Cours de philosophie/Leçon XII. Origine de l'idée d'extériorité

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
- Leçon XI. Conditions de la perception extérieure. Les sens Cours de philosophie - Leçon XIII. Le monde extérieur existe-t-il ?




Cours de philosophie



La perception extérieure nous fait connaître quelque chose que nous appelons monde extérieur. Le monde extérieur existe-t-il réellement? Telle est l'importante question qui se présente d'elle-même à l'esprit. Cette question se subdivise en deux autres:

1. Existe-t-il quelque chose en dehors du moi?
2. Si ce quelque chose existe, est-il tel que nous le percevons?

Pour répondre à ces deux questions, il en est une autre qu'il faut résoudre au préalable: D'où nous vient l'idée d'extériorité ou autrement dit, de non-moi?

Une idée ne peut avoir que deux sortes d'origine: ou bien elle est donnée toute faite de quelque façon à l'esprit, ou bien elle est son œuvre, elle résulte d'un certain travail intellectuel, elle est construite par lui.

Examinons donc si l'idée d'extériorité est construite?

Un certain nombre de philosophes appartenant à des écoles très différentes, ont cru pouvoir répondre oui à cette question. C'était l'avis de Cousin. C'était aussi celui de Stuart Mill. Ce philosophe est même celui qui a donné à ce sujet la théorie la plus complète. Voici, selon lui comment se construit cette idée: Nous ne connaissons rien de relatif au monde extérieur que par la sensation. La sensation, de sa nature est subjective. Il est vrai qu'aujourd'hui, quand nous avons une sensation de couleur, nous concluons immédiatement à l'existence d'un objet coloré. Mais comment en sommes-nous venus là? C'est ce qu'il faut justement expliquer. Une sensation, en elle-même, est purement affective, purement subjective. Il semble donc que la sensation ne puisse se donner l'idée d'extériorité.

Nous arrivons à cette idée par le moyen d'une division des sensations. J'entre dans une salle: j'ai la perception de la porte, puis celle d'une bibliothèque, puis celle d'une table. Chaque fois que j'entrerai, ces trois sensations se renouvelleront dans le même ordre. Dans les moments où je ne les éprouverai pas, je saurai pourtant que je puis les éprouver. Ainsi Stuart Mill appelle ces sensations sensations possibles. Il les oppose aux sensations présentes, dont la reproduction n'est pas déterminée et qu'il nomme pour cette raison sensations actuelles.

Ces deux sortes de sensation diffèrent beaucoup. Les dernières sont fugitives. Les premières au contraire sont permanentes; ces sensations possibles, se reproduisant avec régularité, demandent à être expliquées. C'est pour cela, selon Mill, que le moi leur imagine une cause distincte du moi. Puisque, dit-il, elles sont possibles, c'est qu'elles continuent à exister sans que je les perçoive; elles ne sont donc pas moi. Le non-moi ou monde extérieur se compose donc des causes des sensations possibles.

Mais ce n'est pas tout. Cet historique de l'idée d'extériorité n'explique pas entièrement la notion que nous avons du monde extérieur. Nous ne voyons pas dans le non-moi des sensations jetées au hasard, mais des corps, des substances ayant des qualités qui causent les sensations.

Il faut donc ainsi compléter cette explication: Les sensations possibles sont associées par groupes, nous apparaissent comme coexistantes: une sensation de couleur avec une sensation d'étendue, une autre de résistance, une autre de goût par exemple. Au lieu de se présenter isolées, les perceptions possibles se présentent par groupes, on a appelé objet une chose imaginée par l'esprit, et dont les diverses sensations possibles qui sont d'ordinaire groupées ensemble ne seraient que différentes qualités.

Telle est la théorie de Stuart Mill sur l'origine de l'idée de l'extériorité.

La doctrine de Mill est sujette à de graves objections: Toutes les sensations, sans exception, sont subjectives. On ne saurait donc avec elles, former une idée qui est éminemment objective. La différence qu'établit Stuart Mill entre les sensations possibles et les sensations actuelles, ne suffit nullement à montrer comment l'esprit a pu se former l'idée d'extériorité. Entre le moi et le non-moi il y a l'opposition la plus marquée. Cette opposition n'existe pas entre les sensations possibles et les sensations actuelles.

Trois [word illegible] sensations se sont produites à la suite, l'une de l'autre, dans le même ordre, à différentes reprises; l'esprit en conclura-t-il à la présence d'un objet? Ce n'est pas nécessaire. La loi qui fait que ces sensations se renouvellent ainsi peut être aussi bien attribuée à l'esprit ; on en déduira aussi bien qu'un certain nombre d'états subjectifs sont soumis à une déterminisme absolu.

De cette réfutation de la théorie de Stuart Mill ressort une connaissance générale. C'est que, pour être construite, l'idée de l'extériorité devrait avoir pour base des sensations; et, d'autre part, les sensations n'ayant aucune valeur objective, l'idée du monde extérieur ne peut être construite. Or comme nous l'avons, il s'ensuit naturellement qu'elle est donnée.

L'idée d'extériorité est donc donnée. Mais elle peut l'être de plusieurs façons. Est-elle donnée dans l'expérience, c'est-à-dire apportée toute faite à l'esprit par une ou plusieurs sensations, ou bien est-elle inhérente à la nature même de l'esprit ? Car il n'y a que ces deux manières dont l'idée puisse être donnée.

Examinons donc si l'idée d'extériorité nous est donnée dans l'expérience. Les perceptionnistes, c'est-à-dire les philosophes qui affirment que l'idée d'extériorité nous est donnée dans l'expérience, apportée pour ainsi dire toute élaborée par la sensation, se divisent en deux classes. Les uns, comme Hamilton, attribuent à toutes les sensations la propriété d'apporter cette idée. Les autres, comme Maine de Biran, la réservent au seul effort musculaire: c'est la sensation de résistance qui nous donne l'idée du monde extérieur. L'obstacle, selon ce philosophe, ne peut-être qu'un non-moi.

Nous réfuterons la première théorie en exposant les mêmes arguments que nous avons déjà dirigés contre Stuart Mill. Les sensations toutes subjectives, ne peuvent nous donner l'idée d'objectivité. Ce sont des états des modifications du moi dont la cause peut tout aussi bien être située dans le moi que dans le non-moi.

La sensation d'effort musculaire ne fait pas exception à cette règle. L'obstacle qui arrête notre mouvement peut aussi bien être dans le moi qu'en dehors et l'on peut sentir une résistance là où en réalité, il n'y a rien. [Expérience sur les hallucinations, de Foucher. Taine, De l'Intelligence, Vol. I. p. 398.]

Puisque d'une part, l'idée d'extériorité ne peut être construite, que de l'autre, la nature essentiellement subjective des sensations ne permet pas de croire qu'elle puisse être donnée dans l'expérience, c'est qu'elle est donnée en dehors de l'expérience, qu'elle dérive de la nature même de l'esprit.

Une idée qui est en nous sans y avoir été déposée par l'expérience, s'appelle une idée a priori.

Essayons de remonter plus loin et voyons comment nous est donnée cette idée a priori?

C'est que nous avons une idée plus générale, inséparable de la nature de notre intelligence, qui est celle d'espace. Cette espace nous entoure ; il est donc distinct du moi. Mais cet espace, tant que nous n'avons encore éprouvé aucune sensation, n'existe que virtuellement. Dès qu'une sensation est éprouvée, nous l'objectivons spontanément et nous situons sa cause dans l'espace. C'est ainsi que naît l'idée d'extériorité.

Mais si c'est spontanément que nous formons l'idée d'extériorité, c'est seulement par l'expérience que nous introduisons dans le désordre primitif l'ordre que nous concevons aujourd'hui; et cela, en faisant un objet de la cause des sensations possibles qui se reproduisent toujours ensemble. Si la théorie de Stuart Mill est fausse en ce qui concerne l'origine première de l'idée d'extériorité, elle est vrai en la restreignant, à la mise en ordre des sensations éprouvées et objectivées spontanément par le moi.