Cousine Phillis/17

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XVII


Je partis quelques heures après pour ne revenir qu’aux fêtes de Pâques.

N’allez pas croire que dans ce long intervalle ma conscience m’ait laissé parfaitement en paix avec moi-même. Il était évident, à mes yeux, que j’avais transgressé la ligne du devoir strict. Sans trahir formellement aucun secret, sans manquer à aucune promesse, puisque je n’étais lié par aucune, je me sentais coupable en songeant à ce que j’avais fait dans un élan de pitié pour les souffrances et l’anxiété auxquelles ma pauvre cousine était en proie.

De prime-abord je voulus communiquer à Holdsworth ce qui venait de se passer ; mais en face de ma lettre, déjà écrite à moitié, de nouveaux scrupules m’avaient envahi. C’était bien assez d’avoir dit à Phillis qu’elle était aimée ; ce serait trop, sur de simples conjectures, que d’écrire à notre ami ce que je croyais savoir au sujet du retour qu’on accordait à sa tendresse et des tourments que son absence avait causés. Et cependant pouvais-je, sans entrer dans tous ces détails, lui expliquer comment j’avais été amené à répéter ce qu’il m’avait dit lui-même la veille de son départ ? Ne valait-il pas mieux laisser aux événements leur cours naturel ?…

Après bien des hésitations, la lettre commencée ne partit point.

J’en avais depuis reçu deux, où le jeune ingénieur se manifestait dans tout l’essor de sa virile énergie, et je les avais adressées toutes deux au ministre, car chacune d’elles renfermait un souvenir particulier pour les habitants de Hope-Farm. À part cela, d’ailleurs, il ne pouvait manquer de les lire avec intérêt, comme tout ce qui apportait les échos de la vie extérieure dans le cercle de son horizon restreint. Je l’ai dit, tout l’intéressait ; la souplesse de son intelligence le rendait capable de s’entendre à tout ce qu’il aurait entrepris : ingénieur, marin (il ne parlait de la mer qu’avec enthousiasme), légiste même au besoin, car après avoir lu De Lolme il nous rassasia de dissertations sur les points fondamentaux du droit constitutionnel.

Quant aux lettres de Holdsworth, il y prit tellement goût qu’il y joignit, en me les renvoyant, une liste de questions à transmettre, et que, dans mes préoccupations du moment, j’entrevis là une occasion toute naturelle de le mettre en correspondance avec l’homme appelé peut-être à devenir son gendre.

Les choses en étaient à ce point lorsque je revins à Hope-Farm pour y passer quelques jours. Au moment où j’abordais mes parents à la porte de la chapelle d’Hornby, on les complimentait sur l’heureux changement survenu dans la santé de leur fille. Je la regardai pour m’assurer que mon indiscrétion avait eu ce premier succès. Nos yeux se rencontrèrent, elle rougit et tourna la tête : nos mutuels souvenirs faisaient de nous deux complices un peu honteux de leur crime.

Le premier jour, elle m’évita, craignant peut-être une allusion au secret que nous avions en commun ; mais quand elle se fut bien assurée que pas un regard d’intelligence, pas un mot à double entente ne viendrait porter atteinte au mystère de sa vie intime, elle reprit vis-à-vis de moi son abandon fraternel. Un moment je l’avais accusée d’ingratitude et même d’injustice, je lui avais reproché de me punir par sa froideur d’une faute commise pour l’amour d’elle.

Je fus cependant bien forcé de reconnaître que cette timidité passagère, cet embarras du premier jour, ne portaient aucun dommage essentiel à notre amitié. Elle ne refusa plus, elle chercha au contraire les occasions de sortir seule avec moi. Elle me raconta les moindres incidents survenus depuis ma dernière visite, entre autres la maladie de Rover, et comme quoi le lendemain du jour où le ministre, sur la demande expresse de la chère tante, l’eut compris dans les invocations de la prière du soir, ce brave chien avait commencé à se rétablir. Elle me donna mille intéressants détails sur les mœurs de la volaille confiée à ses soins, et me mena cueillir des perce-neige dans le grand bois, au delà du champ des frênes.

Jamais je ne la vis si heureuse et si charmante que lorsque, sous les plus grands arbres où verdissaient à peine les plus précoces bourgeons, elle s’amusait à imiter les gazouillements des oiseaux, la seule musique à son usage. Son chapeau de jardin avait glissé sur ses épaules, les fleurs des bois emplissaient ses mains, et sans se douter que je la contemplais avec admiration, elle écoutait, attentive, le sifflement railleur qui lui arrivait des taillis voisins, elle y répondait ensuite, — non pas par pure complaisance, comme elle l’avait tait bien des fois à ma prière, — mais pour satisfaire à un besoin d’expansion joyeuse et traduire en ramages variés la vague félicité dont elle se sentait le cœur plein à déborder.

Plus que jamais elle se faisait adorer. Son père la suivait d’un œil complaisant et attendri. Sa mère, oubliant pour elle le fils qu’elle avait vu s’éteindre dès le berceau, lui faisait double part d’affection. Les vieux serviteurs de la maison lui portaient cet attachement sincère et profond que les cultivateurs ont pour « l’enfant de chez nous, » et cela sans le témoigner, si ce n’est en de très-rares et très-solennelles occasions.

J’ai dit que jamais entre nous il n’était question de Holdsworth, mais le ministre (sur qui les lettres dont j’ai déjà parlé avaient fait une impression durable) ne se gênait pas pour causer du voyageur en fumant sa pipe le soir, après le travail. Phillis se penchait alors sur son ouvrage et prêtait l’oreille en silence aux affectueuses paroles de son père, qui se reprochait d’avoir été quelquefois trop sévère pour ce jeune homme, dont les qualités brillantes le mettaient en défiance.

La première atteinte portée à la tranquillité mêlée d’espérance que je me flattais d’avoir ramenée à Hope-Farm le fut par une lettre du Canada, où se trouvaient quelques phrases, fort peu alarmantes en elles-mêmes, et dont cependant je m’inquiétai. Les voici, à quelques mots près :

« Je m’ennuierais fort en ce lointain pays, m’écrivait Holdsworth, sans la liaison qui s’est établie entre moi et un habitant français nommé Ventadour. Sa famille et lui me sont d’une grande ressource pendant nos interminables soirées. Je ne vois guère ce qu’on pourrait préférer, en fait de musique vocale, aux chœurs exécutés par les jeunes filles et les jeunes garçons de cette maison. Je retrouve d’ailleurs chez eux, dans leurs façons de penser et de vivre, un élément étranger, comme une saveur exotique qui me rend le souvenir des plus heureux temps de ma vie. La fille puînée, Lucile, ressemble singulièrement à Phillis Holman. »

En vain me répétai-je que cette ressemblance était précisément l’attrait principal qui appelait Holdsworth chez les Ventadour, — qu’une pareille intimité s’expliquait d’elle-même, qu’elle ne pouvait avoir aucunes conséquences inquiétantes pour moi — un pressentiment pénible résistait à toutes ces réflexions, qui ne me rassuraient guère.

Peut-être auraient-elles été autrement efficaces, si je n’avais eu à me demander compte, malgré moi, des résultats produits par ma désastreuse confidence à Phillis. La vivacité actuelle de la jeune fille différait essentiellement de la quiétude sereine où je l’avais vue naguère. Si je m’oubliais à la contempler, cherchant en quoi consistait cette différence, et si elle venait à surprendre mon regard, elle rougissait, elle s’agitait, devinant que je songeais à ce lien mystérieux formé entre nous. Ses yeux se baissaient devant les miens, comme si elle craignait de me laisser lire dans leurs orbes éclatants la secrète pensée qui les faisait ainsi rayonner.

« Cependant, me disais-je, il faut que je m’exagère cette métamorphose, puisque ni son père ni sa mère ne s’en aperçoivent. Ce sont des chimères que mon imagination se forge… »