Cousine Phillis/16

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XVI


J’arrivai malheureusement un peu tard à ce pieux rendez-vous, et l’église étant comble, force me fut de rester sous le porche, en assez nombreuse compagnie, attendu qu’il commençait à neiger et qu’une partie des paroissiens, au sortir de l’office, hésitaient à se mettre en route. Je n’écoutais guère les propos qu’ils échangeaient sans prendre garde à moi, jusqu’au moment où vint à être prononcé le nom de Phillis Holman.

Ce nom me fit dresser l’oreille, et je ne perdis plus un mot de ce qui se disait dans un des groupes voisins.

« Jamais on ne vit pareil changement.

— C’est un gros rhume, à ce que prétend sa mère.

— Ah ! qu’elle y prenne garde ! ajouta un, troisième interlocuteur. Phillis est d’une famille où l’on ne fait pas de vieux os. Lydia Green, sa tante maternelle, est morte d’une maladie de langueur justement à l’âge qu’a maintenant cette jeune fille. »

Ces pronostics sinistres m’avaient déjà fort affecté, quand mes parents sortirent enfin et m’abordèrent avec les vœux d’usage à ce moment de l’année.

Je jetai du côté de Phillis un regard furtif ; elle était certainement grandie, amincie, maigrie de plus, il n’y avait pas à le nier ; mais l’éclat passager de son teint, me déguisant la triste vérité, calma aussitôt mes craintes. Ce fut seulement à la ferme que je constatai son extrême pâleur et la navrante expression de ses yeux gris, qui semblaient avoir reculé dans leurs orbites profondes.

Du reste, elle ne se plaignait point et vaquait aux soins du ménage avec la même activité que jadis. J’inclinais à penser, la voyant si alerte, que ma tante avait raison de ne point s’alarmer.

J’ai dit que je devais passer à la ferme le jour suivant. Nous avions autour de nous plusieurs pouces de neige, et comme, au dire des gens experts, elle n’était pas toute tombée, le ministre s’occupait de bien abriter son bétail en vue de froids prolongés. Les domestiques fendaient du bois, ou portaient au moulin, avant, que les chemins fussent devenus impraticables, les blés destinés à la consommation d’hiver. Ma tante et Phillis, montant au grenier, couvraient les fruits qu’il fallait préserver de la gelée.

J’étais resté dehors presque toute la matinée et ne rentrai guère qu’une heure avant le dîner. Ma surprise fut grande quand je trouvai Phillis, que je savais devoir être occupée ailleurs, assise près du dressoir, la tête dans ses mains et lisant ou feignant de lire. Elle ne leva pas les yeux lorsque j’entrai ; à peine discernai-je le sens de quelques explications qu’elle me donna, et d’où il semblait, résulter que sa mère n’avait pas voulu la garder au froid. Il me sembla pourtant qu’elle pleurait, et ma première pensée fut qu’elle cédait à quelque mouvement d’humeur. Pauvre enfant, elle si patiente et si douce, la croire capable d’une pareille faiblesse !

Je me baissai pour remettre en ordre le feu, dont l’édifice menaçait ruine. À ce moment, un bruit frappa mon oreille ; je m’arrêtai pour mieux entendre et m’assurai que c’était bien un sanglot, un sanglot que ma cousine n’avait pu comprimer.

Je me redressai brusquement.

« Phillis ! » m’écriai-je, allant à elle la main tendue pour saisir la sienne et lui témoigner la part que je prenais à son chagrin, quel qu’il fût ; mais, plus alerte que moi, elle se hâta de se soustraire à cette étreinte, qui m’aurait permis de la retenir, et sur-le-champ elle s’élança hors de la maison en sanglotant toujours.

« Non, Paul, disait-elle, laissez, laissez-moi !… C’est intolérable !… »

Que signifiait tout ceci ? À cette Phillis, aimée de tous, qu’avait-il donc pu arriver ? Étais-je, sans le savoir, la cause de son irritation ? Mais elle pleurait avant que je fusse entré. J’allai regarder son livre, un de ces ouvrages italiens dont je ne comprenais pas le premier mot ! J’avisai enfin sur les marges quelques notes au crayon, tracées de la main d’Holdsworth.

Était-ce donc cela ? Devais-je m’expliquer ainsi cet abattement, cette langueur, ces yeux attristés, ce visage flétri, ces sanglots mal contenus ? L’idée m’en vint seulement alors, jetant sur toute chose, comme l’éclair dans la nuit, une lumière dont le moindre détail reçoit une valeur ineffaçable, même après le retour des ténèbres.

J’étais encore debout, le livre en main, lorsque j’entendis venir ma tante, et, ne me souciant pas de lui parler en ce moment, je me lançai hors de la maison, à l’exemple de Phillis.

Un tapis de neige recouvrait le sol et avait gardé l’empreinte de ses pas, ce qui me permettait de la suivre. Je pus m’assurer de même qu’à certain endroit Rover était venu la rejoindre. En me dirigeant sur leurs traces, j’arrivai dans le verger à une énorme pile de bois appuyée contre la muraille extérieure du hangar, et je me rappelai alors ce que Phillis m’avait raconté lors de notre première promenade, « qu’elle s’était pratiqué dans ce chantier, lorsqu’elle était encore enfant, un ermitage, une espèce de retraite consacrée, où elle apportait tantôt ses livres, tantôt son ouvrage, pour étudier ou travailler en paix lorsque sa présence n’était pas requise dans la maison. »

Évidemment elle venait de se réfugier dans le sanctuaire de son enfance, ne songeant pas, que l’empreinte de ses pieds, laissée sur la neige encore intacte, livrerait le secret de sa fuite.

Le tas de bois s’élevait assez haut ; mais, à travers les interstices des troncs disjoints, je distinguais parfaitement la taille de ma cousine, sans savoir au juste par où je pourrais arriver auprès d’elle.

Phillis était assise sur un bloc de bois ; sa joue reposait sur la tête de Rover, ce compagnon fidèle, dont un de ses bras entourait le cou ; elle lui demandait instinctivement un point d’appui et quelque peu de chaleur, bien nécessaire par ce temps rigoureux. Rover, tout heureux de se sentir caressé, ou touché de quelque secrète sympathie, battait de sa queue le bois sonore, mais sans remuer ni pied ni patte, jusqu’au moment où mon approche lui fit dresser l’oreille. Alors, avec un aboiement bref et soudain, il fit mine de s’élancer.

Pendant un moment, nous restâmes tous les deux immobiles. Je n’étais pas bien assuré que le sentiment auquel j’obéissais ne me conduisît pas à quelque fausse démarche, et cependant il me semblait impossible de laisser se détruire ainsi la douce sérénité de cette chère enfant, lorsque j’avais un remède à ses souffrances ; mais je ne pouvais respirer assez bas pour les oreilles exercées de Rover : il m’entendit et se dégagea des mains de Phillis. « Toi aussi, tu me quittes donc ? lui dit-elle avec l’accent du reproche.

— Cousine, m’écriai-je en voyant s’échapper Rover par cette issue que je n’avais pas encore su deviner, Phillis, descendez, sortez de là ! Vous êtes déjà souffrante, et vous ne devez pas rester ainsi en plein air par un temps aussi rude… Vous savez combien tout le monde en sera inquiet et mécontent. »

Elle obéit avec un soupir. Je la vis se glisser en se courbant hors de son refuge ; puis, se redressant, elle resta debout en face de moi, dans ce verger désert aux ramures effeuillées.

Son visage respirait tant de douceur et de tristesse que je lui aurais volontiers demandé pardon de lui avoir tenu un langage si nettement impérieux.

« Que voulez-vous ? me dit-elle. J’étouffe parfois dans cette maison… Vous me donnez une marque d’intérêt, et je vous en remercie, mais il n’était pas nécessaire de me relancer jusque dans cet abri. J’endure le froid mieux que vous ne pensez.

— Suivez-moi jusqu’à l’étable, ma bonne Phillis… J’ai quelque chose d’essentiel à vous dire, et vraiment je n’endure pas le froid aussi bien que vous. »

Je me figure qu’elle aurait encore voulu s’enfuir, mais elle était pour ainsi dire hors de combat. Bien qu’avec regret, — je m’en aperçus, — elle me suivit.

L’air de l’étable, chargé d’émanations vivifiantes, était un peu moins glacial que celui du dehors. Je la fis entrer et restai moi-même sur le seuil, en quête de mon exorde. À la fin, las de chercher, je brusquai l’affaire.

« J’ai plus d’une raison, lui dis-je, pour vous empêcher de prendre mal… Quelqu’un là-bas en aurait tant de chagrin ! »

Là-bas, c’était le Canada, il n’y avait pas à se méprendre. Phillis me jeta un regard pénétrant, puis se détourna par un mouvement empreint d’une certaine impatience. Encore à ce moment, libre de s’échapper, elle eût pris la fuite, mais j’occupais l’unique issue.

« Allons, pensai-je, la glace est brisée, il n’y a plus à reculer. » Je repris rapidement, sans plus m’inquiéter de rien : « Au moment même de son départ, il m’a tant parlé de vous… La veille, rappelez-vous, il était venu ici… Vous lui aviez offert ces fleur. »

Elle porta les mains à son visage comme pour s’en faire un voile ; mais elle écoutait maintenant et ne perdait plus une seule de mes paroles.

a Jamais auparavant il ne m’avait parlé de vous. Ce brusque départ le forçait à m’ouvrir son cœur… Il m’a dit qu’il vous aimait, qu’il espérait, à son retour, se trouver en passe de vous obtenir.

— Taisez-vous ! » interrompit-elle avec effort après deux ou trois vaines tentatives pour faire sortir ces deux mots de sa poitrine oppressée.

En ce moment, elle me tournait le dos ; sa main, en revanche, ramenée en arrière, venait au-devant de la mienne et la cherchait pour ainsi dire dans le vide. Quelle longue et douce étreinte ! S’accoudant ensuite à un des montants de bois, elle y reposa sa tête fatiguée ; sans plus chercher à retenir ses larmes, elle semblait y trouver on ne sait quelle volupté tranquille.

Je ne la compris pas tout d’abord, et craignis de l’avoir désobligée par quelque malentendu.

« Pardonnez-moi, lui dis-je, ma chère Phillis, si je me suis trompé en croyant vous faire plaisir… Il vous aime si bien, il parle de vous avec tant d’émotion !… »

Elle leva la tête et me regarda… Que de choses dans ce regard ! quel rayonnement céleste à travers ces larmes débordantes ! sur cette bouche exquise quel sourire extatique !… Mais presque aussitôt, — comme si elle eût craint de trop laisser voir ce qui se passait en elle et de trahir un sentiment plus vif que celui de la reconnaissance dont elle cherchait à me convaincre, — elle me cacha de nouveau son visage.

Ainsi donc j’avais deviné juste ! J’essayai de retrouver dans ma mémoire les paroles mêmes dont le jeune voyageur s’était servi, mais elle m’arrêta dès le début.

« Taisez-vous, Paul !… » Puis, après quelques secondes, la tête toujours dans ses mains et d’une voix beaucoup moins élevée : « Ne m’en veuillez pas si je préfère ne rien entendre de plus. Croyez bien que je vous suis obligée, ne prenez pas ceci pour de l’ingratitude… Seulement, voyez-vous, j’aime mieux qu’il me dise tout lui-même, quand il sera revenu. »

Ensuite elle se remit à pleurer, mais non plus les mêmes larmes. Je ne disais plus rien, j’attendais. Bientôt après, se tournant de mon côté, toutefois sans affronter mon regard, elle mit sa main dans la mienne avec un abandon enfantin.

« Ne pensez-vous pas, disait-elle, qu’il vaut mieux rentrer ?… Ai-je l’air d’avoir pleuré ?… Bast ! nous mettrons cela sur le compte de mon rhume… Allons, Paul, un bon galop nous réchauffera. »

Nous courûmes ainsi, la main dans la main, jusqu’au seuil de la maison.

Là, s’arrêtant tout à coup :

« Paul, me dit-elle, je vous le demande en grâce, ne parlons jamais de ceci !  »