Dante n’avait rien vu/La séance de Tafré-Nidj

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Albin Michel (p. 55-66).


La séance de Tafré-Nidj



Tafré-Nidj n’est rien que vingt-cinq marabouts entourés d’une haie de branches séchées de jujubier (les éribas). Ce camp est perdu dans le Maroc vierge, au sol dévoré par les palmiers nains. Le lieu se trouve sur la route en construction qui reliera bientôt, sans douleur cette fois pour les côtes du voyageur, Meknès à Kenifra. Le Moyen Atlas est à l’horizon.

L’œuvre des condamnés militaires n’est pas un mythe, elle est écrite sur la terre dure. L’une des bases de l’institution est le relèvement par le travail. Le travail est un fait ; quant au relèvement, il se pratique, de préférence, à coups de botte.

Lorsqu’il n’y a pas de fourbi, la ration pour ces hommes jeunes est suffisante : les faméliques peuvent même trouver leur compte parmi les restes. On désigne par fourbi le bon accord entre acheteurs et vendeurs de denrées. Le fourbi a pour but d’engraisser le sergent et pour résultat de dégraisser la gamelle.

Le général Poeymirau passait un jour devant l’un de ces camps.

— Que donnez-vous à manger à vos hommes aujourd’hui ? demanda-t-il à l’adjudant.

— Des févettes, mon général.

— Qu’ont-ils eu hier ?

— Des févettes, mon général.

— Qu’auront-ils demain ?

— Des févettes, mon général.

Discrètement, Poeymirau rappela à ce destructeur de légumes secs l’existence des bêtes à cornes.



Il était cinq heures du soir, le détachement n’avait pas regagné le camp. À quatre kilomètres de là, il piochait. Au camp, il ne se trouvait que les pâles (pâles parce qu’ils sont à l’ombre), les embusqués, ceux qui rafistolent les chaussures, les cuisiniers, l’infirmier. Les pâles vanteront la douceur des sous-officiers les plus… nerveux. Quand on a une bonne place, on la défend, et crève le voisin !

L’adjudant P… me mena d’autorité à la cuisine et, pour me prouver la méchanceté des légendes et que lui n’était pas un adjudant à févettes, et que la soupe était réglementaire, il prit une cuiller et, sans un mot, avec un sourire avare, la planta, comme le drapeau de sa conscience, au sein d’une gamelle consistante.

— Bien ! fit un capitaine qui venait de choir du ciel.

C’était Attila. C’était le capitaine Étienne, en inspection.

Il y eut de l’émoi dans l’air.

— Combien avez-vous de punis ?

Dès que l’on est entré au pénitencier, la peine cesse d’être une punition ; elle devient un état de choses. Pour être un « puni » il faut supporter double peine. Ration ordinaire un jour sur quatre ; le reste du temps, une gamelle par jour, c’est-à-dire, la famine.

— Sept ! mon capitaine.

Le lieu des punis est une verrue à l’extrémité du camp. C’est un petit carré de sol entouré d’épines. Dans l’étroit passage qui y conduit, il convient de prendre des précautions si l’on ne tient pas à laisser une partie de son manteau aux éribas. Trois marabouts, pyramides de toile côtelée, se dressent dans le carré.

— Rassemblement !

Courbés, les hommes sortent des marabouts par un trou dans la toile, à quatre pattes, et, le dos aux éribas, leur casquette à la main, prennent le garde à vous.

Ce n’est pas un impeccable garde à vous. Le détenu met son point d’honneur à mal manœuvrer.

L’habit et l’usage de la tondeuse sont pour quelque chose dans la silhouette qu’ils présentent, mais ce qui est bien à eux, ce sont leurs traits et leur regard. Pour rencontrer sept mauvais garçons d’aussi sombre allure, il faudrait faire du chemin dans la vie ordinaire. Ils ont l’air si hébété que, pour éviter la contagion, on a envie de reculer.

Quand un chef passe une inspection, il fait bien en regardant les hommes dans les yeux ; il fait mieux s’il examine le tour des yeux de ces hommes. Un œil est-il poché ? C’est une lueur qui peut guider le chef dans le labyrinthe des détachements.

— Qui vous a fait cela ?

— Je suis tombé sur un manche de pelle.

Ils sont toujours tombés sur un manche de pelle…



Le second du rang était un Arabe.

— Il a tué l’un de ses camarades, dit l’adjudant, le détenu Sala.

— Vous ne m’en avez pas rendu compte.

— C’était hier, mon capitaine, à huit heures du soir. Ma lettre est partie aujourd’hui.

» Quand je dis qu’il l’a tué, c’est tout comme ! J’ai envoyé le moribond à Kenifra, mais il ne respirait plus guère. Avant-hier, ils avaient joué aux cartes tous les deux, l’autre avait gagné quatre paquets de tabac. Hier, Ahmed… Tu t’appelles hien Ahmed ?

— Ahmed Mohammed.

— …lui dit : « Tu vas me donner ma revanche ». Quatre paquets de tabac, c’était une aubaine pour l’autre ; il ne tenait pas à les perdre. Il refusa la revanche.

— Il voulait faire charlemagne, dit le troisième du rang.

— Alors, dispute, bataille, et Ahmed lui enfonça sa cuiller presque jusqu’au cœur.

Ils affûtent leur cuiller sur les pierres qu’ils cassent.

— C’est bien cela ? demande le capitaine à Ahmed.

Ahmed lève la main, montre quatre doigts et, comme circonstance atténuante :

— Oui, mon capétaine ; quatre paquets de tabac !

Au suivant :

— Pourquoi êtes-vous puni ?

— Le sergent m’a mis une dame dans la main. J’avais les mains en feu, j’ai demandé une pioche. « — Vous avez une dame, vous travaillerez la dame », qu’il répondit. Ça me cuisait trop. J’ai jeté la dame sur la route.

Au suivant :

— Moi, dit-il, je suis orphelin.

On ne lui tira pas un mot de plus. C’est la seule réclamation qu’il voulut faire à la société.

Au suivant :

Celui-là, le plus petit, ne provient pas des bataillons d’Afrique. Aucun antécédent. C’était un zouave. Un coup de poing à son sergent et ce fut cinq ans de travaux publics.

— Toujours un 18, toujours un 30, toujours un 60 (il veut parler des jours de cellule qui pleuvent) et cela pourquoi ? Je n’en sais rien, mon capitaine. On ne peut pas se garer, il en tombe de partout.

— Vous êtes des malheureux. Prenez une bonne foi la résolution de ne plus attirer la foudre sur vous, et vous en sortirez.

— Oui, nous sommes des malheureux, mais il en faut, sans doute, et nous le serons toute notre vie puisque c’est le sort. Ce n’est pas contre cela que je proteste. Je proteste parce qu’on ne nous fait pas notre droit.

La faute principale des « délinquants militaires » est de ne pas vouloir comprendre que, dans la vie, on doit souvent renoncer à son droit.



— Mon capitaine, dit Véron, moi, j’ai à me plaindre.

— Allez.

— On m’a mis aux fers pendant deux heures.

— Pendant deux heures ? fait le capitaine à l’adjudant.

— Mais non !

Les fers se composent de deux morceaux : l’un pour les mains, l’autre pour les pieds. Les mains sont placées dos à dos et immobilisées dans l’appareil par un système à vis. Pour les pieds, deux manilles fixées à une barre, le poids fait le reste. Les fers ne doivent être appliqués qu’à l’homme furieux et maintenus un quart d’heure au plus. Il est aussi une corde qui relie parfois les deux morceaux et donne à l’homme l’apparence du crapaud. Nous n’avons pas trouvé cette corde dans le livre 57, mais au cours de ce voyage, sur la route.

— Procédons par ordre, dit le capitaine. Pourquoi cet homme est-il puni ?

— Il a été surpris sortant d’un marabout qui n’était pas le sien et tenant à la main un objet de literie ne lui appartenant pas. De plus, il y eut outrage envers le sergent. Il a dit au sergent : « C’est toi qui es un voleur : il y a longtemps que tu as mérité cinq ans ! »

— C’est exact ?

— Parfaitement ! je l’ai dit, répond solidement Véron.

— Pourquoi les fers ?

— L’homme était furieux.

J’étais ― furieux, c’est vrai, répond Véron.

— L’avez-vous laissé deux heures aux fers ?

— Au bout d’un quart d’heure, j’ai dit au sergent D… « Allez lui enlever les fers ! »

— Oui, le sergent est venu dans le marabout, mais au lieu de me les enlever, il m’a « resserré ».

— Faites appeler le sergent D…

Le nom de ce sergent m’était connu. Je l’avais souvent entendu prononcer par les hommes de la route. Ce sergent était le héros d’une histoire dégoûtante. Il faisait coucher un détenu par terre puis ordonnait à des hommes de se servir de la figure du malheureux comme d’une feuillée.

Boutonnant sa veste il apparut doux et peureux. J’imaginais les dompteurs plus fiers.

— Racontez exactement ce qui s’est passé lorsque l’adjudant vous a dit de retirer les fers à cet homme.

Le gradé se sentit pris à la gorge et bafouilla.

— Eh bien ! racontez.

— J’ai fait ce que l’adjudant m’avait dit de faire.

— Alors, vous lui avez retiré les fers ?

— Pro… probablement.

— Avez-vous un témoin ? demande le capitaine à Véron.

— Il y a Goy, le cuisinier.

— Faites appeler Goy.

Goy est un vieux cheval : il débute aux bataillons d’Afrique. Après trois ans de « bons et loyaux services », il « esquinte » un adjudant : dix ans de travaux publics. Il fait tous les pénitenciers : Teboursouk, en Tunisie ; Douéra et Bossuet, en Algérie. Il rentre en France. C’est la guerre : il s’engage à la Légion, y tue un homme ; cinq ans derechef. Il attend impatiemment sa libération pour rengager. Il espère passer sergent pour la pension !

— Dites ce que vous avez vu, Goy, au sujet de Véron.

Goy est embarrassé. À la fin, il dit : « Je parlerai, mon capitaine, parce que vous êtes un brave homme. » Mais, au lieu de parler, il se tait.

— Qu’avez-vous vu ?

— J’ai vu quand l’adjudant rentrait Véron à grands coups de pompes (de pieds) dans le marabout…

— Vous aussi ?… fait le capitaine à l’adjudant.

L’adjudant sourit et lève la main.

Mais Véron s’impatiente : « Dis ce que tu as vu après… ».

— Toi ! dit Goy, tu n’as pas raison. Tu as fait un outrage ; si l’adjudant t’avait mis le motif, c’était le conseil et cinq ans. Tu t’en tire avec un soixante, tu devrais être content.

— Et ça ! fait Véron, montrant à ses poignets les meurtrissures des fers.

— Peuh ! fait Goy, qui en a vu d’autres.

Le capitaine ramène à la question.

— Oui, dis ce que tu as vu, enfin, fait Véron.

— Tu sais bien ; j’ai vu, quand le sergent est venu pour te resserrer…

— Bien ! fait le capitaine, allez-vous-en. Je suis fixé.

— Je regrette pour l’adjudant, dont je n’ai pas à me plaindre, fait Goy en se retirant, mais ma conscience de détenu…



Cinq minutes plus tard, nous étions sur la route, à la sortie du camp. La nuit venait.

Le capitaine, sans doute pour préciser un point du court entretien particulier qu’il venait d’avoir avec l’adjudant, appela Goy :

— Vous ne m’avez pas tout dit ?

— Je ne sais pas, mon capitaine.

— Vous avez vu l’adjudant « rentrer Véron à grands coups de pompes dans le marabout », et après… ?

— Moi ! Je n’ai pas vu cela, dit Goy.

— Vous venez de le déclarer.

— Jamais ! Jamais !

— Ne l’avez-vous pas entendu, monsieur ?

— Exactement.

— Jamais ! Jamais ! fait Goy. Je n’ai pas vu cela. Je n’ai rien dit et je n’ai rien à dire sur l’adjudant.

— Et sur le sergent ?…

— Je n’ai rien dit. Je ne sais pas. Je n’ai rien vu.

— Vous voyez ! fit l’adjudant, étirant victorieusement sa moustache.

Nous partîmes. Et la nuit cette fois, s’étendit de tout son corps sur le petit camp de Tafré-Nidj.