Défense des droits des femmes/01

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Paris : Chez Buisson, lib., rue Haute-Feuille, n° 20 ; Lyon : Chez Bruyset, rue Saint-Dominique (p. 1-21).

LES DROITS
DE LA FEMME
REVENDIQUÉS.

CHAPITRE PREMIER.

Examen des droits du genre-humain, et des devoirs qu’ils renferment.

Dans l’état présent de la société, pour rechercher les vérités les plus simples, on est obligé de remonter aux premiers principes, et de disputer chaque pouce de terrain aux préjugés qu’on trouve établis. On me permettra, pour éclaircir ma route, de faire quelques questions, toutes naturelles, auxquelles j’espère des réponses probablement aussi lumineuses que les axiomes qui servent de bases à l’art de raisonner ; quoiqu’elles soient formellement contredites, soit par le langage, soit par la conduite des hommes, lorsque la variété des motifs, qui les déterminent, y jette du louche.

En quoi consiste la prééminence de l’homme sur les animaux ? la réponse est aussi claire que deux et deux font quatre, dans la raison.

Quelle qualité acquise élève un être au-dessus d’un autre ? la vertu ; répondons-nous unaniment.

Pour quelle fin l’auteur de la nature a-t-il mis les passions dans le cœur ? afin que l’homme, en luttant contr’elles, puisse atteindre un dégré de connoissance refusé aux brutes, nous dit l’expérience.

Conséquemment la perfection de notre nature et l’aptitude à être heureux, doit s’estimer par le dégré de raison, de vertu et de connoissance, qui distingue l’individu et dirige les lois par lesquelles la société est unie : Et que la connoissance et la vertu découlent naturellement de cet exercice de la raison, c’est ce qui est également incontestable, si l’on regarde l’espèce humaine prise collectivement.

Les droits et les devoirs de l’homme ainsi simplifiés, il sembleroit absurde d’essayer d’éclaircir des vérités d’une telle évidence ; cependant des préjugés si profondément enracinés, ont étouffé la raison ; tant de qualités fausses ont pris le nom de vertus, qu’il est indispensable de suivre et de démêler le cours de la raison dérangé par différentes circonstances étrangères, et perdu, pour ainsi dire, dans le labyrinthe de l’erreur, en comparant la règle rigoureuse avec les écarts fortuits.

Les hommes en général semblent aimer mieux employer leur raison à justifier des préjugés, qu’ils ont reçus, sans trop savoir comment, qu’à les déraciner. Elle doit être forte cette tête qui a le courage de se faire à elle-même ses principes ; car presque tous les hommes ont une espèce de lâcheté paresseuse, qui les effraye à la vue de ce travail, ou ne leur permet de le remplir qu’à moitié. Cependant, ces conséquences imparfaites sont fréquemment assez plausibles parce qu’on les déduit d’une expérience partielle et de vues justes quoiqu’étroites.

En remontant aux premiers principes, on est sûr que le vice, avec toute sa difformité native, essayera de se dérober à vos recherches exactes ; une tourbe de sots raisonneurs s’en vont toujours criant que ces argumens prouvent trop ; ils vous donnent à la place leurs mesures, détestables au fond, sous prétexte de facilité. C’est ainsi qu’on oppose cette facilité malheureuse aux simples principes, jusqu’à ce qu’enfin la vérité se trouve perdue dans un nuage de mots, la vertu dans un amas de formes, et que la science, privée de réalité, soit réduite à son nom, qu’on fait sonner bien haut, quoique ce ne ce soit plus elle et qu’on lui ait substitué dos préjugés spécieux.

Un société dont la constitution se fonde sur la nature de l’homme, est certes la plus sagement ordonnée ; cette vérité frappe tout être pensant d’une telle évidence qu’il regarde comme présomptueux celui qui veut en administrer des preuves ; il faut pourtant en donner, ou les préjugés feront valoir contre la raison la prescription d’une possession immémoriale. Cependant, citer la prescription pour justifier les refus faits aux hommes (ou aux Femmes) de l’exercice de leurs droits naturels, est un des sophismes absurdes qui insultent journellement au sens commun.

La civilisation du gros des peuples de l’Europe offre le coup d’œil affligeant d’une injuste partialité ; il y a plus, c’est qu’on pourroit mettre en question si les hommes y ont acquis quelques vertus, formant un échange équivalent à l’état malheureux où les ont réduits leurs vices dont on s’est efforcé de plâtrer une ignorance imprévoyante, et la liberté qu’on leur a fait troquer contre un brillant esclavage. Le désir d’éblouir par les richesses, qui malheureusement assurent le mieux la prééminence de l’homme, le plaisir de commander à des flateurs et beaucoup d’autres calculs aussi bas, faits par l’avide égoïsme, ont contribué à écraser la masse du genre humain, et à faire de la liberté un instrument commode pour le faux patriotisme. Car, tandis que les rangs et les titres acquièrent une fausse grandeur devant laquelle le génie « doit s’humilier et cacher sa tête, convenons qu’à quelques exceptions près, et c’est un grand malheur pour une nation, les hommes de mérite, sans richesses et sans titres, ont bien de la peine à se faire jour. » Hélas ! que de calamités inouies des millions d’hommes n’ont-ils pas souffert pour payer le chapeau rouge à un obscur et intriguant avanturier, qui vouloit être rangé parmi les princes, ou même aspiroit à leur commander en couvrant son front audacieux de la triple couronne !

Telle a été en effet la misère d’un grand nombre d’individus, causée par les honneurs héréditaires, les richesses et le despotisme, que des hommes d’une sensibilité profonde, n’osant pas accuser la providence, mais ne pouvant se résoudre à la justifier, se sont presque permis contre elle de demis blasphêmes. L’homme s’est regardé comme indépendant du pouvoir créateur auquel il doit son existence, ou comme une comète excentrique, sortant de son orbite pour dérober le feu céleste de la raison ; et la vengeance du ciel, cachée dans cette flame subtile, n’a que trop puni sa témérité, en introduisant le mal dans l’univers.

Profondément frappé de ce spectacle de malheurs et de désordres qui avoient envahi la société, et fatigué d’une lutte pénible contre des fous entêtés, Rousseau devint passionné pour la solitude, et ses principes en ayant fait en même temps un optimiste il consacra sa prodigieuse éloquence à prouver que l’homme étoit naturellement animal solitaire ; égaré par son respect pour la bonté, de Dieu. — Car quel être sensible et raisonnable peut en douter ! — de Dieu qui certainement ne nous a donné la vie que pour nous communiquer le bonheur, il regarde le mal comme réel ; mais il y voit l’ouvrage de l’homme, en se dissimulant que c’est exalter un attribut aux dépens d’un autre aussi nécessaire à la perfection divine.

Bâtis sur une fausse hypothêse, ces argumens en faveur de l’état de nature sont plausibles, mais sans solidité. Je dis sans solidité ; car prétendre que l’état de nature est préférable à la civilisation dans toute sa perfection possible, c’est, en d’autres mots, démentir la suprême sagesse ; et cette exclamation paradoxale’que Dieu a fait tout bien, et que le mal a été introduit par ses créatures, qu’il a pourtant faites en sachant ce qu’il faisoit, est aussi peu philosophique, que religieuse.

Quand cet être sage, qui nous créa et nous mit ici bas, voulut que les passions développassent notre raison sans doute il se détermina pour cette belle idée parce qu’il vit que le mal présent produiroit un bien futur. Les foibles créatures qu’il a tirées du néant pourroient-elles se soustraire à sa providence, et se flatter d’apprendre, sans sa permission, à connoître le bien, en pratiquant hardiment le mal ? non ! — Comment donc cet énergique défenseur de l’immortalité a-t-il pu raisonner d’une manière si peu conséquente ? Que le genre humain fut resté pour jamais dans l’état brut de nature, qu’il a été impossible même à sa plume magique de nous peindre comme un état dans lequel une seule vertu prenne racine, il auroit été clair, quoique peut-être l’homme purement sensitif et errant au hazard ne s’en fut point apperçu, que la Créature humaine étoit liée pour parcourir le cercle de la vie et de la mort, et que Dieu l’avoit placée dans le magnifique jardin de la création pour quelque fin qu’il n’étoit pas aisé d’accorder avec ses attributs.

Mais si pour couronner son ouvrage, il falloit qu’il créât des êtres raisonnables, doués de la faculté d’avancer en excellence, par l’exercice des facultés mises en eux pour arriver à ce développement ; si la bonté divine jugea elle-même à propos d’apeler du néant à l’existence une créature au-dessus de la brute[1] qui put penser et se perfectionner d’elle-même, pourquoi nommer en termes directs une malédiction cet inestimable bienfait ? car ce fut réellement un bienfait, si l’homme fut créé de manière à pouvoir s’élever au-dessus de l’état dans lequel des sensations lui procuroient un bonheur animal ? et cependant on pourroit en effet l’apeler une malédiction, si toute notre existence étoit bornée à ce monde ; car à quoi bon le dispensateur de la vie nous auroit-il donné des passions et la faculté de réfléchir ? seroit-ce uniquement pour empoisonner d’amertume la coupe de la vie, et nous tromper par de fausses notions d’une dignité que nous n’aurions pas réellement ? pourquoi nous conduiroit-il par le sentiment de l’amour de nous-mêmes aux sublimes transports qu’excite la découverte de sa sagesse et de sa bonté, si ces sentimens n’étoient pas éveillés en nous pour améliorer notre nature dont ils font partie[2], et nous rendre capables de jouir d’une portion plus divine de félicité ? Fermement persuadée qu’il n’existe dans ce monde aucun mal auquel Dieu n’ait voulu donner sa place, comme à un ombre dans un tableau, j’établis ma foi à cet égard sur la perfection de Dieu.

Rousseau s’efforce de prouver que tout étoit bien originairement ; une foule d’auteurs que tout est bien aujourd’hui, et moi que tout sera bien un jour.

Mais, fidèle à sa thèse favorite, l’état de nature, Rousseau fait l’éloge de la barbarie, et dans son éloquente apostrophe à l’ombre de Fabricius, il oublie qu’en faisant la conquête de l’univers, les Romains n’ont jamais songé à établir leur propre liberté sur une base solide, pas plus qu’à étendre l’empire de la vertu ; jaloux de soutenir son système, il taxe d’effets du vice, tous les efforts du génie, et faisant l’apothéose des vertus sauvages, il exalte ces demi-dieux qui furent à peine des hommes, les féroces Spartiates, qui ne croyant ni à la justice, ni à la reconnoissance, sacrifièrent de sang-froid des esclaves, dont tout le crime étoit de s’être montrés hommes, et d’avoir tenté de se soustraire au joug de fer de leurs tyrans.

Dégoûté des mœurs et des vertus factices, le citoyen de Genève, au lieu d’examiner son sujet d’une manière convenable, jette le froment avec la paille, sans se donner le tems de s’assurer si les maux à l’aspect desquels son cœur bondissoit avec tant d’indignation, étoient la suite naturelle de l’état de civilisation, ou les restes de la barbarie. Il vit le vice fouler aux pieds la vertu, et une fausse bonté prendre la place de la véritable ; il vit les talens forcés par les maîtres du monde, de se prêter à de sinistres projets, et ne pensa jamais à remonter jusqu’au despotisme, la vraie source de ces maux affreux, pour les lui reprocher ; aux distinctions héréditaires qui voudroient bien se ranger avec cette supériorité d’intelligence, dont l’effet naturel et juste, est d’élever un homme au-dessus de ses semblables. Il ne s’apperçut pas que la puissance royale introduit, en peu de générations, une sorte de stupidité dans les familles nobles, et se sert des croix, des cordons, comme d’amorces pour prendre dans ses filets des milliers d’êtres vicieux et lâches.

Rien ne sauroit présenter le despotisme royal sous un point de vue plus vrai, et parconséquent plus hideux, que la peinture des différens crimes atroces par lesquels des méchans se sont frayé un chemin au trône. — De viles intrigues, des forfaits outrageans la nature, et tous les vices qui dégradent notre espèce, ont servi de degrés pour monter à cette place éminente ; et des millions d’hommes, la face prosternée contre terre, ont lâchement permis aux débiles enfans de ces monstres déprédateurs, de siéger en paix sur leurs trônes, baignés du sang des malheureux[3].

Une vapeur mortelle ne pèse-t-elle pas sur la société, quand le principal chef qui la dirige, ne reçoit d’autre éducation que celle par laquelle on le déprave, en lui apprenant à inventer des crimes, où on l’abrutit dans la stupide routine d’un cérémonial puéril ; les hommes ne deviendront-ils donc jamais sages ? Ne cesseront-ils donc jamais d’attendre du froment, d’un champ infecté de folle aveine, et des figues des épines ?

Il est impossible même pour l’homme en faveur de qui se réunissent les circonstances les plus favorables, d’acquérir assez de lumières et de forces d’ame, pour remplir dignement les devoirs d’un roi revêtu d’une autorité sans bornes. Combien donc ne les violera-t-il pas ces devoirs, celui que l’élévation de son rang ne sert qu’à mettre hors de la portée de la vertu ou de la sagesse ; celui dans qui toutes les affections humaines sont corrompues par l’adulation, et la faculté de réfléchir troublée par l’ivresse des voluptés ! Certes, c’est une grande folie aux hommes de faire dépendre le bonheur de tant de millions, du caprice d’un être foible, que ses vices rabaissent presque toujours au-dessous du dernier de ses sujets ! Mais il ne faut pas renverser un pouvoir pour en élever un autre sur ses ruines : car la puissance corrompt infailliblement l'homme, créature foible par essence ; et l’abus qu’il ne manque pas d’en faire, démontre que plus l’égalité est établie dans la société, plus il y règne de vertus, et parconséquent de bonheur. Par quelle fatalité ces principes et d’autres semblables que dicte la raison, font-ils crier ! — L’église ou l’état sont en danger, si l’on n’a pas une foi implicite pour la sagesse de l’antiquité ? Aussi traite-t-on d’athées et d’ennemis du genre-humain, ceux qui, profondément touchés de ses malheurs, osent attaquer une autorité purement humaine. Ce sont-là des calomnies bien atroces ; eh ! bien, elles ont été versées à grands flots sur (le docteur Price) un des meilleurs des hommes, dont les cendres prêchent encore la paix, et au souvenir duquel on doit s’arrêter respectueusement en silence, toutes les fois qu’on traite des sujets autrefois si chers à son cœur. —

Après m’être rendue criminelle de lèse-majesté royale, probablement je n’étonnerai guères, en ajoutant que toute profession qui tire son existence d’une grande subordination, qui s’incline humblement devant des titres, est démontrée pour moi, tout a fait contraire à la saine morale.

Une armée sur le pied de guerre, par exemple, est incompatible avec la liberté du moins pour les individus qui la composent, parce que la subordination et la rigueur sont les nerfs de la discipline militaire, et qu’il faut du despotisme pour mettre de l’activité dans les entreprises dirigées par la volonté d’un seul ; En effet, il n’y a qu’un petit nombre d’officiers qui puissent être inspirés d’un esprit formé par des notions romanesques sur l’honneur, d’une sorte de morale fondée sur le ton de leur siècle, tandis que la grande masse doit être mue par le commandement, comme les vagues de la mer par les vents ; car le tourbillon de l’autorité pousse en-avant avec fureur la troupe des subalternes, qui ne savent et ne s’inquiètent guères où on les lance.

En outre, rien ne sauroit être plus pernicieux pour le moral des habitans de nos villes de province que le séjour d’une foule de jeunes gens superficiels et désœuvrés, dont la galanterie est l’unique occupation, et qui rendent le vice plus dangereux en en cachant la difformité, sous des dehors aimables. Un air de mode, qui n’est après tout qu’un symbole d’esclavage et prouve que l’ame n’a pas un caractère à elle, séduit la simplicité honnête des gens de la province, et les engage à imiter des vices dont ils n’ont pas même le mérite de saisir les graces et l’élégance Tout corps est une chaîne de despotes qui, se soumettant et tyrannisant tour-à-tour, sans faire usage de leur raison, deviennent des masses accablantes de vice et de folie dont le poids écrase la Société. Un homme de rang ou de fortune, sûr de s’élever par la protection ou l’argent, n’a rien à faire que de se livrer à des goûts extravagans, tandis que l’honnête, mais pauvre citoyen qui doit faire son chemin par son mérite, devient un parasyte servile ou un lâche imitateur.

Il en est de même pour les officiers de marine : seulement leurs vices empruntent une tournure différente et plus de rudesse de l’élément où ils vivent. Ils sont plus positivement désœuvrés quand ils ne font plus leur quart. Me citera-t-on l’agitation insignifiante des militaires employés sur nos vaisseaux ? On pourroit l’appeler une nonchalance active. Plus restreints à la société des hommes les premiers acquièrrent un goût décidé pour la plaisanterie mordante et les tours d’une malignité cruelle ; les autres, fréquentant des femmes que l’on dit bien élevées, prennent un jargon sentimental. Mais la grosse joie ou le sourire poli n’indique pas plus dans les uns que dans les autres, que l’ame y entre pour quelque chose.

Me permettra-t-on d’étendre la comparaison jusqu’à un état où certainement l’intelligence doit avoir plus de part ; car le clergé a plus d’occasions de cultiver son esprit, quoique la subordination rampante en arrête également l’essor. La soumission aveugle, imposée dans les collèges aux dogmes de foi, sert, pour ainsi dire, de noviciat à nos futurs vicaires, obligés de respecter les opinions de leurs curés ou de leurs patrons, s’ils veulent s’avancer. Peut-être n’y a-t-il pas de contraste plus frappant que celui qui règne entre l’air humble et dépendant d’un pauvre vicaire et la morgue hautaine d’un évêque. Le respect et le mépris qu’ils inspirent tous les deux, rendent également inutile l’exercice de leurs fonctions.

Une remarque importante, c’est que le caractère de chaque individu se modèle jusqu’à un certain point sur sa profession. Un homme de sens peut seul avoir un maintien qui ne disparoit pas lors même que vous examinez la personne ; tandis que l’homme foible et ordinaire n’a, pour ainsi dire, d’autre caractère que celui qui appartient à son corps : au moins, toutes ses opinions ont tellement pris la teinte de celles que consacre l’autorité, qu’envain essayeriez-vous de distinguer la nuance des siennes.

La Société profitant des lumières qu’elle acquiert de jour en jour, aura donc soin de ne plus permettre de corporations d’hommes dont leur état même tend à ne faire que des êtres vicieux ou insensés.

Dans l’enfance de la Société, quand les hommes sortoient à peine de la barbarie, les chefs et les prêtres touchant les deux ressorts les plus puissans de leurs ames encore sauvages, la crainte et l’espérance, durent jouir d’un pouvoir illimité. L’aristocratie est peut-être naturellement la la première forme de gouvernement ; mais des intérêts opposés perdant bientôt l’équilibre, la monarchie et le sacerdoce sortirent du milieu de ces luttes ambitieuses, et les possessions féodales en affermirent les bases. Telle paroît avoit été l’origine de la puissance royale et ecclésiastique et l’aurore de la civilisation : on sent que le trône et l’autel, jaloux l’un de de l’autre, ne purent long-tems demeurer en paix ; d’ailleurs ils cherchent par gout à envahir ; il en résulta donc des guerres étrangères et des insurrections intestines. Dans ce tumulte, les peuples acquirent quelque pouvoir, qui força ceux qui les gouvernoient de masquer l’oppression par une apparence de justice. C’est ainsi que les guerres, l’agriculture, le commerce et les lettres aggrandissant l’esprit, les despotes sont contraints de s’assurer par une corruption secrette, du pouvoir qu’ils avoient d’abord usurpé à force ouverte[4].

Cette gangrène qui mine sourdement le corps politique, n’a pas de plus sûrs, de plus prompts moyens de se répandre que le luxe et la superstition, fomentés par l’envie de dominer les autres. L’indolente poupée d’une cour devient d’abord un monstre fastueux ou un épicurien blazé ; puis il se fait de la contagion même que répandent ses vices contraires à la nature, un instrument de tyrannie.

C’est cette funeste pourpre qui rend les progrès de la civilisation un malheur, et enchaîne l’intelligence au point de faire douter aux hommes sensibles si le développement de nos facultés morales ne produit pas une plus grande somme de mal que de bien. Mais la nature du poison indique son antidote, et si Rousseau eut fait un pas de plus dans ses recherches, ou que son œil eut pu percer l’atmosphère nébuleux de la cour qu’il dédaignoit, son ame active se seroit élancée jusqu’aux régions du vrai, et là il auroit vu la perfection de l’homme dans l’établissement de la véritable civilisation, au lieu de rétrogader comme il l’a fait dans les ténèbres de la barbarie qu’il nous vante.

  1. Contraire à l’opinion des anatomistes, qui raisonnent par analogie, et d’après la forme des dents, de l’estomac et des intestins, Rousseau ne veut point voir dans l’homme un animal carnivore ; écarté de la nature par l’amour de son systême, il nie que l’homme soit un animal destiné à vivre en société, quoique sa longue et débile enfance semble démontrer que les auteurs et les conservateurs de ses jours ont dû se réunir par couple.
  2. Que diriez-vous à un horloger que vous n’auriez chargé de vous faire qu’une montre simple, marquant tout uniment les heures, si, pour vous prouver son habileté, il y ajoutoit les roues destinées à en faire une répétition, et que cette addition embarassa le méchanisme ordinaire ? Seroit-il bien venu à dire pour s’excuser : Si vous n’aviez pas touché un certain bouton, vous ne vous feriez apperçu de rien. J’ai voulu m’amuser à faire une expérience, sans avoir l’intention de gâter votre montre ; Ne seriez-vous pas fondé à lui répondre que ne vous borniez-vous à me faire une montre ordinaire, puisque je ne vous avois demandé que cela ; si vous n’y aviez pas ajouté des ressorts inutiles, elle iroit bien, au lieu que vous vous êtes amusé de gaîté de cœur à me la gâter. Il falloit faire ce que je vous avois dit, et rien de plus, l’accident ne seroit pas arrivé, je n’aurois pas eu lieu de m’en appercevoir.
  3. Quelle insulte plus cruelle aux droits de l’homme, que ces lits de justice en France, où un enfant devenoit l’organe des volontés de l’exécrable Cardinal Dubois ?
  4. Les hommes à talens sèment des vérités qui germent et contribuent à former l’opinion. Quand cette opinion publique vient à prévaloir par les développemens de la raison, la chûte du pouvoir arbitraire n’est pas éloignée.