Dans le ciel/21

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  Chapitre XX Chapitre XXII  ►

Le malaise ou, pour mieux dire, la sorte de déception que me causa la lettre de Lucien dura plusieurs jours. J'en souffris beaucoup, et les réflexions que, forcément, elle me suggéra, me troublèrent fort dans mon amitié et, surtout, dans la conception plus raisonnable et terre-à-terre, qu'au fond de moi-même, et sans oser me l'avouer, je me faisais de l'art et de la vie. Sous la couche de sensibilité plus fine, par laquelle j'avais cru longtemps me différencier de mes parents, je retrouvai la même infériorité intellectuelle d'où j'étais né, les mêmes tics héréditaires, la même petite âme bourgeoise et peureuse, inapte aux grandes exaltations de la pensée. Je compris mieux alors combien Lucien, avec ses visions exaspérées de toutes choses, m'était dangereux, et combien il me violentait jusque dans mes propres sensations si normales, si tranquilles. Il m'emmenait avec lui, dans une voie terrible, où il n'y avait pour aboutissement que le désespoir, car il y poursuivait, et m'obligeait à y poursuivre avec lui, d'inadmissibles chimères, à l'existence desquelles il n'était pas bien sûr de croire. Je ne voulus pas approfondir ce problème. Trop de questions, d'effrayantes questions s'y reliaient, et j'avais déjà pris le parti d'écarter de moi toutes les préoccupations gênantes, tout ce qui pouvait assombrir, d'un nuage menaçant, le calme apparent de ma vie.

Un matin que je m'étais senti davantage délivré des influences, en quelque sorte diaboliques, qui faisaient de mon âme l'ombre même de l'âme de Lucien, je désirai jouir de moi, jouir de la vie perçue par moi. Je résolus de passer toute une journée à flâner par les rues, à regarder les êtres et les choses, non plus à travers les affolants yeux de Lucien, mais avec les miens propres, si tant est que mes yeux m'appartinssent encore.

Je descendis mes cinq étages, alerte, presque gai, les muscles excités, comme par des ondées électriques. En longeant la loge, avec une lenteur calculée, j'aperçus Julia, assise, la tête penchée sur un livre. Au-dessus d'elle, un cinéraire d'un intolérable bleu s'anémiait dans un pot, et dans un autre pot, deux plumes de paon croisées, presque chauves, balançaient, sur la cheminée, entre deux photographies, leurs ocelles verdâtres, enduits de poussière. En ce décor, Julia me sembla très jaune de teint, très flétrie de visage, avec un cou trop long qui lui donnait une attitude et une expression de ridicule oiseau. Et comme son corsage de mince étoffe fanée, élimée, raccommodée, s'accusait hideusement pauvre ! Comme il éloignait l'idée de plasticités glorieuses ! Au bruit de mes pas, elle leva vers moi son front triste où tristement s'ébouriffaient deux mèches de cheveux ternes, de cheveux malades. Je la saluai d'un air dégagé et protecteur, n'étant point, ce matin-là, d'humeur à m'apitoyer sur les chloroses des concierges. Au contraire, il ne m'eût pas déplu de la plaisanter cruellement sur sa maigreur, sur les poches vides que son corsage creusait à hauteur du corset, sur la dureté anguleuse de son cou, et sur toutes les imperfections physiques que, dans cette seconde de vengeance basse et de vil dépit, j'avais un odieux plaisir à découvrir et à détailler, tel un amant dégrisé après l'acte de la possession. Sans doute, elle vit tout ce qui s'agitait de mauvais dans mon âme, et son regard s'élargit, comme pour m'envelopper tout entier d'un halo de tendresse. Ensuite, elle quitta sa chaise, referma son livre, entrebâilla la porte, et dans un mélancolique sourire, elle me dit un gentil bonjour, un gentil et tendre bonjour, à quoi je crus devoir répondre par un bonjour bref et froid.

Elle soupira :

– Ah ! comme vous avez l'air méchant, aujourd'hui !

Très digne, je répliquai :

– Je ne suis pas méchant, Mademoiselle, je suis pressé.

– Alors, vous n'entrez pas une toute petite minute ?

Et elle s'effaça pour me laisser passer.

– Non, vraiment, Mademoiselle, je n'entre pas... Je suis très pressé.

Mais, en disant : « Non, je n'entre pas ! » j'avais poussé plus encore la porte, et j'étais entré dans la loge.

Julia minauda :

– Ah ! c'est gentil... J'avais peur que vous ne fussiez fâché.

– Et pourquoi serais-je fâché ?... Je ne suis pas fâché... Je suis pressé... C'est une autre affaire, il me semble.

– Eh bien, asseyez-vous une toute petite minute !

Elle eut, en me disant cela, un petit rire, qui découvrit ses dents un peu gâtées, çà et là enduites de tartre noirâtre.

Comme toujours, la cuisine était ouverte. Sur le fourneau, chantait le miroton familial; l'assiette au chat saignait sur la planche. Une odeur d'oignon circulait dans l'air ; et dans le fond de la pièce, le lit reposait, magistralement paré de la courtepointe en fausse guipure qui moulait le traversin de son transparent rose, et rebondissait sur l'édredon en damier ajouré et ventru.

Julia dit :

– Ah ! pourquoi êtes-vous si méchant ?... Et pourquoi êtes-vous si beau, aujourd'hui, car vous êtes plus beau qu'à l'ordinaire...

Je m'assis, près d'elle, sur une chaise basse, dans un coin sombre, et toute ma raideur, toute ma dignité s'évanouirent et je soupirai en pressant la main de mon amie, le cœur plein de repentir et de tendre pitié.

– Ah ! Julia !... Julia !...

J'accentuai la caresse et promenai nos deux mains unies, sur elle et sur moi. Julia ne se défendit pas. Elle dit seulement :

– Soyez sage... Il faut être sage... Sans quoi, je penserais que vous ne m'aimez pas...

À une caresse plus audacieuse et plus précise, elle répondit :

– Non ! non ! pas ça... ne me demandez pas ça...

Et d'une voix plus basse, tandis que sa chair commençait à frémir.

– Songez-donc... Si on venait... Et puis, vous, un homme, ça n'a pas d'importance !... Mais moi ! voyez donc... s'il m'arrivait un malheur !... Qu'est-ce que je deviendrais ?... Soyez sage, je vous en prie... je ne veux pas...

Tout en protestant, elle s'offrait aux plus délicates investigations sur sa personne, même elle mêla ses caresses aux miennes, des caresses plus expertes que les miennes. Et tout à coup sa tête roula sur ma poitrine.

– Tu m'affoles... tu m'affoles ! dit-elle.

Il y avait de l'enthousiasme dans ses yeux, dans ses lèvres, dans le ton de sa voix haletante que l'approche de la volupté rendait plus rauque, et en quelque sorte déchirée par des sonorités sourdes de bête. Puis elle revint bientôt à des vagissements, de petits vagissements plaintifs d'enfant ; et, à plusieurs reprises, la chair détendue, la tête molle, elle balbutia :

– Maman !... Maman !...

Je goûtai un bonheur incomplet, qui me laissa tout triste et un peu hébété.

Quant à Julia, rougissante, la tête cachée dans ses mains, elle pleura longtemps, ne cessant de répéter :

– C'est mal... c'est mal !... Et maintenant vous n'allez plus m'aimer... et maintenant, je vais être toute seule...

Je ne sus pas trouver, pour la rassurer, un seul mot de tendresse. Il me semblait que j'eusse perdu l'usage de la parole; il me semblait aussi que tout venait de mourir en moi, dans ce geste désillusionnant de l'amour.

L'Écho de Paris, 14 mars 1893