premier

Coup d’œil sur l’histoire de la linguistique

La science qui s’est constituée autour des faits de langue a passé par trois phases successives avant de reconnaître quel est son véritable et unique objet.

On a commencé par faire ce qu’on appelait de la « grammaire ». Cette étude, inaugurée par les Grecs, continuée principalement par les Français, est fondée sur la logique et dépourvue de toute vue scientifique et désintéressée sur la langue elle-même ; elle vise uniquement à donner des règles pour distinguer les formes correctes des formes incorrectes ; c’est une discipline normative, fort éloignée de la pure observation et dont le point de vue est forcément étroit.

Ensuite parut la philologie. Il existait déjà à Alexandrie une école « philologique », mais ce terme est surtout attaché au mouvement scientifique créé par Friedrich August Wolf à partir de 1777 et qui se poursuit sous nos yeux. La langue n’est pas l’unique objet de la philologie, qui veut avant tout fixer, interpréter, commenter les textes ; cette première étude l’amène à s’occuper aussi de l’histoire littéraire, des mœurs, des institutions, etc. ; partout elle use de sa méthode propre, qui est la critique. Si elle aborde les questions linguistiques, c’est surtout pour comparer des textes de différentes époques, déterminer la langue particulière à chaque auteur, déchiffrer et expliquer des inscriptions rédigées dans une langue archaïque ou obscure. Sans doute ces recherches ont préparé la linguistique historique : les travaux de Ritschl sur Plaute peuvent être appelés linguistiques ; mais dans ce domaine, la critique philologique est en défaut sur un point : elle s’attache trop servilement à la langue écrite et oublie la langue vivante ; d’ailleurs c’est l’antiquité grecque et latine qui l’absorbe presque complètement.

La troisième période commença lorsqu’on découvrit qu’on pouvait comparer les langues entre elles. Ce fut l’origine de la philologie comparative ou « grammaire comparée ». En 1816, dans un ouvrage intitulé Système de la conjugaison du sanscrit, Franz Bopp étudie les rapports qui unissent le sanscrit avec le germanique, le grec, le latin, etc. Bopp n’était pas le premier à constater ces affinités et à admettre que toutes ces langues appartiennent à une même famille ; cela avait été fait avant lui, notamment par l’orientaliste anglais W. Jones († 1794) ; mais quelques affirmations isolées ne prouvent pas qu’en 1816 on eût compris d’une manière générale la signification et l’importance de cette vérité. Bopp n’a donc pas le mérite d’avoir découvert que le sanscrit est parent de certains idiomes d’Europe et d’Asie, mais il a compris que les relations entre langues parentes pouvaient devenir la matière d’une science autonome. Eclairer une langue par une autre, expliquer les formes de l’une par les formes de l’autre, voilà ce qui n’avait pas encore été fait.

Il est douteux que Bopp eût pu créer sa science, — du moins aussi vite, — sans la découverte du sanscrit. Celui-ci, arrivant comme troisième témoin à côté du grec et du latin, lui fournit une base d’étude plus large et plus solide ; cet avantage se trouvait accru du fait que, par une chance inespérée, le sanscrit est dans des conditions exceptionnellement favorables pour éclairer cette comparaison.

Voici un exemple. Si l’on considère le paradigme du latin genus (genus, generis, genere, genera, generum, etc), et celui du grec génos (génos, géneos, géneï, génea, genéōn, etc.), ces séries ne disent rien, qu’on les prenne isolément ou qu’on les compare entre elles. Mais il en va autrement dès qu’on y joint la série correspondante du sanscrit (ǵanas, ǵanasas, ǵanasi, ǵanassu, ǵanasām, etc.). Il suffit d’y jeter un coup d’œil pour apercevoir la relation qui existe entre les paradigmes grec et latin. En admettant provisoirement que ǵanas représente l’état primitif, puisque cela aide à l’explication, on conclut qu’un s a dû tomber dans les formes grecques géne(s)os, etc., chaque fois qu’il se trouvait placé entre deux voyelles. On conclut ensuite que, dans les mêmes conditions, s aboutit à r en latin. Puis, au point de vue grammatical, le paradigme sanscrit précise la notion de radical, cet élément correspondant à une unité (ǵanas-) parfaitement déterminable et fixe. Le latin et le grec n’ont connu que dans leurs origines l’état représenté par le sanscrit. C’est donc par la conservation de tous les s indo-européens que le sanscrit est ici instructif. Il est vrai que dans d’autres parties il a moins bien gardé les caractères du prototype : ainsi il a complètement bouleversé le vocalisme. Mais d’une manière générale, les éléments originaires conservés par lui aident à la recherche d’une façon merveilleuse — et le hasard en a fait une langue très propre à éclairer les autres dans une foule de cas.

Dès le commencement on voit surgir à côté de Bopp des linguistes de marque : Jacob Grimm, le fondateur des études germaniques (sa Grammaire allemande a été publiée de 1822 à 1836) ; Pott, dont les recherches étymologiques ont mis une somme considérable de matériaux entre les mains des linguistes ; Kuhn, dont les travaux portèrent à la fois sur la linguistique et la mythologie comparée, les indianistes Benfey et Aufrecht, etc.

Enfin, parmi les derniers représentants de cette école, il faut signaler tout particulièrement Max Müller, G. Curtius et Aug. Schleicher. Tous trois, de façons diverses, ont beaucoup fait pour les études comparatives. Max Müller les a popularisées par ses brillantes causeries (Leçons sur la science du langage, 1861, en anglais) ; mais ce n’est pas par excès de conscience qu’il a péché. Curtius, philologue distingué, connu surtout par ses Principes d’étymologie grecque (1879), a été un des premiers à réconcilier la grammaire comparée avec la philologie classique. Celle-ci avait suivi avec méfiance les progrès de la nouvelle science, et cette méfiance était devenue réciproque. Enfin Schleicher est le premier qui ait essayé de codifier les résultats des recherches de détail. Son Abrégé de grammaire comparée des langues indo-germaniques (1861) est une sorte de systématisation de la science fondée par Bopp. Ce livre, qui a pendant longtemps rendu de grands services, évoque mieux qu’aucun autre la physionomie de cette école comparatiste, qui constitue la première période de la linguistique indo-européenne.

Mais cette école, qui a eu le mérite incontestable d’ouvrir un champ nouveau et fécond, n’est pas parvenue à constituer la véritable science linguistique. Elle ne s’est jamais préoccupée de dégager la nature de son objet d’étude. Or, sans cette opération élémentaire, une science est incapable de se faire une méthode.

La première erreur, qui contient en germe toutes les autres, c’est que dans ses investigations, limitées d’ailleurs aux langues indo-européennes, la grammaire comparée ne s’est jamais demandé à quoi rimaient les rapprochements qu’elle faisait, ce que signifiaient les rapports qu’elle découvrait. Elle fut exclusivement comparative au lieu d’être historique. Sans doute la comparaison est la condition nécessaire de toute reconstitution historique. Mais à elle seule, elle ne permet pas de conclure. Et la conclusion échappait d’autant plus à ces comparatistes, qu’ils considéraient le développement de deux langues comme un naturaliste ferait de la croissance de deux végétaux. Schleicher, par exemple, qui nous invite toujours à partir de l’indo-européen, qui semble donc dans un sens très historien, n’hésite pas à dire qu’en grec e et o sont deux « degrés » (Stufen) du vocalisme. C’est que le sanscrit présente un système d’alternances vocaliques qui suggère cette idée de degrés. Supposant donc que ces derniers doivent être parcourus séparément et parallèlement dans chaque langue, comme des végétaux de même espèce parcourent indépendamment les uns des autres les mêmes phases de développement, Schleicher voit dans le o du grec un degré renforcé du e, comme il voit dans le ā du sanscrit un renforcement de ã. En fait, il s’agit d’une alternance indo-européenne qui se reflète de façon différente en grec et en sanscrit, sans qu’il y ait aucune parité nécessaire entre les effets grammaticaux qu’elle développe dans l’une et dans l’autre langue (voir p. 217 sv.).

Cette méthode exclusivement comparative entraîne tout un ensemble de conceptions erronées qui ne correspondent à rien dans la réalité, et qui sont étrangères aux véritables conditions de tout langage. On considérait la langue comme une sphère particulière, un quatrième règne de la nature ; de là des manières de raisonner qui auraient étonné dans une autre science. Aujourd’hui on ne peut pas lire huit à dix lignes écrites à cette époque sans être frappé des bizarreries de la pensée et des termes qu’on employait pour les justifier.

Mais au point de vue méthodologique, il n’est pas sans intérêt de connaître ces erreurs : les fautes d’une science à ses débuts sont l’image agrandie de celles que commettent les individus engagés dans les premières recherches scientifiques, et nous aurons l’occasion d’en signaler plusieurs au cours de notre exposé.

Ce n’est que vers 1870 qu’on en vint à se demander quelles sont les conditions de la vie des langues. On s’aperçut alors que les correspondances qui les unissent ne sont qu’un des aspects du phénomène linguistique, que la comparaison n’est qu’un moyen, une méthode pour reconstituer les faits.

La linguistique proprement dite, qui fit à la comparaison la place qui lui revient exactement, naquit de l’étude des langues romanes et des langues germaniques. Les études romanes, inaugurées par Diez, — sa Grammaire des langues romanes date de 1836-1838, — contribuèrent particulièrement à rapprocher la linguistique de son véritable objet. C’est que les romanistes se trouvaient dans des conditions privilégiées, inconnues des indo-européanistes ; on connaissait le latin, prototype des langues romanes ; puis l’abondance des documents permettait de suivre dans le détail l’évolution des idiomes. Ces deux circonstances limitaient le champ des conjectures et donnaient à toute cette recherche une physionomie particulièrement concrète. Les germanistes étaient dans une situation analogue ; sans doute le protogermanique n’est pas connu directement, mais l’histoire des langues qui en dérivent peut se poursuivre, à l’aide de nombreux documents, à travers une longue série de siècles. Aussi les germanistes, plus près de la réalité, ont-ils abouti, à des conceptions différentes de celles des premiers indo-européanistes.

Une première impulsion fut donnée par l’Américain Whitney, l’auteur de la Vie du langage (1875). Bientôt après se forma une école nouvelle, celle des néogrammairiens (Junggrammatiker), dont les chefs étaient tous des Allemands : K. Brugmann, H. Osthoff, les germanistes W. Braune, E. Sievers, H. Paul, le slaviste Leskien, etc. Leur mérite fut de placer dans la perspective historique tous les résultats de la comparaison, et par là d’enchaîner les faits dans leur ordre naturel. Grâce à eux, on ne vit plus dans la langue un organisme qui se développe par lui-même, mais un produit de l’esprit collectif des groupes linguistiques. Du même coup on comprit combien étaient erronées et insuffisantes les idées de la philologie et de la grammaire comparée[1]. Cependant, si grands que soient les services rendus par cette école, on ne peut pas dire qu’elle ait fait la lumière sur l’ensemble de la question, et aujourd’hui encore les problèmes fondamentaux de la linguistique générale attendent une solution.

Chapitre II

Matière et tâche de la linguistique ; ses rapports avec les sciences connexes

La matière de la linguistique est constituée d’abord par toutes les manifestations du langage humain, qu’il s’agisse des peuples sauvages ou des nations civilisées, des époques archaïques, classiques ou de décadence, en tenant compte, dans chaque période, non seulement du langage correct et du « beau langage », mais de toutes les formes d’expression. Ce n’est pas tout : le langage échappant le plus souvent à l’observation, le linguiste devra tenir compte des textes écrits, puisque seuls ils lui font connaître les idiomes passés ou distants :

La tâche de la linguistique sera :

a) de faire la description et l’histoire de toutes les langues qu’elle pourra atteindre, ce qui revient à faire l’histoire des familles de langues et à reconstituer dans la mesure du possible les langues mères de chaque famille ;

b) de chercher les forces qui sont en jeu d’une manière permanente et universelle dans toutes les langues, et de dégager les lois générales auxquelles on peut ramener tous les phénomènes particuliers de l’histoire ;

c) de se délimiter et de se définir elle-même.

La linguistique a des rapports très étroits avec d’autres sciences qui tantôt lui empruntent des données, tantôt lui en fournissent. Les limites qui l’en séparent n’apparaissent pas toujours nettement. Par exemple, la linguistique doit être soigneusement distinguée de l’ethnographie et de la préhistoire, où la langue n’intervient qu’à titre de document ; distinguée aussi de l’anthropologie, qui n’étudie l’homme qu’au point de vue de l’espèce, tandis que le langage est un fait social. Mais faudrait-il alors l’incorporer à la sociologie ? Quelles relations existent entre la linguistique et la psychologie sociale ? Au fond, tout est psychologique dans la langue, y compris ses manifestations matérielles et mécaniques, comme les changements de sons ; et puisque la linguistique fournit à la psychologie sociale de si précieuses données, ne fait-elle pas corps avec elle ? Autant de questions que nous ne faisons qu’effleurer ici pour les reprendre plus loin.

Les rapports de la linguistique avec la physiologie ne sont pas aussi difficiles à débrouiller : la relation est unilatérale, en ce sens que l’étude des langues demande des éclaircissements à la physiologie des sons, mais ne lui en fournit aucun. En tout cas la confusion entre les deux disciplines est impossible : l’essentiel de la langue, nous le verrons, est étranger au caractère phonique du signe linguistique.

Quant à la philologie, nous sommes déjà fixés : elle est nettement distincte de la linguistique, malgré les points de contact des deux sciences et les services mutuels qu’elles se rendent.

Quelle est enfin l’utilité de la linguistique ? Bien peu de gens ont là-dessus des idées claires ; ce n’est pas le lieu de les fixer. Mais il est évident, par exemple, que les questions linguistiques intéressent tous ceux, historiens, philologues, etc., qui ont à manier des textes. Plus évidente encore est son importance pour la culture générale : dans la vie des individus et des sociétés, le langage est un facteur plus important qu’aucun autre. Il serait inadmissible que son étude restât l’affaire de quelques spécialistes ; en fait, tout le monde s’en occupe peu ou prou ; mais — conséquence paradoxale de l’intérêt qui s’y attache — il n’y a pas de domaine où aient germé plus d’idées absurdes, de préjugés, de mirages, de fictions. Au point de vue psychologique, ces erreurs ne sont pas négligeables ; mais la tâche du linguiste est avant tout de les dénoncer, et de les dissiper aussi complètement que possible.

Chapitre III

Objet de la linguistique

§ 1.

La langue ; sa définition.

Quel est l’objet à la fois intégral et concret de la linguistique ? La question est particulièrement difficile ; nous verrons plus tard pourquoi ; bornons-nous ici à faire saisir cette difficulté.

D’autres sciences opèrent sur des objets donnés d’avance et qu’on peut considérer ensuite à différents points de vue ; dans notre domaine, rien de semblable. Quelqu’un prononce le mot français nu : un observateur superficiel sera tenté d’y voir un objet linguistique concret ; mais un examen plus attentif y fera trouver successivement trois ou quatre choses parfaitement différentes, selon la manière dont on le considère : comme son, comme expression d’une idée, comme correspondant du latin nūdum, etc. Bien loin que l’objet précède le point de vue, on dirait que c’est le point de vue qui crée l’objet, et d’ailleurs rien ne nous dit d’avance que l’une de ces manières de considérer le fait en question soit antérieure ou supérieure aux autres.

En outre, quelle que soit celle qu’on adopte, le phénomène linguistique présente perpétuellement deux faces qui se correspondent et dont l’une ne vaut que par l’autre. Par exemple :

1o Les syllabes qu’on articule sont des impressions acoustiques perçues par l’oreille, mais les sons n’existeraient pas sans les organes vocaux ; ainsi un n n’existe que par la correspondance de ces deux aspects. On ne peut donc réduire la langue au son, ni détacher le son de l’articulation buccale ; réciproquement on ne peut pas définir les mouvements des organes vocaux si l’on fait abstraction de l’impression acoustique (voir p. 63 sv.).

2o Mais admettons que le son soit une chose simple : est-ce lui qui fait le langage ? Non, il n’est que l’instrument de la pensée et n’existe pas pour lui-même. Là surgit une nouvelle et redoutable correspondance : le son, unité complexe acoustico-vocale, forme à son tour avec l’idée une unité complexe, physiologique et mentale. Et ce n’est pas tout encore :

3o Le langage a un côté individuel et un côté social, et l’on ne peut concevoir l’un sans l’autre. En outre :

4o A chaque instant il implique à la fois un système établi et une évolution ; à chaque moment, il est une institution actuelle et un produit du passé. Il semble à première vue très simple de distinguer entre ce système et son histoire, entre ce qu’il est et ce qu’il a été ; en réalité, le rapport qui unit ces deux choses est si étroit qu’on a peine à les séparer. La question serait-elle plus simple si l’on considérait le phénomène linguistique dans ses origines, si par exemple on commençait par étudier le langage des enfants ? Non, car c’est une idée très fausse de croire qu’en matière de langage le problème des origines diffère de celui des conditions permanentes ; on ne sort donc pas du cercle.

Ainsi, de quelque côté que l’on aborde la question, nulle part l’objet intégral de la linguistique ne s’offre à nous ; partout nous rencontrons ce dilemme : ou bien nous nous attachons à un seul côté de chaque problème, et nous risquons de ne pas percevoir les dualités signalées plus haut ; ou bien, si nous étudions le langage par plusieurs côtés à la fois, l’objet de la linguistique nous apparaît un amas confus de choses hétéroclites sans lien entre elles. C’est quand on procède ainsi qu’on ouvre la porte à plusieurs sciences — psychologie, anthropologie, grammaire normative, philologie, etc., — que nous séparons nettement de la linguistique, mais qui, à la faveur d’une méthode incorrecte, pourraient revendiquer le langage comme un de leurs objets.

Il n’y a, selon nous, qu’une solution à toutes ces difficultés : il faut se placer de prime abord sur le terrain de la langue et la prendre pour norme de toutes les autres manifestations du langage. En effet, parmi tant de dualités, la langue seule paraît être susceptible d’une définition autonome et fournit un point d’appui satisfaisant pour l’esprit.

Mais qu’est-ce que la langue ? Pour nous elle ne se confond pas avec le langage ; elle n’en est qu’une partie déterminée, essentielle, il est vrai. C’est à la fois un produit social de la faculté du langage et un ensemble de conventions nécessaires, adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les individus. Pris dans son tout, le langage est multiforme et hétéroclite ; à cheval sur plusieurs domaines, à la fois physique, physiologique et psychique, il appartient encore au domaine individuel et au domaine social ; il ne se laisse classer dans aucune catégorie des faits humains, parce qu’on ne sait comment dégager son unité.

La langue, au contraire, est un tout en soi et un principe de classification. Dès que nous lui donnons la première place parmi les faits de langage, nous introduisons un ordre naturel dans un ensemble qui ne se prête à aucune autre classification.

À ce principe de classification on pourrait objecter que l’exercice du langage repose sur une faculté que nous tenons de la nature, tandis que la langue est une chose acquise et conventionnelle, qui devrait être subordonnée à l’instinct naturel au lieu d’avoir le pas sur lui.

Voici ce qu’on peut répondre.

D’abord, il n’est pas prouvé que la fonction du langage, telle qu’elle se manifeste quand nous parlons, soit entièrement naturelle, c’est-à-dire que notre appareil vocal soit fait pour parler comme nos jambes pour marcher. Les linguistes sont loin d’être d’accord sur ce point. Ainsi pour Whitney, qui assimile la langue à une institution sociale au même titre que toutes les autres, c’est par hasard, pour de simples raisons de commodité, que nous nous servons de l’appareil vocal comme instrument de la langue : les hommes auraient pu aussi bien choisir le geste et employer des images visuelles au lieu d’images acoustiques. Sans doute cette thèse est trop absolue ; la langue n’est pas une institution sociale en tous points semblables aux autres (v. p. 107 sv. et p. 110) ; de plus, Whitney va trop loin quand il dit que notre choix est tombé par hasard sur les organes vocaux ; il nous étaient bien en quelque sorte imposés par la nature. Mais sur le point essentiel, le linguiste américain nous semble avoir raison : la langue est une convention, et la nature du signe dont on est convenu est indifférente. La question de l’appareil vocal est donc secondaire dans le problème du langage.

Une certaine définition de ce qu’on appelle langage articulé pourrait confirmer cette idée. En latin articulus signifie « membre, partie, subdivision dans une suite de choses » ; en matière de langage, l’articulation peut désigner ou bien la subdivision de la chaîne parlée en syllabes, ou bien la subdivision de la chaîne des significations en unités significatives ; c’est dans ce sens qu’on dit en allemand gegliederte Sprache. En s’attachant à cette seconde définition, on pourrait dire que ce n’est pas le langage parlé qui est naturel à l’homme, mais la faculté de constituer une langue, c’est-à-dire un système de signes distincts correspondant à des idées distinctes.

Broca a découvert que la faculté de parler est localisée dans la troisième circonvolution frontale gauche ; on s’est aussi appuyé là-dessus pour attribuer au langage un caractère naturel. Mais on sait que cette localisation a été constatée pour tout ce qui se rapporte au langage, y compris l’écriture, et ces constatations, jointes aux observations faites sur les diverses formes d’aphasie par lésion de ces centres de localisation, semblent indiquer : 1o que les troubles divers du langage oral sont enchevêtrés de cent façons avec ceux du langage écrit ; 2o que dans tous les cas d’aphasie ou d’agraphie, ce qui est atteint, c’est moins la faculté de proférer tels ou tels sons ou de tracer tels ou tels signes que celle d’évoquer par un instrument, quel qu’il soit, les signes d’un langage régulier. Tout cela nous amène à croire qu’au-dessus du fonctionnement des divers organes il existe une faculté plus générale, celle qui commande aux signes, et qui serait la faculté linguistique par excellence. Et par là nous sommes conduits à la même conclusion que plus haut.

Pour attribuer à la langue la première place dans l’étude du langage, on peut enfin faire valoir cet argument, que la faculté — naturelle ou non — d’articuler des paroles ne s’exerce qu’à l’aide de l’instrument créé et fourni par la collectivité ; il n’est donc pas chimérique de dire que c’est la langue qui fait l’unité du langage.

§ 2.

Place de la langue dans les faits de langage.

Pour trouver dans l’ensemble du langage la sphère qui correspond à la langue, il faut se placer devant l’acte individuel qui permet de reconstituer le circuit de la parole. Cet acte suppose au moins deux individus ; c’est le minimum exigible pour que le circuit soit complet. Soient donc deux personnes, A et B, qui s’entretiennent :

Page 28 (Saussure - Cours de linguistique générale, éd. Bally et Sechehaye, 1971).png

Le point de départ du circuit est dans le cerveau de l’une, par exemple A, où les faits de conscience, que nous appellerons concepts, se trouvent associés aux représentations des signes linguistiques ou images acoustiques servant à leur expression. Supposons qu’un concept donné déclanche dans le cerveau une image acoustique correspondante : c’est un phénomène entièrement psychique, suivi à son tour d’un procès physiologique : le cerveau transmet aux organes de la phonation une impulsion corrélative à l’image ; puis les ondes sonores se propagent de la bouche de A à l’oreille de B : procès purement physique. Ensuite, le circuit se prolonge en B dans un ordre inverse : de l’oreille au cerveau, transmission physiologique de l’image acoustique ; dans le cerveau, association psychique de cette image avec le concept correspondant. Si B parle à son tour, ce nouvel acte suivra — de son cerveau à celui de A — exactement la même marche que le premier et passera par les mêmes phases successives, que nous figurerons comme suit :

Page 29 (Saussure - Cours de linguistique générale, éd. Bally et Sechehaye, 1971).png

Cette analyse ne prétend pas être complète ; on pourrait distinguer encore : la sensation acoustique pure, l’identification de cette sensation avec l’image acoustique latente, l’image musculaire de la phonation, etc. Nous n’avons tenu compte que des éléments jugés essentiels ; mais notre figure permet de distinguer d’emblée les parties physiques (ondes sonores) des physiologiques (phonation et audition) et psychiques (images verbales et concepts). Il est en effet capital de remarquer que l’image verbale ne se confond pas avec le son lui-même et qu’elle est psychique au même titre que le concept qui lui est associé.

Le circuit, tel que nous l’avons représenté, peut se diviser encore :

a) en une partie extérieure (vibration des sons allant de la bouche à l’oreille) et une partie intérieure, comprenant tout le reste :

b) en une partie psychique et une partie non-psychique, la seconde comprenant aussi bien les faits physiologiques dont les organes sont le siège, que les faits physiques extérieurs à l’individu ;

c) en une partie active et une partie passive : est actif tout ce qui va du centre d’association d’un des sujets à l’oreille de l’autre sujet, et passif tout ce qui va de l’oreille de celui-ci à son centre d’association ;

enfin dans la partie psychique localisée dans le cerveau, on peut appeler exécutif tout ce qui est actif (c → i) et réceptif tout ce qui est passif (i → c).

Il faut ajouter une faculté d’association et de coordination, qui se manifeste dès qu’il ne s’agit plus de signes isolés ; c’est cette faculté qui joue le plus grand rôle dans l’organisation de la langue en tant que système (voir p. 170 sv.).

Mais pour bien comprendre ce rôle, il faut sortir de l’acte individuel, qui n’est que l’embryon du langage, et aborder le fait social.

Entre tous les individus ainsi reliés par le langage, il s’établira une sorte de moyenne : tous reproduiront, — non exactement sans doute, mais approximativement — les mêmes signes unis aux mêmes concepts.

Quelle est l’origine de cette cristallisation sociale ? Laquelle des parties du circuit peut être ici en cause ? Car il est bien probable que toutes n’y participent pas également.

La partie physique peut être écartée d’emblée. Quand nous entendons parler une langue que nous ignorons, nous percevons bien les sons, mais, par notre incompréhension, nous restons en dehors du fait social.

La partie psychique n’est pas non plus tout entière en jeu : le côté exécutif reste hors de cause, car l’exécution n’est jamais faite par la masse ; elle est toujours individuelle, et l’individu en est toujours le maître ; nous l’appellerons la parole.

C’est par le fonctionnement des facultés réceptive et coordinative que se forment chez les sujets parlants des empreintes qui arrivent à être sensiblement les mêmes chez tous. Comment faut-il se représenter ce produit social pour que la langue apparaisse parfaitement dégagée du reste ? Si nous pouvions embrasser la somme des images verbales emmagasinées chez tous les individus, nous toucherions le lien social qui constitue la langue. C’est un trésor déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenant à une même communauté, un système grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau, ou plus exactement dans les cerveaux d’un ensemble d’individus ; car la langue n’est complète dans aucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse.

En séparant la langue de la parole, on sépare du même coup : 1o ce qui est social de ce qui est individuel ; 2o ce qui est essentiel de ce qui est accessoire et plus ou moins accidentel.

La langue n’est pas une fonction du sujet parlant, elle est le produit que l’individu enregistre passivement ; elle ne suppose jamais de préméditation, et la réflexion n’y intervient que pour l’activité de classement dont il sera question p. 170 sv.

La parole est au contraire un acte individuel de volonté et d’intelligence, dans lequel il convient de distinguer : 1o les combinaisons par lesquelles le sujet parlant utilise le code de la langue en vue d’exprimer sa pensée personnelle ; 2o le mécanisme psycho-physique qui lui permet d’extérioriser ces combinaisons.

Il est à remarquer que nous avons défini des choses et non des mots ; les distinctions établies n’ont donc rien à redouter de certains termes ambigus qui ne se recouvrent pas d’une langue à l’autre. Ainsi en allemand Sprache veut dire « langue » et « langage » ; Rede correspond à peu près à « parole », mais y ajoute le sens spécial de « discours ». En latin sermo signifie plutôt « langage » et « parole », tandis que lingua désigne la langue, et ainsi de suite. Aucun mot ne correspond exactement à l’une des notions précisées plus haut ; c’est pourquoi toute définition faite à propos d’un mot est vaine ; c’est une mauvaise méthode que de partir des mots pour définir les choses.

Récapitulons les caractères de la langue :

1o Elle est un objet bien défini dans l’ensemble hétéroclite des faits de langage. On peut la localiser dans la portion déterminée du circuit où une image auditive vient s’associer à un concept. Elle est la partie sociale du langage, extérieure à l’individu, qui à lui seul ne peut ni la créer ni la modifier ; elle n’existe qu’en vertu d’une sorte de contrat passé entre les membres de la communauté. D’autre part, l’individu a besoin d’un apprentissage pour en connaître le jeu ; l’enfant ne se l’assimile que peu à peu. Elle est si bien une chose distincte qu’un homme privé de l’usage de la parole conserve la langue, pourvu qu’il comprenne les signes vocaux qu’il entend.

2o La langue, distincte de la parole, est un objet qu’on peut étudier séparément. Nous ne parlons plus les langues mortes, mais nous pouvons fort bien nous assimiler leur organisme linguistique. Non seulement la science de la langue peut se passer des autres éléments du langage, mais elle n’est possible que si ces autres éléments n’y sont pas mêlés.

3o Tandis que le langage est hétérogène, la langue ainsi délimitée est de nature homogène : c’est un système de signes où il n’y a d’essentiel que l’union du sens et de l’image acoustique, et où les deux parties du signe sont également psychiques.

4o La langue n’est pas moins que la parole un objet de nature concrète, et c’est un grand avantage pour l’étude. Les signes linguistiques, pour être essentiellement psychiques, ne sont pas des abstractions ; les associations ratifiées par le consentement collectif, et dont l’ensemble constitue la langue, sont des réalités qui ont leur siège dans le cerveau. En outre, les signes de la langue sont pour ainsi dire tangibles ; l’écriture peut les fixer dans des images conventionnelles, tandis qu’il serait impossible de photographier dans tous leurs détails les actes de la parole ; la phonation d’un mot, si petit soit-il, représente une infinité de mouvements musculaires extrêmement difficiles à connaître et à figurer. Dans la langue, au contraire, il n’y a plus que l’image acoustique, et celle-ci peut se traduire en une image visuelle constante. Car si l’on fait abstraction de cette multitude de mouvements nécessaires pour la réaliser dans la parole, chaque image acoustique n’est, comme nous le verrons, que la somme d’un nombre limité d’éléments ou phonèmes, susceptibles à leur tour d’être évoqués par un nombre correspondant de signes dans l’écriture. C’est cette possibilité de fixer les choses relatives à la langue qui fait qu’un dictionnaire et une grammaire peuvent en être une représentation fidèle, la langue étant le dépôt des images acoustiques, et l’écriture la forme tangible de ces images.

§ 3.

Place de la langue dans les faits humains. La sémiologie.

Ces caractères nous en font découvrir un autre plus important. La langue, ainsi délimitée dans l’ensemble des faits de langage, est classable parmi les faits humains, tandis que le langage ne l’est pas.

Nous venons de voir que la langue est une institution sociale ; mais elle se distingue par plusieurs traits des autres institutions politiques, juridiques, etc. Pour comprendre sa nature spéciale, il faut faire intervenir un nouvel ordre de faits.

La langue est un système de signes exprimant des idées, et par là, comparable à l’écriture, à l’alphabet des sourds-muets, aux rites symboliques, aux formes de politesse, aux signaux militaires, etc., etc. Elle est seulement le plus important de ces systèmes.

On peut donc concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ; elle formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie générale ; nous la nommerons sémiologie[2] (du grec sēmeîon, « signe » ). Elle nous apprendrait en quoi consistent les signes, quelles lois les régissent. Puisqu’elle n’existe pas encore, on ne peut dire ce qu’elle sera ; mais elle a droit à l’existence, sa place est déterminée d’avance. La linguistique n’est qu’une partie de cette science générale, les lois que découvrira la sémiologie seront applicables à la linguistique, et celle-ci se trouvera ainsi rattachée à un domaine bien défini dans l’ensemble des faits humains.

C’est au psychologue à déterminer la place exacte de la sémiologie[3] ; la tâche du linguiste est de définir ce qui fait de la langue un système spécial dans l’ensemble des faits sémiologiques. La question sera reprise plus bas ; nous ne retenons ici qu’une chose : si pour la première fois nous avons pu assigner à la linguistique une place parmi les sciences, c’est parce que nous l’avons rattachée à la sémiologie.

Pourquoi celle-ci n’est-elle pas encore reconnue comme science autonome, ayant comme toute autre son objet propre ? C’est qu’on tourne dans un cercle : d’une part, rien n’est plus propre que la langue à faire comprendre la nature du problème sémiologique ; mais, pour le poser convenablement, il faudrait étudier la langue en elle-même ; or, jusqu’ici, on l’a presque toujours abordée en fonction d’autre chose, à d’autres points de vue.

Il y a d’abord la conception superficielle du grand public : il ne voit dans la langue qu’une nomenclature (voir p. 97), ce qui supprime toute recherche sur sa nature véritable.

Puis il y a le point de vue du psychologue, qui étudie le mécanisme du signe chez l’individu ; c’est la méthode la plus facile, mais elle ne conduit pas au delà de l’exécution individuelle et n’atteint pas le signe, qui est social par nature.

Ou bien encore, quand on s’aperçoit que le signe doit être étudié socialement, on ne retient que les traits de la langue qui la rattachent aux autres institutions, celles qui dépendent plus ou moins de notre volonté ; et de la sorte on passe à côté du but, en négligeant les caractères qui n’appartiennent qu’aux systèmes sémiologiques en général et à la langue en particulier. Car le signe échappe toujours en une certaine mesure à la volonté individuelle ou sociale, c’est là son caractère essentiel ; mais c’est celui qui apparaît le moins à première vue.

Ainsi ce caractère n’apparaît bien que dans la langue, mais il se manifeste dans les choses qu’on étudie le moins, et par contre-coup on ne voit pas bien la nécessité ou l’utilité particulière d’une science sémiologique. Pour nous, au contraire, le problème linguistique est avant tout sémiologique, et tous nos développements empruntent leur signification à ce fait important. Si l’on veut découvrir la véritable nature de la langue, il faut la prendre d’abord dans ce qu’elle a de commun avec tous les autres systèmes du même ordre ; et des facteurs linguistiques qui apparaissent comme très importants au premier abord (par exemple le jeu de l’appareil vocal), ne doivent être considérés qu’en seconde ligne, s’ils ne servent qu’à distinguer la langue des autres systèmes. Par là, non seulement on éclairera le problème linguistique, mais nous pensons qu’en considérant les rites, les coutumes, etc… comme des signes, ces faits apparaîtront sous un autre jour, et on sentira le besoin de les grouper dans la sémiologie et de les expliquer par les lois de cette science.

Chapitre IV

Linguistique de la langue et linguistique de la parole

En accordant à la science de la langue sa vraie place dans l’ensemble de l’étude du langage, nous avons du même coup situé la linguistique tout entière. Tous les autres éléments du langage, qui constituent la parole, viennent d’eux-mêmes se subordonner à cette première science, et c’est grâce à cette subordination que toutes les parties de la linguistique trouvent leur place naturelle.

Considérons, par exemple, la production des sons nécessaires à la parole : les organes vocaux sont aussi extérieurs à la langue que les appareils électriques qui servent à transcrire l’alphabet Morse sont étrangers à cet alphabet ; et la phonation, c’est-à-dire l’exécution des images acoustiques, n’affecte en rien le système lui-même. Sous ce rapport, on peut comparer la langue à une symphonie, dont la réalité est indépendante de la manière dont on l’exécute ; les fautes que peuvent commettre les musiciens qui la jouent ne compromettent nullement cette réalité.

À cette séparation de la phonation et de la langue on opposera peut-être les transformations phonétiques, les altérations de sons qui se produisent dans la parole et qui exercent une influence si profonde sur les destinées de la langue elle-même. Sommes-nous vraiment en droit de prétendre que celle-ci existe indépendamment de ces phénomènes ? Oui, car ils n’atteignent que la substance matérielle des mots. S’ils attaquent la langue en tant que système de signes, ce n’est qu’indirectement, par le changement d’interprétation qui en résulte ; or ce phénomène n’a rien de phonétique (voir p. 121). Il peut être intéressant de rechercher les causes de ces changements, et l’étude des sons nous y aidera ; mais cela n’est pas essentiel : pour la science de la langue, il suffira toujours de constater les transformations de sons et de calculer leurs effets.

Et ce que nous disons de la phonation sera vrai de toutes les autres parties de la parole. L’activité du sujet parlant doit être étudiée dans un ensemble de disciplines qui n’ont de place dans la linguistique que par leur relation avec la langue.

L’étude du langage comporte donc deux parties : l’une, essentielle, a pour objet la langue, qui est sociale dans son essence et indépendante de l’individu ; cette étude est uniquement psychique ; l’autre, secondaire, a pour objet la partie individuelle du langage, c’est-à-dire la parole y compris la phonation : elle est psycho-physique.

Sans doute, ces deux objets sont étroitement liés et se supposent l’un l’autre : la langue est nécessaire pour que la parole soit intelligible et produise tous ses effets ; mais celle-ci est nécessaire pour que la langue s’établisse ; historiquement, le fait de parole précède toujours. Comment s’aviserait-on d’associer une idée à une image verbale, si l’on ne surprenait pas d’abord cette association dans un acte de parole ? D’autre part, c’est en entendant les autres que nous apprenons notre langue maternelle ; elle n’arrive à se déposer dans notre cerveau qu’à la suite d’innombrables expériences. Enfin, c’est la parole qui fait évoluer la langue : ce sont les impressions reçues en entendant les autres qui modifient nos habitudes linguistiques. Il y a donc interdépendance de la langue et de la parole ; celle-là est à la fois l’instrument et le produit de celle-ci. Mais tout cela ne les empêche pas d’être deux choses absolument distinctes.

La langue existe dans la collectivité sous la forme d’une somme d’empreintes déposées dans chaque cerveau, à peu près comme un dictionnaire dont tous les exemplaires, identiques, seraient répartis entre les individus (voir p. 30). C’est donc quelque chose qui est dans chacun d’eux, tout en étant commun à tous et placé en dehors de la volonté des dépositaires. Ce mode d’existence de la langue peut être représenté par la formule :

1 + 1 + 1 + 1… = 1 (modèle collectif).

De quelle manière la parole est-elle présente dans cette même collectivité ? Elle est la somme de ce que les gens disent, et elle comprend : a) des combinaisons individuelles, dépendant de la volonté de ceux qui parlent, b) des actes de phonation également volontaires, nécessaires pour l’exécution de ces combinaisons.

Il n’y a donc rien de collectif dans la parole ; les manifestations en sont individuelles et momentanées. Ici il n’y a rien de plus que la somme des cas particuliers selon la formule :

(1 + 1′ + 1″ + 1‴…).

Pour toutes ces raisons, il serait chimérique de réunir sous un même point de vue la langue et la parole. Le tout global du langage est inconnaissable, parce qu’il n’est pas homogène, tandis que la distinction et la subordination proposées éclairent tout.

Telle est la première bifurcation qu’on rencontre dès qu’on cherche à faire la théorie du langage. Il faut choisir entre deux routes qu’il est impossible de prendre en même temps ; elles doivent être suivies séparément.

On peut à la rigueur conserver le nom de linguistique à chacune de ces deux disciplines et parler d’une linguistique de la parole. Mais il ne faudra pas la confondre avec la linguistique proprement dite, celle dont la langue est l’unique objet.

Nous nous attacherons uniquement à cette dernière, et si, au cours de nos démonstrations, nous empruntons des lumières à l’étude de la parole, nous nous efforcerons de ne jamais effacer les limites qui séparent les deux domaines.

Chapitre V

Éléments internes et éléments externes de la langue

Notre définition de la langue suppose que nous en écartons tout ce qui est étranger à son organisme, à son système, en un mot tout ce qu’on désigne par le terme de « linguistique externe ». Cette linguistique-là s’occupe pourtant de choses importantes, et c’est surtout à elles que l’on pense quand on aborde l’étude du langage.

Ce sont d’abord tous les points par lesquels la linguistique touche à l’ethnologie, toutes les relations qui peuvent exister entre l’histoire d’une langue et celle d’une race ou d’une civilisation. Ces deux histoires se mêlent et entretiennent des rapports réciproques. Cela rappelle un peu les correspondances constatées entre les phénomènes linguistiques proprement dits (voir p. 23 sv.), Les mœurs d’une nation ont un contre-coup sur sa langue, et, d’autre part, c’est dans une large mesure la langue qui fait la nation.

En second lieu, il faut mentionner les relations existant entre la langue et l’histoire politique. De grands faits historiques comme la conquête romaine, ont eu une portée incalculable pour une foule de faits linguistiques. La colonisation, qui n’est qu’une forme de la conquête, transporte un idiome dans des milieux différents, ce qui entraîne des changements dans cet idiome. On pourrait citer à l’appui toute espèce de faits : ainsi la Norvège a adopté le danois en s’unissant politiquement au Danemark ; il est vrai qu’aujourd’hui les Norvégiens essaient de s’affranchir de cette influence linguistique. La politique intérieure des États n’est pas moins importante pour la vie des langues : certains gouvernements, comme la Suisse, admettent la coexistence de plusieurs idiomes ; d’autres, comme la France, aspirent à l’unité linguistique. Un degré de civilisation avancé favorise le développement de certaines langues spéciales (langue juridique, terminologie scientifique, etc).

Ceci nous amène à un troisième point : les rapports de la langue avec des institutions de toute sorte, l’Église, l’école, etc. Celles-ci, à leur tour, sont intimement liées avec le développement littéraire d’une langue, phénomène d’autant plus général qu’il est lui-même inséparable de l’histoire politique. La langue littéraire dépasse de toutes parts les limites que semble lui tracer la littérature ; qu’on pense à l’influence des salons, de la cour, des académies. D’autre part elle pose la grosse question du conflit qui s’élève entre elle et les dialectes locaux (voir p. 267 sv.) ; le linguiste doit aussi examiner les rapports réciproques de la langue du livre et de la langue courante ; car toute langue littéraire, produit de la culture, arrive à détacher sa sphère d’existence de la sphère naturelle, celle de la langue parlée.

Enfin tout ce qui se rapporte à l’extension géographique des langues et au fractionnement dialectal relève de la linguistique externe. Sans doute, c’est sur ce point que la distinction entre elle et la linguistique interne paraît le plus paradoxale, tant le phénomène géographique est étroitement associé à l’existence de toute langue ; et cependant, en réalité, il ne touche pas à l’organisme intérieur de l’idiome.

On a prétendu qu’il est absolument impossible de séparer toutes ces questions de l’étude de la langue proprement dite. C’est un point de vue qui a prévalu surtout depuis qu’on a tant insisté sur ces « Realia ». De même que la plante est modifiée dans son organisme interne par des facteurs étrangers : terrain, climat, etc., de même l’organisme grammatical ne dépend-il pas constamment des facteurs externes du changement linguistique ? Il semble qu’on explique mal les termes techniques, les emprunts dont la langue fourmille, si on n’en considère pas la provenance. Est-il possible de distinguer le développement naturel, organique d’un idiome, de ses formes artificielles, telles que la langue littéraire, qui sont dues à des facteurs externes, par conséquent inorganiques ? Ne voit-on pas constamment se développer une langue commune à côté des dialectes locaux ?

Nous pensons que l’étude des phénomènes linguistiques externes est très fructueuse ; mais il est faux de dire que sans eux on ne puisse connaître l’organisme linguistique interne. Prenons comme exemple l’emprunt des mots étrangers ; on peut constater d’abord que ce n’est nullement un élément constant dans la vie d’une langue. Il y a dans certaines vallées retirées des patois qui n’ont pour ainsi dire jamais admis un seul terme artificiel venu du dehors. Dira-t-on que ces idiomes sont hors des conditions régulières du langage, incapables d’en donner une idée, que ce sont eux qui demandent une étude « tératologique » comme n’ayant pas subi de mélange ? Mais surtout le mot emprunté ne compte plus comme tel, dès qu’il est étudié au sein du système ; il n’existe que par sa relation et son opposition avec les mots qui lui sont associés, au même titre que n’importe quel signe autochtone. D’une façon générale, il n’est jamais indispensable de connaître les circonstances au milieu desquelles une langue s’est développée. Pour certains idiomes, tels que le zend et le paléo-slave, on ne sait même pas exactement quels peuples les ont parlés ; mais cette ignorance ne nous gêne nullement pour les étudier intérieurement et pour nous rendre compte des transformations qu’ils ont subies. En tout cas, la séparation des deux points de vue s’impose, et plus on l’observera rigoureusement mieux cela vaudra.

La meilleure preuve en est que chacun d’eux crée une méthode distincte. La linguistique externe peut accumuler détail sur détail sans se sentir serrée dans l’étau d’un système. Par exemple, chaque auteur groupera comme il l’entend les faits relatifs à l’expansion d’une langue en dehors de son territoire ; si l’on cherche les facteurs qui ont créé une langue littéraire en face des dialectes, on pourra toujours user de la simple énumération ; si l’on ordonne les faits d’une façon plus ou moins systématique, ce sera uniquement pour les besoins de la clarté.

Pour la linguistique interne, il en va tout autrement : elle n’admet pas une disposition quelconque ; la langue est un système qui ne connaît que son ordre propre. Une comparaison avec le jeu d’échecs le fera mieux sentir. Là, il est relativement facile de distinguer ce qui est externe de ce qui est interne : le fait qu’il a passé de Perse en Europe est d’ordre externe ; interne, au contraire, tout ce qui concerne le système et les règles. Si je remplace des pièces de bois par des pièces d’ivoire, le changement est indifférent pour le système : mais si je diminue ou augmente le nombre des pièces, ce changement-là atteint profondément la « grammaire » du jeu. Il n’en est pas moins vrai qu’une certaine attention est nécessaire pour faire des distinctions de ce genre. Ainsi dans chaque cas on posera la question de la nature du phénomène, et pour la résoudre on observera cette règle : est interne tout ce qui change le système à un degré quelconque.

Chapitre VI

Représentation de la langue par l’écriture

§ 1.

Nécessité d’étudier ce sujet.

L’objet concret de notre étude est donc le produit social déposé dans le cerveau de chacun, c’est-à-dire la langue. Mais ce produit diffère suivant les groupes linguistiques : ce qui nous est donné, ce sont les langues. Le linguiste est obligé d’en connaître le plus grand nombre possible, pour tirer de leur observation et de leur comparaison ce qu’il y a d’universel en elles.

Or nous ne les connaissons généralement que par l’écriture. Pour notre langue maternelle elle-même, le document intervient à tout instant. Quand il s’agit d’un idiome parlé à quelque distance, il est encore plus nécessaire de recourir au témoignage écrit ; à plus forte raison pour ceux qui n’existent plus. Pour disposer dans tous les cas de documents directs, il faudrait qu’on eût fait de tout temps ce qui se fait actuellement à Vienne et à Paris : une collection d’échantillons phonographiques de toutes les langues. Encore faudrait-il recourir à l’écriture pour faire connaître aux autres les textes consignés de cette manière.

Ainsi, bien que l’écriture soit en elle-même étrangère au système interne, il est impossible de faire abstraction d’un procédé par lequel la langue est sans cesse figurée ; il est nécessaire d’en connaître l’utilité, les défauts et les dangers.

§ 2.

Prestige de l’écriture ; causes de son ascendant sur la forme parlée.

Langue et écriture sont deux systèmes de signes distincts ; l’unique raison d’être du second est de représenter le premier ; l’objet linguistique n’est pas défini par la combinaison du mot écrit et du mot parlé ; ce dernier constitue à lui seul cet objet. Mais le mot écrit se mêle si intimement au mot parlé dont il est l’image, qu’il finit par usurper le rôle principal ; on en vient à donner autant et plus d’importance à la représentation du signe vocal qu’à ce signe lui-même. C’est comme si l’on croyait que, pour connaître quelqu’un, il vaut mieux regarder sa photographie que son visage.

Cette illusion a existé de tout temps, et les opinions courantes qu’on colporte sur la langue en sont entachées. Ainsi l’on croit communément qu’un idiome s’altère plus rapidement quand l’écriture n’existe pas : rien de plus faux. L’écriture peut bien, dans certaines conditions, ralentir les changements de la langue, mais inversement, sa conservation n’est nullement compromise par l’absence d’écriture. Le lituanien, qui se parle encore aujourd’hui dans la Prusse orientale et une partie de la Russie, n’est connu par des documents écrits que depuis 1540 ; mais à cette époque tardive, il offre, dans l’ensemble, une image aussi fidèle de l’indo-européen que le latin du IIIe siècle avant Jésus-Christ. Cela seul suffit pour montrer combien la langue est indépendante de l’écriture.

Certains faits linguistiques très ténus se sont conservés sans le secours d’aucune notation. Dans toute la période du vieux haut allemand on a écrit tōten, fuolen et stōzen, tandis qu’à la fin du XIIe siècle apparaissent les graphies töten, füelen, contre stōzen qui subsiste. D’où provient cette différence ? Partout où elle s’est produite, il y avait un y dans la syllabe suivante ; le protogermanique offrait *daupyan, *fōlyan, mais *stautan. Au seuil de la période littéraire, vers 800, ce y s’affaiblit à tel point que l’écriture n’en conserve aucun souvenir pendant trois siècles ; pourtant il avait laissé une trace légère dans la prononciation ; et voici que vers 1180, comme on l’a vu plus haut, il reparaît miraculeusement sous forme d’ « umlaut » ! Ainsi sans le secours de l’écriture, cette nuance de prononciation s’était exactement transmise.

La langue a donc une tradition orale indépendante de l’écriture, et bien autrement fixe ; mais le prestige de la forme écrite nous empêche de le voir. Les premiers linguistes s’y sont trompés, comme avant eux les humanistes. Bopp lui-même ne fait pas de distinction nette entre la lettre et le son ; à le lire, on croirait qu’une langue est inséparable de son alphabet. Ses successeurs immédiats sont tombés dans le même piège ; la graphie th de la fricative þ a fait croire à Grimm, non seulement que ce son est double, mais encore que c’est une occlusive aspirée ; de là la place qu’il lui assigne dans sa loi de mutation consonantique ou « Lautverschiebung » (voir p. 199). Aujourd’hui encore des hommes éclairés confondent la langue avec son orthographe ; Gaston Deschamps ne disait-il pas de Berthelot « qu’il avait préservé le français de la ruine » parce qu’il s’était opposé à la réforme orthographique ?

Mais comment s’explique ce prestige de l’écriture ?

1o D’abord l’image graphique des mots nous frappe comme un objet permanent et solide, plus propre que le son à constituer l’unité de la langue à travers le temps. Ce lien a beau être superficiel et créer une unité purement factice : il est beaucoup plus facile à saisir que le lien naturel, le seul véritable, celui du son.

2o Chez la plupart des individus les impressions visuelles sont plus nettes et plus durables que les impressions acoustiques ; aussi s’attachent-ils de préférence aux premières. L’image graphique finit par s’imposer aux dépens du son.

3o La langue littéraire accroît encore l’importance imméritée de l’écriture. Elle a ses dictionnaires, ses grammaires ; c’est d’après le livre et par le livre qu’on enseigne à l’école ; la langue apparaît réglée par un code ; or ce code est lui-même une règle écrite, soumise à un usage rigoureux : l’orthographe, et voilà ce qui confère à l’écriture une importance primordiale. On finit par oublier qu’on apprend à parler avant d’apprendre à écrire, et le rapport naturel est renversé.

4o Enfin, quand il y a désaccord entre la langue et l’orthographe, le débat est toujours difficile à trancher pour tout autre que le linguiste ; mais comme celui-ci n’a pas voix au chapitre, la forme écrite a presque fatalement le dessus, parce que toute solution qui se réclame d’elle est plus aisée ; l’écriture s’arroge de ce chef une importance à laquelle elle n’a pas droit.

§ 3.

Les systèmes d’écriture

Il n’y a que deux systèmes d’écriture :

1o Le système idéographique, dans lequel le mot est représenté par un signe unique et étranger aux sons dont il se compose. Ce signe se rapporte à l’ensemble du mot, et par là, indirectement, à l’idée qu’il exprime. L’exemple classique de ce système est l’écriture chinoise.

2o Le système dit communément « phonétique », qui vise à reproduire la suite des sons se succédant dans le mot. Les écritures phonétiques sont tantôt syllabiques, tantôt alphabétiques, c’est-à-dire basées sur les éléments irréductibles de la parole.

D’ailleurs les écritures idéographiques deviennent volontiers mixtes : certains idéogrammes, détournés de leur valeur première, finissent par représenter des sons isolés.

Nous avons dit que le mot écrit tend à se substituer dans notre esprit au mot parlé : cela est vrai pour les deux systèmes d’écriture, mais cette tendance est plus forte dans le premier. Pour le Chinois, l’idéogramme et le mot parlé sont au même titre des signes de l’idée ; pour lui l’écriture est une seconde langue, et dans la conversation, quand deux mots parlés ont le même son, il lui arrive de recourir au mot écrit pour expliquer sa pensée. Mais cette substitution, par le fait qu’elle peut être absolue, n’a pas les mêmes conséquences fâcheuses que dans notre écriture ; les mots chinois des différents dialectes qui correspondent à une même idée s’incorporent également bien au même signe graphique.

Nous bornerons notre étude au système phonétique, et tout spécialement à celui qui est en usage aujourd’hui et dont le prototype est l’alphabet grec.

Au moment où un alphabet de ce genre s’établit, il reflète la langue d’une façon assez rationnelle, à moins qu’il ne s’agisse d’un alphabet emprunté et déjà entaché d’inconséquences. Au regard de la logique, l’alphabet grec est particulièrement remarquable, comme nous le verrons p. 64. Mais cette harmonie entre la graphie et la prononciation ne dure pas. Pourquoi ? C’est ce qu’il faut examiner.

§ 4.

Causes du désaccord entre la graphie et la prononciation.

Ces causes sont nombreuses ; nous ne retiendrons que les plus importantes.

D’abord la langue évolue sans cesse, tandis que l’écriture tend à rester immobile. Il s’ensuit que la graphie finit par ne plus correspondre à ce qu’elle doit représenter. Une notation, conséquente à un moment donné, sera absurde un siècle plus tard. Pendant un temps, on modifie le signe graphique pour le conformer aux changements de prononciation, ensuite on y renonce. C’est ce qui est arrivé en français pour oi.

On prononçait : On écrivait :
au XIe siècle . . . . 1. rei, lei rei, lei.
au XIIe siècle . . . . 2. roi, loi roi, loi.
au XIVe siècle . . . . 3. roè, loè roi, loi.
au XIXe siècle . . . . 4. rwa, lwa roi, loi.

Ainsi, jusqu’à la deuxième époque on a tenu compte des changements survenus dans la prononciation ; à une étape de l’histoire de la langue correspond une étape dans celle de la graphie. Mais à partir du XIVe siècle l’écriture est restée stationnaire, tandis que la langue poursuivait son évolution, et dès ce moment il y a eu un désaccord toujours plus grave entre elle et l’orthographe. Enfin, comme on continuait à joindre des termes discordants, ce fait a eu sa répercussion sur le système même de l’écriture : l’expression graphique oi a pris une valeur étrangère aux éléments dont elle est formée.

On pourrait multiplier indéfiniment les exemples. Ainsi pourquoi écrit-on mais et fait ce que nous prononçons et  ? Pourquoi c a-t-il souvent en français la valeur de s ? C’est que nous avons conservé des graphiques qui n’ont plus de raison d’être.

Cette cause agit dans tous les temps : actuellement notre l mouillée se change en jod ; nous disons éveyer, mouyer, comme essuyer, nettoyer ; mais nous continuons à écrire éveiller, mouiller.

Autre cause du désaccord entre la graphie et la prononciation : quand un peuple emprunte à un autre son alphabet, il arrive souvent que les ressources de ce système graphique sont mal appropriées à sa nouvelle fonction ; on est obligé de recourir à des expédients ; par exemple, on se servira de deux lettres pour désigner un seul son. C’est le cas pour le þ (fricative dentale sourde) des langues germaniques : l’alphabet latin n’offrant aucun signe pour le représenter, on le rendit par th. Le roi mérovingien Chilpéric essaya d’ajouter aux lettres latines un signe spécial pour ce son ; mais il n’y réussit pas, et l’usage a consacré th. L’anglais du moyen âge avait un e fermé (par exemple dans sed « semence » ) et un e ouvert (par exemple dans led « conduire » ) ; l’alphabet n’offrant pas de signes distincts pour ces deux sons, on imagina d’écrire seed et lead. En français, pour représenter la chuintante š, on recourut au signe double ch, etc., etc.

Il y a encore la préoccupation étymologique ; elle a été prépondérante à certaines époques, par exemple à la Renaissance. Souvent même c’est une fausse étymologie qui impose une graphie ; ainsi, on a introduit un d dans notre mot poids, comme s’il venait du latin pondus, alors qu’en réalité il vient de pensum. Mais il importe peu que l’application du principe soit correcte ou non : c’est le principe même de l’écriture étymologique qui est erroné.

Ailleurs, la cause échappe ; certaines chinoiseries n’ont pas même l’excuse de l’étymologie. Pourquoi a-t-on écrit en allemand thun au lieu de tun ? On a dit que le h représente l’aspirée qui suit la consonne ; mais alors il fallait l’introduire partout où la même aspiration se présente, et une foule de mots ne l’ont jamais reçu (Tugend, Tisch, etc.).

§ 5.

Effets de ce désaccord.

Il serait trop long de classer les inconséquences de l’écriture. Une des plus malheureuses est la multiplicité des signes pour le même son. Ainsi pour ž nous avons en français : j, g, ge (joli, geler, geai) ; pour z : z et s ; pour s, c, ç et t (nation) ; ss (chasser), sc (acquiescer), (acquiesçant), x (dix) ; pour k : c, qu, k, ch, cc, cqu (acquérir). Inversement plusieurs valeurs sont figurées par le même signe : ainsi t représente t ou s, g représente g ou ž, etc.

Signalons encore les « graphies indirectes ». En allemand, bien qu’il n’y ait point de consonnes doubles dans Zettel, Teller, etc., on écrit tt, ll à seule fin d’indiquer que la voyelle précédente est brève et ouverte. C’est par une aberration du même genre que l’anglais ajoute un e muet final pour allonger la voyelle qui précède ; comparez made (prononcez mēd) et mad (prononcez mād). Cet e, qui intéresse en réalité l’unique syllabe, en crée une seconde pour l’œil.

Ces graphies irrationnelles correspondent encore à quelque chose dans la langue ; mais d’autres ne riment à rien. Le français actuel n’a pas de consonnes doubles, sauf dans les futurs anciens mourrai, courrai : néanmoins, notre orthographe fourmille de consonnes doubles illégitimes (bourru, sottise, souffrir, etc.).

Il arrive aussi que, n’étant pas fixée et cherchant sa règle, l’écriture hésite ; de là ces orthographes fluctuantes qui représentent les essais faits à diverses époques pour figurer les sons. Ainsi dans ertha, erdha, erda, ou bien thrī, dhrī, drī, du vieux haut allemand, th, dh, d figurent bien le même élément phonique ; mais lequel ? Impossible de le savoir par l’écriture. Il en résulte cette complication que, en face de deux graphies pour une même forme, on ne peut pas toujours décider s’il s’agit réellement de deux prononciations. Les documents de dialectes voisins notent le même mot les uns asca, les autres ascha ; si ce sont les mêmes sons, c’est un cas d’orthographe fluctuante ; sinon, la différence est phonologique et dialectale, comme dans les formes grecques paízō, paízdō, paíddō. Ou bien encore il s’agit de deux époques successives ; on rencontre en anglais d’abord hwat, hweel, etc., puis what, wheel, etc., sommes-nous en présence d’un changement de graphie ou d’un changement phonétique ?

Le résultat évident de tout cela, c’est que l’écriture voile la vue de la langue : elle n’est pas un vêtement, mais un travestissement. On le voit bien par l’orthographe du mot français oiseau, où pas un des sons du mot parlé (wazo) n’est représenté par son signe propre ; il ne reste rien de l’image de la langue.

Un autre résultat, c’est que moins l’écriture représente ce qu’elle doit représenter, plus se renforce la tendance à la prendre pour base ; les grammairiens s’acharnent à attirer l’attention sur la forme écrite. Psychologiquement, la chose s’explique très bien, mais elle a des conséquences fâcheuses. L’emploi qu’on fait des mots « prononcer » et « prononciation » est une consécration de cet abus et renverse le rapport légitime et réel existant entre l’écriture et la langue. Quand on dit qu’il faut prononcer une lettre de telle ou telle façon, on prend l’image pour le modèle. Pour que oi puisse se prononcer wa, il faudrait qu’il existât pour lui-même. En réalité, c’est wa qui s’écrit oi. Pour expliquer cette bizarrerie, on ajoute que dans ce cas il s’agit d’une prononciation exceptionnelle de o et de i ; encore une expression fausse, puisqu’elle implique une dépendance de la langue à l’égard de la forme écrite. On dirait qu’on se permet quelque chose contre l’écriture, comme si le signe graphique était la norme.

Ces fictions se manifestent jusque dans les règles grammaticales, par exemple celle de l’h en français. Nous avons des mots à initiale vocalique sans aspiration, mais qui ont reçu h par souvenir de leur forme latine ; ainsi homme (anciennement ome), à cause de homo. Mais nous en avons d’autres, venus du germanique, dont l’h a été réellement prononcé : hache, hareng, honte, etc. Tant que l’aspiration subsista, ces mots se plièrent aux lois relatives aux consonnes initiales ; on disait : deu haches, le hareng, tandis que, selon la loi des mots commençant par une voyelle, on disait deu-z-hommes, l’omme. A cette époque, la règle : « devant h aspiré la liaison et l’élision ne se font pas » était correcte. Mais actuellement cette formule est vide de sens ; l’h aspiré n’existe plus, à moins qu’on n’appelle de ce nom cette chose qui n’est pas un son, mais devant laquelle ou ne fait ni liaison ni élision. C’est donc un cercle vicieux, et l’h n’est qu’un être fictif issu de l’écriture.

Ce qui fixe la prononciation d’un mot, ce n’est pas son orthographe, c’est son histoire. Sa forme, à un moment donné, représente un moment de l’évolution qu’il est forcé de suivre et qui est réglée par des lois précises. Chaque étape peut être fixée par celle qui précède. La seule chose à considérer, celle qu’on oublie le plus, c’est l’ascendance du mot, son étymologie.

Le nom de la ville d’Auch est en transcription phonétique. C’est le seul cas où le ch de notre orthographe représente š à la fin du mot. Ce n’est pas une explication que de dire : ch final ne se prononce š que dans ce mot. La seule question est de savoir comment le latin Auscii a pu en se transformant devenir  ; l’orthographe n’importe pas.

Doit-on prononcer gageure avec ö ou avec ü ? Les uns répondent : gažör, puisque heure se prononce ör. D’autres disent : non, mais gažür, car ge équivaut à ž. dans geôle par exemple. Vain débat ! La vraie question est étymologique : gageure a été formé sur gager comme tournure sur tourner ; ils appartiennent au même type de dérivation : gažür est seul justifié ; gažör est une prononciation due uniquement à l’équivoque de l’écriture.

Mais la tyrannie de la lettre va plus loin encore : à force de s’imposer à la masse, elle influe sur la langue et la modifie. Cela n’arrive que dans les idiomes très littéraires, où le document écrit joue un rôle considérable. Alors l’image visuelle arrive à créer des prononciations vicieuses ; c’est là proprement un fait pathologique. Cela se voit souvent en français. Ainsi pour le nom de famille Lefèvre (du latin faber), il y avait deux graphies, l’une populaire et simple, Lefèvre, l’autre savante et étymologique, Lefèbvre. Grâce à la confusion de v et u dans l’ancienne écriture, Lefèbvre a été lu Lefébure, avec un b qui n’a jamais existé réellement dans le mot, et un u provenant d’une équivoque. Or maintenant cette forme est réellement prononcée.

Il est probable que ces déformations deviendront toujours plus fréquentes, et que l’on prononcera de plus en plus les lettres inutiles. A Paris, on dit déjà : sept femmes en faisant sonner le t ; Darmesteter prévoit le jour où l’on prononcera même les deux lettres finales de vingt, véritable monstruosité orthographique.

Ces déformations phoniques appartiennent bien à la langue, seulement elles ne résultent pas de son jeu naturel ; elles sont dues à un facteur qui lui est étranger. La linguistique doit les mettre en observation dans un compartiment spécial : ce sont des cas tératologiques.

Chapitre VII

La phonologie

§ 1.

Définition.

Quand on supprime l’écriture par la pensée, celui qu’on prive de cette image sensible risque de ne plus apercevoir qu’une masse informe dont il ne sait que faire. C’est comme si l’on retirait à l’apprenti nageur sa ceinture de liège.

Il faudrait substituer tout de suite le naturel à l’artificiel ; mais cela est impossible tant qu’on n’a pas étudié les sons de la langue ; car détachés de leurs signes graphiques, ils ne représentent plus que des notions vagues, et l’on préfère encore l’appui, même trompeur, de l’écriture. Aussi les premiers linguistes, qui ignoraient tout de la physiologie des sons articulés, sont-ils tombés à tout instant dans ces pièges ; lâcher la lettre, c’était pour eux perdre pied ; pour nous, c’est un premier pas vers la vérité ; car c’est l’étude des sons eux-mêmes qui nous fournit le secours que nous cherchons. Les linguistes de l’époque moderne l’ont enfin compris ; reprenant pour leur compte des recherches inaugurées par d’autres (physiologistes, théoriciens du chant, etc.), ils ont doté la linguistique d’une science auxiliaire qui l’a affranchie du mot écrit.

La physiologie des sons (all. Laut- ou Sprachphysiologie) est souvent appelée « phonétique » (all. Phonetik, angl. phonetics). Ce terme nous semble impropre ; nous le remplaçons par celui de phonologie. Car phonétique a d’abord désigné et doit continuer à désigner l’étude des évolutions des sons ; l’on ne saurait confondre sous un même nom deux études absolument distinctes. La phonétique est une science historique ; elle analyse des événements, des transformations et se meut dans le temps. La phonologie est en dehors du temps, puisque le mécanisme de l’articulation reste toujours semblable à lui-même.

Mais non seulement ces deux études ne se confondent pas, elles ne peuvent même pas s’opposer. La première est une des parties essentielles de la science de la langue ; la phonologie, elle, — il faut le répéter, — n’en est qu’une discipline auxiliaire et ne relève que de la parole (voir p. 36). Sans doute on ne voit pas bien à quoi serviraient les mouvements phonatoires si la langue n’existait pas ; mais ils ne la constituent pas, et quand on a expliqué tous les mouvements de l’appareil vocal nécessaires pour produire chaque impression acoustique, on n’a éclairé en rien le problème de la langue. Celle-ci est un système basé sur l’opposition psychique de ces impressions acoustiques, de même qu’une tapisserie est une œuvre d’art produite par l’opposition visuelle entre des fils de couleurs diverses ; or, ce qui importe pour l’analyse, c’est le jeu de ces oppositions, non les procédés par lesquels les couleurs ont été obtenues.

Pour l’esquisse d’un système de phonologie nous renvoyons à l’Appendice, p. 63 ; ici, nous rechercherons seulement quel secours la linguistique peut attendre de cette science pour échapper aux illusions de l’écriture.

§ 2.

L’écriture phonologique.

Le linguiste demande avant tout qu’on lui fournisse un moyen de représenter les sons articulés qui supprime toute équivoque. De fait, d’innombrables systèmes graphiques ont été proposés.

Quels sont les principes d’une véritable écriture phonologique ? Elle doit viser à représenter par un signe chaque élément de la chaîne parlée. On ne tient pas toujours compte de cette exigence : ainsi les phonologistes anglais, préoccupés de classification plutôt que d’analyse, ont pour certains sons des signes de deux et même trois lettres. En outre la distinction entre sons explosifs et sons implosifs (voir p. 77 sv.) devrait, comme nous le dirons, être faite rigoureusement.

Y a-t-il lieu de substituer un alphabet phonologique à l’orthographe usuelle ? Cette question intéressante ne peut être qu’effleurée ici ; selon nous récriture phonologique doit rester au service des seuls linguistes. D’abord, comment faire adopter un système uniforme aux Anglais, aux Allemands, aux Français, etc. ! En outre un alphabet applicable à toutes les langues risquerait d’être encombré de signes diacritiques ; et sans parler de l’aspect désolant que présenterait une page d’un texte pareil, il est évident qu’à force de préciser, cette écriture obscurcirait ce qu’elle veut éclaircir, et embrouillerait le lecteur. Ces inconvénients ne seraient pas compensés par des avantages suffisants. En dehors de la science, l’exactitude phonologique n’est pas très désirable.

Il y a aussi la question de la lecture. Nous lisons de deux manières : le mot nouveau ou inconnu est épelé lettre après lettre ; mais le mot usuel et familier s’embrasse d’un seul coup d’œil, indépendamment des lettres qui le composent ; l’image de ce mot acquiert pour nous une valeur idéographique. Ici l’orthographe traditionnelle peut revendiquer ses droits : il est utile de distinguer tant et temps, — et, est et ait, — du et , — il devait et ils devaient, etc. Souhaitons seulement de voir l’écriture usuelle débarrassée de ses plus grosses absurdités ; si dans l’enseignement des langues un alphabet phonologique peut rendre des services, on ne saurait en généraliser l’emploi.

§ 3.

Critique du témoignage de l’écriture.

C’est donc une erreur de croire qu’après avoir reconnu le caractère trompeur de l’écriture, la première chose à faire soit de réformer l’orthographe. Le véritable service que nous rend la phonologie est de nous permettre de prendre certaines précautions vis-à-vis de cette forme écrite, par laquelle nous devons passer pour arriver à la langue. Le témoignage de l’écriture n’a de valeur qu’à la condition d’être interprété. Devant chaque cas il faut dresser le système phonologique de l’idiome étudié, c’est-à-dire le tableau des sons qu’il met en œuvre ; chaque langue, en effet, opère sur un nombre déterminé de phonèmes bien différenciés. Ce système est la seule réalité qui intéresse le linguiste. Les signes graphiques n’en sont qu’une image dont l’exactitude est à déterminer. La difficulté de cette détermination varie selon les idiomes et les circonstances.

Quand il s’agit d’une langue appartenant au passé, nous en sommes réduits à des données indirectes ; quelles sont alors les ressources à utiliser pour établir le système phonologique ?

1o D’abord des indices externes, et avant tout le témoignage des contemporains qui ont décrit les sons et la prononciation de leur époque. Ainsi les grammairiens français des XVIe et XVIIe siècles, surtout ceux qui voulaient renseigner les étrangers, nous ont laissé beaucoup de remarques intéressantes. Mais cette source d’information est très peu sûre, parce que ces auteurs n’ont aucune méthode phonologique. Leurs descriptions sont faites avec des termes de fortune, sans rigueur scientifique. Leur témoignage doit donc être à son tour interprété. Ainsi les noms donnés aux sons fournissent des indices trop souvent ambigus : les grammairiens grecs désignaient les sonores (comme b, d, g) par le terme de consonnes « moyennes » (mésai), et les sourdes (comme p, t, k) par celui de psīlai, que les Latins traduisaient par tenuēs.

2o On peut trouver des renseignements plus sûrs en combinant ces premières données avec les indices internes, que nous classerons sous deux rubriques.

a) Indices tirés de la régularité des évolutions phonétiques.

Quand il s’agit de déterminer la valeur d’une lettre, il est très important de savoir ce qu’a été à une époque antérieure le son qu’elle représente. Sa valeur actuelle est le résultat d’une évolution qui permet d’écarter d’emblée certaines hypothèses. Ainsi nous ne savons pas exactement quelle était la valeur du ç sanscrit, mais comme il continue le k palatal indo-européen, cette donnée limite nettement le champ des suppositions.

Si, outre le point de départ, on connaît encore l’évolution parallèle de sons analogues de la même langue à la même époque, on peut raisonner par analogie et tirer une proportion.

Le problème est naturellement plus facile s’il s’agit de déterminer une prononciation intermédiaire dont on connaît à la fois le point de départ et le point d’arrivée. Le au français (par exemple dans sauter) était nécessairement une diphtongue au moyen âge, puisqu’il se trouve placé entre un plus ancien al et le o du français moderne ; et si l’on apprend par une autre voie qu’à un moment donné la diphtongue au existait encore, il est bien certain qu’elle existait aussi dans la période précédente. Nous ne savons pas exactement ce que figure le z d’un mot comme le vieux haut allemand wazer ; mais les points de repère sont, d’une part, le plus ancien water, et de l’autre, la forme moderne wasser. Ce z doit donc être un son intermédiaire entre t et s ; nous pouvons rejeter toute hypothèse qui ne serait conciliable qu’avec le t ou avec le s ; il est par exemple impossible de croire qu’il ait représenté une palatale, car entre deux articulations dentales on ne peut supposer qu’une dentale.

b) Indices contemporains. Ils sont de plusieurs espèces.

Ainsi la diversité des graphies : on trouve écrit, à une certaine époque du vieux haut allemand : wazer, zehan, ezan, mais jamais wacer, cehan, etc. Si d’autre part on trouve aussi esan et essan, waser et wasser, etc., on en conclura que ce z avait un son très voisin de s, mais assez différent de ce qui est représenté par c à la même époque. Quand plus tard on rencontrera des formes comme wacer, etc., cela prouvera que ces deux phonèmes, jadis nettement distincts, se sont plus ou moins confondus.

Les textes poétiques sont des documents précieux pour la connaissance de la prononciation : selon que le système de versification est fondé sur le nombre des syllabes, sur la quantité ou sur la conformité des sons (allitération, assonance, rime), ces monuments nous fourniront des renseignements sur ces divers points. Si le grec distingue certaines longues par la graphie (par exemple ō, noté ω), pour d’autres il néglige cette précision ; c’est aux poètes qu’il faut demander des renseignements sur la quantité de a, i et u. En vieux français la rime permet de connaître, par exemple, jusqu’à quelle époque les consonnes finales de gras et faz (latin, faciō « je fais » ) ont été différentes, à partir de quel moment elles se sont rapprochées et confondues. La rime et l’assonance nous apprennent encore qu’en vieux français les e provenant d’un a latin (par exemple père de patrem, tel de talem, mer de mare) avaient un son tout différent des autres e. Jamais ces mots ne riment ou n’assonent avec elle (de illa), vert (de viridem), belle (de bella), etc., etc.

Mentionnons pour terminer la graphie des mots empruntés à une langue étrangère, les jeux de mots, les coq-à-l’âne, etc. Ainsi en gotique, kawtsjo renseigne sur la prononciation de cautio en bas latin. La prononciation rwè pour roi est attestée pour la fin du xviiie siècle par l’anecdote suivante, citée par Nyrop, Grammaire historique de la langue française, I3, p. 178 : au tribunal révolutionnaire on demande à une femme si elle n’a pas dit devant témoins qu’il fallait un roi ; elle répond « qu’elle n’a point parlé d’un roi tel qu’était Capet ou tout autre, mais d’un rouet maître, instrument à filer. »

Tous ces procédés d’information nous aident à connaître dans une certaine mesure le système phonologique d’une époque et à rectifier le témoignage de l’écriture tout en le mettant à profit.

Quand il s’agit d’une langue vivante, la seule méthode rationnelle consiste : a) à établir le système des sons tel qu’il est reconnu par l’observation directe ; b) à mettre en regard le système des signes qui servent à représenter — imparfaitement — les sons. Beaucoup de grammairiens s’en tiennent encore à l’ancienne méthode, critiquée plus haut, qui consiste à dire comment chaque lettre se prononce dans la langue qu’ils veulent décrire. Par ce moyen il est impossible de présenter clairement le système phonologique d’un idiome.

Cependant, il est certain qu’on a déjà fait de grands progrès dans ce domaine, et que les phonologistes ont beaucoup contribué à réformer nos idées sur l’écriture et l’orthographe.

  1. La nouvelle école, serrant de plus près la réalité, fit la guerre à la terminologie des comparatistes, et notamment aux métaphores illogiques dont elle se servait. Dés lors, on n'ose plus dire : « la langue fait ceci ou cela », ni parler de la « vie de la langue », etc., puisque la langue n'est past une entité, et n'existe que dans les sujets parlants. Il ne faudrait pourtant pas aller trop loin, et il suffit de s'entendre. Il y a certaines images dont on ne peut se passser. Exiger qu'on ne se serve que de termes répondant aux réalités du langage, c'est prétendre que ces réalités n'ont plus de mystères pour nous. Or il s'en faut de beaucoup ; aussi n'hésiterons-nous pas à employer à l'occasion telle des expressions qui ont été blâmées à l'époque.
  2. On se gardera de confondre la sémiologie avec la sémantique, qui étudie les changements de signification, et dont F. de S. n’a pas fait un exposé méthodique ; mais on en trouvera le principe fondamental formulé à la page 109.
  3. Cf. Ad. Naville, Classification des sciences, 2e éd., p. 104.