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Défense des droits des femmes/03

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Paris : Chez Buisson, lib., rue Haute-Feuille, n° 20 ; Lyon : Chez Bruyset, rue Saint-Dominique (p. 75-111).

CHAPITRE III.

Continuation du même sujet.

La force du corps qui distinguoit autrefois les héros, est maintenant tombée dans un tel discrédit, que les hommes et les Femmes semblent s’accorder à la regarder comme inutile ; les dernières, parce qu’elles nuit à leurs grâces féminines, à leur séduisante foiblesse sur laquelle elles fondent leur pouvoir ; et les autres, parceque la force physique, bonne pour un crocheteur, ne sied point à un homme d’un certain rang.

Il est aisé de prouver qu’en partant d’un extrême, on est tombé dans l’autre ; mais il est à propos d’observer qu’on a donné cours à une erreur vulgaire, qui a renforcé cette fausse conclusion, dans laquelle l’effet a été pris pour la cause.

Les hommes de génie ont fréquemment altéré leur constitution par l’étude, par le peu de soin qu’ils ont pris de leur santé, et par la violence de leurs passions, qui se trouvait proportionnée à la force de leur intelligence : il est presque devenu proverbe que chez eux la lame use le fourneau : des observateurs superficiels en ont conclu que les hommes de génie étoient communément foibles, ou, pour employer une phrase usitée chez les gens de bon ton, d’une constitution délicate. Je crois cependant que l’expérience fournit la preuve du contraire. Je trouve, après bien des recherches, que la force de l’esprit s’est souvent réunie à une force supérieure de corps, ce qui forme la santé naturelle de la constitution, et non ce ton robuste des nerfs, ni cette vigueur des muscles qui est le produit du travail corporel, quand l’esprit se repose, ou se borne à diriger, les mains. Le docteur Priestley, a remarqué, dans la préface de sa biographie, que la majeure partie des grands hommes avoient vécu au-delà de quarante-cinq ans, et considérant la manière insouciante avec laquelle ils avoient débilité leur force, lorsque, tout entiers à une science favorite, ils usoient la lampe de la vie, oubliant l’heure de minuit ; ou quand, perdus dans des rêves poétiques, se livrant au délire de l’imagination, au dérangement de leur ame, jusqu’à ce que leur constitution en fut ébranlée ; fatigués plutôt que rassasiés de ces sortes de méditations, il est bien évident qu’il falloit qu’ils eussent reçu de la nature, une complexion de fer. Sakespear ne saisit jamais le poignard tragique d’une main débile : Milton ne trembla point, lorsqu’il conduisit Satan au-delà des bornes de son obscure prison. Ces rêves ne sentent point la foiblesse ; ils ne sont pas le produit d’un cerveau dérangé, mais les excursions d’une imagination ardente, qui s’égareroit dans son enthousiasme, si elle n’étoit continuellement rappelée à ses entraves matérielles.

Je dois éviter que cette digression ne m’écarte de mon sujet ; mais je cherche la vérité, et toujours attachée à ma première thèse, j’accorde que la force physique semble donner à l’homme une supériorité naturelle sur la Femme, et c’est en effet la seule base solide sur laquelle on puisse établir cette supériorité ; mais je soutiendrai toujours que non-seulement les vertus, mais la science des deux sexes sont les mêmes dans leur nature, et ne diffèrent que par le degré d’intensité ; que les Femmes, considérées comme des êtres moraux et raisonnables, doivent tacher d’acquérir les vertus, ou les perfections humaines par les mêmes moyens que les hommes, et ne pas être élevées comme une espèce enfantine, une moitié d’être, suivant le paradoxe de Rousseau[1]. Mais si les hommes se vantent, avec quelque apparence de raison, de leur force physique, comment les Femmes sont-elles assez insensées pour s’enorgueillir d’un défaut ? Rousseau leur fournit une excuse spécieuse qui ne pouvoit se présenter qu’à un homme dont l’imagination avoit le privilège de s’égarer et de renchérir sur les impressions les plus subtiles des sens les plus exquis. C’est afin qu’elles puissent avoir un prétexte de suivre leurs goûts naturels, sans déroger à cette pudeur romantique qui satisfait l’orgueil et le libertinage de l’homme.

Les Femmes, abusées par ces opinions, se vantent quelquefois de leur foiblesse, et prennent de l’empire sur celles des hommes par ce jeu de leur vanité. Elles peuvent bien alors se glorifier de leur puissance illicite ; car, comme les Bachas, elles ont un pouvoir plus réel que leurs maîtres ; mais la vertu est sacrifiée à des satisfactions passagères, et l’estime de toute la vie au triomphe d’une heure.

Les Femmes et les despotes ont peut-être en ce moment plus de pouvoir qu’ils n’en auroient si le monde, divisé et subdivisé en royaumes et en familles, étoit régi par les lois de la raison ; mais cette usurpation les dégrade de leur dignité naturelle, et avilit toute la Société ; car le grand nombre devient le piédestal du petit. J’ose donc assurer que jusqu’à ce que les Femmes reçoivent une éducation plus raisonnable, le progrès des vertus et des connoissances humaines sera continuellement entravé ; et s’il est vrai que la Femme n’ait pas uniquement été formée pour les désirs de l’homme, ni pour être sa très-humble servante, il s’ensuit que le premier soin des pères et des mères qui s’occupent réellement de l’éducation de leurs filles, doit être, sinon de leur fortifier le corps, du moins de ne pas détruire leur constitution par de fausses notions de beauté et de délicatesse féminine. On ne doit pas souffrir non plus que de jeunes filles se persuadent, malgré tous les sophismes, qu’un défaut puisse jamais devenir une perfection. Je m’applaudis d’être, à cet égard, du même avis que l’auteur d’un des ouvrages les plus instructifs qu’ait produit notre pays sur l’éducation : je vais citer ses judicieuses observations, pour donner à la raison le poids d’une autorité respectable[2].

Mais fut-il reconnu que la Femme est plus foible que l’homme, s’ensuit-il qu’il faut qu’elle travaille à se débiliter encore, à devenir plus foible que la nature n’a prétendu qu’elle le fut ? C’est outrager le sens-commun. Il faut espérer qu’on pourra, dans ce siècle éclairé, combattre sans danger le droit divin des maris, comme le droit divin des rois, et quoiqu’on ne puisse pas se flatter de les convaincre tous, il est pourtant vrai que, quand on attaque un préjugé dominant, les sages examinent et laissent les insensés crier à l’innovation.

Une mère qui veut que sa fille ait de la dignité dans le caractère, doit, en méprisant le sourire de l’ignorance, suivre un plan diamétralement opposé à celui que Rousseau a mis en réputation par les charmes d’une éloquence décevante et d’une philosophie sophistique ; car l’éloquence de cet écrivain pallie les absurdités, et sa manière tranchante entraîne sans les convaincre, ceux qui ne sont pas en état de le réfuter.

Dans tout le règne animal, la jeunesse demande un exercice presque continuel ; l’enfance devroit donc être consacrée à ces jeux qui exercent machinalement les mains et les pieds, sans que la tête s’en mêle, et sans qu’il faille l’attention continuelle d’une gouvernante. Dans le fait, le soin nécessaire à sa propre conservation est la première étude de l’entendement, comme les petites inventions d’amusement sont le premier développement de l’imagination ; mais ces sages intentions de la nature sont contrariées par les méprises de la tendresse ou d’un zèle aveugle. L’enfant n’est pas un seul instant abandonné à lui-même, surtout si c’est une fille, et après les avoir rendus dépendans, on appelle cette dépendance, naturelle.

Pour l’intérêt de la beauté dans laquelle on fait consister la gloire des Femmes, on suit à leur égard une méthode pire que celle des Chinois : on enchevêtre leurs membres et leurs facultés, et la vie sédentaire à laquelle on les condamne tandis que les garçons jouent en plein air, affoiblit les muscles, et relâche le genre nerveux. Quant à l’observation de Rousseau, répétée depuis par différens écrivains, que les Femmes, indépendamment de leur éducation, ont un goût naturel pour les poupées, la toilette, le caquetage ; elle est si puérile, qu’elle ne mérite pas une réfutation sérieuse. Qu’une fille condamnée à écouter des heures entières le babil insignifiant de sa Bonne, ou d’assister à la toilette de sa mère, tâche de se mêler à la conversation ; c’est, en effet, une chose très-naturelle : qu’elle s’amuse à orner sa poupée à l’imitation de ce qu’elle a vu faire à la toilette de sa mère ou de ses tantes, c’est encore une conséquence bien naturelle de sa position ; car les hommes du plus grand mérite ont rarement la force de ne pas se laisser influencer par ce qui les entoure, et si la page du génie est toujours tachée des préjugés de son siècle, comment ne pas passer quelque chose à un sexe qui, semblable aux rois, ne voit les objets qu’à travers un milieu qui les défigure.

Il est donc facile de rendre raison du goût des Femmes pour la parure, sans supposer qu’il provient du désir qu’elles ont de plaire au sexe qui les tient dans sa dépendance : l’absurdité d’imaginer qu’une fille est naturellement coquette, et que cette coqueterie se manifeste en elle avant même qu’une vicieuse éducation, en enflamant son imagination, ait prématuré ce défaut, cette absurdité, dis-je, est si peu philosophique, qu’un observateur tel que Rousseau ne l’auroit point adoptée s’il n’avoit été dans l’habitude de sacrifier la raison à la singularité, et la vérité au paradoxe.

Tout cela ne s’accorde guères avec les principes d’un homme qui a soutenu avec tant de chaleur la thèse de l’immortalité de l’ame mais la vérité est une bien foible barrière quand elle se trouve sur la route d’une hypothèse. Rousseau respectoit, adoroit presque la vertu ; cependant il ne se refusoit point l’amour sensuel : son imagination brûlante enflammoit continuellement ses sens ; mais afin de concilier avec ses penchans, son respect pour les privations, le courage et les vertus héroïques qu’un esprit tel que le sien ne pouvoit admirer froidement, il travailla à intervertir la loi de la nature, et sema une doctrine désastreuse, absolument contraire au caractère de la suprême sagesse.

Ses contes ridicules pour prouver que les jeunes filles sont naturellement soigneuses de leur personne, sans s’appuyer de l’exemple journalier, ne méritent que le mépris : celui de la petite demoiselle dont le goût est si délicat qu’elle renonce à l’amusement de tracer des O sur le papier, parce qu’elle s’apperçoit que cette occupation lui fait prendre une attitude désagréable, ce conte, dis-je, peut être recueilli avec les anecdotes du chien savant.[3]

J’ai sans doute eu plus d’occasions que Rousseau d’observer de jeunes filles dans leur enfance, et je sais me rendre compte de mes sensations ; cependant loin de partager son opinion sur la première tendance du caractère des Femmes, j’ose assurer qu’une jeune fille dont la vivacité ne seroit pas contenue par une inaction forcée ou par une fausse honte, se livreroit à des jeux d’exercice, et ne s’occuperait de poupées que, lorsqu’étant renfermée, elle n’auroit pas le choix de ses amusemens. En un mot, les enfans des deux sexes joueroient innocemment ensemble, si l’on n’en marquoit pas la distinction long-tems avant que la nature y mette aucune différence. Je vais plus loin, et j’affirme qu’autant que mes observations ont pu s’étendre, j’ai vu que presque toutes les Femmes qui ont montré quelque force d’esprit et de raison, avoient reçu, par hazard, une éducation virile que quelques élégans instructeurs du beau sexe appellent sauvage.

Les funestes conséquences du peu de soin qu’on donne au physique dans l’enfance et dans la jeunesse, s’étendent plus loin qu’on ne le suppose. La dépendance du corps produit naturellement celle de l’ame. Comment remplira-t-elle exactement les devoirs d’épouse et de mère, celle qui la plupart du tems souffre des maladies ou s’occupe à les prévenir ? Il ne faut pas non plus espérer qu’une Femme cherche à fortifier sa constitution, à s’abstenir des délicatesses qui l’énervent, si des notions artificielles de beauté et d’une sensibilité fausse se sont de bonne heure liées aux motifs de ses actions. Les hommes sont quelquefois obligés de se prêter aux incommodités des lieux et des tems ; ils ne peuvent pas toujours se douilleter ; mais les jolies Femmes sont véritablement esclaves de leur personne, et se glorifient de leur servitude.

J’ai connu une de ces Femmes plus vaine qu’on ne l’est communément de sa délicatesse et de sa sensibilité ; elle mettoit au premier rang des perfections humaines, un gout recherché, un léger appétit, et se conduisoit d’après ce principe. J’ai vu cet être débile négliger tous les devoirs de la vie pour s’étendre complaisamment sur un sopha, parlant avec ostentation de son manque d’appetit, comme d’une preuve de délicatesse à laquelle elle devoit son exquise sensibilité, ou qui, peut-être, en etoit le résultat ; car il est difficile d’entendre quelque chose à ce ridicule jargon ; eh bien ! dans le moment où elle faisoit l’étalage de sa sensibilité, je l’ai vu insulter une dame agée et respectable que des malheurs imprévus avoient mise dans la dépendance de sa bonté fastueuse, et qui, dans des tems plus heureux, s’étoit acquis des droits à sa reconnoissance. Est-il possible, qu’à moins de n’avoir reçu aucun principe, ou d’avoir usé toute vertu dans la molesse, comme les Sybarites, est-il possible, dis-je, qu’une créature humaine puisse tomber dans cet excès de foiblesse et de dépravation.

Une Femme semblable n’est pas plus monstre de déraison que quelques Empereurs romains dépravés par le pouvoir arbitraire ; cependant depuis que les Rois sont plus assujettis aux lois et au foible frein de l’honneur, l’histoire n’offre pas de pareils exemples de folie et de cruauté, et le despostisme qui étouffe le germe des vertus et du génie n’opère plus de semblables ravages en Europe, si l’on en excepte la Turquie où il frappe de stérilité le sol et les hommes.

Mais par-tout il est le même pour les Femmes ; car, sous le prétexte de conserver leur innocence, mot poli dont on se sert pour qualifier l’ignorance dans laquelle on les retient, on leur soustrait la vérité pour leur faire prendre un caractère artificiel avant qu’elles puissent faire usage de leurs facultés. Endoctrinées dès l’enfance à regarder la beauté comme le sceptre des Femmes, leur esprit devient l’ombre de leur corps, et tournant continuellement autour de sa cage dorée, il ne cherche qu’à orner sa prison. Les hommes sont forcés de diviser leur attention sur la diversité de leurs emplois et de leurs projets ; cette variété donne de l’extension à leur intelligence ; mais toute l’attention des Femmes est renfermée dans un seul objet, et leurs pensées n’étant constamment dirigées que vers la partie la plus insignifiante d’elles-mêmes, rarement leurs vues s’étendent-elles au-delà du triomphe du moment. Si leur entendement étoit une fois affranchi de la servitude dans laquelle le retient l’orgueil et le libertinage de l’homme, ainsi que leurs désirs imprévoyans comme ceux des tyrans de nos jours, nous lirions, sans doute avec surprise, l’histoire de leur foiblesse qui nous paroîtroit exagérée.

Peut-être s’il existoit réellement un être méchant qui, suivant le langage allégorique de l’écriture, cherchat continuellement à dévorer, le plus sûr moyen qu’il pourroit trouver de dégrader l’espèce humaine, seroit de donner à l’homme le pouvoir absolu.

Cette concession se divise en plusieurs ramifications. La naissance, les richesses et tous les avantages extérieurs qui élèvent l’homme au-dessus de ses compagnons, sans que l’esprit y ait aucune part, finissent par le ravaler au-dessous d’eux : on épie sa foiblesse, on le cajole jusqu’à ce que, à force de s’enfler, il ait perdu toutes les traces de l’humanité. Que les différentes races d’hommes se laissent conduire comme des troupeaux de moutons, c’est un contre-sens qu’on ne peut expliquer que par la foiblesse de l’entendement et les séductions de l’imprévoyance. Elevés dans une dépendance servile, énervés par le luxe et la paresse, où trouverons-nous des êtres assez intrépides pour assurer les droits de l’homme, pour réclamer ce privilège de la raison qui, pour s’élever, n’a qu’une voie !

Le despotisme des Rois et des ministres n’est-il pas encore là pour étouffer les progrès de l’esprit humain ?

Ne souffrez donc pas que les hommes, dans l’orgueil de leur pouvoir, employent, pour le perpétuer, les mêmes raisonnemens que les tyrans et les ministres qui leur sont vendus ; qu’ils assurent traitreusement que les Femmes doivent toujours être asservies, parce qu’elles l’ont toujours été ; mais quand l’homme, gouverné par les lois de la raison, jouira de sa liberté naturelle, qu’il méprise la Femme si elle ne la partage pas avec lui ; mais jusqu’à ce que nous en soyons à cette glorieuse époque, que l’extravagance du sexe ne lui fasse pas oublier la sienne.

Il est vrai que les Femmes, quand elles obtiennent l’autorité par des moyens injustes, en pratiquant ou entretenant le vice, perdent le rang que la raison leur assigne, et deviennent esclaves abjects, ou tyrans capricieux ; en acquérant du pouvoir, elles perdent la dignité de caractère, et agissent comme on voit agir les hommes, lorsqu’ils s’élèvent par les mêmes moyens.

Il est tems d’opérer une révolution dans les mœurs des Femmes ; il est tems de les rétablir dans leur dignité naturelle, et de les faire contribuer, comme partie de l’espèce humaine, à la réforme du genre-humain, en les réformant elles-mêmes. Il est tems que les habitudes locales, cèdent la place aux principes éternels de la morale universelle ; si les hommes sont de demi-dieux, pourquoi souffrent-ils que nous les servions ? Si la dignité de l’ame féminine, est aussi équivoque que celle des animaux ; si, pour se conduire, les Femmes n’ont ni la raison, ni l’instinct, elles sont certainement les plus misérables de toutes les créatures : courbées sous le joug de fer du destin, elles doivent se résigner à n’être qu’un joli défaut dans la création ; mais il seroit bien difficile au casuiste le plus subtil, de trouver quelque bonne raison, pour justifier la providence d’avoir voulu qu’une aussi grande partie de l’espèce humaine, fut et ne fut pas responsable de sa conduite et de ses actions.

La seule base solide de la moralité paroît caractériser l’Être suprême : elle tire son harmonie de l’équilibre des attributs divins ; et, pour parler avec plus de révérence, un attribut semble impliquer la nécessité d’un autre ; il faut que l’Être suprême soit juste, parce qu’il est sage ; qu’il soit bon, parce qu’il est tout puissant ; car élever un attribut au-dessus d’un autre également noble, également nécessaire, est une chose qui ne convient qu’à la raison flexible de l’homme : c’est l’ouvrage de la passion. L’homme, accoutumé à fléchir devant le pouvoir, dans son état sauvage, se dépouille rarement de ce préjugé barbare, lors même qu’il voit par la civilisation, que la force mentale est supérieure à la force physique, lors même qu’il tourne ses pensées vers la divinité. On veut que la toute-puissance de Dieu l’emporte sur ces autres attributs, qu’elle ait la prééminence ; et ceux qui pensent qu’elle doit être réglée par sa sagesse, sont regardés comme des sacrilèges qui entreprenent irrévérencieusement de limiter le pouvoir divin.

Je n’adopté point cette humilité spécieuse, qui, après avoir étudié la nature, s’arrête devant son auteur : l’Éternel a sans doute des attributs dont nous ne pouvons nous former aucune idée ; mais ma raison me dit que ces attributs inconnus ne peuvent pas être en contradiction avec ceux que j’adore, et je me sens entraînée à les imiter.

Il semble naturel à l’homme de chercher l’excellence, et de croire la découvrir dans l’objet que son enthousiasme ou son aveuglement a, pour ainsi dire, revêtu de perfection ; mais quel bon effet un culte non-raisonné peut-il avoir sur la conduite d’un être moral et raisonnable ? Il ne voit qu’un nuage épais, qui peut s’ouvrir pour lui présenter une brillante perspective, ou un abîme de désolation, dans lequel on peut le plonger arbitrairement. En supposant que Dieu agisse d’après une volonté capricieuse, l’homme doit aussi suivre sa propre volonté, ou se conformer à des lois, dont il désavoue les principes comme irrévérencieux ; les enthousiastes et les froids penseurs, sont tombés dans ce dilemme, quand ils ont voulu affranchir l’homme des salutaires barrières que lui oppose une juste notion de la divinité.

On peut donc analyser, sans impiété, les attributs de l’Être suprême, et, dans le fait, peut-on se refuser à cet exercice de nos facultés ? Aimer Dieu comme la source de la sagesse, de la bonté, de la puissance, me paroît le seul culte profitable à un être qui désire acquérir la science ou la vertu : une affection aveugle et non raisonnée, peut, comme les passions humaines, occuper l’esprit et échauffer le cœur, sans nous porter à la pratique de la justice, de la charité ou de l’humilité religieuse : je m’étendrai davantage sur cette matière, quand je considérerai la religion sous un autre point de vue que le docteur Grégory, qui voudroit en faire un objet de sentiment ou de goût.

Pour revenir de cette disgression apparente, il seroit à désirer que les Femmes eussent pour leurs maris une affection fondée sur des principes semblables à ceux sur lesquels doit porter la dévotion. Je ne connois pas sous le ciel de base plus solide, car, qu’elles se gardent de la fausse lueur du sentiment : ce mot ne désigne souvent que l’appétit des sens. Je crois donc que les Femmes, dès leur enfance, devroient être enfermées comme les princes orientaux, ou élevées de manière à penser et à agir pour elles-mêmes.

Comment les hommes peuvent-ils s’arrêter entre deux opinions, et se promettre un résultat impossible ? Quelle vertu peuvent-ils attendre d’une esclave ; d’un être que la constitution civile de la société, rend foible, si elle ne le rend pas vicieux ?

Quoique je sache très-bien qu’il faut un tems considérable pour extirper les préjugés profondément enracinés qu’ont planté les sensualistes, il en faut aussi pour convaincre les Femmes qu’elles vont contre leurs vrais intérêts, quand, sous le nom de délicatesse, elles préconisent ou affectent la foiblesse ; et pour persuader au monde, que la source empoisonnée des vices et des folies des Femmes, gît dans l’hommage sensuel qu’on paye à la beauté, à la beauté de la figure, car un écrivain germanique a ingénieusement observé qu’une jolie femme est généralement un objet de désir pour les hommes de tout caractère, tandis qu’une belle Femme qui inspire des sentimens plus sublimes, par le développement de sa beauté intellectuelle, peut-être dédaignée ou regardée avec indifférence, par ces hommes qui font consister leur bonheur dans la satisfaction de leurs appetits sensuels. Tant que l’homme restera dans l’état d’imperfection où il paroît avoir été jusqu’à ce moment, il sera toujours plus ou moins esclave de ces appétits : or ces Femmes chétives obtenant la préférence, le sexe est dégradé par une nécessité physique, s’il ne l’est point par une cause morale.

J’ose assurer que cette objection est de quelque poids ; mais d’après le précepte sublime, « Soyez pur comme votre père céleste est pur, » il semble que les vertus de l’homme ne soient pas bornées par l’être qui peut seul les limiter, qu’il peut les étendre sans examiner s’il sort de sa sphère en se livrant à cette noble ambition. Il a été dit aux flots : « Vous n’irez pas plus loin ; ici se brisera l’orgueil de vos vagues : » ils s’agitent donc vainement, toujours retenus par le pouvoir qui circonscrit les planètes dans leurs orbites : la matière obéit à l’esprit qui la dirige ; mais une ame immortelle, n’étant retenue par aucune loi mécanique, et travaillant à s’affranchir elle-même des entraves matérielles, ne dérange point l’ordre de la création ; elle y contribue au contraire, lorsque coopérant avec le père des esprits, elle essaye de se gouverner elle-même par la loi invariable qui règle l’univers à un point qui passe notre imagination.

D’ailleurs, si les Femmes sont dévouées à la dépendance, s’il faut qu’elles suivent la volonté d’un être faillible comme elles ; si elles doivent se soumettre à un pouvoir arbitraire, ou nous arrêterons-nous ? Seront-elles considérées comme de vice-gérentes établies pour régner sur un petit domaine, et responsables de leur conduite à un tribunal supérieur, mais non infaillible ?

Il ne sera pas difficile de prouver que ces déléguées agiront comme les hommes subjugués par la crainte, et qu’elles feront supporter leur tyrannique oppression à leurs enfans et à leurs domestiques. Leur assujettissement n’ayant aucune raison, elles n’en mettront pas d’avantage dans leur conduite ; elles seront tendres ou cruelles suivant l’inspiration du moment, et ne soyons pas surpris si, fatiguées du joug, elles essayent de le faire partager à des êtres plus foibles encore.

Mais supposons qu’une Femme, élevée pour l’obéissance, devienne l’épouse d’un homme sensible qui dirige son jugement sans lui faire sentir la domination ; elle agira plus convenablement, sans doute, comme on peut l’espérer de quelqu’un qui reçoit la raison de la seconde main : mais elle ne peut pas répondre de la vie de son tuteur ; il peut mourir et la laisser avec une nombreuse famille.

Un double devoir repose sur sa tête ; il faut qu’elle réunisse le caractère paternel et maternel dans l’éducation de ses enfans ; qu’elle leur donne des principes et soigne en même tems leur fortune ; mais, hélas ! elle n’a jamais pensé, encore moins agi par elle-même ; on lui a seulement appris à plaire aux hommes[4], à se soumettre gracieusement à leur dépendance ; cependant, chargée d’une nombreuse famille, comment trouvera-t-elle un autre protecteur, un mari qui supplée le défaut de raison, un homme raisonnable, car nous ne parlons point ici d’une passion romanesque ? et quand la mère seroit à son gré, l’amour ne lui fera point épouser toute une famille ; il ne lui sera pas difficile de trouver dans le monde des Femmes plus aimables encore : que deviendra donc cette infortunée ? Ou elle sera la proie facile de quelque pourchasseur de fortune qui dépouillera ses enfans de l’héritage paternel et la rendra misérable, ou elle deviendra la victime d’une aveugle complaisance, incapable d’élever ses enfans, ni de leur imprimer le respect, car ce n’est pas jouer sur le mot que d’assurer que, quelque rang qu’on occupe, on n’est point respecté, si l’on n’est pas respectable ; elle languit sous l’angoisse d’un regret impuissant et inutile : un ver rongeur la déchire, les vices d’une jeunesse licencieuse la font expirer de douleur et peut-être aussi d’indigence.

Ce tableau n’est point chargé, c’est un événement très-possible ; il n’est point d’observateur qui n’ait été à portée de » voir quelque chose de semblable.

J’ai admis, toutefois, dans l’hypothèse précédente, que la Femme avoît été bien dirigée, quoique l’expérience prouve qu’un aveugle peut tout aussi facilement être conduit dans un fossé que dans un grand chemin ; mais supposons, ce qui n’est point du tout invraisemblable, qu’une Femme à laquelle on n’a enseigné qu’à plaire, trouve son bonheur à remplir cette destination ; quel exemple de folie, pour ne pas dire de vice, ne sera-t-elle pas pour ses innocentes filles ? Vous aurez une coquette et non pas une mère ; elle haïra ses filles qu’elle regardera comme ses rivales, rivales plus cruelles qu’aucune autre, parce qu’elles invitent à la comparaison, et lui disputent le trône de la beauté d’où elle n’a jamais cru qu’elle dût descendre pour occuper le trône de la raison.

Il n’est pas besoin d’un pinceau vigoureux, ni d’employer la caricature pour retracer les misères domestiques et jusqu’aux moindres inconvéniens que sème autour d’elle une semblable mère de famille. Qu’elle se conduise d’après le systême de Rousseau, on ne lui reprochera point de vouloir être homme, ou de sortir de sa sphère : je veux encore qu’elle observe un autre grand principe de ce philosophe, c’est-à-dire, qu’elle conserve soigneusement sa réputation, on la regardera comme une Femme excellente. Cependant sur quoi sera-t-elle fondée, cette excellence ? Elle s’abstient, il est vrai, des fautes grossières ; mais comment remplit-elle ses devoirs ? Des devoirs ! elle a vraiment bien le tems de s’en occuper ; ne faut-il pas qu’elle se pare, ou qu’elle soigne sa foible santé ?

À l’égard de la religion, elle n’a pas la présomption d’en juger par elle-même ; mais, soumise comme une créature dépendante doit l’être, aux cérémonies de l’Eglise dans laquelle on l’a élevée, elle croit la sienne ont décidé à cet égard, et elle ne doute pas qu’ils n’ayent trouvé le point de perfection. Elle paye donc exactement la dîme, et remercie Dieu de n’être pas comme les autres Femmes. Tels sont les heureux effets d’une bonne éducation ! Telles sont les vertus de la compagne de l’homme[5].

Je vais me soulager moi-même en traçant un autre tableau.

Supposons maintenant une Femme d’une intelligence ordinaire ; car je ne veux pas m’écarter de la ligne de la médiocrité : supposons, dis-je, que la constitution de cette Femme, renforcée par l’exercice, a donné à son corps toute la vigueur dont il est susceptible ; son esprit, se développant en même tems, est parvenu par gradation à connoître les devoirs moraux de la vie ; à savoir en quoi consistent la vertu et la dignité humaines.

Elevée de la sorte en remplissant les devoirs de son état, elle se marie par inclination, toutefois sans imprudence et sans perdre de vue les suites du mariage. Elle s’assure le respect de son mari, avant qu’il soit nécessaire de s’industrier pour lui plaire, et pour nourrir une plante mourante que la nature condamne à périr quand l’objet en devient familier, quand l’habitude et l’amitié prennent la place d’un sentiment plus ardent : c’est la mort naturelle de l’amour, et la paix domestique n’est pas détruite par les efforts qu’on fait pour la prévenir. Je suppose aussi que le mari est vertueux, car, s’il ne l’est point, la Femme a un plus grand besoin de l’indépendance des principes.

Toutefois le sort vient rompre ses nœuds : la voilà veuve et peut-être avec peu de ressources ; mais elle ne perd point le courage : elle sent son malheur sans en être accablée ; quand le tems, adoucissant ses regrets, lui a inspiré quelque résignation, son cœur se tourne vers ses enfans avec un redoublement de tendresse et de sollicitude pour eux : le sentiment imprime quelque chose de sacré, d’héroïque, à ses devoirs maternels ; elle ne songe pas seulement que le public est témoin de ses vertueux efforts d’où doivent résulter sa consolation et l’approbation de sa vie ; mais l’imagination exaltée par la douleur, elle se complaît dans la douce espérance que les yeux que sa main tremblante a fermés, pourront la voir supportant tous les obstacles pour remplir les doubles devoirs de père et de mère de ses enfans. Parvenue à l’héroïsme par l’infortune, elle se refuse aux séductions de l’amour, et, dans la fleur même de l’âge, elle oublie son sexe ; elle oublie le charme d’une passion naissante qu’elle pourroit encore inspirer et partager ; elle ne songe plus à plaire ; et le sentiment de sa dignité prévient en elle l’orgueil d’une conduite digne d’éloge. Ses enfans ont son amour, et ses espérances les plus brillantes sont au-delà du tombeau, dans un avenir où son imagination se plaît souvent à s’égarer.

Je crois la voir entourée de ses enfans, recueillant le fruit de sa tendre sollicitude : l’innocence et la santé sourient sur leurs visages potelés, et à mesure qu’ils grandissent, leur attention reconnoissante la soulage des soins de la vie : elle vit pour les voir pratiquer les vertus dont elle a taché de leur donner les principes, pour les voir parvenir à une force de caractère qui les mette en état de supporter l’adversité, et de montrer le courage dont elle leur a donné l’exemple.

C’est ainsi qu’après avoir rempli la tâche de la vie, elle s’endort paisiblement dans les bras de la mort, et peut dire en s’éveillant : « Vous ne m’aviez donné qu’un talent, et en voilà cinq ».

Je vais me résumer en peu de mots ; car ici je jette le gant et je nie l’existence des vertus sexuelles, sans en excepter la modestie. La vérité, si j’entends la signification de ce mot, doit être la même pour des hommes et pour les Femmes : cependant le caractère de fantaisie que les poëtes et les romanciers donnent aux Femmes, exige le sacrifice de la vérité. La vertu devient une idée relative, sans autre base que l’utilité, et les hommes se prétendant les juges arbitraires de l’utilité de la vertu, la déterminent sur leur propre convenance.

J’accorde que les Femmes ayent des devoirs différens à remplir ; mais ce sont des devoirs humains, et je soutiens effrontément que les principes doivent en être les mêmes.

Pour qu’elles soient respectables, il faut de toute nécessité qu’elles exercent leur entendement ; car’il n’est point d’autre base à l’indépendance du caractère. C’est dire explicitement qu’au lieu d’être les modestes esclaves de l’opinion, elles ne doivent se rendre qu’à l’autorité de la raison.

D’où vient que dans les rangs supérieurs, on trouve si rarement un homme doué, je ne dis pas de talens supérieurs, mais même des connoissances les plus communes ? La raison en est simple ; c’est qu’ils naissent dans un état non-naturel. Le caractère humain s’est toujours formé par les occupations individuelles, ou par des opérations collectives, et si nos facultés n’étoient point aiguisées par la nécessité, elles resteroient obtuses. Il est aisé d’appliquer ce raisonnement aux Femmes ; car rarement sont-elles occupées de choses sérieuses : la poursuite du plaisir donne à leur caractère cette insignifiance qui rend, la société des grands si insipide. Le même défaut de solidité produit par une cause semblable, les force à se dérober à eux-mêmes, à se fuir pour chercher des plaisirs bruyans et des passions artificielles, jusqu’à ce la vanité prenant la place de chaque affection sociale, on puisse à peine discerner les traits caractéristiques de l’humanité. Les bienfaits des gouvernemens tels qu’ils sont maintenant organisés, font que la richesse et l’inertie des Femmes tendent également à dégrader le genre-humain ; mais si l’on accorde que les Femmes sont des créatures raisonnables, elles doivent être excitées à acquérir des vertus qui soient véritablement à elles ; car comment un être raisonnable peut-il relever sa condition par quelque chose dont il ne soit pas redevable à ses propres investigations ?

  1. La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes, dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées, n’est point du ressort des Femmes ; leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c’est à elles à faire l’application des principes que l’homme a trouvés, et c’est à elles de faire les observations qui mènent l’homme à l’établissement des principes. Toutes les réflexions des Femmes, en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l’étude des hommes, ou aux connoissances agréables qui n’ont que le goût pour objet ; car, quant aux ouvrages de génie, ils passent leur portée ; elles n’ont pas non plus assez de justesse et d’attention pour réussir aux sciences exactes ; et, quant aux connoissances physiques, c’est à celui des deux qui est le plus agissant, le plus allant, qui voit le plus d’objets ; c’est à celui qui a plus de force, et qui l’exerce d’avantage, à juger des rapports des êtres sensibles, et des lois de la nature. La Femme, qui est foible, et qui ne voit rien au-dehors, apprécie et juge les mobiles qu’elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa foiblesse, et ces mobiles sont les passions de l’homme. Sa méchanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne peut faire par lui-même, et qui lui est nécessaire ou agréable, il faut qu’il ait l’art de nous le faire vouloir : Il faut donc qu’elle étudie à fond l’esprit de l’homme, non par abstraction l’esprit de l’homme en général, mais l’esprit des hommes qui l’entourent, l’esprit des hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par l’opinion. Il faut qu’elle apprenne à pénétrer leurs sentimens par leurs discours, par leurs actions, par leurs regards, par leurs gestes. Il faut que par ses discours, par ses actions, par ses regards, par ses gestes, elle sache leur donner les sentimens qu’il lui plaît, sans même paroître y songer. Ils philosopheront mieux qu’elles sur le cœur humain ; mais elle lira mieux qu’eux dans les cœurs des hommes ; c’est aux Femmes à trouver, pour ainsi dire, la morale expérimentale, à nous la réduire en systême. La Femme a plus d’esprit, et l’homme plus de génie ; la Femme observe et l’homme raisonne ; de ce concours résultent la lumière la plus claire, et la science la plus complette, que puisse acquérir de lui-même l’esprit humain, la plus sûre connoissance, en un mot, de soi et des autres, qui soit à la portée de notre espèce ; et voilà comment l’art peut tendre incessamment à perfectionner l’instrument donné par la nature. « Le monde est le livre des Femmes. »
  2. Un vénérable vieillard rend compte, de la manière suivante, de la méthode qu’il a adoptée pour l’éducation de sa fille : « J’ai tâché de donner à son corps et à son esprit un degré de force qu’on trouve rarement dans le sexe. Aussi-tôt qu’elle a été susceptible des plus légers travaux de l’agriculture et du jardinage, elle m’a constamment secondé dans ces sortes d’occupations. Sélène, car tel étoit son nom, acquit bientôt, dans ces exercices champêtres, une dextérité dont j’admirois les progrès ». Si les Femmes sont en général foibles de corps et d’esprit, c’est moins par la nature que par l’éducation. Nous encourageons en elles une indolence et une inactivité vicieuses, que nous appelons faussement délicatesse ; au lieu de fortifier leur esprit par les principes sévères de la raison et de la philosophie, on ne leur apprend que les arts inutiles qui nourrissent la molesse et la vanité. Dans la plûpart des pays que j’ai parcourus, la musique et la danse font la base de leur éducation. Elles ne s’occupent qu’à des bagatelles, et ces bagatelles deviennent la seule chose qui puisse les intéresser. Nous oublions que c’est des qualités du sexe, que dépend notre consolation domestique, et l’éducation de nos enfans. Sont-ils propres à remplir ce but, ces êtres corrompus dès l’enfance, et qui ne connoissent aucun des devoirs de la vie ? Toucher d’un instrument de musique, développer leurs graces aux yeux de quelques jeunes gens oisifs et corrompus, dissiper le bien de leurs maris en folles dépenses ; c’est à quoi se réduisent les talens des Femmes dans les nations les plus civilisées. Les conséquences d’un pareil systême sont telles qu’on peut les attendre d’une source aussi dépravée ; la misère particulière, et la servitude publique ».
    « L’éducation de Sélène a été calculée sur d’autres bases, et dirigée d’après des principes plus sévères, si toutefois on peut appeler sévérité, ce qui ouvre l’ame au sentiment des devoirs moraux et religieux, et la prépare à résister aux maux inévitables de la vie ».
    Sandford et Merton ; par M. Day, 3e vol.
  3. Je connois une jeune personne qui apprit à écrire plutôt qu’à lire, et qui commença d’écrire avec l’aiguille, avant que d’écrire avec la plume. De toute l’écriture, elle ne voulut d’abord faire que des O. Elle faisoit incessamment des O grands et petits, des O de toutes les tailles, des O les uns dans les autres, et toujours tracés à rebours. Malheureusement, un jour qu’elle étoit occupée à cet utile exercice, elle se vît dans un miroir, et trouvant que cette attitude contrainte lui donnoit mauvaise grace, comme une autre Minerve, elle jetta la plume, et ne voulut plus faire des O. Son frère n’aimoit pas plus à écrire qu’elle, mais ce qui le fâchoit, étoit la gêne, et non pas l’air qu’elle lui donnoit. On prit un autre tour pour la ramener à l’écriture ; la petite fille étoit délicate et vaine, elle n’entendoit point que son linge servît à ses sœurs : On le marquoit, on ne voulut plus le marquer ; il fallut apprendre à marquer elle-même. On conçoit le reste du progrès.
  4. « Dans l’union des sexes, chacun concourt également à l’objet commun, mais non pas de la même manière. De cette diversité, naît la première différence assignable, entre les rapports moraux de l’un et de l’autre. L’un doit être actif et fort, l’autre passif et foible ; il faut nécessairement que l’un veuille, puisse ; il suffit que l’autre résiste peu.
    Ce principe établi, il s’en suit que la Femme est faite spécialement pour plaire à l’homme : Si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe : Son mérite est dans sa puissance, il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens ; mais c’est celle de la nature, antérieure à l’amour même.
    Si la Femme est faite pour plaire et pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à l’homme, au lieu de le provoquer : Sa violence à elle est dans ses charmes ; c’est par eux qu’elle doit le contraindre à trouver sa forcé et en user. L’art le plus sûr d’animer cette force, est de la rendre nécessaire par la résistance. Alors l’amour-propre se joint au désir et l’un triomphe de la victoire que l’autre lui fait remporter. De-là, naissent l’attaque et la défense, l’audace d’un sexe, et la timidité de l’autre, enfin la modestie et la honte dont la nature arma le foible pour asservir le fort ».
    Rousseau. Emile.

    Je me contenterai pour tout commentaire, sur cet ingénieux passage, d’observer qu’il offre la philosophie des plaisirs purement sensuels.

  5. Ô aimable ignorante ! Heureux celui qu’on destine à l’instruire. Elle ne sera point le professeur de son mari, mais son disciple ; loin de vouloir l’assujettir à ses goûts, elle prendra les siens. Elle vaudra mieux pour lui que si elle étoit savante : Il aura le plaisir de lui tout enseigner.
    Rousseau. Emile.