Cousine Phillis/22

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XXII


Je me souviens que ce même soir, à l’approche du crépuscule, je gagnai par la longue avenue des frênes un petit pont, jeté au pied de la colline, où le sentier menant à Hope-Farm venait rejoindre la route de Hornby.

Sur le bas parapet de ce pont, je trouvai Timothy Cooper, ce laboureur à moitié idiot dont la stupidité avait exaspéré la patience du digne ministre. Il était assis et jetait nonchalamment, de temps à autre, quelque débris de mortier dans l’eau courant au-dessous de lui.

Mon approche lui fit lever les yeux, mais il ne me salua ni de la voix ni du geste, contrairement à son habitude en pareille circonstance, d’où je conclus que son renvoi de la ferme lui avait laissé quelque penchant à la bouderie. Il me sembla pourtant qu’on pouvait essayer de le consoler par quelques bonnes paroles, et je m’assis à côté de lui.

Tandis que je cherchais un prétexte à conversation, il se prit à bâiller comme un homme que la fatigue accable.

« Vous êtes donc las, mon pauvre Tim ? lui demandai-je aussitôt.

— Un peu, répondit-il, mais à présent je vais pouvoir m’en retourner chez nous.

— Étiez-vous donc ici depuis bien longtemps ?

— Dame ! j’y ai passé toute la journée, ou peu s’en faut, depuis sept heures du matin tout au moins.

— Et que faisiez-vous, grand Dieu ?

— Rien du tout.

— Alors pourquoi rester là ?

— Pour éloigner les charrettes. »

En me répondant ainsi, le lourdaud, maintenant debout, étirait ses grands bras et dérouillait ses membres avant de se mettre en route.

« Les charrettes !… quelles charrettes ? lui demandai-je fort surpris.

— Les charrettes qui auraient réveillé cette petite. C’est aujourd’hui le marché de Hornby… Ne le savez-vous donc pas ?… Seriez-vous aussi un idiot, vous qui parlez ? »

Et il me toisait d’un air narquois, comme pour prendre la jauge de mes facultés intellectuelles.

« C’est à cela que vous avez passé toute la journée ? repris-je sans laisser voir aucune émotion.

— Mais oui. Je n’avais rien à faire, puisque le ministre ne veut plus de moi. Pourriez-vous me dire comment va l’enfant ?

— On espère que ce long sommeil lui fera du bien. En attendant, Timothy, dormez tranquille, et que Dieu vous bénisse ! »

Je ne pense pas qu’il ait pris garde à ces derniers mots, prononcés pendant qu’il enfourchait une barrière voisine pour regagner son pauvre cottage.

En revenant à la ferme, j’appris que Phillis était enfin réveillée, qu’elle avait même faiblement articulé deux ou trois mots.

Sauf sa mère, qui restait auprès d’elle pour lui faire prendre quelques légers aliments, le reste de la famille fut convoqué, — c’était la première fois depuis bien des jours, — à la prière du soir. Il y avait là un retour bien marqué aux habitudes des temps heureux ; mais, sans invoquer tout haut le Seigneur, nous n’avions pas cessé d’être à ses pieds, notre vie même étant une prière pendant ces jours néfastes où le silence s’était fait dans la maison. Nous nous retrouvâmes au lieu habituel, et de l’un à l’autre s’échangeaient des regards d’espérance. Agenouillés, nous attendîmes que la voix du ministre donnât le signal ; mais nous attendîmes en vain, car il ne pouvait parler, — il étouffait. De sa robuste poitrine sortit, l’instant d’après, un sanglot profond. Le vieux John alors, se tournant vers lui sans se relever :

« Ministre, lui dit-il, m’est avis que, sans prononcer une parole, nous avons rendu grâce à Dieu de tout notre cœur. Peut-être bien n’a-t-il pas besoin ce soir qu’on le remercie autrement. Qu’il veuille nous bénir tous et préserver notre Phillis de tout mal !… Ainsi soit-il. »

Nous n’eûmes, en fait de prière, que cet impromptu du vieux John.

Celle qu’il avait si bien nommée « notre Phillis » alla toujours de mieux en mieux à partir de ce moment ; mais sa convalescence fut d’une lenteur ! Parfois j’en désespérais presque. Je craignais de ne plus revoir ma cousine telle que je l’avais connue autrefois, et de fait, à certains égards, ma crainte s’est vérifiée.