Cousine Phillis/18

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XVIII


Un grand changement allait se produire dans ma vie. Mon engagement avec le chemin de fer de *** expirait au mois de juillet suivant, la construction des divers embranchements étant terminée. Je quittais en conséquence le comté de *** pour retourner à Birmingham, où m’attendait un poste laissé tout exprès vacant dans les bureaux de mon père, alors en pleine prospérité ; mais il était bien entendu qu’avant de quitter le nord de l’Angleterre j’irais passer quelques semaines à Hope-Farm.

On m’y préparait toute sorte de distractions et d’excursions pendant ce dernier séjour plus prolongé que les autres, et je me serais assez volontiers associé à de si agréables anticipations, n’eût été le souvenir importun de « l’imprudence » que j’avais commise.

J’étais trop familiarisé maintenant avec les us et coutumes domestiques de Hope-Farm pour éprouver le moindre embarras en y débarquant. Je connaissais ma chambre, je m’y installais sans dire gare, comme le fils de la maison. Cela fait, je savais où me rendre pour retrouver mes hôtes absents.

La chaleur était intense au moment où j’arrivai. Les oiseaux accablés ne chantaient plus, à l’exception de quelques ramiers abrités dans l’épaisseur des bois ; en revanche, mille bourdonnements d’insectes emplissaient l’air tiède et lumineux. On entendait aussi dans le lointain la voix des travailleurs, et sur les routes pavées le roulement des tombereaux, le cri des essieux fatigués. Les bestiaux, dans l’étang jusqu’à mi-jambes, chassaient à grands coups de queue les mouches importunes ; les faneurs occupaient la prairie, Phillis en tête.

« Allons, Paul, à votre tour ? » me dit-elle, me jetant son râteau dès qu’elle m’aperçut.

Et le ministre, tout haletant, riait de cette familière bienvenue.

« Allons, Paul, reprit-il, nous avons besoin de tous les bras disponibles ; d’ailleurs ce travail-là doit te délasser des autres. À l’œuvre, mon garçon, et prends la place d’honneur. »

La place d’honneur étant auprès de Phillis, je ne me fis pas répéter l’invitation.

Nous ne quittâmes le pré que lorsque le soleil eut caché ses lueurs sanglantes derrière les noirs sapins qui bordaient le communal. Vinrent ensuite le souper, la prière et le lit. Je ne sais quel oiseau chanta fort tard auprès de ma fenêtre ouverte, et je fus réveillé de grand matin par le bruyant caquet de ces poules que Phillis élevait si bien.

Je n’avais pris, en fait de bagages, que les objets d’immédiate nécessité ; le messager devait apporter le reste. Il arriva de bonne heure à la ferme. En ce moment-là, j’avais fort à faire pour répondre à la chère tante, qui m’avait entrepris, seul à seul, sur les procédés de boulangerie employés chez ma mère. L’arrivée des caisses interrompit notre conférence. On m’apportait aussi deux lettres arrivées depuis mon départ ; — sur l’une de ces lettres, je remarquai le timbre canadien.

Par quel instinct me félicitai-je d’être en ce moment tête à tête avec cette excellente femme, dont la perspicacité ne m’inspirait aucune crainte ? Pourquoi me hâtai-je de glisser ces deux lettres dans la poche de mon habit ? Je ne le sais vraiment pas.

Je me sentais mal à l’aise, le cœur me manquait, et je répondais tout de travers, j’imagine, aux questions dont ma tante persistait à me harceler. Fort heureusement l’ouverture des caisses me fournit un prétexte de monter dans ma chambre. Là, je m’assis sur le bord de mon lit, et je brisai le cachet de cette lettre fatale.

J’aurais pu dire par avance, et presque mot pour mot, ce qu’elle contenait. Oui, si surprenant que cela paraisse, je savais que Holdsworth allait épouser Lucile Ventadour…

Et que dis-je ? Ils étaient déjà mariés, car la nouvelle m’arrivait le cinq juillet, et les noces avaient dû se faire le vingt-neuf juin. Les motifs qu’il alléguait, les élans enthousiastes auxquels il s’abandonnait, je les avais tous pressentis, je les connaissais, ils n’avaient rien de nouveau pour moi.

Mes yeux se détachèrent de la lettre que mes mains retenaient machinalement, et je regardai vaguement par la fenêtre ouverte. Sur le tronc d’un vieux pommier chargé de lichen, je vis un nid de pinsons et la mère qui revenait porter quelques bribes à sa jeune couvée. Il faut bien que je l’aie vu, ce nid, puisque aujourd’hui même il se représente à ma mémoire avec une telle netteté que j’en dessinerais la moindre fibre et la moindre plume. Cette écrasante rêverie fut interrompue par un bruit de voix animées et de pas pesants : il annonçait le retour des travailleurs qui venaient dîner.

Phillis était avec eux.

Aurais-je donc à lui dire ?… Et comment le lui cacher, puisque le nouveau marié, dans sa puérile exaltation, m’annonçait l’envoi de ses wedding-cards[1] à tous ceux que son bonheur pouvait intéresser, « notamment, ajoutait-il, à ses bons amis de Hope-Farm ? »

Phillis, maintenant, n’était plus qu’un de ces « bons amis, » faisant nombre parmi les autres !

Il fallut descendre, il fallut s’asseoir à table, il fallut manger, parler comme tout le monde. Je ne sais comment je m’en tirai, mais le ministre me regarda mainte fois d’un air surpris. Il n’était pas homme à mal penser du prochain ; mais bien des gens, à sa place, m’auraient accusé d’avoir oublié les lois de la tempérance.

Dès que je le pus décemment, je quittai la table et la maison. J’avais besoin de m’étourdir un peu en marchant vite et longtemps, j’allai en effet si loin que je me perdis dans les vastes landes qui couronnaient le plateau, et que la fatigue enfin me contraignit à ralentir le pas.

Ah ! que cette indiscrétion me pesait ! Et combien n’aurais-je pas donné pour retrancher de ma vie la demi-heure où ma prudence ordinaire m’avait trahi !… Puis je m’emportais contre Holdsworth, et vraiment je n’en avais pas le droit.

J’imagine que je restai une bonne heure au fond de cette vaste solitude, après quoi je repris le chemin de la ferme, en me promettant de tout dire à Phillis, dès que l’occasion s’en présenterait ; mais en somme cette résolution me coûtait beaucoup, et lorsque par les fenêtres toutes grandes ouvertes je la vis seule dans la cuisine, je me sentis défaillir, tant mes appréhensions devinrent poignantes.

Elle était debout, à côté du dressoir, taillant le pain qu’elle allait distribuer aux laboureurs ; ceux-ci pouvaient revenir d’une minute à l’autre, car le temps menaçait, et déjà le tonnerre avait grondé plus d’une fois. Au bruit de ma marche, elle tourna la tête.

« Vous auriez dû aller aux foins, me dit-elle avec son accentuation un peu lente, indice de calme et de paix intérieure.

— En effet, car il va pleuvoir, lui répondis-je.

— L’orage s’annonce, reprit-elle… Ma pauvre mère est prise de la migraine et vient de se mettre au lit… Puisque vous voilà…

— Phillis, lui dis-je en lui coupant la parole, car j’avais à cœur d’en finir, je viens de faire une longue course pour réfléchir tout à mon aise sur une lettre arrivée ce matin,… une lettre du Canada… Je ne saurais vous dire à quel point elle m’afflige. »

Et tout en parlant je lui tendais cette lettre, qu’elle ne semblait pas vouloir prendre.

Son visage avait pâli, mais cette pâleur était plutôt un reflet de la mienne que le résultat d’une angoisse bien définie, d’une perception bien nette des paroles par moi prononcées. Il fallut s’expliquer plus clairement pour la décider à prendre connaissance de la fatale missive.

Elle comprit enfin, et au moment où je la déposais dans ses mains, se laissa tomber sur un siège, tout d’une pièce, par un brusque affaissement.

Ensuite elle étala les deux feuilles sur le dressoir, appuya sa tête sur ses mains, et, se détournant à demi, déroba son visage à mes regards.

Inutile précaution ! J’avais, moi aussi, détourné la tête, et mes yeux erraient sur cette cour où tout respirait l’abondance et la paix. De tous côtés un grand silence, régulièrement interrompu par le tic tac d’une horloge invisible, placée dans la vaste cage de l’escalier. J’entendais le papier mince frissonner entre les doigts de la lectrice, quand elle venait à tourner la page…

Maintenant elle devait avoir fini. Pourquoi ne bougeait-elle pas ? pourquoi ne prononçait-elle pas un mot ? pourquoi du moins ne laissait-elle pas échapper un soupir ? — Les minutes se succédaient plus lentes, plus intolérables que je ne saurais dire.

Enfin je me décidai à jeter les yeux sur elle. Sans doute elle devina ce regard, puisqu’elle se retourna par un mouvement vif et soudain, de manière à me faire face.

« Paul, me dit-elle, ne vous attristez pas ainsi, je vous en supplie… Vous me faites mal. Dans tout ceci, j’imagine, il n’y à rien de si pénible. Du moins vous n’avez rien à vous reprocher… Lui-même, pourquoi donc ne se serait-il pas marié, je vous le demande ?… J’espère, oh ! oui, j’espère bien qu’il sera heureux… »

Ces derniers mots furent prononcés avec l’accent d’une véritable plainte ; mais elle changea de ton sur-le-champ, car elle ne voulait pas s’attendrir.

« Lucile, reprit-elle, c’est, je suppose, l’équivalent de notre Lucy ? Lucile Holdsworth, ces deux noms vont très-bien ensemble, et j’espère… j’espère… mais que voulais-je donc vous dire, mon cher Paul ?… Ah, voici, je me le rappelle à présent. C’est que jamais, — jamais, entendez-vous ? — il ne faudra reparler de ces choses. Souvenez-vous seulement que vous n’avez aucun motif de vous affliger. Vous avez été pour moi la bonté même, et si je vous voyais trop malheureux, je ne sais, je ne sais pas comment je ferais pour tenir bon… »

L’émotion commençait à la dominer, et cet effort factice n’aurait pu se soutenir bien longtemps ; mais l’orage qui menaçait éclata. Le nuage sombre qui recelait la foudre semblait planer sur le toit même de la ferme. On entendit la voix effrayée de mistress Holman qui appelait Phillis à grands cris. Les faneurs rentrèrent en courant, trempés jusqu’aux os.

Le ministre les suivait de près, souriant et prenant une sorte de plaisir à voir les éléments se déchaîner ainsi, dès lors que, par un travail acharné, il avait pu engranger la presque totalité de ses foins. Deux ou trois fois, dans ce tumulte et cette confusion, je rencontrai Phillis, qui semblait se multiplier et partout se montrait au moment où elle pouvait se rendre le plus utile.

Le soir, en me couchant, j’étais presque rassuré : le mauvais pas se trouvait franchi sans trop d’encombre ; mais les jours suivants furent assez tristes, — pour moi, veux-je dire, — car les parents de Phillis, dans leur étonnante sécurité, ne s’apercevaient de rien, et tout au contraire, satisfaits de voir leurs récoltes de l’année s’annoncer sous de si heureux auspices, ne s’étaient jamais montrés plus calmes et plus joyeux.

Deux ou trois belles journées, succédant à celle dont je viens de parler, avaient permis de rentrer les foins. La pluie s’établit ensuite ; elle gonflait les épis déjà formés, et activait la croissance des regains sur les prairies à peine fauchées. Ces temps humides donnaient quelque répit au ministre ; il prenait ses vacances d’hiver pendant les gelées, et celles d’été durant les pluies qui succèdent généralement à la fenaison. On passait alors presque toute la journée dans la salle basse, portes et fenêtres ouvertes à la fraîcheur embaumée, au bruit monotone des gouttes d’eau crépitant sur le feuillage : belle occasion de somnolente béatitude pour des gens heureux, mais il y avait parmi nous deux cœurs malades, — un tout au moins, j’en puis répondre.

L’état de Phillis me tourmentait de plus en plus. Depuis cette journée d’orage, sa voix avait gardé pour mon oreille je ne sais quel accent particulier et contraint, une discordance pénible qui m’affectait malgré moi. Ses regards, autrefois si calmes, trahissaient une continuelle agitation : elle changeait de couleur à chaque instant et sans cause appréciable.

Le ministre, qui fort heureusement ne se doutait encore de rien, avait transporté ses chers classiques dans la salle commune et lisait à haute voix, — pour Phillis ou pour moi, je ne sais trop, quelques passages des Géorgiques, en s’extasiant sur l’exactitude technique des conseils que Virgile donnait aux laboureurs du temps d’Auguste.

« Tout cela est vrai, tout cela est vivant, aujourd’hui comme alors, » s’écriait-il, scandant les vers et battant la mesure sur son genou.

Cette espèce de chant rhythmé porta sans doute sur les nerfs de Phillis, qui cousait près de nous, et, son fil se nouant à chaque minute, le cassait avec impatience.

« Votre fil est probablement mauvais, » lui dit sa mère étonnée de ces fréquentes interruptions.

Cette remarque si simple et faite du ton le plus doux parut exaspérer l’enfant.

« Oui, dit-elle, le fil est mauvais,… tout est mauvais… J’ai de tout cela par-dessus la tête. » Après quoi, posant son ouvrage, elle sortit précipitamment.

Je sais bien des familles où pareil incident passerait, inaperçu ; mais dans cet intérieur si calme, si bien réglé, un tel accès d’humeur, le premier que Phillis se fût jamais permis, produisit l’effet d’un coup de tonnerre.

Le ministre posa son livre et releva ses lunettes sur son front. Mistress Holman, après un premier mouvement de surprise affligée, rasséréna sa physionomie et par manière d’excuse :

« Je crois, dit-elle, que c’est l’effet du mauvais temps… Chacun le ressent à sa manière… Moi, vous savez, ce sont des migraines. » Puis elle se leva pour suivre sa fille ; mais à mi-chemin de la porte, se ravisant tout à coup, elle vint se rasseoir.

Bonne, excellente mère ! en affectant de n’y attacher aucune importance, elle espérait atténuer d’autant la portée de cette boutade étrange.

« Continuez, ministre, reprit-elle ; c’est très-intéressant ce que vous nous lisez là ! »

Il continua donc, mais sans aucune ardeur et sans plus marquer à coups de règle la mesure des hexamètres latins.

L’obscurité nous arriva plus tôt que de coutume, le ciel étant couvert de nuages, et Phillis alors rentra doucement sans faire semblant de rien. Elle reprit même son ouvrage, mais il faisait déjà trop noir, et après quelques points l’aiguille dut s’arrêter. Je vis alors sa main se glisser à la dérobée dans celle de la chère tante, et celle-ci l’accueillir par d’imperceptibles petites caresses, tandis que le ministre, ne perdant rien de cette affectueuse pantomime, reprenait d’une voix raffermie le train de ses propos agricoles. J’ose dire qu’à ce moment il n’y portait pas plus d’intérêt que moi. Ce que nous avions sous les yeux faisait tort aux maximes des cultivateurs du Latium.



  1. Nos lettres de faire part sont remplacées en Angleterre par l’envoi de cartes de visite ordinaires. Chacun des mariés envoie la sienne séparément, quoique sous le même pli. (N. du T.)