Curumilla/03

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Curumilla
Paris, Amyot (pp. 27-42).
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III

L’Espion.

Il était environ huit heures du matin lorsque Valentin et Curumilla avaient quitté Louis.

Le chasseur avait passé la nuit entière sans fermer l’œil ; il se sentait fatigué ; ses paupières, allourdies par le sommeil, se fermaient malgré lui ; cependant il se préparait à exécuter les recherches dont son frère de lait l’avait chargé, lorsque Curumilla, s’apercevant de son état, l’engagea à prendre quelques heures de repos, lui faisant observer qu’il n’avait pas absolument besoin de lui pour relever les empreintes qu’il avait aperçues le matin, et qu’il lui rendrait bon compte de ce qu’il aurait fait.

Valentin avait en Curumilla la plus entière confiance ; maintes fois, pendant le cours de leur commune existence j il avait été à même d’apprécier la sagacité, la finesse et l’expérience du chef ; il ne se fit donc que fort peu prier pour consentir à le laisser se charger seul du soin d’aller à la découverte, et après lui avoir fait les plus chaleureuses recommandations, il se roula dans son manteau et s’endormit profondément.

Il dormait depuis deux heures environ d’un sommeil paisible et réparateur, lorsqu’il sentit une main s’appuyer doucement sur son épaule.

Si léger qu’eût été cet attouchement, il suffit cependant pour éveiller le chasseur, qui, de même que tous les hommes habitués à la vie des prairies, conservait pour ainsi dire, en dormant, le sentiment des choses extérieures ; il ouvrit les yeux et regarda fixement l’homme qui venait ainsi troubler si malencontreusement le repos dont il jouissait, en l’envoyant in petto à tous les diables.

— Eh bien ! lui dit-il avec l’accent bourru d’un homme éveillé au meilleur moment d’un beau rêve, que me voulez-vous, don Cornelio ? Ne pouviez-vous choisir un instant plus propice pour causer avec moi ? car je suppose que ce que vous avez à me dire n’est pas d’une grande importance.

Don Cornelio, car c’était lui, en effet, qui venait d’éveiller Valentin, posa un doigt sur sa bouche, en jetant un regard soupçonneux autour de lui, comme pour recommander la circonspection au chasseur, et se penchant à son oreille :

— Pardonnez-moi, don Valentin, dit-il, je crois que la communication que j’ai à vous faire est, au contraire, fort importante.

Valentin se dressa comme mû par un ressort, et regardant l’Espagnol dans les yeux :

— De quoi s’agit-il donc ? demanda-t-il d’une voix basse et concentrée, mais cependant impérieuse.

— Voici en deux mots, l’affaire. Le colonel Florès, dont, entre parenthèses, la figure ne me revient nullement, n’a fait que rôder dans la Mission depuis ce matin, furetant et regardant partout, s’informant de ce qu’on fait et de ce qu’on ne fait pas, jasant avec l’un et avec l’autre, et tâchant surtout de connaître l’opinion de nos hommes sur leur chef. Jusque-là, il n’y avait pas grand mal ; mais, aussitôt qu’il vous a vu vous endormir, il s’est assuré que le comte, occupé à écrire sa correspondance, avait défendu qu’on vînt le déranger, et pour quelques heures au moins, ne surveillerait pas ce qui se passe dans le campement ; il a feint de se retirer dans une case à demi ruinée, située sur la lisière de la Mission ; puis, au bout de quelques minutes, lorsqu’il a supposé que l’on ne songeait pas à lui, au lieu de dormir, ainsi qu’il l’avait annoncé, il est sorti de cette case en se glissant à travers les arbres, comme un homme qui craint d’être surpris, et il a disparu dans la forêt.

— Ah ! ah ! fit Valentin tout soucieux, quel intérêt cet homme a-t-il donc à s’absenter ainsi secrètement ? Et, ajouta-t-il au bout d’un instant, il y a longtemps qu’il est parti ?

— Dix minutes à peine.

Valentin se leva.

— Demeurez ici, dit-il ; au cas où le colonel reviendrait pendant mon absence, surveillez-le avec soin, sans cependant qu’il puisse se douter de quoi que ce soit. Je vous remercie de n’avoir pas hésité à m’éveiller. Le cas est grave.

Brisant alors brusquement l’entretien, le chasseur quitta don Cornelio, et contournant les ruines de façon à ne pas attirer l’attention sur lui, il entra dans la forêt.

Cependant le colonel Florès, croyant Valentin endormi, sachant le comte en train d’écrire, et persuadé par conséquent qu’il n’avait pas à craindre d’être suivi ou surveillé, marchait rapidement dans la direction du fleuve sans se donner la peine de chercher à dissimuler ses traces, imprudence dont profita le chasseur et qui le mit immédiatement sur la piste de l’homme qu’il surveillait.

Le colonel arriva ainsi jusqu’au bord du fleuve.

Le calme le plus complet régnait aux environs.

Les alligators se vautraient dans la boue du rivage, les flamands roses pêchaient insoucieusement, tout enfin témoignait de l’absence de l’homme. Cependant, à peine le colonel parut-il sur la plage qu’un individu, se suspendant par les bras aux branches d’un arbre, se laissa tomber sur le sol à deux pas devant lui.

À cette apparition imprévue, le colonel recula en étouffant un cri de surprise et d’effroi, mais il n’avait pas encore eu le temps de se remettre de cette émotion, qu’un second individu sauta de la même façon sur le sable.

Machinalement, don Francisco leva les yeux vers l’arbre.

— Oh ! oh ! fit le premier personnage avec un gros rire, ce n’est pas la peine de regarder ainsi, Garrucholo ; il n’y a plus personne.

À ce nom de Garrucholo, le colonel tressaillit et examina attentivement les deux hommes qui s’étaient présentés à lui d’une si étrange manière, qui se tenaient immobiles devant lui et qui le regardaient d’un air moqueur.

Le premier de ces deux hommes était un blanc, ce qui était facile à reconnaître au premier coup d’œil, malgré son teint hâlé, qui avait presque la couleur de la brique. Les vêtements qui le couvraient étaient en tout semblables à ceux des Indiens.

Cet intéressant personnage était armé jusqu’aux dents, et tenait un long rifle à la main.

Quant à son compagnon, c’était un Peau-Rouge : il était peint et armé en guerre.

— Eh ! reprit celui qui déjà avait parlé, on dirait que tu ne me reconnais pas, garçon. By god ! tu as la mémoire courte.

Ce juron et surtout l’accent fortement prononcé avec lequel cet homme s’exprimait en espagnol, bien qu’il parlât couramment cette langue, furent un trait de lumière pour le colonel.

— El Buitre ! s’écria-t-il en se frappant le front.

— Allons donc ! fit l’autre en riant, je savais bien que tu ne m’avais pas oublié, compagnon.

Cette rencontre imprévue n’était rien moins qu’agréable au colonel ; cependant, il jugea prudent de n’en rien laisser paraître.

— Par quel hasard vous trouvez-vous donc ici ? demanda-t-il.

— Et toi ? répondit effrontément l’autre.

— Moi ! mais ma présence est toute naturelle et extrêmement facile à expliquer.

— Et la mienne aussi.

— Ah !

— Dame ! je suis ici parce que tu t’y trouves.

— Hum ! fit le colonel, en se tenant sur la réserve, expliquez-moi donc cela.

— Je ne demande pas mieux ; seulement l’endroit est assez mal choisi pour causer ; viens avec moi.

— Permettez ! Buitre, mon ami, nous sommes, ainsi que vous l’avez dit vous-même, de vieilles connaissances.

— Ce qui veut dire ?

— Que je me méfie extraordinairement de vous.

Le bandit se mit à rire.

— Confiance qui m’honore, fit-il, et dont je suis digne. Mais deux mots vont te mettre au courant. As-tu trouvé dans l’église de la Mission un manche de poignard avec un S incrusté sur le pommeau ?

— Oui.

— Très-bien ; ce manche de poignard signifiait, n’est-ce pas ? que tu devais venir te promener par ici ?

— En effet.

— Et que tu rencontrerais une ou plusieurs personnes avec lesquelles tu causerais ?

— Oui.

— Eh bien ! les personnes avec lesquelles tu dois causer sont devant toi. Comprends-tu maintenant ?

— Parfaitement.

— Alors, causons ; seulement, comme ce que nous avons à dire ne regarde que nous et qu’il est inutile d’immiscer dans nos affaires des gens qui n’ont rien à y voir, nous allons nous rendre dans un endroit où nous n’aurons pas à craindre des oreilles indiscrètes.

— Qui diable voulez-vous qui nous surprenne ici ?

— Personne, probablement ; mais, mon estimable ami, la prudence étant la mère de la sûreté, je suis, depuis notre séparation, devenu extraordinairement prudent.

— Allons où vous voudrez.

— Viens.

Les trois hommes rentrèrent dans la forêt.

Valentin les suivit pas à pas. Ils n’allèrent pas loin.

Arrivés à une certaine distance de la plage, ils s’arrêtèrent à l’entrée d’une clairière assez vaste, au centre de laquelle s’élevait un bloc énorme de rochers verdâtres.

Les trois hommes escaladèrent les rochers, et arrivés au sommet, ils s’étendirent nonchalamment sur une espèce de plate-forme.

— Là ! fit el Buitre, je crois que nous pouvons causer ici en toute sûreté.

Valentin fut un instant assez désappointé de cette précaution du bandit ; cependant il ne se rebuta pas ; le chasseur était habitué à voir se dresser devant lui des impossibilités matérielles du genre de celle qui surgissait en ce moment ; après quelques secondes de réflexion, il jeta un regard autour de lui en souriant d’un air railleur.

— Au plus fin ! murmura-t-il.

Alors, il s’étendit sur le sol ; l’herbe croissait haute, verte et drue dans la clairière, Valentin commença à ramper, par un mouvement lent et presque imperceptible, dans la direction des rochers, passant à travers les herbes, pour ainsi dire, sans les froisser et sans leur imprimer la plus légère oscillation. Après un quart d’heure environ de cette manœuvre, le chasseur vit ses efforts couronnés de succès, il atteignit un endroit où il lui fut possible de se relever et d’où il entendait parfaitement ce qui se disait sur la plate-forme, tout en demeurant invisible.

Malheureusement, le temps qu’il lui avait fallu employer pour gagner son observatoire l’avait empêché d’entendre des choses probablement fort importantes ; au moment où il se remit à écouter, el Buitre parlait.

— Bah ! bah ! disait-il de cet accent railleur qui lui était habituel, je réponds du succès. Si démons que soient les Français, chacun d’eux ne vaut pas deux hommes, que diable ! laisse-moi faire.

— Canarios ! je veux être pendu, si je me mêle en rien à toute cette affaire, je n’en ai que trop fait déjà, répondit le colonel.

— Tu trembles toujours. Comment veux-tu qu’une troupe d’hommes à demi démoralisés, fatigués d’une longue route, puissent résister à l’attaque combinée et surtout bien dirigée des guerriers de mon frère, le chef apache, appuyés par les quatre-vingts drôles que le gouvernement mexicain a mis à ma disposition pour cette expédition ?

— Je ne sais pas comment feront les Français, mais tu reconnaîtras peut-être que ce sont de solides gaillards !

— Tant mieux ! alors nous aurons du plaisir.

— Prends garde d’en avoir trop, fit el Garrucholo en ricanant.

— Va-t-en au diable ! avec tes observations. D’ailleurs, j’en veux à leur chef, tu le sais.

— Bah ! est-ce qu’un homme comme toi en veut à quelqu’un en particulier ? Il n’en veut qu’à la richesse. Quels sont tes hommes ?

— Des civicos, de véritables bandits, vrai gibier de potence. Mon cher, ils feront des miracles.

— Comment, des civicos ! l’idée est impayable ; eux que les hacienderos payent et soutiennent dans le but de combattre les Peaux-Rouges.

— Mon Dieu ! oui, ainsi va le monde ; cette fois ils combattront auprès des Peaux-Ronges contre les blancs ; l’idée est originale, n’est-ce pas ? d’autant plus que, pour cette affaire, ils seront naturellement déguisés en Indiens.

— De mieux en mieux ! Et le chef, combien a-t-il de guerriers avec lui ?

— Je ne sais pas ; il te le dira lui-même.

Le chef était demeuré sombre et silencieux pendant cet entretien.

Le colonel se tourna vers lui en lui adressant un regard interrogateur.

— Mizcoatzin est un chef puissant, dit le Peau-Rouge de sa voix gutturale ; deux cents guerriers apaches suivent sa plume de guerre.

El Garrucholo fit une moue significative.

— Allons ! reprit-il, je maintiens ce que je disais.

— Quoi ?

— Vous recevrez une effroyable frottée.

El Buitre réprima avec peine un mouvement de mauvaise humeur.

— Assez, dit-il ; tu ne connais pas les Indiens. Ce chef est un des plus braves sachems de sa tribu ; sa réputation est immense dans les prairies ; les guerriers placés sous ses ordres sont tous des hommes d’élite.

— Bon, bon ! faites comme vous l’entendrez ; je m’en lave les mains.

— Pouvons-nous au moins compter sur toi ?

— J’exécuterai ponctuellement les ordres que j’ai reçus du général.

— Je ne t’en demande pas davantage.

— Alors, rien n’est changé ?

— Rien, toujours la même heure et le même signal.

— Alors, il est inutile que nous demeurions plus longtemps ensemble ; je retourne à la Mission, je dois éviter d’éveiller les soupçons.

— Va ! et que le démon te continue sa protection.

— Merci.

Le colonel quitta la plate-forme. Valentin hésita un instant pour savoir s’il le suivrait ; mais toutes réflexions faites, il demeura persuadé que tout n’était pas fini, et que probablement il recueillerait encore des renseignements précieux.

El Buitre haussa les épaules, et se tournant vers le chef indien, toujours impassible :

— L’orgueil a perdu cet homme, dit-il, c’était un joyeux compagnon il y a quelques années.

— Que fera mon frère maintenant ?

— Pas grand’chose, je resterai caché ici jusqu’à ce que le soleil soit aux deux tiers de sa course, puis j’irai rejoindre mes compagnons.

— Le chef va se retirer, ses guerriers sont loin encore.

— Fort bien ; ainsi nous ne nous reverrons plus d’ici au moment convenu ?

— Non, le visage pâle attaquera du côté de la forêt, tandis que les Apaches s’avanceront par le fleuve.

— Fort bien ; seulement, soyons prudents, un malentendu nous serait fatal. Je m’avancerai aussi près que possible de la Mission, mais je vous avertis que je ne bougerai pas avant d’entendre votre signal.

— Ooah ! mon frère ouvrira ses oreilles, et le miaulement du tigre l’avertira que les Apaches sont arrivés.

— Parfaitement. Une dernière recommandation, chef.

— J’écoute le visage pâle.

— Il est bien entendu que le butin sera partagé également entre nous ?

L’Indien eut un mauvais sourire.

— Oui, fit-il.

— Pas de trahison entre nous, Peau-Rouge, ou, by God, je vous avertis que je vous écorche vif comme un chien enragé.

— Les visages pâles ont la langue trop longue.

— C’est possible ; mais si vous ne voulez pas qu’il vous arrive malheur, faites votre profit de mes paroles.

L’Indien ne répondit que par un geste de dédain ; il se drapa dans sa robe de bison et s’éloigna à pas lents.

Le bandit le suivit un instant des yeux.

— Misérable chien ! murmura-t-il ; dès que je pourrai me passer de toi, je réglerai ton compte, sois tranquille.

L’Indien avait disparu.

— Hum ! qu’est-ce que je vais faire maintenant ? reprit el Buitre.

Tout à coup, un homme bondit comme un jaguar, et avant que le brigand comprît seulement ce qui lui arrivait, il était solidement garrotté et réduit à la plus complète impuissance.

— Vous ne savez pas ce que vous allez faire ? eh bien, je vais vous le dire, fit Valentin en s’asseyant paisiblement auprès de lui.

Le premier moment de surprise passé, le bandit reprit tout son sang-froid et toute son audace, et regardant effrontément le chasseur :

By God ! je ne vous connais pas, compagnon, répondit-il ; mais je dois avouer que c’est bien joué !

— Vous êtes connaisseur.

— Un peu.

— Oui, je le sais.

— Seulement vous avez serré un peu trop fort, votre diable de reata m’entre dans les chairs.

— Bah ! vous vous y habituerez.

— Hum ! fit le bandit ; ainsi vous avez entendu tout ce que nous avons dit ?

— À peu près.

— Le diable m’emporte, on ne peut plus causer au désert sans avoir quelqu’un aux écoutes.

— Que voulez-vous, c’est malheureux.

— Enfin, il faut bien en prendre son parti. Vous disiez donc ?

— Moi ? je ne disais rien du tout.

— Ah ! excusez-moi alors, je croyais que vous m’interrogiez. Il est probable que ce n’est pas complétement dans le but de vous divertir que vous m’avez ficelé comme une carotte de tabac.

— Cette observation ne manque pas de justesse, j’avais effectivement un autre but.

— Lequel ?

— Celui de jouir un instant de votre conversation.

— Vous êtes mille fois trop bon.

— On a si rarement l’occasion de causer au désert.

— En effet.

— Ainsi vous êtes en expédition ?

— Mon Dieu, oui ; il faut bien faire quelque chose.

— C’est vrai ; soyez donc assez bon pour me donner quelques détails.

— Sur quoi ?

— Mais sur cette expédition.

— Ah ! ah ! je le voudrais, malheureusement c’est impossible.

— Voyez-vous cela ! pourquoi donc ?

— Je ne sais que fort peu de chose.

— Ah !

— Oui ; et puis je suis extraordinairement contrariant : il suffit qu’on me prie de faire une chose pour que je m’y refuse.

Valentin sourit et dégaîna son couteau, dont la lame étincelante lança un éclair bleuâtre.

— Même si l’on vous donne des raisons convaincantes ?

— Je n’en connais pas, répondit en ricanant le bandit.

— Oh ! oh ! fit Valentin, j’espère cependant vous faire changer d’avis.

— Essayez ! Tenez, ajouta-t-il en changeant de ton, assez de comédie comme cela. Je suis en votre puissance ; rien ne peut me sauver ; tuez-moi, peu m’importe, je ne dirai pas un mot.

Les deux hommes échangèrent deux regards d’une expression étrange.

— Vous êtes un idiot, reprit froidement Valentin, vous ne comprenez rien.

— Je comprends que vous voulez savoir les secrets de l’expédition.

— Vous êtes un imbécile, cher ami. Ne vous ai-je pas dit que je sais tout ?

Le bandit sembla réfléchir une minute.

— Que voulez-vous alors ? dit-il.

— Vous acheter simplement.

— Hum ! ce sera cher.

— Vous ne dites pas non ?

— Je ne ne dis jamais non !

— Bien, vous devenez raisonnable.

— Qui sait ?

— À combien évaluez-vous vos parts de prise de cette nuit ?

El Buitre le regarda comme s’il eût voulu lire sa pensée au fond de son cœur.

— Dame ! cela montera haut.

— Oui, surtout si vous êtes pendu.

— Oh !

— Il faut tout prévoir en affaire.

— Vous avez raison.

— D’autant plus que si vous refusez le marché que je vous propose, je vous tue comme un chien.

— C’est une chance.

— La plus probable ; ainsi, croyez-moi, traitons ; dites votre chiffre.

— Quinze mille piastres ! s’écria le bandit, pas un ochavo de moins !

— Penh ! dit Valentin, c’est peu.

— Hein ? fit-il avec étonnement.

— Je vous en donne vingt mille.

Malgré les liens qui le retenaient, le brigand bondit sur lui-même.

— Tope ! s’écria-t-il ; mais reprit-il au bout d’un instant, où est la somme ?

— Me croyez-vous assez niais pour vous la payer d’avance ?

— Dame ! il me semble…

— Allons donc, vous êtes fou, compadre. Maintenant que nous nous entendons, laissez-moi vous délier, la liberté vous éclaircira les idées.

Et il défit les tours de la reata ; el Buitre se releva aussitôt, frappa du pied pour rétablir la circulation du sang, et se tournant enfin vers le chasseur qui l’examinait en riant, les mains croisées sur le canon de son rifle.

— Au moins vous avez une garantie à me donner ? lui dit-il.

— Oui, et une bonne !

— Laquelle ?

— La parole d’un honnête homme.

Le bandit fit un geste.

Valentin continua sans paraître s’en apercevoir.

— Je suis celui que les blancs et les Indiens ont surnommé le Chercheur de pistes ; mon nom est Valentin Guillois.

— Vous ! c’est vous s’écria avec une émotion étrange el Buitre ; c’est vous qui êtes le Chercheur de pistes ?

— C’est moi, répondit simplement Valentin.

El Buitre marcha de long en large sur la plateforme à pas précipités, murmurant à voix basse des mots entrecoupés, en proie enfin à une émotion terrible.

Soudain, il s’arrêta devant le chasseur.

— J’accepte, dit-il d’une voix brève.

— Demain vous toucherez votre argent.

— Je ne veux rien.

— Qu’est-ce à dire ?

— Valentin, laissez-moi quelques jours encore maître de mon secret ; je vous expliquerai ma conduite. Bien que je sois un bandit, tout sentiment n’est pas mort dans mon cœur ; il en est un qui est resté pur, c’est la reconnaissance. Fiez-vous à moi ; désormais, vous n’aurez pas de plus dévoué séide, soit pour le bien, soit pour le mal.

— Votre accent n’est pas celui d’un homme qui a l’intention de tromper, je me fie à vous, sans vous demander compte de ce brusque revirement de conduite.

— Plus tard vous saurez tout, vous dis-je, et maintenant que nous sommes entre nous, expliquez-moi votre projet dans tous ses détails, afin que je puisse vous aider efficacement.

— Oui, fit Valentin, le temps nous presse.

Les deux hommes demeurèrent ensemble deux heures environ à discuter le plan du chasseur ; puis, lorsque tout fut bien convenu et bien arrêté, ils se séparèrent, Valentin pour retourner à la Mission et el Buitre pour rejoindre ses compagnons, cachés à peu de distance.