Cours de philosophie/Leçon XXIII. De l'objectivité des principes rationnels

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- Leçon XXII. L'évolutionnisme. Théorie de l'hérédité Cours de philosophie - Leçon XXIV. L'association des idées


Quand nous avons traité de la nature du monde extérieur, nous n'avons pu, faute de bases suffisantes, examiner la question de savoir si les principes rationnels étaient les lois des choses comme ils sont les lois de l'esprit. C'est ce problème que nous allons maintenant tenter de résoudre. Il est nécessaire que l'esprit voie les choses sous la forme des jugements rationnels, mais les choses sont-elles ainsi? Les lois de l'esprit ont-elles une valeur objective? Il faut l'examiner.

Pour Kant [Lalande note: "La méthode que nous avons suivie pour trouver les principes rationnels XIX, ABC est celle de Kant."], les principes rationnels n'ont qu'une valeur subjective. Il y distingue les formes a priori de la sensibilité [Lalande note: "Pour Kant, sensibilité veut dire expérience. Cf. XX, A, p. 139."], et les catégories de l'entendement, dont la plus importante est le principe rationnel de causalité [Lalande note: "L'absolu, l'infini, sont pour Kant un idéal que l'esprit poursuit toujours sans pouvoir jamais l'atteindre."]. Kant frappe ces deux genres de principe d'une égale subjectivité. Pour connaître les choses, nous devons nécessairement les concevoir sous ces diverses formes; pour y arriver nous les dénaturons. La multiplicité sensible que nous fournit l'expérience est confuse, désordonnée. Nous y mettons un ordre factice qui nous permet de les comprendre. Mais à quel prix arrivons-nous à comprendre? Il nous faut pour y parvenir transformer absolument les données expérimentales. Ainsi, nous construisons nous-mêmes le monde que nous connaissons. Ce monde, qui n'a par conséquent aucune réalité, Kant le nomme le monde des choses apparentes, des phénomènes: [Greek phrase].

Kant ne nie pas pour cela l'existence des objets extérieurs. Il y a dit-il, des objets, mais que nous ne pouvons pas connaître en eux-mêmes, car pour les connaître, il faut leur appliquer les formes de l'esprit, ce qui les défigure. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de concevoir ces objets comme existant. L'ensemble de ces objets forme un monde qui sert de substratum à celui des phénomènes, c'est le tremplin d'où s'élance l'esprit pour former le monde des phénomènes. Kant le nomme monde des noumènes, c'est-à-dire de ce que nous concevons par la raison comme existant: [Greek phrase].

La réalité tout entière, intérieure aussi bien qu'extérieure, subit cette division. Puisque pour nous connaître nous devons nous appliquer à nous-mêmes les lois de notre esprit, il y a en chacun de nous deux mois: le moi nouménal, qui existe et que nous ne percevons pas et ne pouvons pas percevoir; le moi phénoménal, que nous percevons, mais qui n'existe pas.

La doctrine de Kant a reçu de son auteur le nom d'idéalisme transcendental [Lalande note: "Le système de Fichte, disciple de Kant, est l'idéalisme subjectif absolu."], parce que, selon elle, les objets extérieurs existent, mais dans un monde qui dépasse les bornes de l'intelligence, c'est-à-dire un monde transcendental.

Si l'on admet avec Kant, comme d'ailleurs nous l'avons admis, que l'esprit possède une nature propre, il doit nécessairement dès lors laisser dans la connaissance une trace de son action. Mais pourquoi cette influence serait-elle assez forte pour faire disparaître toute trace des objets réels? La connaissance est le produit de deux facteurs, l'objet et le sujet. Dans ce produit nous devons retrouver les deux facteurs. L'empirisme explique la connaissance en disant qu'elle est produite uniquement par l'action des choses sur l'esprit. Ici l'objet est l'unique agent de la connaissance. Pour Kant, la connaissance est produite uniquement par l'action de l'esprit sur les choses. Ces deux théories sont trop absolues. L'empirisme est du moins logique, car il ne donne pas à l'esprit de nature propre, déterminée. Mais si l'on admet avec Kant que l'esprit est quelque chose de défini, dont les formes sont arrêtées, et qu'il existe en même temps des objets, de nature non moins déterminée que la sienne, il faut naturellement conclure que la connaissance doit être une synthèse telle qu'on y retrouve les deux éléments composants. L'idéalisme transcendental nous semble donc contradictoire. Nous ne voyons pas pourquoi il y aurait entre l'esprit et les choses une antinomie complète plutôt qu'une harmonie absolue. Ces deux hypothèses sont gratuites.

Il est vrai que Kant, dans la partie de sa Critique de la raison pure qu'il intitule dialectique transcendantale, trouve un argument qu'il croit irrésistible. C'est celui des Antinomies:

Toutes les spéculations sur les choses, dit-il, aboutissent à des antinomies, à des contradictions. Ainsi, dit-il, l'on peut également démontrer que "le monde est limité dans le temps et dans l'espace" ou que "le monde est infini dans le temps et dans l'espace". Kant expose ainsi quatre antinomies sur les principes rationnels, formés chacun ainsi d'une thèse, et d'une antithèse. Pour expliquer ces contradictions, il n'y a selon lui, qu'à admettre que la thèse se rapporte au monde des noumènes, l'antithèse à celui des phénomènes. Si l'on n'admet pas la distinction de ces deux mondes on n'explique pas ces antinomies où se perd la raison. Le seul moyen de sauver le principe de contradiction, dit Kant, est d'admettre cette doctrine.

Mais cet argument ne vaut que si l'on reconnaît que la thèse et l'antithèse de chaque antinomie ont une égale valeur logique, ce qui n'est pas. Il y a dans chaque prétendue antinomie une proposition fausse et une autre vraie. Il n'y a dès lors plus de contradiction. L'argument kantien tombe. Ainsi Kant pose en thèse une de ses antinomies que: Toute substance composée l'est aussi de parties simples, et en antithèse: Aucune chose composée n'est composée de parties simples. Or, nous avons admis, en étudiant la nature du monde extérieur, que l'antithèse était fausse, la thèse seule vraie [Cf. XIV, B, p. 99.]. - Et d'ailleurs, quand bien même les antinomies ne seraient pas solubles, cela ne prouverait pas qu'il y a antagonisme absolu entre ce qui est et ce que nous connaissons.

Rien n'établit donc que les principes rationnels soient absolument subjectifs, ni absolument objectifs. Il nous reste donc à examiner dans les idées rationnelles ce qui vient des choses et ce qui vient de l'esprit.

Pour faire ce choix, il nous faut un critérium. Il faut donc établir d'abord l'objectivité d'un principe qui nous permette de juger de l'objectivité des autres. Ce sera le principe de contradiction.

Le principe a une valeur objective. En effet, tout d'abord, il n'y a pas de raison de suspecter son objectivité puisqu'il ne fait pas partie des principes constitutifs de l'expérience, et n'est pas chargé par conséquent de construire la connaissance. Quant à la preuve directe de son objectivité, nous la trouvons dans les raisonnements scientifiques au moyen du calcul. Un astronome observe un phénomène, et par des calculs où préside le seul principe d'identité, conclut que ce phénomène se reproduira à telle époque - et le phénomène annoncé se produit. Les choses ont donc suivi la même marche que l'esprit guidé par le principe de contradiction. Ce principe est donc objectif.

Examinons nos connaissances avec ce critérium. Nous verrons que deux choses sont contradictoires, l'infini en grandeur, et l'infini en petitesse, qu'on appelle encore la continuité.

[The following paragraph includes the marginal note: "absurde"].

La continuité tout d'abord est purement subjective. La démonstration des contradictions qu'elle entraînait a déjà été faite [Cf. Ch. XIV, B, C]. Les choses quelles qu'elles soient, le temps, l'espace sont donc discontinus. On le conçoit bien pour le temps, il est composé d'états de conscience juxtaposés et distincts. Enlevons par la pensée ces états de conscience. Nous nous représentons fort bien le temps comme composé d'instants successifs et discontinus.

De même si l'on admet que l'étendue est composée d'éléments discontinus, on peut se la représenter sous la forme d'un ensemble de points discontinus qui représenteraient l'emplacement des forces élémentaires dont nous avons plus haut admit l'existence [Cf. Ch. XIV, B, C].

De même, l'effet n'est pas le développement continu de la cause. Il y a là des individualités, et entre elles, des solutions de continuité. Sans doute, ces individualités forment un ordre, sont harmonieusement coordonnées, mais cet ordre même suppose qu'il y a distinction réelle des parties. C'est un ordre esthétique et non mathématique. - La continuité est contradictoire.

L'infini - en grandeur - ne l'est pas moins. Un tout composé d'un nombre de parties réelles et finies, n'est réel que si le nombre de ces parties est fini. Le temps et l'espace, la série des causes et des effets sont finis. Tout ce qui est, est défini; et ce qui est défini est fini: C'est donc par une nécessité purement subjective de l'esprit que nous sommes forcés de régresser ainsi indéfiniment. Mais les choses ne sont pas indéfinies, elles sont finies.

D'autre part elles sont soumises aux principes de causalité, de finalité, de temps et d'espace. Ces relations existent donc sans être continues. En outre la somme de toutes ces individualités qui forment le monde extérieur est nécessairement finie.