Dante n’avait rien vu/Je ne suis pas Ivan Vassili

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Albin Michel (p. 47-54).


Je ne suis pas Ivan Vassili



C’était dans la cour de Dar-Bel-Hamrit, ce dimanche matin. La veille, élevant la voix, j’avais dit aux détenus :

— Je reste parmi vous. Toutes vos affaires m’intéressent. Venez m’en parler.

Ils étaient au rassemblement.

Aucun ne broncha.

— Personne n’a rien à me faire savoir ?

Silence.

Sous le morceau de sucre, ils redoutent le piège.

— Il n’y a pas de piège.

Un homme sortit du rang de trois pas en avant. Quelques secondes, puis un autre en fit autant, puis un autre, un autre, comme au clavier d’un piano mécanique les touches se mettent en branle.

Mais la nuit était déjà là.

— Alors, réfléchissez à ce que vous avez à dire. Rendez-vous demain matin.



Ils ne se promenaient pas dans cette cour, mais, les mains aux poches, laissaient plutôt tomber le temps sur leur longue houppelande brune, et le temps se traînait sur eux. Les uns me parlèrent des grâces. À la moitié de sa peine, un détenu dont la conduite est bonne peut être proposé pour une grâce. C’est l’affaire du capitaine, mais le capitaine ne doit pas en aviser le détenu.

— Ça nous donnerait du cœur, pourtant !

Un autre voulait passer à la radio.

C’est une idée fixe, il n’en démord pas. Dans le civil, il préférerait aller boire un canon sur le zinc plutôt que de perdre une heure pour passer à la radio. Il sait qu’ici il n’y a pas de radio, il veut y passer. Il est beaucoup d’hommes dans son genre qui cherchent la chose impossible pour ensuite la réclamer.

D’autres hommes dirent :

— Nous demandons à ne pas être envoyés en détachement.

— C’est le travail qui vous fait peur ?

— Non, ce n’est pas le travail. Mais ici (et tous se groupèrent autour du capitaine, comme des poussins), on est protégé.

— Aux détachements, mes ordres vous protègent.

Silence.

— Vous êtes sous la protection des lois.

Silence.

Alors, un homme joignit les talons, salua d’une main déchiquetée, et, me transperçant de deux yeux pointus, lança :

— Je ne suis pas Ivan Vassili.

Il avait les traits frustes, la capote bien boutonnée et le numéro 667 sur la poitrine.

Il répéta :

— Je ne suis pas Ivan Vassili.

— Parlez.

» — Voilà trois ans, j’étais sur ce grand boulevard, à Marseille, je sens que l’on m’attrape par un bras. Je me retourne. C’était quelqu’un que je n’avais jamais vu.

» — Suis-moi, dit-il, Ivan Vassili.

» À ce moment, je ne parlais pas très bien le français. Je secoue mon bras pour que cet homme me lâche, mais il me serre là (au poignet). Il m’emmène dans une rue petite.

» — Qu’est-ce que vous me voulez, enfin ? lui dis-je.

» — Suis-moi, et il m’entraîna.

» Il avait un uniforme. J’ai pensé que c’était la police et que tout ça n’avait d’autre but que de m’inscrire sur un registre. Alors, on marcha. On arriva devant une maison aux gros murs. Il m’y fit entrer et dit à un autre qui avait des clés :

» — C’est Ivan Vassili, un déserteur de la Légion étrangère.

» — Je suis Constantinidis Ionès, dis-je, Constantinidis Ionès !

» L’homme qui m’avait arrêté s’en alla. Je ne l’ai plus revu, jamais.

» Et je restai la, dans la prison qui s’appelle le fort Saint-Jean.

» Deux jours après, un autre homme vint et me dit :

» — C’est vous, Ivan Vassili ?

» — C’est moi Constantinidis Ionès. Je suis Grec d’Angora. Je suis déserteur, mais de l’armée grecque et non de la Légion étrangère, puisque je ne sais pas ce que c’est. Avant tout ça, j’étais sur des bateaux. Puis, Venizelos appela pour la guerre contre Kemal pacha. Alors, je me mis comme volontaire. On m’expédia au 2e régiment d’infanterie, 9e compagnie, 1re section, à Sérès, dans la Macédoine orientale. C’est là qu’on m’apprit les choses du fusil. Puis après, ce fut la garnison de Gimurjana. C’est de Gimurjana, sachant que maintenant on allait nous conduire au front à Smyrne, que je suis parti. »

J’interromps Constantinidis Ionès :

— C’est ce que vous avez dit au deuxième homme de la prison ?

— C’est ce que j’ai dit.

— Alors ?

— Il a dit : « Tu es Ivan Vassili et tu vas le reconnaître. — Non ! Non ! Je suis Constantinidis Ionès, c’est moi Constantinidis Ionès. »

» — Je m’en f…, qu’il dit ; tu vas faire cinq ans de service. »

Je demande :

— Vous avez réclamé ?

— Je ne parlais pas bien français, et je ne connais pas l’écriture. Je n’ai fait chaque jour que répéter mon nom. Alors, après, on m’a fait sortir du fort Saint-Jean avec quelques autres. Puis, on nous a conduits au port, où il y avait un bateau. Celui qui nous conduisait n’était ni le premier sergent, ni le second, mais une autre figure. En montant sur le bateau, j’ai encore souvent dit mon nom, mais les autres qu’on embarquait aussi ne faisaient que rire de moi. « Que tu sois Ivan, que tu sois Constantin, t’es bon, c’est tout », qu’ils disaient.

» Après, on arriva au Maroc. Puis, j’ai beaucoup marché. Je ne savais pas où l’on me menait. Les autres me disaient : « Reconnais-tu ou ne reconnais-tu pas le bled ? » Et ils m’appelaient le double mecton. Et on arriva dans le régiment. C’était le 2e étranger, à Meridja.

» Là, je redis : « Je suis Constantinidis Ionès, de la 9e compagnie, 1re section, à Sérès. Je suis né à Angora.

» — Va te faire habiller que l’on me dit.

» — Je suis un chauffeur sur les bateaux, que je dis. Je ne suis pas du régiment. Je suis parti de Cavalla. J’ai travaillé à la machine. Puis je suis arrivé à Salonique, puis j’ai pris un plus grand bateau où là, j’étais pour le charbon, puis je suis venu à Marseille, puis je me promenais sur le boulevard…

» — Veux-tu aller te faire habiller, dit un sergent, un Allemand. »

L’homme sauta d’un coup par-dessus ces trois années révolues, et, me prenant à témoin, jeta ce cri : « Je ne suis pas Ivan Vassili ! »

Je l’interroge encore :

— On vous a reconnu au 2e étranger ?

— Personne, personne ne m’a reconnu. On m’a mis à la place d’Ivan Vassili, et Ivan Vassili n’existe pas. Ce n’est pas moi et ce n’est pas un autre.

» Alors ― il revenait, d’un nouveau coup, trois ans en arrière ― je me suis battu, je me suis battu pour dire ― je ne parlais pas encore bien le français ― que j’étais Constantinidis Ionès. Je me suis battu tous les jours. Les autres venaient derrière moi et murmuraient : « Ivan Vassili ! » Je me retournais et je me battais. Un jour, ce fut un sergent. Et je me suis battu avec le sergent et ― il éleva son moignon ― le sergent m’a fait perdre ma main d’un coup de feu. Ce fut le conseil de guerre. »

— Au conseil de guerre, vous vous êtes fait entendre ?

— Oui, j’ai dit : je ne suis pas Ivan Vassili. Alors, le président a dit : « Mais c’est bien vous qui vous êtes précipité sur le sergent ? »

» — Oui, c’est moi. »

Alors, cinq ans de travaux publics.

D’autres détenus attendaient leur tour. Ils avaient écouté l’histoire.

— Ce sont des choses qui se passent ? demandai-je à la ronde.

L’un d’eux s’avança, salua, et dit :

— Pour moi, c’est tout pareil. Marseille, l’homme en uniforme, le fort Saint-Jean, le bateau, puis le 1er étranger. On dit que je suis Danaïloff, déserteur de la Légion étrangère. Je suis Stepane Atarasoff, Bulgare.

Je priai le photographe de prendre ces deux hommes. Constantinidis Ionès se mit au garde à vous devant l’appareil, et tandis que mon compagnon opérait, le Grec d’Angora lâcha une fois encore :

— Je ne suis pas Ivan Vassili.

Comme si la plaque allait pouvoir le répéter au monde…